Un polar qui sent la terrine de lapin et la France qu’on aime

Entre Simenon et Audiard, Thomas Morales nous livre un succulent deuxième volet des enquêtes de son détective Joss B. Gouleyant.

Joss Beaumont, dit Joss B., le singulier détective de Thomas Morales, est de retour. (L’écrivain avait publié, l’an passé, le premier opus intitulé Les Mémoires de Joss B., aux éditions du Rocher.) Pour notre plus grand plaisir. Morales nous donne ici toute l’ampleur de son talent, porté par un style direct, efficace, imagé et un ton digne de Michel Audiard. Cette fois, notre Joss B. enquête dans les milieux de la télévision. Ce n’est pas triste. Ou plutôt si, parfois. Une presque star du petit écran est assassinée dans des conditions atroces. Joss. B. se met à rechercher le coupable de ce crime odieux. Il fouille un peu partout, surtout dans cette France provinciale qu’adore l’auteur. «La France comme on l’aime», eût dit Kléber Haedens. Il hume l’air vicié, flaire, la truffe alerte dans les brumes improbables de campagnes reculées. Il fait souvent fausse route, se trompe, le reconnaît avec flegme et humour. Mais jamais n’abandonne. Thomas Morales s’adonne à de succulents portraits toujours justes, précis, pimentés de formules qui font mouche. Ainsi, lorsqu’il croque la starlette de la télévision: «Sa volonté de se faire un nom dans le milieu était inaltérable, presque enfantine, un caprice qui lui servait de ligne de vie. Rien ni personne ne pourrait l’arrêter! Elle était consciente que, pour accéder à ses rêves de petite fille, elle devrait se laisser tripoter, présenter la météo, puis un jeu débile, courir les castings et enfin décrocher ce rôle qui lui apporterait la gloire. Son plan de bataille avait fonctionné jusqu’à ce qu’un meurtrier mette fin à cette rapide ascension sociale.»

Thomas Morales.

Thomas Morales.

Et quel plaisir quand Thomas Morales se laisse aller à sa passion pour les automobiles anciennes qu’il connaît si bien: «En février dernier, j’avais revendu mon antique 404 qui commençait sérieusement à fatiguer. Cette Peugeot m’émouvait à en perdre la raison. Ses ailes pointues me rappelaient mon enfance, mon grand-père, le coq au vin, le pouilly-sur-Loire, le champagne De Venoge, les plaques émaillées, les siphons brillants et la terrine de lapin.» Souvent, le regard aigu et perçant du narrateur, conduit l’auteur à côtoyer les atmosphères littéraires du Simenon des grands jours, notamment quand, page 70, il décrit, à la fois impitoyable et tendre, un ancien commercial qui, argent aidant, s’est transformé en «lord anglais de la Samaritaine». Ce polar est savoureux d’un bout à l’autre.

PHILIPPE LACOCHE

Madame est servie! Thomas Morales; éd. du Rocher; 156 p.; 15,90 €.

«Merci patron!»: excellent!

   «Du marxisme en farce loufoque», confie François Ruffin qui dénonce les actions du richissime patron Bernard Arnault.

Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Merci patron!, le premier film de François Ruffin, créateur du journal Fakir, est une totale réussite. Hilarant d’un bout à l’autre, écrit avec rigueur, précision et émotion, il s’agit en quelque sorte d’une farce sociale qui dénonce les actions de Bernard Arnault, propriétaire du groupe de luxe LVMH, deuxième fortune française (37,2 milliards de dollars américains) et dixième fortune mondiale.

Que nous raconte-t-il? François Ruffin rencontre Jocelyne et Serge Klur qui connaissent d’immenses difficultés après que leur usine qui fabriquait les costumes Kenzo (du groupe LVMH) à Poix-du-Nord, non loin de Valenciennes, eut été délocalisée en Pologne. Chômage, dettes, huissiers aux trousses, ils sont sur le point de perdre leur habitation. François Ruffin – qui se met en scène à la manière d’un Michael Moore – va les trouver pour les sauver. Pour ce faire, il devient actionnaire de LVMH. Accompagné d’ex-vendeurs de la Samaritaine, d’un inspecteur des impôts belges, de la déléguée de la CGT et d’une bonne sœur très à gauche, il veut plaider le cas de Klur en pleine assemblée générale du groupe de Bernard Arnault. Son but? Emouvoir «l’immense patron» qui, lorsqu’en 2012, il demandait la nationalité belge, se fit traiter de «parasite» par l’offensif Jean-Luc Mélenchon, et de «prédateur» par François Chérèque. François Ruffin, manière de Superman, sillonne les routes de France à bord d’une camionnette sur laquelle est inscrit «I love Bernard». Au terme d’une arnaque carrément géniale, parviendra-t-il à sauver la famille Klur? Pour le savoir , courez voir ce film unique, insolite, très fort car aéré par un humour dévastateur et irrésistible. François Ruffin eût pu faire un documentaire engagé, militant et sinistre, lesté de discours de sociologues, de professeurs bien-pensants, «d’intellectuels de gôooche…» Non sans fi

François Ruffin.

François Ruffin.

nesse, il a évité cet écueil. C’est pour cela que son film fait mouche. «C’est Borat qui aurait lu Le Capital», sourit-il. Les Klur crèvent l’écran car ils balancent, et mettent leurs tripes sur la table. Sans haine, et même, souvent, avec le sourire. Une réelle complicité les unit à Ruffin. Et, en cela, Merci patron! est un film souvent touchant. Et génialement marxiste. C’est le film de la vraie gauche et des gens d’en bas. Ça fait un bien fou.

PHILIPPE LACOCHE