Mes nuits s’effilochent comme de la charpie

Était-ce bien en juillet dernier? Je ne suis plus tout à fait certain. Mes nuits se suivent, s’effilochent comme de la charpie. Charpie de vie. La Marquise et moi revenions de quelque pérégrination en baie de Somme. Nous avions décidé de nous arrêter à Abbeville. Abbeville, la ville de ma vie d’avant; de la sienne aussi. «Allons au Saint-Pierre, dire bonjour à Éric et à Nicolas!» lui dis-je péremptoire alors que je pilotais d’une main de Jim Clark (mes références fleurent bon la modernité, l’époque; je suis désespérant) mon carrosse Peugeot 206, 5 CV. Elle eut l’élégance de ne pas y voir d’inconvénient. La dernière fois que j’avais franchi la porte de ce bar – le plus rock’n’roll de la capitale de la Picardie maritime – ça devait être en septembre 2003, date de mon installation à Amiens. Rapatriement sanitaire salvateur au siège du journal après mon divorce. Pendant de longs mois d’errance, je fréquentais ce lieu que j’adorais, m’y rendais la nuit, quittais ma jolie maison de la rue Pierre-Sauvage, empruntais la chaussée Marcadé comme avait dû le faire, en des temps lointains, le chevalier François Jean Lefebvre de La Barre, avant qu’il ne refusât de se découvrir devant le passage d’une procession et qu’il maltraitât, dit-on (mais on disait tant de choses à l’époque dans la bonne et très catholique ville d’Abbeville) un crucifix. Je m’accoudais au comptoir, commandais un verre de Bavic, puis deux, puis… Oui, mes nuits de mélancolie s’effilochaient comme de la charpie ou comme celles de Pierre Mac Orlan dans les rues interlopes et délétères du Rouen du début du siècle précédent. J’avais l’âme en peine; ça me donnait soif. Éric et son fils Nicolas me remontaient le moral grâce à leur humour et leur bonne humeur. Des concerts étaient organisés au Saint-Pierre. Ce fut là que je vis pour la première fois une prestation de mes amis les Rabeats. Lorsque nous étions trop embrumés, vers une heure du matin, Éric décrochait de son clou son clairon d’ancien militaire et nous rappelait gentiment à l’ordre. Il était temps de lever le camp. Et je repartais vers la rue Pierre-Sauvage, la tête dans les étoiles. Ce fut à ce même comptoir qu’un soir de 2002, juste avant de voter Jacques Chirac afin de faire barrage à Jean-Marie Le Pen, que je séduisis de quelques phrases à la hussarde et de promesses inconséquentes, ma fort jeune Léo, 23 ans; j’en avais 46. Je ne savais pas encore que je commençais là une folle passion de deux ans. Nous nous souvenions de tout cela, en cette nuit de charpie de juillet 2017, Éric, Nicolas et moi. La Marquise nous écoutait. Je ne bus qu’une Guinness. J’avais de la route. En reprenant mon carrosse sur la place de la Poste, mon attention fut attirée par des clameurs et des notes de piano acidulées. Matthieu Duclercq donnait une fête musicale dans son magasin. Il nous y convia. Nous chantâmes jusque tard dans la nuit des chansons des Beatles, des Stones et des Kinks, puisque telle est ma destinée: littérature, rock’n’roll et amours en charpie.

Dimanche 3 septembre 2017.

Normandie: impressionnant patrimoine littéraire chez les impressionnistes

Photo prise depuis le bac qui quitte le charmant village d'artistes La Bouille, sur la Seine.

A deux pas de la Picardie, découvrons ce circuit des écrivains entre Le Havre et Rouen. Musées, maisons de romanciers, bancs pour rêver… grâce aux mots : oublier ses maux.

Dire que la Normandie sait mettre en valeur son patrimoine littéraire est un euphémisme. Il faut dire qu’elle est bien dotée. (Pensez que notre chère Picardie, très bien dotée également avec ses La Fontaine, Racine, Claudel, Richepin, Dumas, Verne, Dorgelès, Laclos, etc., n’a jamais apposé une plaque sur la maison de naissance d’un des plus grands stylistes français, Roger Vailland, maison qui existe toujours à Acy-en-Multien, dans l’Oise; la Champagne n’est pas en reste avec notre cher écrivain communiste et libertin – ceci expliquerait-il cela? – puisque aucune plaque de mentionne que le cher Vailland a passé son enfance et son adolescence dans une jolie maison bourgeoise de l’avenue de Laon, à Reims.) Avec, dans le désordre et non sans une certaine subjectivité, Pierre Corneille, Gustave Flaubert, Jules Barbey d’Aurevilly, Maurice Leblanc, Guy de Maupassant, Victor Hugo, Jules Michelet, Benoît Duteurtre, etc., la Normandie en impose. Talent par essence, mais aussi talent par l’existence d’une communication exemplaire, efficace, légère et dynamique.

En témoigne l’opération médiatique, menée d’une main de maître par Éric Talbot, attaché de presse de Saint Maritime tourisme, et sobrement – mais joliment intitulée, clin d’oeil aux impressionnistes, of course! – La Normandie impressionnante, promenade littéraire en Seine-maritime. Celle-ci s’est déroulée dans la belle lumière claire et fade de début septembre. Il s’agissait de faire découvrir au pas de course – en deux jours – l’essentiel du patrimoine littéraire situé du Havre à Rouen, à une théorie de journalistes de la presse nationale et régionale. Pour les Picards, ce riche patrimoine littéraire est tout à fait accessible; il faut donc en profiter.

Exemple, au Havre, la promenade à la faveur des «bancs littéraires» (voir notre article ci-dessous). Bel outil, la bibliothèque Oscar-Neimeyer (exilé en Europe au milieu des années 1960, le célèbre architecte brésilien construisit notamment le siège du Parti communiste français, l’ancien siège du journal L’Humanité – un homme de goût! – et la Maison de la culture du Havre), un nouveau lieu confortable et spacieux a pris la place dans le petit Volcan, au cœur de l’espace Niemeyer.

Visite incontournable, celle du Musée Victor-Hugo, à Villequier. On entre dans une ancienne maison d’un armateur «dont la descendance a permis par onze donations de remeubler à l’identique lorsqu’elle fut transformée en 1957», comme le souligne Françoise Marchand, conférencière du lieu. Le musée conserve les souvenirs des séjours des deux familles Hugo-Vacquerie «unies par le mariage, puis la noyade tragique du couple Léopoldine Hugo-Charle Vacquerie». Il ne faut non plus se priver de visiter l’exposition Portrait de la France en vacances, à l’abbaye de Jumièges (jusqu’au 13 novembre prochain). Établie en collaboration avec l’agence Magnum Photos, elle présente une sélection d’oeuvres magistrales extraites de séries de quatre photographes (dont Henri Cartier-Bresson). Thème: l’évolution de 80 années d’arts de la représentation des vacances. À Rouen, Flaubert n’est, bien sûr, pas oublié avec l’hôtel littéraire Gustave-Flaubert dédié à l’immense romancier né dans cette ville où il a passé une bonne partie de sa vie.

 

Il ne faut se priver de visiter l’exposition « Portrait de la France en vacances », à l’abbaye de Jumièges

 

On n’oubliera pas de visiter le musée Pierre-Corneille, à Petite-Couronne, installé dans la maison que le dramaturge hérita de son père. Mobilier d’époque, peintures, éditions rares… un vrai bonheur! Le plaisir de l’esprit et des yeux, on le trouve encore en découvrant l’adorable ville de la Bouille, village d’artistes, que l’on visita sous la délicieuse et charmante présence d’Agnès Thomas-Maleville, descendante d’Hector Malot. Connu pour son bac qui assure la navette entre les deux rives de la Seine, c’est dans ce village que naquit Malot et que vint peindre Alfred Sisley. À Rouen toujours, faisons une halte au Musée Flaubert et d’Histoire de la Médecine, dans la demeure du XVIIIe siècle, où se trouve la chambre natale de Flaubert dans le logement de fonction de son père, chirurgien de l’Hôtel-Dieu. Étonnante et adorable Normandie littéraire!…

PHILIPPE LACOCHE

 

Les bustes de Beauvoir et de Sartre

Si littéraire Normandie! Quand on sort de la jolie gare de Rouen, impossible de ne pas passer devant le Métropole café. Un établissement à l’ancienne, tant dans le mobilier que dans l’atmosphère. On pourrait y croiser Emmanuel Bove, Henri Calet ou Pierre Mac Orlan. C’est à cet endroit que Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre se donnaient rendez-vous quand ils enseignaient en Normandie (lui au Havre, où, dit-on, il écrivit La Nausée; elle à Rouen). L’anecdote eût pu rester au stade de la légende, voire – horreur! – de la rumeur. Non: le Normand a de la mémoire littéraire. En témoignent une plaque explicative et les bustes de deux écrivains essentiels (désolé, Jean-Paul: on sait bien que l’Existence précède l’Essence!). Ph.L.

Le Métropole café, 111, rue Jeanne-d’Arc. Tel. 02 35 71 58 56.

 

Des bancs et des contacts

Une promenade littéraire au Havre ne peut se faire qu’avec le parcours des vingt bancs littéraires (notre photo) disposés à des endroits stratégiques de la ville. On peut ainsi découvrir des extraits des livres de grands auteurs (Balzac, Zola, Sartre, Duteurtre, Quignard, etc.) dans lesquels ils décrivent la ville portuaire ou même le lieu précis où vous vous trouvez. L’idée est succulente, inventive, géniale! (www.promenadelittéraire-lehavre.fr).

Autres contacts: Musée Victor-Hugo, 76490 Villequier, 02 35 56 78 31, www.museevictorhugo.fr. Abbaye de Jumièges, 24, rue Guillaume le Conquérant, 76480 Jumièges, 02 35 37 24 02. Best Western Gustave-Flaubert, 33, rue du Vieux-Palais, 76000 Rouen, 02 35 71 00 88, Hotelgustaveflaubert.com; Musée Pierre Corneille, 502, rue Pierre-Corneille, 76650 Petit-Couronne, 02 35 68 13 89, museepierrecorneille.fr

 

 

Le rêve d’enfant de Philippe Tassart

LES FAITS

Créateur de Ginger, organisateur du prestigieux festival Rétro C Trop, à Tilloloy, Philippe Tassart est né à un kilomètre du château de Tilloloy.

Il organise les 25 et 26 juin, le festival Rétro C Trop avec Scorpions, Thiéfaine, Ten Years After, Mike Sanchez, ZZ Top, Jethro Tull, Steve’n’Seagulls et Ben Miller Band.

 

Quel est la programmation exacte du festival Retro C Trop ?

Le samedi 25 juin, on ouvre les portes à 15 heures. Les premiers concerts démarrent à 17 heures, avec Mike Sanchez, un Anglais, qui était venu au festival de country de Berck il y a une dizaine d’années ; on l’adore. Il joue de temps en temps en France ; c’est une sorte de Jerry Lee Lewis anglais ; c’est à tomber par terre. Pour l’anecdote, il sera accompagné de Steven Harrison qui était le contrebassiste de Sons of The Desert. (Il est aussi le contrebassiste de Sarah Olivier qui a fait les premières parties des Insus à Amiens et à Rouen.) Ensuite se produira Ten Years After ; il reste deux musiciens de la formation initiale. Alvin Lee est mort il y a quelques années. C’est un groupe mythique qui a joué à Woodstock. Il vient de faire une tournée en France en passant par Paris et quelques belles salles. Ensuite, Thiéfaine sera sur scène ; ce sera son unique date en Picardie de sa nouvelle tournée. Ca fait vingt ans qu’on travaille avec lui ; on adore ce monsieur, son écriture, sa gentillesse, son indépendance médiatique. Scorpions jouera vers 22 heures. Le batteur a été remplacé par celui de Motorhead. On aura une pensée pour Lemmy qu’on avait fait venir au cirque d’Amiens et que j’avais pressenti pour faire ce festival. Le lendemain, le dimanche 26 juin, on ouvre les portes à midi ; on a prévu la restauration dans tout le festival. Il y a aura trois food truck américains qui vont faire du burger. Il y aura un stand de restauration thaï ; un autre de nourriture française traditionnelle. On démarrera les concerts à 16 heures, avec Ben Miller, groupe américain (la première partie de la tournée de ZZ Top), suivi de Steve’n’Seagulls qui est un groupe finlandais qui reprend des morceaux d’AC/DC de manière un peu folk et déjantée. J’ai découvert ce groupe-là il y a quatre ans. Je les ai contactés. On n’avait pas encore travaillé, mais on s’est vu au Printemps de Bourges ; ce sont des gens extraordinaires. Puis il y aura Jethro Tull, avec Ian Anderson, le leader. Et ZZ Top à la fin. Ils sont toujours là ; la veille, ils joueront à Glastonbury, le plus gros festival européen. Ce sera leur date unique dans le Nord de la France.

En dehors de la restauration, y aura-t-il d’autres stands ou attractions sur le festival ?

Des commerçants vendront des tee-shirts, des objets vintage. Il y aura aussi une exposition de peinture d’un artiste nommé Bruno Leclerc. Pendant des années, il s’est occupé d’importer des voitures américaines à Amiens. Il est devenu passionné des Etats-Unis. (Il en revient.) Il peint de manière très réaliste, notamment la route 66. On a l’impression de voir des vieilles bagnoles ancrées dans le temps, dans les années 50. Il possède une magnifique Cadillac qu’il amènera sur le site. Il y aura aussi un brocanteur… Au total : une quinzaine de stands. Mais le festival reste un festival de musique. Les stands apportent une petite touche personnelle.

Pourquoi avoir choisi ces groupes ?

C’est vraiment un coup de cœur. Si je suis venu à Tilloloy, c’est que je suis né à un kilomètre de là, dans le village de Grivillers. Mes parents étaient agriculteurs ; j’ai grandi là-bas, au milieu de rien. J’étais le seul enfant dans le village ; j’ai grandi là jusqu’à l’âge de 16 ans. Très vite, j’ai eu besoin d’aller chercher autre chose. J’étais passionné de musiques. J’ai fréquenté les chorales du coin. Je me suis retrouvé un jour dans la boîte de Jeannot, Le Penny, à Gury. Et je me suis dit : « Il faut que j’amène mes disques là. » On s’est bien entendu avec James qui était le Dj de l’époque. Il me laissait passer des disques en fin de soirée. J’en ai passé de plus en plus. Et James a pris sa retraite de Dj ; il avait fait ça pendant des années. Jeannot m’a embauché pour finir les quelques années du Penny avant qu’il ouvre le Rex, à Roye. (J’y suis resté de 1984 à 1989.) On avait ouvert dans l’optique de faire du DJ et des concerts. On a organisé 300 concerts avec Jeannot : Washington Dead Cats, La Souris Déglinguée, Little Bob Story, les King Size, Les Sentinels, Gamine, etc. Le projet était très ambitieux pour un privé. Jeannot m’a donné le goût d’organiser des choses en étant indépendant. Sans aide aucune, le Rex a éprouvé des difficultés à pérenniser les

Philippe Tassart, fondateur de Ginger, organisateur du festival Rétro C Trop, qui aura lieu, samedi et dimanche prochains, au château de Tilloloy, dans la Somme, dans le canton de Roye.

Philippe Tassart, fondateur de Ginger, organisateur du festival Rétro C Trop, qui aura lieu, samedi et dimanche prochains, au château de Tilloloy, dans la Somme, dans le canton de Roye.

concerts. Ils se sont arrêtés. J’ai préféré alors continuer dans ma voie qui était d’organiser des concerts. Je suis parti à Amiens ; j’ai créé une association ; j’ai bossé avec la Lune des Pirates. En 1989, j’ai organisé mon premier concert seul, avec les Négresses vertes, puis La Mano Negra. Et de fil en aiguille j’ai créé une boîte qui est devenu Ginger et qui fait aujourd’hui 250 concerts par an. Donc, le clin d’œil avec ce festival c’est un retour là où j’ai commencé. Et aussi un rappel musical ce qu’on programmait au Rex et au Penny. Ces groupes-là, je les ai connus grâce à Jeannot. Il y a vraiment une résonance locale. Il a fallu que je tienne compte des gens qui étaient en tournée à ce moment-là, et de ce que j’avais envie de faire. Ca s’appelle Rétro C Trop car, à un moment, on a pensé que les Insus allaient peut-être venir sur le festival. Ca n’a pas pu se faire, cette année en tout cas ; on a pris Scorpions à la place. Mais ZZ Top, Jethro Tull, Ten Years After et Thiéfaine, sont vraiment les piliers de ce que nous jouions au Rex. C’était quatre ou cinq morceaux par groupe par soir. Le château de Tilloloy, j’y vais chaque année le 1er Mai, pour cueillir du muguet, ce depuis que je suis enfant. C’était avec mes parents et mes grands-parents. Une sortie traditionnelle ; on avait la chance d’y aller car le lieu était fermé au public. Depuis que je suis devenu organisateur de spectacles (depuis presque 30 ans), j’ai toujours eu envie de faire quelque chose au château de Tilloloy. J’ai certes attendu, mais on y est aujourd’hui.

C’est un rêve en quelque sorte ?

Oui, tout à fait ; il n’y a aucun calcul autre que la passion et le rêve, même s’il y a une donnée d’équilibre financier à atteindre car je suis indépendant et privé. C’est une boucle dans ma vie ; j’avais besoin de faire ce truc-là, à cet endroit-là.

C’est aussi l’aboutissement d’une carrière.

C’est vrai ; je n’ai plus 20 ans. Je voulais passer à autre chose, élaborer un autre projet ; on l’a tenté au stade, à Amiens, pendant deux ans. On a été éjecté du stade car on nous a dit que l’endroit n’était pas fait pour y organiser des concerts. Pendant dix ans, je n’ai plus rien fait dans le coin ; j’ai d’autres festivals à droite, à gauche. J’ai monté pendant dix ans un festival de country à Berk qui a très bien marché. A cela s’ajoute de gros concerts en plein air, notamment à Chartres avec 30 000 personnes. On voulait revenir dans le coin ; c’était le lieu.

Cela a-t-il été facile d’utiliser le château pour ce festival ? C’est un lieu privé. A qui appartient-il ?

A Mlle d’Andigné qui est la nièce de la comtesse d’Hinnisdäl. Quand, j’étais enfant, j’amenais les petits-enfants de Mme d’Andigné à l’école à Roye. On passait par le château tous les matins. Ce lieu est vraiment ancré en moi depuis que j’ai 5 ans.

Blaise Cendrars a combattu au château de Tilloloy ; il l’évoque longuement dans La main coupée. Cela résonne-t-il en vous ?

Oui, c’est un lieu historique de notre région. On a beaucoup de respect pour des gens qui font perdurer le patrimoine ; c’est un peu la même chose dans la musique. Je suis plus passionné des choses qui se sont faites dans les années 50 à 70 que de ce qui se fait aujourd’hui. Ce patrimoine musical est merveilleux ; à l’instar des vieilles pierres, je trouve merveilleux que des privés parviennent à entretenir un tel patrimoine et de le faire passer dans l’histoire. Ils ne bénéficient pas d’aide. Ils sont obligés de louer leur château ; donc à l’a loué, comme il est loué, parfois, à d’autres organisations (mariages, séminaires, etc.) Grâce à ça, le lieu peut continuer à vivre et ne pas se détériorer.

Ce festival sera-t-il reconduit l’an prochain ?

Oui ; il s’agit d’un investissement très lourd pour nous. On souhaite le pérenniser. Cette année, c’est la thématique américaine et allemande ; on a envie de proposer d’autres thématiques, toujours rétro. Par exemple, pourquoi ne pas faire un truc plus anglais l’an prochain ? Plus mods avec Elton John, Paul Weller, les Jams (s’ils se reforment), Oasis (s’ils se reforment). Mes rêves les plus fous seraient McCartney ou Gilmour mais c’est du domaine du rêve car on  n’a pas les moyens, tout seul. Sauf si demain, on parvient à décrocher des aides publiques ou privées. Il est évident que ce festival va grandir, et qu’on a une capacité d’accueil très importante.

Propos recueillis par

                                                 PHILIPPE LACOCHE

Un dandy en robe noire et aux goûts très littéraires

Laurent Manhès : magistrat, fou de littérature, roule en Mustang. Très élégant.

Laurent Manhès : magistrat, fou de littérature, roule en Mustang. Très élégant.

Ancien avocat devenu magistrat, écrivain sous pseudonyme, fou de littérature, Laurent Manhès roule en Mustang et affiche une élégance rare.

Chemise blanche impeccable, écharpe grise, complet anthracite – comme son iris –, Laurent Manhès, ancien avocat devenu magistrat, affiche une élégance rare. Et quand on sait que ce fou de littérature, roule en Mustang, il ne serait pas absurde de penser qu’on a en face de soi un romancier un brin dandy et très germanopratin. Mais non. Il est né le 12 mai 1962, à Courbevoie, dans les Hauts-de-Seine, d’un père ouvrier dans l’industrie (d’origine auvergnate, « issu des bougnats montés à Paris à la fin du XIXe siècle ») et d’une mère secrétaire (originaire d’Alençon, en Normandie). Un frère âgé de cinq ans de plus que lui. Une petite enfance et une enfance heureuses. Sa mère cesse de travailler pour s’occuper de lui. Laurent est un enfant calme mais assez casse-cou qui apprécie mal le danger. « Toute mon enfance est marquée par des chutes à bicyclette », sourit-il. Ses quatre premières années, il les passe à Courbevoie, puis il suit ses parents à Toulouse, puis près d’Albi, puis à Dreux jusqu’à ses 12 ans, en 1974. Ces villes qu’il découvre, il les doit aux mutations de son père qui finiront par transformer ce dernier en cadre (dessinateur industriel). D’Évreux, il garde en mémoire le collège Jean-Jaurès qui n’existe plus, adossé à un cloître en centre-ville. Puis il fréquente le lycée d’Évreux jusqu’au bac, en 1980. Il se met à dévorer les livres : Gide, Camus, Sartre, Léon Bloy, Drieu La Rochelle, les Hussards (Nimier, Blondin), Vialatte… C’est à cette époque que lui vient l’envie d’écrire. Plus tard, bien plus tard, il publiera sous pseudonyme. Il fait également beaucoup de sports : tennis de table, foot, tennis, hand-ball. « Il me faut une raquette ou un ballon ; il faut que ce soit ludique. Nager, courir, ça m’ennuie… » Adolescence heureuse, un peu décalée. « J’étais très concentré, peu prompt au divertissement, mais je découvre les filles vers l’âge de 16 ans. Avant, je ne mesurais pas leur qualité d’attraction. Depuis, j’évite de trop me rattraper… »

Le bac B en poche, il passe le concours de Science Po, échoue à Paris mais réussit à Strasbourg et à Bordeaux. Il choisit Bordeaux. Il a 18 ans. Il double le programme en s’inscrivant en faculté de droit : « Je vais nettement préférer le droit à la formation Sciences Po que je trouve un peu auberge espagnole. » Il obtient un DEA de droit, effectue son service militaire au mont Valérien, à Suresnes, dans les transmissions. « J’étais à la police militaire. Je gardais l’entrée du fort. J’en garde un très bon souvenir. Je passais des nuits entières à lire et j’étais en compagnie de musiciens qui jouaient toute la nuit. L’un était premier prix de Conservatoire de Paris de violon… »

En 1988, il entre à l’école d’avocat de Bordeaux, puis, dès 1989, commence sa carrière dans un cabinet d’affaires de la capitale d’Aquitaine. Avant de réellement s’engager dans la vie professionnelle, il décide de partir aux États-Unis. Six mois à Boston ; six mois à New York. Il est recruté par la French librairy de Boston pour y animer des soirées francophones. On lui donne carte blanche. Il met en place des soirées vins-fromages. Il part à New York où des amis l’accueillent au coeur de Manathan. Il flâne, joue aux échecs à Central Park. Il rentre en France, s’inscrit au barreau de Paris, travaille pour de gros cabinets d’affaire internationaux et européens. Il adore Paris, habite dans le XVIIIe, mais en 1996, il décide de repartir en province. Direction Abbeville où il reprend le cabinet du regretté Pierre Talet, décédé d’une rupture d’anévrisme. De 1996 à 1999, il découvre l’activité d’un avocat de province généraliste. Il passe le concours d’intégration à la magistrature et l’obtient. Il cède son cabinet d’avocat le 30 décembre 1999, et devient magistrat le 2 janvier 2000 : « Ma carrière enjambe le fameux bug annoncé de l’an 2000. » Il passe six mois de formation à Boulogne-sur-Mer. Été 2000 : Laurent Manhès occupe le poste de substitut du procureur à Cherbourg. Puis, il effectuera trois ans à Caen, soit sept de parquet au total. En 2007, il devient vice-président du tribunal d’instance de Cherbourg ; en 2013, il est nommé vice-président de correctionnel à Amiens. « Grâce à ces fonctions d’avocat, de parquetier et de juge du siège, je dois être l’un des rares magistrats en France, sinon le seul à être allé aux assises comme avocat de la défense, avocat de la victime, avocat général (procureur) et juge de la cour d’assises. J’ai exercé toutes les places judiciaires de la cour d’assise… » résume-t-il. « Cette expérience me sert énormément comme président de correctionnel car mes interlocuteurs d’audience, c’est-à-dire les avocats et le procureur exercent des fonctions que je connais pour les avoir exercées. Cette expérience me procure une sérénité supplémentaire à l’audience et dans mes contacts avec les prévenus. À l’issue de cette première année de présidence d’un tribunal correctionnel, je m’aperçois que je juge très peu de vrais délinquants. Un vrai délinquant, c’est quelqu’un qui évolue dans des réseaux organisés et qui vit de sa délinquance. On en trouve généralement dans les grandes zones urbaines (Paris, Lyon, Marseille). En province, la délinquance concerne beaucoup de comportements isolés, fautifs occasionnels et très majoritairement liés à l’alcool. L’ampleur du phénomène alcoolique est extrêmement préoccupant. L’alcool est associé à toutes les occasions de la vie. Et on se heurte à un silence assourdissant des autorités publiques sur cette immense contamination par l’alcool de la société. Résoudre ce problème résoudrait aussi les difficultés de la justice, l’encombrement carcéral et certainement le déficit de la Sécurité sociale. Est-ce que quelqu’un qui se trouve en récidive alcoolique doit finir en prison ? Je ne le pense pas ; sa place dans un protocole de soins. » Dans la pensée unique, Laurent Manhès ? Point. Sa façon de rentrer en résistance : conduire une Mustang à l’heure où la norme devient la voiture électrique. Il fallait y penser.

PHILIPPE LACOCHE

 

 

Bio express

12 mai 1962 : naissance de Laurent Manhès à Courbevoie (92).

1987 : il obtient le DEA de droit privé.

1988 : il obtient de diplôme d’avocat de l’école d’avocats de Bordeaux.

1990 : il s’octroie une année sabbatique à Boston et à New York. Il donne des cours de français et perfectionne son anglais.

2000 : il quitte le métier d’avocat pour devenir magistrat.

2013 : il nommé vice-président du Tribunal correctionnel, à Amiens (80).

 

 

Dimanche d’enfance

La Nausée, en Bretagne…

 

 

Un dimanche d’enfance ou d’adolescence qui a marqué Laurent Manhès ? Il répond tout de go : celui au cours duquel il a découvert La Nausée de Jean-Paul Sartre. Il passa ainsi une semaine de ses vacances à le lire. Il n’a que 13 ans. Il n’y a pas d’âge pour se passionner pour la littérature. « Pour moi, c’est un chef-d’œuvre », confie-t-il aujourd’hui, la passion fait toujours briller sa pupille anthracite. « J’adore Roquentin, sa solitude. » La découverte s’effectue dans la maison de vacances ses grands-parents, en Bretagne. « Grâce à ce roman, je découvrais ce que l’école ne m’avait pas encore transmis : le goût de la littérature française. Sur le coup, j’ai associé Sartre à la Bretagne et à la chaleur ; ce que j’ai continué de faire ensuite. J’ai ressenti une certaine déception que je l’ai vu haranguer des ouvriers debout sur des bidons à la suite des événements de Mai 68. Là, il n’y avait plus rien d’estival. » Sinon ses autres dimanches, il les passe à Évreux ; ils sont rythmés par des activités sportives, dont le tennis de table « où j’étais bien classé ». Il se souvient des petits matins froids pour aller disputer des rencontres au Havre ou à Rouen. « Mes dimanches étaient rarement familiaux. »