Vailland-Soulages : un match de haut niveau

 

Le 27 mars 1961, Roger Vailland passe l’après-midi avec le peintre Pierre Soulages dans son atelier. Il en revient avec un texte éclairant. Comme un compte-rendu sportif.

Il y a du Blaise Cendrars chez Roger Vailland. Ou l’inverse. En tout cas, ces deux immenses écrivains ont plus d’un point en commun. Tous deux ont été journalistes. Grands reporters pour être précis. Mais pas des reporters comme les autres. Leur démarche est autre. Quand, Lazareff demande à Cendrars , en 1933, pour Paris-Soir, un reportage sur le paquebot Le Normandie, le créateur de L’Homme foudroyé lui répond qu’il refuse catégoriquement de faire le voyage parmi les sommités et les notables. « Je voyagerai dans la soute!«   répond-il. Lazareff rigole. Le laisse faire. Blaise revient avec un texte époustouflant de justesse et de poésie.

Quand Roger Vailland choisit de s’attaquer à l’oeuvre de son ami le peintre Pierre Soulages, il opte, lui aussi, pour une démarche singulière. Plutôt que de travailler de manière cérébrale dans son bureau de Meillonnas, de relire les articles et études consacrées à l’artiste, puis de rédiger, il choisit la forme la plus primaire, la plus vrai du reportage. Se rendre sur place, regarder, rapporter ce qu’il a vu en toute simplicité. Ainsi, le 27 mars 1961, Vailland passe l’après-midi avec Soulages dans son atelier. Il le regarde peindre, finir une toile, et note chaque étape de la création. Il travaille comme un journaliste sportif devant un match de football ou devant une course cycliste. Nous, lecteurs, grâce à Vailland, avons sous les yeux Soulages en train de choisir ses couleurs, préparer sa toile. On l’entend parler, s’impatienter, ou, au contraire, exploser de bonheur. Il pense tout haut ; le peintre est en mouvement. Comme le fait remarquer Alfred Pacquement, directeur du Centre Pompidou, dans son éclairante préface, « Vailland voit en Soulages un champion qu’il compare à un athlète alors célèbre, Michel Jazy ». Le début du texte de Vailland, sublime, fait songer à un compte-rendu d’un match de boxe : « Pierre Soulages et moi, nous entrons dans son atelier. Il est 16h07. Sur le mur est accrochée une toile inachevée, une grande toile : 202 x 160 centimètres. Elle est accrochée à 20 centimètres du sol. Soulages traverse l’atelier à grands pas et va tout contre elle. Il mesure 1,90 m, il père 102 kilos. La toile et lui sont face à face dans des dimensions homologues. » Et c’est parti pour un texte d’une beauté rare, d’une précision d’entomologiste, souvent tout en retenue, parfois émouvant au détour d’un détail subreptice : page 26, il cite la couleur orangé de mars, l’une des plus belles couleurs de la palette des peintres que Soulages utilise parfois. Le texte est suivi d’un article de Vailland paru en 1962 dans Le Nouveau Clarté, mensuel des étudiants communistes. Il répond à la question posée par ce même journal : « Pour ou contre Pierre Soulages, peintre abstrait? » Vailland répond si bien à la question – le philosophe, l’ancien de la rue d’Ulm, sait argumenter! – qu’il parviendrait à faire aimer le peintre aux adeptes de la peinture la plus figurative. Ce petit livre est un bijou.

PHILIPPE LACOCHE

« Comment travaille Pierre Soulages, suivi du Procès de Pierre Soulages », Roger Vailland, Le Temps des Cerises; coll. La Griotte; préf. d’Alfred Pacquement. 64 p. 6 euros.

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Bon sang de cheminot ne saurait mentir

 

Patrick Poivre d'Arvor lors de la dédicace à la librairie Ternisien, -Duclercq, à Abbeville (Somme).

      Ce fut une expérience nouvelle pour moi. Réaliser une vraie interview dans le train, mon moyen de transport préféré. (Petit-fils de cheminot et fils de cheminot, je pardonne tout à la SNCF. L’autre soir, alors que je revenais de Paris, notre train, à cause de travaux, nous déposa à Longueau, au lieu d’Amiens. Le personnel naviguant nous jura dur comme fer que des taxis viendraient nous prendre en charge. Mais les taxis tardèrent. J’en profitais pour deviser avec l’excellent Claude Lelièvre, enseignant de haut vol, écrivain et chroniqueur sur Mediapart, qui regagnait ses pénates. Soudain, des éclats de voix. Un jeune homme, qui se présente comme journaliste, s’en prend de verte façon à deux cheminots. Ceux-ci ne se laissent pas faire. Ripostent en des termes assez crus. Ils sont à bout; ça se voit. Ils me rappellent mon père qui, parfois, revenait harassé de son turbin. J’attends que ça se calme; ça ne se calme pas. Alors, comme un seul homme, je trahis ma corporation pour rester fidèle à mes origines ferroviaires. « Moi aussi, je suis journaliste, et pourtant, je garde mon calme« , lançai-je au confrère.) Vraie interview dans le train, disais-je. Et pas des moindres. Celle de Patrick Poivre d’Arvor. J’ai toujours bien aimé PPDA. A cela, plusieurs raisons : c’est le seul critique littéraire qui, lorsqu’on lui envoie un livre en service de presse, prend soin de remercier l’auteur. Ca doit lui prendre un temps fou. Ensuite, il est rémois. Je lui ai parlé de la Vesle dans laquelle j’allais pêcher avec mon regretté cousin, dans la propriété du château de Sept-Saulx, entre Reims et Châlons-sur-Marne où mon grand-père était jardinier. Reims, où Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal fondèrent le Grand Jeu, mouvement littéraire parallèle au Surréalisme. Reims, où Vailland situe une partie de l’action de l’un de ses plus beaux  romans, Un jeune homme seul, et où sa maison d’enfance se trouve toujours, avenue de Laon, et où aucune des municipalités successives n’a été capable d’apposer une plaque commémorative. C’est affreux! Sur le quai de la gare, Patrick et moi avons été accueillis par Brigitte Ternisien, la librairie d’Abbeville qui recevait le journaliste-écrivain. Il faisait beau. Je retrouvais la capitale de la Picardie maritime. Montaient en moi des bouffées de souvenirs. Les inondations de 2001. Les voix recouvertes de flotte; je me promène en barque avec les cheminots. On voit passer les brèmes et les brochets sur le ballast. Oui, lectrice adulée, j’ai eu une vie avant de te rencontrer.

                                                        Dimanche 21 avril 2013

  

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«Patrick Poivre d’Arvor : « Les livres, c’est capital dans ma vie »

Patrick Poivre d'Arvor dans le train entre Amiens et Abbeville, vendredi 12 avril, vers 15h30.

Il est venu signer son dernier livre « Seules les traces font rêver » à la librairie Ternisien à Abbeville. On savait qu’il y aurait un monde fou. Alors, l’interview qu’il nous a accordée, s’est déroulée dans le train entre Amiens et la capitale du Ponthieu.

 

Pourquoi avoir écrit ce livre de souvenirs et de portraits? C’est une manière de bilan de vie. Pourtant, vous n’avez pourtant que 65 ans.

Au départ, c’est en fait à cet âge-là que j’avais prévu d’arrêter le journal télévisé. Je l’avais toujours dit. Comme vous le savez, ça s’est arrêté de manière prématurée. Je me suis débrouillé pour avoir du temps afin de faire le point sur les gens que j’avais rencontrés, sur tout ce que j’avais vu, connu. J’ai donc arrêté l’émission que je faisais sur France Cinq, La Traversée du Miroir. J’ai pris tous mes petits agendas, comme celui que j’ai là, sur moi; je les ai tous regardés afin de retrouver les faits saillants, et j’ai réordonné la chose. Me connaissant (je suis toujours en train de galoper), il s’agissait là d’un moment unique de tranquillité. Je le vois aujourd’hui : je suis reparti dans la mise en scène de Don Juan; je suis en train de terminer un livre; je termine l’adaptation d’une pièce de théâtre, etc. Tout cela va me prendre à nouveau beaucoup de temps. Je suis content d’avoir trouvé cette année pour faire le point, cette année de recul.

Dans quelles conditions avez-vous écrit ce livre?

J’ai toujours conservé mes agendas depuis que j’ai 22 ans. Je les ai tous mis sur la table. Je les ai repris jour après jour; j’y voyais défiler les noms des gens que je rencontrais. Remontaient en moi des souvenirs. Ou pas. Ensuite, j’ai réordonnancé avec mes passions successives, chronologiquement la lecture, puis l’écriture. (La lecture et l’écriture sont pour moi essentiels.) Ensuite, le métier de journaliste. Troisièmement, les rencontres avec les chefs d’états étrangers. Ensuite, je suis arrivé sur les chefs d’état français avec les portraits assez fouillés des uns et des autres. Puis quelques chapitres sur les figures artistiques ou de foi et d’espérance.

Vous êtes né à Reims. Quel souvenir gardez-vous de cette ville? Y avez-vous gardé des contacts?

Oui, bien sûr. Saint-Exupéry a dit qu’on était de son enfance comme on est d’un pays. Incontestablement, je suis de mon enfance; et je m’en rends bien compte dans ce livre. Pourtant, je n’ai pas d’agenda entre zéro et 20 ans. Mais me remontent tous ces souvenirs d’enfance. Mes premiers livres de poche lus chez le soldeur de la ville (il existe encore); mes premières émotions sportives vécues soit devant un poste de télé en noir et blanc, dehors, devant un magasin d’électroménager car mes parents n’avaient pas la télévision; soit vécus au stade Auguste-Delaune qui aujourd’hui, vibre à nouveau, et ça m’a fait plaisir de voir Reims en première division.

Vous souvenez-vous de la Vesle?

Oui, j’en parle souvent car ils nous arrivaient d’aller pique-niquer au bord de la Vesle avec ma mère. Nous allions aussi sur la montagne de Reims qui culmine à 80 mètres ce qui est quand même assez exceptionnel! (C’était notre petite fierté.) Je me souviens du canal. Tous ces moments, sont importants pour moi.

Roger Vailland habitait Reims, lui aussi.

Bien sûr. Je l’évoque car imaginer qu’une bande de jeunes gens (Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte, Daumal, etc.) avait fréquenté le lycée où j’étudiais… je trouvais ça magnifique. Ca me donnait de l’espoir; ça me laissait penser que c’était possible pour moi aussi. Ce qui n’est pas toujours facile car je venais d’un milieu modeste; mes parents n’avaient pas de relation. Il n’y avait aucune raison que je fasse un jour du journalisme, que j’écrive des livres… Mais qu’il y ait eu des gens comme eux, ou comme Rimbaud, à Charleville, à 70 kilomètres de chez nous , qui avaient eu cette audace, cela m’a apporté beaucoup.

Il n’y a pas de plaque sur la maison d’enfance de Roger Vailland, avenue de Laon, à Reims. C’est dommage, vous ne trouvez pas?

Oui, c’est dommage. Il faut que des gens très motivés fassent des démarches. Je suis parvenu à faire en sorte qu’une rue de Reims porte le nom de mon grand-père qui était poète (N.D.L.R. : son grand-mère maternel, Jean-Baptiste Jeuge, relieur et poète connu sous le nom d’auteur de Jean d’Arvor). Une rue un peu bizarre qui se trouve dans une zone de supermarchés mais c’était important pour moi qu’elle existe. Il y avait là une forte volonté de ma part. Vailland n’avait peu être pas d’héritiers qui aient pu entreprendre la démarche. Je n’oublie pas que Roger Vailland a eu le prix Interallié, comme moi (j’étais très heureux de l’avoir obtenu). Malraux l’avait récolté le premier; Vailland l’avait eu pour Drôle de jeu. C’était un joli cousinage.

Avez-vous déjà travaillé au journal L’Union?

Oui : à chaque fois que je revenais de mes reportages à l’étranger pour France-Inter, j’en faisais une version papier pour L’Union; je ne devais pas être payé pour ça. Mais j’étais très heureux de voir mon nom dans L’Union. J’étais très très fier. (N.D.L.R : à cet instant de l’interview, nous sommes toujours dans le train; il indique que nous passons tout près de la maison de Jules-Verne.) C’était des reportages que j’avais pu faire aux Philippines, à l’île Maurice, etc. Je signais également quelques tribunes dans les Libres opinions. J’étais très content; c’était un immense honneur qui m’était fait.

Votre livre – comme votre vie – , est riche et imposant. Il déborde d’histoires, d’Histoire et de rencontres. Quelle est la rencontre qui vous le plus marqué?

Jean-Paul II, le Dalaï Lama, en France l’abbé Pierre, soeur Emmanuelle qui est devenue une grand grande amie, le père Pedro, etc. Assez curieusement, ce sont des gens de foi alors que j’ai un rapport très compliqué avec la foi depuis que j’ai perdu un enfant, puis deux, puis trois, je me suis mis à avoir beaucoup de questions à poser à Celui qui a permis ça…

Et la rencontre la plus désagréable?

J’ai dû présenter dix mille journaux télévisés; on me parle toujours du dernier qui était très sympa, même s’il y a un côté sépulcral. Et on me parle toujours de deux minutes du conférence de presse de Fidel Castro. Si vous aviez comme ça m’énerve, s’agissant d’un homme que j’ai rencontré un an plus tard… s’agissant d’un truc que j’avais annoncé comme une conférence de presse… et de penser qu’il y a encore aujourd’hui des journalistes qui caquètent, répètent, par Wikipédia interposé, autant de rumeurs non vérifiés… Ils répètent quelque chose qui n’a jamais été ni de mon fait, ni sanctionné par qui que ce soit. Il n’y a eu que deux minutes d’un montage extrêmement maladroit. Oui, c’est l’une des choses qui m’a le plus énervé. J’ai été résumé à ça.. Ca en dit long sur notre métier, et sur le manque de confraternité.

Votre carrière se partage entre journalisme de haut vol et l’écriture littéraire et les livres. Vers quel domaine votre coeur penche-t-il?

Les livres parce que chronologiquement, ça a commencé par ça. J’ai écrit mon premier ouvrage à 17 ans; il a été publié bien plus tard et s’est appelé Les Enfants de l’Aube. Je ne suis devenu journaliste qu’à l’âge de 20 ans parce que j’avais gagné un concours à France-Inter. En importance et en trace (puisque c’est le titre de mon dernier ouvrage), évidemment les livres laissent plus de trace que les journaux télévisés. Les livres, c’est capital dans ma vie. Et c’est surtout ceux que j’ai lus qui ont été les plus importants. Ils m’ont formé.

Ne seriez-vous pas venu au journalisme dans le but d’accéder plus facilement à la littérature?

Mes modèles dans le journalisme étaient des écrivains. Kessel, Malraux, Bodard, Cendrars. Quand Victor Hugo écrit Choses vues, c’était déjà du journalisme. Du très grand journalisme; c’est ça que j’aimais. Au départ, si je voulais devenir diplomate, c’est que je pensais qu’on pouvait écrire très bien, très loin et que personne n’allait vous embêter pour le faire… Pour le journalisme, je me suis dit la même chose : je me suis dit que j’allais pouvoir continuer à témoigner, à raconter.

Vous venez de citer des écrivains-journalistes. D’autres écrivains ou personnalités diverses vous ont-ils marqué?

Oui, je suis fier d’avoir interviewé Andreï Sakharov , Norman Mailer, Alberto Moravia, Julien Green… et des gens qui sont devenus des amis. Car c’était impensable pour un petit garçon qui avait lu Françoise Sagan, Marguerite Duras, de devenir très proche de gens comme ça. Cela m’a rendu très heureux.

Vous sentez-vous plus proche d’un courant littéraire particulier (Nouveau Roman, les Hussards, les Existentialistes, etc.)?

J’avais fait une très bonne interview de Nathalie Sarraute; une interview très intéressante d’Alain Robbe-Grillet mais je ne me sens pas du tout proche du Nouveau Roman, ni de cette écriture-là. Les Hussards m’ont évidemment marqué. Roger Nimier, Antoine Blondin… Blondin et Jacques Laurent que j’ai eu la chance de rencontrer. Michel Déon que je revois toujours puisqu’on fait partie tous les deux des écrivains de marine. Ce sont des gens qui m’emballent.

Ex-Libris (TF 1, 1988-1999), Vol de Nuit (TF1, 1999-2008), Place aux livres… Quelle est aujourd’hui votre actualité en matière d’émissions littéraires et de critique littéraire?

Comme critique littéraire, je ne travaille plus que dans un magazine que j’apprécie beaucoup et qui s’appelle Plume. Sinon, j’ai arrêté les rubriques que je faisais dans Marie-France, dans Nice-Matin; je faisais trop de choses et je ne parvenais plus à m’en sortir. Actuellement, je travaille au sein de France-Loisirs pour les aider à dénicher des textes inattendus ou très anciens. Je suis en compagnie d’Amélie Nothomb, Franz-Olivier Giesbert, Françoise Chandernagor, Gilles Lapouge, etc. Nous disposons de deux pages. Nous nous entendons extrêmement bien. J’ai arrêté l’émission La Traversée du Miroir. Je n’ai plus d’émissions spécifiquement littéraires.

Ca ne vous manque pas?

Si. J’aimais vraiment beaucoup ça; si un jour ça peut se représenter, ça me ferait très plaisir. Cela me rendait heureux. J’ai pu faire découvrir de nombreux auteurs. C’est pour moi une fierté.

Vous êtes sur le point de vous rendre à Abbeville pour une séance de dédicaces à la librairie Ternisien-Duclercq. Connaissez-vous déjà Abbeville et la Picardie en général?

Oui, il y a quinze jours, je me suis rendu au Touquet avec mon frère pour faire une lecture. (J’aime beaucoup les lectures; j’en fait énormément en ce moment; soit des lectures de Cendrars et du Transsibérien avec un quatuor de jeunes femmes; soit avec un pianiste, un de mes amis d’enfance Jean-Philippe Collard avec des musiques de Chopin et des lectures de mon anthologie des plus beaux poèmes d’amour.). Au retour du Touquet, nous nous sommes arrêtés un peu à Abbeville, et nous sommes allés plus longuement dans la baie de Somme. Nous avons déjeuné à Saint-Valery-sur-Somme. J’ai beaucoup aimé; c’est très authentique. Il y a une vraie relation avec la nature. La terre et la mer se mélangent… J’aime beaucoup.

Vous êtes très attaché à la Bretagne. J’ai lu que votre famille était originaire de Fouquières-lès-Lens, dans le Pas-de-Calais. Est-ce exact?

Je l’ai lu comme vous, mais je ne le savais pas. C’est un généalogiste très sérieux qui affirme cela; il me fait descendre d’un certain Hugues Lepoivre. C’est tout à fait possible.

Vous avez été victime de diverses controverses (l’interview de Fidel Castro, accusation de plagiat par Jérôme Dupuis, de L’Express pour votre livre du Hemingway, etc. Quelle est celle qui vous a fait le plus souffrir? Comment l’avez-vous vécu?

On ne le vit jamais bien. On peut dire qu’on s’en fiche mais ce n’est pas vrai. Si c’est vrai c’est qu’à ses yeux, tout cela n’a pas beaucoup de prix. Or, la littérature et la vérité ont du prix. L’honneur, ça a aussi du prix. Maintenant pour vendre ou assouvir des rancoeurs personnelles, on est capable de faire n’importe quoi. On n’assassine pas les gens; on essaie juste de leur couper un peu les jarrets pour qu’ils courent moins vite car en général quelqu’un qui court vite ou qui a la tête qui dépasse, ça agace singulièrement dans ce pays; c’est dommage mais c’est comme ça. Il faut faire avec mais ça ne réconcilie pas vraiment avec la nature humaine, surtout dans un métier que j’adore mais qui est habité par un milieu que je n’adore pas tant que ça. Quand il y a des choses qui ne me plaisent pas, je le dis; alors quand vous dites que vous êtes écoeuré par une Une de Libération sur une rumeur sur Fabius, immédiatement, vous avez le droit à la vengeance ou aux tirs de barrages quelques jours plus tard dans le même journal. Mais à ce moment là, faut-il se taire? Garder ça pour soi? Non. Jusqu’au bout, je dirai ce que je pense.

Dans votre livre, vous expliquez que vous avez interviewé Jérôme Cahuzac.

Oui, c’est exact; c’était pour une émission qui s’appelle Place aux livres que je fais une fois par mois sur la chaîne parlementaire. C’était certainement le premier ministre que nous interrogions (nous sommes à trois pour les interviews). C’était juste après sa nomination, en juin dernier. Il était brillantissime. Pour beaucoup de gens, c’était une découverte car les gens ne le connaissaient pas. On découvrait un homme en pleine possession de ses moyens. Depuis, on a découvert quelqu’un qui était aussi en pleine possession d’un compte bancaire à l’étranger. Et peut-être de plusieurs; je ne sais pas. Ce qui est navrant c’est que cette affaire a jeté un discrédit sur l’ensemble de la classe politique. Et quand je lis un sondage dans Le Figaro qui dit que 70% des Français pensent que leurs élus sont corrompus, je me dis que c’est vraiment écoeurant pour les dits élus parce qu’on sait que ce n’est pas vrai; on les voit. Les politiques font un assez dur métier. Ils n’obtiennent pas assez de résultats; ils ont l’air d’avoir les bras ballants. On leur en veut beaucoup; il essaie pourtant de se démener. Ils ne sont pas servis pas le fait qu’ils se détestent tous les uns les autres. Ils se critiquent d’une manière assez puérile, y compris à l’intérieur de leurs propres camps. Il y a des scènes un peu théâtrale ou même tragicomiques à l’Assemblée qui, évidemment, ne font pas plaisir aux Français qui les jugent durement et de ce point de vue, ils n’ont pas tort. Sur le discrédit général, c’est un problème; on a vraiment besoin d’une classe politique. On a besoin d’autorité dans ce pays. On a besoin d’autorité à l’école. Là aussi, il y a des tas de gens qui contestent cette autorité. Des parents d’élèves qui rentrent dans l’école et se permettent de frapper des enseignants. Je trouve cette dérive-là lamentable. Tout va de pair : l’autorité est toujours contestée et, du coup, ce ne sont pas les meilleurs qui gagnent. J’espère que ce ne sera que passager, mais pour l’instant, c’est rude. Et ça fait beaucoup penser aux années Trente : l’antiparlementarisme, le rejet de toutes les élites, et tout le monde est fourré dans le même sac, les journalistes comme les autres.

Propos recueillis par Philippe Lacoche

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Au nom d’Hopper, de Danquin, de Renoir et de la mélancolie

De gauche à droite : Jean-François Danquin, David, libraire, et Alexandra Oury, critique littéraire.

Lectrice convoitée, sache que, comme Roger Vailland, mon romancier préféré, j’ai mes saisons. Culturelles. Longtemps, elles furent rock’n’roll, puis Yé-Yés, puis terriblement littéraires, puis vides, puis cinéma. Ces derniers jours, elles furent résolument peinture. Je me suis rendu à la librairie Chapeau melon et piles de livres, rue des Lombards, à Amiens, pour découvrir l’adorable exposition de Jean-François Danquin. Il présentait soixante têtes d’écrivains (Vailland, Faulkner, Carver, Paul Auster, Marcel Aymé, Calvino, Hemingway, Fante, Salinger, etc.), fruit de la série Littéraire magazine, le tout sous le titre générique Littérature en revue. «J’ai peint plusieurs séries, toujours sous la forme de couverture de magazines», confie Jean-François. «Architecture magazine, Music magazine, Sexy magazine, etc.» Comme d’habitude, Danquin, c’est bien. Cours rue des Lombards, lectrice adulée! Tu ne le regretteras pas. En compagnie de Lys et dans le cadre d’un voyage organisé en car, je suis allé voir la superbe exposition d’Edward Hopper au Grand Palais, à Paris. C’est tout simplement magnifique, magique. Désespérant aussi. Il suinte des toiles de Hopper une mélancolie poisseuse, quasi autiste. Ses personnages ne se parlent pas, se regardent à peine. Ils ont les yeux hagards, perdus vers des horizons lointains; on ne sait pas ce qu’ils contemplent au juste. Une impression de vide qui vous prend aux tripes. C’est très fort. L’antithèse du rêve américain. Et quel bonheur : Hopper est obsédé par le chemin de fer. Il peint très souvent des rails. En face, au Petit palais, nous sommes allés voir les collections permanentes. Très hétéroclites, beaucoup d’impressionnistes, quelques fauves, le monde chrétien, la Renaissance. Passionnant. Je me suis amusé à noter les peintres exposés ayant un rapport avec la Picardie: Léon Bonnat (mort à Monchy-Saint-Eloi en 1922), Mary Cassat (morte à Mesnil-Théribus en 1926), Ernest-Jules Renoux (mort à Romeny-sur-Marne en 1932), Jean-Baptiste Oudry (mort à Beauvais en 1755).Les peintres se cacheraient-ils en Picardie pour y mourir? Renoir, lui, avait choisi la côte d’Azur. Suis allé voir au Gaumont d’Amiens, le film qui lui est consacré. Michel Bouquet est admirable. Et Christa Theret, ici assez agaçante, qui joue Andrée Heuschling, le petit modèle roux, a des fesses à croquer.

Dimanche 13 janvier 2013

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Merci qui ? Merci Creil !

Sylviane Léonetti, directrice du salon du livre de Creil. Novembre 2012.

Le salon du livre de Creil a toujours été pour moi un rendez-vous émouvant et délicieux. Est-ce la qualité de l’accueil, grâce à la rayonnante Sylviane Léonetti et à son équipe? Est-ce l’atmosphère de la ville, très ouvrière, cheminote, cosmopolite, fière de son passé de cité résistante, avec ce côté gauche à l’ancienne (c’est-à-dire assez patriote et républicaine) qui ne cesse de me rappeler ma bonne ville de Tergnier où je suis quasiment né et où j’ai passé toute mon enfance et mon adolescence, et Longueau où j’ai vécu? C’était dans une autre vie. « Une autre saison« , eût dit Roger Vailland, le plus marxiste des Hussards. Mon hussard rouge préféré. A Creil, j’étais en compagnie de ma muse, mon adorable Lys, si anglaise avec son béret qui me ravit et qui la fait ressembler à Bonnie Parker. J’ai longuement discuté avec Sylviane mais aussi avec mes copines Catherine Petit, conteuse et écrivain, et Isabelle Marsay, romancière. Catherine m’a confié que Mado, sa mère (j’en profite pour vous saluer au passage, chère Mado) était fan de la chronique les Dessous chics, qu’elle la lisait chaque dimanche, et qu’elle découpait les articles pour les coller dans un cahier; j’ai trouvé ça touchant, adorable. Catherine m’a bien fait rire quand elle a lancé à la cantonade : « On ne se caresse pas assez la malléole! » Une sortie complètement folle et assez dadaïste digne de ma conteuse préférée. Je ne savais pas ce qu’était la malléole. Elle m’a expliqué qu’il s’agissait de la face interne de la cheville. On a apprend de belle dans les salons littéraires. Lys a assisté avec passion à une conférence sur la nutrition bio où l’auteur-orateur vantait, notamment, les bienfaits des cures de citron. Je sais ce qui m’attend sous peu, lectrice ma fée; ça me changera des andouillettes, des abats et des plats en sauce. Plus sérieusement, j’ai sympathisé avec l’écrivain Abdelkader Djemaï, mon voisin à la table des dédicaces qui publie d’excellents romans au Seuil. Nous avons longuement parlé de littérature. Et j’étais ravi de retrouver mes copains Hervé Roberti et Thierry Ducret, du CR2L (centre régional des lettres de Picardie), ainsi que l’excellente Isabelle Rome (accompagnée de son époux, Yves Rome) qui vient se sortir un livre remarquable aux éditions du Moment. Elle m’en a parlé avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité. Merci qui? Merci Creil.

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Le juge Lambert aime Amiens, les livres et l’écriture

Il n’est pas seulement le juge d’instruction de l’affaire du petit Grégory; il est surtout un excellent écrivain qui se souvient parfaitement d’Amiens où il a passé sa jeunesse.

 

Lorsqu’on évoque le nom de Jean-Michel Lambert, on pense au juge Lambert, juge d’instruction dans l’affaire du petit Grégory, à Épinal, en1984.Mais cela est bien trop réducteur. C’est un magistrat qui a poursuivi sa carrière (il est aujourd’hui vice-président du tribunal de grande instance du Mans) mais aussi et surtout un écrivain. Un homme calme, généreux, dont le visage s’illumine souvent d’un bon sourire qui le fait un peu ressembler à Roger Vailland. La comparaison n’est pas anodine car il est passionné d’écriture et de littérature. «L’écriture est pour moi une nécessité absolue», confie-t-il. Ce qu’on sait moins c’est qu’il connaît très bien Amiens où il a passé son enfance et son adolescence. C’est à Jarnac qu’il naît, le 19mai1952, d’un père ouvrier imprimeur et d’une mère secrétaire. Enfance heureuse, au côté de son frère Bruno, né en1958.École privée, puis publique. «De bons souvenirs. J’étais un bon élève, plutôt rêveur.» Sa famille déménage à Limoges. Son père est nommé directeur chez l’afficheur Giraudy. La lecture est sa passion. Il dévore essentiellement des récits de navigateurs solitaires. En1964, son père devient directeur d’Amiens Publicité, dans la capitale picarde. La famille réside au 20 de la rue Saint-Fuscien. J ean-Michel fréquente le CEG de la rue Saint-Fuscien de la 5e à la 3e. «Je me souviens d’un prof d’anglais extraordinaire, M. Jacques Vast; il avait un sens développé de la pédagogie. Je voudrais aussi rendre hommage à un professeur d’histoire-géo de terminale, un homme extraordinaire, Watrin, qui se surnommait lui-même “Plon-Plon” en raison de sa ressemblance avec un membre de la famille impériale. Un sens de la pédagogie, une humanité exceptionnelle…Je garde d’excellent souvenir d’Amiens. J’y suis retourné en1993 pour signer mon roman Le Non lieu, à la librairie Poiret-Choquet.» Il fréquente la bibliothèque municipale, la maison de la culture, se rappelle d’une pièce d’Arrabal: «J’étais parti à l’entracte car je croyais que c’était terminé.» Il voit Brassens sur scène, dans une salle de cinéma de la rue des Trois-Cailloux. «J’aurais pu aller voir Léo Ferré mais, à l’époque, je ne l’aimais pas du tout. Par la suite, j’ai appris à le connaître et je me suis lié d’amitié avec lui, à Bourg-en-Bresse. Je suis resté en contact avec sa femme.» Il se souvient également de mai1968, à Amiens. «On s’enfermait dans une salle de classes avec des copains, dont Jean-Louis Rambour qui deviendra poète et écrivain (N.D.L.R.: notre consœur Anne Despagne a dressé son portrait dans notre édition du dimanche18novembre dernier). » Il effectue sa communion avec Nathalie Bombard, la fille du navigateur, alors médecin à Amiens. Il lui fait même dédicacer son livre Naufragé solitaire. Il fréquente le ciné-club, passe ses week-ends à Quend. Bac à la cité scolaire d’Amiens, intègre la fac de droit commercial, l’un de ses professeurs se nomme Badinter: «Ses cours étaient un vrai bonheur. Il n’avait aucune note devant lui, et truffait ses propos d’anecdotes personnelles. Nous l’avons eu en cours le jour de l’exécution de Buffet et

Jean-Michel lambert (à gauche) et votre serviteur, après l'interview, au restaurant L'Aquarium, boulevard Voltaire, à Paris.

Bontemps. Le matin, il n’était pas là car il assurait la défense des condamnés.» Il obtient la licence de droit avec mention bien, prépare à Amiens le concours de l’école de la magistrature, échoue, prépare à nouveau mais à Paris. En décembre1976, il est reçu. Pendant ses années d’études, il distribue des prospectus pour se financer aux États-Unis et au Mexique. Service militaire en1977 à Saint-Cyr Coetquidan où il partage la chambre avec un certain François Hollande. «Je n’ai pas de souvenirs précis de lui, mais, lui, se souvient de moi puisqu’il l’a dit dans une interview accordée à L’Express et l’a écrit dans sa biographie. Il dit que j’étais du genre déconneur, ce que je confirme.» Il est nommé à Épinal comme jeune juge d’instruction.Octobre1984 : l’affaire Grégory le propulse dans l’actualité. «Une expérience très douloureuse», résume-t-il. «Elle a totalement bouleversé mon existence. Mes parents partageaient ma souffrance. Mon regard sur la société a été totalement bouleversé. J’ai découvert des réalités et des mentalités que j’ignorais totalement. Il y a une citation de Michel Audiard dans le film de Verneuil Le Président que j’adore: “Je fus à une certaine période de ma vie l’un des hommes les plus haïs de ce pays. Ça m’a longtemps causé du chagrin. J’en fais aujourd’hui mon orgueil.” Elle me convient parfaitement.»

Il prend une année sabbatique en1987, rencontre, à Épinal, Nicole son épouse, se mariera près de Méricourt, dans les Vosges.En1988 (année de naissance de sa fille Pauline), il est nommé juge du siège à Bourg-en-Bresse, dans l’Ain.En2003, il est nommé vice-président du TGI du Mans où il exerce toujours. Entre-temps, il s’est mis à écrire: «Une nécessité vitale. J’avais commencé à écrire des nouvelles à Amiens. Je n’ai jamais recherché le succès littéraire.»

PHILIPPE LACOCHE

 

DIMANCHE D’ENFANCE

Il connaissait par coeur des sketches de Fernand Rayneau

Les dimanches d’enfance de Jean-Michel Lambert? Il se souvient des déjeuners en famille, chez ses grands-parents maternels, à Jarnac. «Une ambiance très sympa», sourit-il. Il se souvient aussi des promenades avec sa grand-mère maternelle dans les rues de la ville où François Mitterrand a vu le jour, et des parties de pêche, aux blancs, avec son père, dans la Charente: «La pêche, une passion d’enfance.» Ces dimanches, ces repas l’ont marqué. «C’est certainement de là que vient mon intérêt pour la gastronomie», dit-il.

Autre souvenir marquant : les vacances à Saint-Palais-sur-Mer, «où mes grands-parents maternels, de condition modeste, louaient une maison pendant un mois. C’était au cours des années cinquante. Je les faisais rire en racontant des sketches de Fernand Raynaud que je connaissais par cœur.» Ses dimanches de l’adolescence, il les passe à regarder les films à la télévision. «Il m’arrivait de regarder quatre films dans la journée: à 14heures, à 17heures, à 20h30, puis au ciné-club. C’était à Amiens; j’avais une passion pour le cinéma.» Quatre films l’ont marqué: Ben-Hur, Le Jour le plus long, Spartacus et L’Homme de Rio, de Philippe de Broca. Il lisait également beaucoup et partageait de bons moments de complicité avec son frère, plus jeune de six ans.

 

BIO EXPRESS

19 mai 1952 : naissance de Jean-Michel Lambert, à Jarnac, en Charente maritime.

Septembre1964 : arrive à Amiens.

Septembre1976 : passe l’écrit du concours de la magistrature à la bibliothèque de la Cour d’Appel d’Amiens.

Février 1980 : nommé juge d’instruction à Épinal, dans les Vosges.

Mars 1987 : premier livre, Le petit juge, chez Albin-Michel. Succès. Traduit en russe.

Octobre 2001 : Purgatoire, aux éditions de l’Aube. Prix Polar à Cognac.

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Raymond Défossé et Philippe Lorenzo : deux passeurs

Philippe Lorenzo, éditeur des Soleils bleus.

 Très souvent, c’est Lady Lys qui m’entraîne au cinéma moi qui, jusqu’ici, étais aussi cinéphile qu’eût pu l’être François 1er. Cette fois, c’est moi qui l’ai entraînée au ciné Saint-Leu voir Le Grand soir, de Benoît Delépine et Gustave Kerven. Soudain, surgit à l’écran Raymond Défossé dans le rôle d’un syndicaliste. Incroyable: le Raymond fait maintenant du cinéma! Je n’en croyais pas mes yeux. Je savais qu’il était très proche de Benoît; il l’avait eu comme élève, au lycée Saint-Jean, à Saint-Quentin. Au cours d’une récente interview, Delépine m’avoua même qu’il devait beaucoup à Raymond qui lui avait donné le goût du cinéma et de la lecture. Ce n’est pas rien. Et ça ne m’étonne pas. Raymond, je le connais depuis plus de cinquante ans. Sa mère tenait une minuscule épicerie, rue Marceau, à côté du Casino, salle de cinéma de Tergnier (Aisne).Mes parents avaient leur maison, rue des Pavillons, juste derrière. Le café Desmarquet se trouvait juste à l’angle. Je me souviens bien d’un garçon très brun, aux yeux très noirs, en culottes courtes qui jouait avec les gamins de la cité Roosevelt, presque en face de la gare. Adolescent, il fréquentait un autre copain, Patrick Pain qui fondera plus tard le meilleur groupe de l’Aisne: The Up Session. Ensemble, le Patrick et le Raymond ne parlaient que de rock’n’roll. Des Animals, des Them, des Kinks. Raymond fonda, lui aussi, son groupe qui répondait au nom de Flying Piggies. Lorsque je travaillais à L’Aisne Nouvelle, à Saint-Quentin, je retrouvai Raymond en militant de la CFDT, puis en directeur de la Maison des arts et loisirs de Laon. Et quand je devins journaliste à Abbeville, il trouva moyen de créer le cinéma Le Rex et d’autres cinés sur la côte picarde. Comme s’il me suivait. Raymond est une manière de passeur. Passeur de cinéma; passeur de rock’n’roll. Passeur de littérature. (Nous adorons, tous deux, Roger Vailland.) Philippe Lorenzo, lui aussi, est un passeur, à sa manière. C’est un éditeur courageux, créateur des éditions des Soleils bleus. J’ai bu un verre avec lui, récemment, au Kimbo, à Amiens. Il m’a fait part de ses projets, notamment la publication de la suite de BoussuS, un roman de Jacques Vallerand et de Pierre Thellier qui avait assez bien marché. Je le regardais, et me disais que c’était bien d’être éditeur, en2012.Mieux que de spéculer en bourse.

Dimanche 17 juin 2012.

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Pour chasser ses préjugés de vieux bobo écolo

 

Thierry Delefosse, chasseur et écrivain talentueux.

 La chasse a mauvaise presse. Souvent à tort. Le dernier excellent ouvrage de Thierry Delefosse, écrit avec sensibilité et poésie, le prouve.

 Ah! La chasse! On savait que ce loisir faisait beaucoup de bruit. On sait depuis quelques décennies, sous la pression des lobbyings divers, du politiquement correct, de la trouille bleue de la mort, qu’il fait encore plus de bruit dans notre République. Pourtant, c’est bien cette dernière qui, dès 1789, n’a cessé de le démocratiser et de faire en sorte qu’il pût être pratiqué non plus seulement par les aristos. Mais par les roturiers et prolos de tout bord. On peut comprendre qu’il faille combattre les viandards, beaufs avinés qui, sous l’effet de l’anis, abattent, maladroits, camarades, femmes, filles, fils, mères, gardes-chasse, chiens. Tout sauf le pauvre faisan lâché et convoité. Mais, heureusement, ils ne constituent pas la majorité des chasseurs qui, faut-il le rappeler, sont des gens responsables, qui s’adonnent, dans le cadre des lois républicaines, à leur passion. De grands écrivains ne cessaient de le rappeler. Il faut lire les pages magnifiques dévolues à cette activité par notre regretté camarade Jean-Jacques Brochier; celles précises, émouvantes et poétiques du Roger Vailland des Mauvais coups; celles, sublimes, de délicieux Dumas.

Thierry Delefosse, journaliste cynégétique depuis 25 ans, rédacteur en chef du magasine Nos chasses de migrateurs, est de ceux là. S’il tire plus vite que son ombre, il lit aussi plus vite que celle-ci : « N’ayant jamais eu de télé à la maison, je suis effectivement un grand lecteur. J’aime beaucoup Maupassant, Giono, Moinot mais aussi Simenon. J’ai lu tous les Maigret! » annonce-t-il, si éloigné ces chasseurs de gallinettes cendrées. Le livre qu’il vient de sortir, La chasse au cœur, en est la preuve. C’est un bel ouvrage très écrit, très littéraire, tissé d’atmosphères, d’ambiances, qu’il nous donne à lire. « L’idée initiale était de raconter tous les petits coups de chasse que j’ai pu faire en France au cours des mes voyages, et quelques aventures à l’étranger, au gibier d’eau« , confie-t-il. « Au fil de la rédaction, elle s’est enrichie de choses très personnelles sur ma façon de vivre la chasse, ma famille, mes amis, les chiens… » Et quand on l’interroge sur les raisons de la mauvaise réputation de la chasse, il répond tout de go : « Cela vient d’abord de l’exode rural. On ne vit pas de la même façon qu’à la campagne : on ne tue pas le poulet, on l’achète sous cellophane. Ensuite, l’humanisation des animaux, le syndrome Walt Disney, l’anthropomorphisme… Enfin nos sociétés refusent l’idée de la mort, la repoussent et même l’ignorent. Réécoutez Brassens : mais où sont les funérailles d’antan? » Et quand on lui demande pourquoi la pêche, elle, est bien mieux acceptée : « Les cannes à pêche ne font pas de bruit et les poissons ne saignent pas. »

La chasse au cœur, livre doux et paisible, lui non plus de fait pas de bruit. Pourtant, il est beau car écrit avec style et sincérité par un authentique écrivain. « Je fréquente depuis l’âge de 6 ans – j’en ai 52 – un bois dans la région de Conty. C’est un bonheur : j’ai vu des chênes grandir et ils me verront mourir. » On dirait du Vailland.

Philippe Lacoche (*)

La chasse au cœur, Thierry Delefosse, Versicolor Editions (45, rue Maurice-Berteaux, 78600 Le Mesnil-le-Roi; ed@versicolor.fr), 251 pages, 25 euros.

 

(*) Derniers livres : Des Rires qui s’éteignent (éd. Ecriture) et Le dernier hiver de Victorine (éd. La Licorne).

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Musique au Point : le bon son de Patrick Besson

 Il y a un ton Besson, une sorte de rythme indicible dans son style. Avec ce recueil des chroniques données au Point, c’est le bretteur qu’on retrouve. Avec délice.

 Il y a une musique Besson, comme il y a une musique Modiano. Pas la même, bien sûr, bien que, dans certains de ses romans les plus intimes, les plus nostalgiques (Ah! Berlin, Lettre à un ami perdu, Accessible à certaine mélancolie, La Maison du jeune homme seul, etc.), il y développe une manière de mélancolie (d’où l’un de ses titres), toute en retenue et très pudique, qui pourrait l’apparenter au créateur de Villa triste. Comme les plus grands du siècle dernier (Roger Nimier, Kléber Haedens, Jacques Laurent, Roger Vailland, etc.), l’inspiration de Patrick Besson est double: celle du désenchantement et du détachement léger d’une part; et celle de la polémique du bretteur, mâtinée d’un humour inouï, rarement égalé et d’un sens aigu de l’autodérision d’autre part.(La force de Besson, c’est qu’il sait aussi se moquer de lui-même.) La première inspiration nous dévoile le romancier; la seconde, le chroniqueur, le journaliste percutant qui rythme sa prose de formules décapantes, sortes de beats irrésistibles. Besson est rock’n’roll. Style sec, souvent très marrant comme un riff de Keith Richards sur une adaptation de Leiber-Stoller. Et ça sonne. Il faut goûter à son dernier livre Au Point, Journal d’un Français sous l’empire de la pensée unique, recueil de ses chroniques données au célèbre journal. C’est un régal.

«Vicieux comme des vieilles filles»

Il y a deux façons de lire cet ouvrage: de la première à la dernière ligne (ce qui nécessite du temps car c’est un pavé de 953 pages!), pour percevoir l’Histoire qui s’insinue entre les lignes, la geste littéraire et les aventures bessonniennes plus personnelles; ou picorer comme dans un paquet de bonbons. Dans les deux cas, le plaisir sera au rendez-vous. Et on rigole. Quelques formules: Noël Mamère qui devient Noël Samère «car il a un nom trop lacanien. Ce n’est pas possible qu’un type pareil s’appelle ma mère. C’est une insulte à toutes les mères»; sur l’Irak, à l’endroit des Anglais et des Américains: «Quand on aime, on ne compte pas les morts»; sur la télévision et particulièrement sur Karl Zéro: «Sur les barricades de l’Audimat, ils ont conquis le droit de payer l’impôt sur la fortune»; sur les auteurs: «les écrivains, c’est vicieux comme des vieilles filles». On peut aussi apprécier la chronique qu’il nous donne à lire sur le magnifique album de Carla Bruni, Quelqu’un m’a dit (depuis qu’elle est devenue la première dame de France, plus personne n’ose dire que c’est un excellent disque), ses pages sur Limonov, si justes, si vraies. Et ce portrait touchant de Raffarin, si éclairant et, sous le rire, si sensible: «Ce qui me touche chez lui, c’est ce qui me touchait chez mon père: il invente ses gestes, force sa voix, improvise ses mouvements. On dirait qu’il cherche à vivre.» Qu’importe Raffarin; c’est la voix de Patrick Besson qui sourd ici. C’est drôle et triste comme du Bove ou du Calet.

PHILIPPE LACOCHE

 

«Au Point, Journal d’un Français sous l’empire de la pensée unique»,

Patrick Besson, Fayard, 953 pages, 26 euros.

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Mauro Smerghetto, directeur du centre régional du livre et lecture de Picardie (CR2L).

 

Tentative de suicide à 140 km/h sur une route départementale

Si je vous disais avec qui, vous seriez surpris. Très surpris. L’autre nuit, je suis monté dans une Mustang au côté d’un homme élégant. J’étais à l’avant. À l’arrière, une très jolie dame blonde à l’opulente chevelure qui avait bu quelques verres d’un Médoc remarquable. Et une jeune fille, douce et belle comme une aube qui se fût levée sur la raffinerie de Tergnier (Aisne). «Tu n’as pas peur?», me demanda la dame blonde en pressant mon épaule de sa main baguée et érotique. «Je n’ai plus peur de grand-chose.» J’eusse pu mentir; je ne mentais même pas. Ce n’était pas cette pointe à 140 kilomètres/heure dans ce magnifique et rugissant bolide sur une minuscule route départementale qui allait me foutre la trouille. Je n’ai plus peur que d’une chose: oublier un jour les rires, les corps, les odeurs des filles et des femmes qui sont passées dans ma vie. C’est mon angoisse. Cent quarante kilomètres heures, c’est petit, minuscule, à côté des longs cheveux et des plumes des boas que l’on retrouve sous les meubles quand on fait le ménage, et que la belle s’est fait la malle. C’est bien quand même, la Mustang, la nuit. Grisant. Je repensais à Roger Nimier (dont j’adore l’œuvre rapide et teigneuse; mort au volant de son Aston Martin DB4 le 28 septembre 1962 à La Celle-Saint-Cloud; l’adorable blonde de derrière eût pu être ma Sunsiaré de Larcône) et à Albert Camus (dont j’aime si peu l’œuvre humaniste; mort au volant de sa Facel-Vega FV3B le 4 janvier 1960 à Villeblevin, dans l’Yonne), à Roger Vailland (que le vénère; mort d’un cancer des poumons à Meillonnas (Ain) le 12 mai 1965; sa voiture française – le communisme contraint d’acheter français – occupée par de plantureuses putains et de délicieuses petites gouines).De ces écrivains, nous en avons parlé, bien sûr, ce midi de février lorsque j’ai déjeuné (anguille fumée sans pyralène, salade) avec Mauro Smerghetto, le cultivé et très fin nouveau directeur du Centre régional livre et lecture (CR2L Picardie).Sache aussi lectrice, que je viens d’écrire mon premier texte inédit pour le blog que je tente d’alimenter pour la revue La Règle du jeu. J’ai nommé cette manière de haïku (moi qui déteste ce genre de sushi littéraire) «Petit soleil de merde». Et j’ai prévenu Lou-Mary qu’elle pouvait s’en délecter. Elle l’a bien mérité, ma grande didiche.

Dimanche 4 mars 2012.

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