Le premier roman de Michel Mohrt

Les éditions de La Thébaïde rééditent le premier roman, publié en 1945, de ce grand romancier.

Un groupe de chasseurs alpins. Michel Mohrt eût pu être l’un d’eux. (Photo d’archives.)

 

De nos jours, on lit moins Michel Mohrt (1914-2011). On a tort. Il reste l’un de nos meilleurs écrivains français du XXe. Un styliste incomparable, souvent très classique, doté d’une âme littéraire et sensible. Non seulement il fut romancier, mais il fut aussi essayiste, historien de la littérature et aquarelliste. Ce Breton adorait la mer et les écrivains américains. «Un Faulkner breton», estimait, non sans à-propos, Frédéric Mitterrand. Sympathisant de l’Action française, il devint avocat au barreau de Morlaix en 1937. Une expérience le marquera à jamais: la seconde guerre mondiale.

L’ombre de Stendhal

Officier, il fit la campagne de 1940 sur le front des Alpes contre Italiens, ce qui lui inspirera, en 1965, son roman La Campagne d’Italie (Gallimard). Le Répit, que rééditent aujourd’hui Emmanuel Bluteau et les courageuses et audacieuses éditions La Thébaïde, précède cette période cruciale. Le narrateur se nomme Lucien Cogan; il est lieutenant d’une section d’éclaireurs à ski de chasseurs alpins en poste aux alentours de Saint-Martin-Vésubie, à deux pas de la frontière italienne. (On comprendra que ce texte recèle une part d’autobiographie.) C’est ce qu’il est convenu d’appeler la Drôle de guerre. Le jeune soldat bénéfice du prestige de l’uniforme; il ne laisse pas insensibles, dames et jeunes filles, notamment au cours de ses délicieuses permissions à Nice. Il y a du Stendhal dans ce texte; on n’en attendait pas moins de Michel Mohrt qui, comme d’autres au sortir de la guerre (Michel Déon, Roger Nimier, Roger Vailland, etc.) vénéreront cet illustre confrère de plume. Du Stendhal dans le questionnement de Cogan aussi. Il se demande si, confronté au feu imminent, il n’aura pas peur. Fera-t-il «le poids»? Le répit, c’est cette parenthèse de neuf mois avant le déclenchement des opérations. C’est long, neuf fois, quand on aime la vie, ses plaisirs, et qu’on a le sens de l’honneur. Comme le souligne à juste titre Jérôme Leroy dans sa très belle préface, «sans même avoir l’impression de signer un chèque en blanc à la postérité, on peut parier que Michel Mohrt sera lu et relu dans une ou deux générations. Il y a en effet, chez cet écrivain, membre de l’Académie française, né en 1914 à Morlaix et qui nous a quittés au cœur de l’été 2011, un certain nombre de choses qui apparaîtront comme terriblement subversives dans un avenir proche, quand elles ne le sont pas déjà.» L’attachement au pays, aux racines bien sûr, «donc forcément un peu chouannes», note Jérôme Leroy. Un côté franc-tireur aussi. Et surtout, «relire Michel Mohrt sera aussi une excellente manière de nous apercevoir de tout ce que nous aurons perdu avec cet effacement d’un monde d’avant qu’il aura si bien incarné.» Tout est là, dans cette dernière, phrase; on ne saurait mieux dire. PHILIPPE LACOCHE

Le Répit, Michel Mohrt, de l’Académie française; La Thébaïde; coll. Roman; 216 p.;

18 €.

 

  Sébastien Lapaque, un fou d’Alger

      Ecrivain et critique au Figaro littéraire, Sébastien Lapaque signe l’un de ses meilleurs livtheorie-dalger-sebastien-lapaque

Sébastien Lapaque.

Sébastien Lapaque.

res.

Sébastien Lapaque n’est pas seulement un excellent critique littéraire; il est aussi un homme surprenant. En ces temps mornes où le politiquement correct anesthésie tout, c’est une indéniable qualité. Avec Théorie d’Alger, il nous offre une ode poétique à Alger, la Ville blanche. Mais aussi un magnifique essai de réconciliation. Lui, l’homme du Figaro, parle merveilleusement bien du peuple. Il nous captive avec ses déambulations dans les quartiers populaires, ses rencontres amicales, et ses recherches de bars où il est possible de boire de l’alcool. Il découvre l’âme algérienne mieux que quiconque, au cours de ce livre qui reste terriblement français dans le sens élevé du terme (celui des esprits éclairés, de la tolérance, de la fraternité universelle). Il y évoque aussi bien Camus que Hélie de Saint Marc, l’un des meneurs du putsch d’avril 1961, ou le FLN, rendant hommage au passage à son patriotisme. Un texte vibrant, élégant, généreux et passionnant.

Sébastien Lapaque, votre magnifique essai, Théorie d’Alger, est en quelque sorte le livre de la réconciliation. Qu’en pensez-vous?

Je vois que l’élan et l’intention de Théorie d’Alger sont manifestes. J’ai en effet ressenti la nécessité de rédiger un hymne à la paix et de proposer une recette savoureuse de fraternité concrète entre les hommes à un moment doux-amer de l’histoire de France. Loin des crispations en tout genre, il était important de rappeler que la vie est belle quand on sait la savourer. Tout cela à Alger, de l’autre côté de la Méditerranée, et non pas à Saint-Germain-des-Prés, ou sous les spots d’un plateau télé. Il faut savoir surprendre et se laisser surprendre.

On attendait un tel ouvrage d’un écrivain ou d’un  journaliste ou d’un critique littéraire venu d’une publication plus à gauche. Or, vous êtes journaliste au Figaro, journal certes tout à fait respectable mais qui n’est pas réputé pour être le parangon d’un gauchisme échevelé. C’est singulier. Expliquez-nous votre démarche.

La gauche et l’Algérie, c’est une étrange histoire… En mars 1956, c’est Guy Mollet qui obtint pour son gouvernement les pleins pouvoirs en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes de la sauvegarde de l’Algérie française. Les 146 députés du Parti communiste français votèrent alors ces pouvoirs spéciaux, éperonnés par ce fracassant titre de L’Humanité du 28 février : «Guy Mollet aux Algériens : guerre à outrance si vous ne déposez pas les armes». Mais mes modèles, dans cette affaire, ne sont ni de droite, ni de gauche. Ils sont chrétiens. C’est François Mauriac protestant contre l’usage de la torture dans son Bloc-Notes de L’Express ; le grand spécialiste de saint Augustin André Mandouze incarcéré à la Prison de la Santé en décembre 1956 après avoir été inculpé pour haute trahison ; le général Jacques Pâris de Bollardière,  héros de la France Libre condamné à mort par Vichy, compagnon de la Libération, écopant de de soixante jours d’arrêt de forteresse en avril 1957 pour avoir dénoncé l’usage de la gégène et le supplice de la baignoire, poussé par la force de sa conviction et de sa foi : «Je pense avec un respect infini à ceux de mes frères, arabes ou français, qui sont morts comme le Christ, aux mains de leurs semblables, flagellés, torturés, défigurés par le mépris des hommes».

Dans ce livre, vous parlez merveilleusement bien du peuple algérien. Bien que résidant aujourd’hui à Versailles, vous êtes, par vos grand-parents notamment, vous aussi issu du peuple. Cela pourrait-il être une raison de cette aisance?

Mon grand-père paternel Marcel Georges Lapaque était ouvrier serrurier aux arsenaux de Metz et c’est en effet la raison pour laquelle la compagnie de ceux que l’écrivain anglais George Orwell nommait «les gens ordinaires» m’est souvent plus agréable que celle des membres de l’élite. Edward P. Thompson, un autre auteur anglais, observait que la culture populaire était une culture rebelle — la seule vraie culture rebelle, est-on tenté de dire. «La culture conservatrice de la plèbe, au nom de la coutume, résistait souvent aux formes de rationalisation et d’innovation économique», écrit-il à propos des traditions populaires anglaises des XVIIIe et XIXe siècles dressées comme un rempart contre les pressions individualistes et les réformes qui permirent l’avènement de la société libérale. A Alger Centre et à Bab el-Oued, j’ai rencontré un petit peuple conservateur d’un mode de vie ancien, inspiré, fraternel et solidaire, qui se bat pour rester à égale distance du pouvoir militaro-affairistes et des islamistes. Et toujours à grande distance !

A la fois très algérien, ce livre est aussi et surtout terriblement français dans ce que ce terme recèle comme valeurs positives. Vous évoquez autant le FLN et son nationalisme positif et fédérateur, que le petit peuple pied-noir (qui, lui, se sentait tellement et sincèrement algérien), que Hélie de Saint Marc. Il faut de la hauteur de vue pour atteindre un tel positionnement. Comment en êtes-vous arrivé là?

Ceux qui se sont haïs autrefois, souvent injustement de part et d’autre, dorment aujourd’hui au cimetière. Ils avaient les uns et les autres leurs raisons, c’est ce qui a fait de la guerre d’Algérie une tragédie au sens que le philosophe Paul Ricoeur donnait à ce mot : la superposition de vérités contraires. Vérité d’Ali la Pointe, pulvérisé par les paras de Massu dans l’immeuble de la Casbah  où il s’était retranché en octobre 1957, et vérité du commandant Hélie de Saint Marc, l’un des meneurs du putsch d’avril 1961, qui défia le général de Gaulle avec la conviction que l’Algérie pouvait rester française. Le sentiment qui vous saisit, lorsque vous vous promenez à Alger pour la première fois, près de la Grande Poste, à Belcourt, Saint-Eugène ou du côté du front de mer, c’est que vous auriez appartenu au FLN si vous étiez né à la Casbah et membre de l’OAS si vous étiez né à Bab el-Oued. Mais tout cela est fini ! Vous évoquiez pour commencer un «livre de la réconciliation». Si, dans les deux camps, des hommes d’honneur ont eu de bonnes raison de se faire la guerre entre 1954 et 1962, les hommes d’honneur en ont aujourd’hui de se réconcilier.

Le passage sur la tombe de la mère de Camus est poignant. Comment est-il né ?

En allant fleurir la tombe de Roger Nimier au cimetière marin de Saint-Brieuc à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de l’écrivain, en septembre 2012, j’étais allé me recueillir devant la tombe de Lucien Camus, le père de l’auteur de L’Etranger, soldat du 1er zouave blessé lors de la bataille de la Marne et mort dans un hôpital de l’arrière, le 11 octobre 1914. Je m’étais alors demandé où reposait sa mère. En Algérie, en France ? C’est alors qu’a commencé mon enquête. Je ne vous en dis pas plus… C’est le côté roman policier de Théorie d’Alger.

Celui sur Mekhloufi également. Ce footballeur, jongleur-magicien du FLN, était adulé dans les quartiers populaires français au cours des sixties. Or, la guerre d’Algérie venait à peine de finir. Est-ce à dire que le racisme populaire français n’existait pas encore en ces regrettées époques où le fanatisme religieux, islamiste en particulier, n’était pas aussi important ?

Le philosophe Jean-Claude Michéa, avec qui j’évoquais un jour cette funeste question du «racisme populaire français» — dont il ne faut cependant pas trop exagérer l’ampleur —, m’expliquait que les premiers à en avoir été victimes étaient les malheureux rapatriés d’Algérie, ceux qu’on commença alors d’appeler les «pieds-noirs». Une ironie de l’histoire ! Mais à cette époque, comme aujourd’hui, existait aussi un racisme d’Etat, un racisme de l’élite, policé, sans gros mots. J’en reviens au peuple dont vous me parliez. En discutant avec des gens variés dans les bars kabyles d’Alger — les seuls où l’on peut boire une bonne bière —, je me suis aperçu que d’un côté et de l’autre de la Méditerranée, la haine ne soufflait pas de bas en haut, comme on essaie de nous le faire croire, mais de haut en bas. Les pauvres sont certes capables de s’échanger des mots d’oiseaux. Mais c’est souvent sans méchanceté. Car ils savent aussi vivre ensemble. L’individualisme, le nomadisme, le relativisme, c’est plus facile quand on est riche.

Comme avez-vous conçu ce livre? (Combien de séjours ? Prises de notes ? Balades ?)

Tout est dit dans Théorie d’Alger. J’ai découvert la ville qu’aima tant Napoléon III en novembre 2009, à l’occasion d’un travail de recherches sur Albert Camus. Deux, trois, de nombreux séjours dans Alger la Splendide et sept ans de réflexion et de travail ont été nécessaires avant de pouvoir écrire le dernier mot : Saha, merci. Quant à la technique de la Théorie, elle tient toute entière dans les 11 commandements que j’ai scrupuleusement consignés dans le livre : Se lever avant le soleil, glisser un recueil de poème dans sa poche, traîner dans les cafés, lire le quotidien du matin, être amoureux, tout noter, acheter des cartes postales, apprendre à reconnaître les arbres à leurs feuilles et les oiseaux à leur chant, affectionner les lieux réputés sans intérêt, visiter les musées et les stades, bien dormir, beaucoup rêver. Je me permets de vous y renvoyer.

Pourquoi avoir opté pour l’emploi du « il » et pas du « je »?

Et pourquoi pas ? répondrait mon ami algérien Néguib. Communiste et gaulliste à la fois, le père de Néguib s’était battu dans les rangs l’escadrille España aux côtés d’André Malraux pendant la guerre d’Espagne, avant de s’engager dans l’armée De Lattre, de participer aux combats de Monte Cassino et de poursuivre l’Allemand jusqu’à Berlin, puis de prendre fait et cause pour le FLN indépendantiste. Néguib est oranais et non pas algérois, mais vous comprendrez que les états de service de son géniteur m’obligent à accorder certain crédit à sa parole !

Ce livre n’est pas celui d’un journaliste; c’est vraiment celui d’un écrivain. Quelques exemples d’expressions superbes : « Alger la Blanche : une invitation à la griserie »; le beau néologisme de « nostal(gér)iques »; « l’heure mao ou bobo de la circulation à vélo »…

A l’heure où nous sommes écrasés par l’information, il est essentiel de chercher à faire entendre un autre tour, un autre ton, une autre voix. Pour tout dire, une conscience.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Coup de foudre pour une limace

       Mardi. Il est cinq heures du matin. Suis au lit, éveillé, gorge en feu, nez torrentiel à ne pas mettre une fille entre mes draps. Ni entre mes bras. Voilà ce que c’est que faire le jeune homme avec mes copains Jacques Béal, Pascal Pouillot (qui lui, n’apprécie pas le Picon bière, mais préfère le vin)

De gauche à droite, les Hussards Jacques Béal, Pascal Pouillot et Jean-Pierre Ternisien.

De gauche à droite, les Hussards Jacques Béal, Pascal Pouillot et Jean-Pierre Ternisien.

et Jean-Pierre Ternisien. Picon bières jusqu’à pas d’heure et clopes à la terrasse de chez Pierre ou du Gambetta, voilà ce qui arrive quand on a presque soixante ans, des années de vie de patachon au compteur de l’existence, et le coeur trop souvent brisé par les poulettes et les dames. Je me retourne dans mon lit. En sueur. Je me lève, mets la radio, attrape un pamplemousse, l’épluche, lui fais un sort. Besoin de vitamine comme le mâle non fiévreux et normalement constitué à besoin d’amour. Envie de pisser. File aux toilettes. Et là, par terre, que vois-je? Une adorable limace rousse, ocre et marron foncé, très mignonne petite tigresse gluante venue se planquer dans mes WC car dehors il fait un froid sibérien. C’est une habitude. Dès qu’il fait un peu froid les limaces viennent se réchauffer dans mes toilettes comme les vieux Anglais vont réchauffer leurs vieux os sur la Côte d’Azur. Je vais finir par baptiser mes toilettes L’Espace Riviera des Limaces. J’attrape délicatement la limace dans une feuille de papier toilette. Je l’observe. J’ai l’habitude de ne pas leur faire mal. Je suis doux. Je les prends délicatement, comme je prends les filles. Elles aussi, elles (les limaces) ont l’habitude. Elles ont dû se donner le mot : « Quand ça caille, va te mettre au chaud sur la Riviera, dans les toilettes du Marquis des Dessous chics. C’est une sorte de vieux bouddhiste, ami des animaux. » J’ouvre la lucarne, la balance dehors. Si j’avais du pognon, j’ouvrirai un refuge à limaces. J’aurais bien demandé une subvention à la Région mais je ne suis pas certain que ce soit le moment. Je retourne dans la cuisine, me lave les mains. Par la radio, j’apprends que, sur les conseils de Manuel Valls, Pierre de Saintignon va retirer sa candidature au profit de Xavier Bertrand. C’est bien.  Vous pourrez compter sur ma voix de marxiste-bouddhiste, cher Xavier, au nom de Tergnier et des Fils d’Isis. S’il n’y avait que moi je ferais voter les limaces pour battre le Front national. Oui, disais-je, nous avons bien ri, avec mes copains Pascal Pouillot, Jean-Pierre Ternisien et Jacques Béal. Avec ce dernier, nous avons dédicacé nos derniers livres à la Maison de la presse de la galerie des Jacobins. Et nous avons papoté. Nous avons parlé de littérature, bien sûr. (Nous avons les mêmes goûts, dont un assez prononcé pour les Hussards : Roger Nimier, Antoine Blondin, Michel Déon, Jacques Laurent et Kléber Haedens.) Et politique. Jacques me disait que si le FN passait dans notre belle région, nous pourrions nous exiler en Irlande et lancer un appel aux Picards, constituer une petite armée (les Irlandais, ça, ils savent faire) et débarquer au Crotoy pour reconquérir le Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Une manière d’appel du 18 Juin du colonel Béal et moi, je serai son conseiller, son âme damnée, tentant d’inoculer dans son gaullisme fraternel mon venin marxiste. Une heure plus, tard, nous retrouvions Pascal et Jean-Pierre, deux autres Hussards, au café le Gambetta. C’est en sortant cloper que j’ai dû choper la crève. Grâce à celle-ci, j’ai rencontré ma limace, etc.

Dimanche 13 décembre 2015

« Toute une vie, plus une année »

     Voilà ce que répond Jean-Marie Rouart lorsqu’on lui demande combien de temps il a mis pour écrire son magnifique et épais livre.

 

L’académicien Jean-Maric Rouart, auteur d’un excellent et lumineux livre, Ces amis qui enchantent la vie (éd. Robert Laffont, 906 p.), sera présent à la librairie Martelle, à Amiens, le mardi 8 décembre, à 18 heures. Nous l’avons rencontré chez lui, à Paris.

A propos de Roger Nimier et de ses romans, vous écrivez : « Il a laissé des romans attachants et acides comme des fruits verts qui ne mûriront jamais. » Puis : « L’art de son œuvre et de sa vie : avoir su se faire regretter. » Comment faites-vous pour cerner au près et à ce point un écrivain ?

Jean-Marie Rouart : C’est l’art du portrait ; j’adore les portraits. J’essaie à la fois de résumer, de cerner, de cibler une personnalité et de la rendre vivante ; c’est un peu comme la caricature.  Je dois dire que le personnage de Nimier est très paradoxal ; c’est un homme qui a très peu écrit mais qui a laissé une légende importante ; j’ai essayé de décrypter, de comprendre pourquoi on était toujours aussi attaché à Roger Nimier.  Même si on le lit peu, parce qu’il y a peu à lire. Ce qui est remarquable chez lui, c’est la critique littéraire qu’il parvient à hisser au niveau de l’œuvre d’art.  Il a une intelligence, une compréhension des écrivains. Parfois les écrivains sont autant attachés à leur œuvre propre qu’à l’œuvre des autres.  C’est le cas de Proust par exemple.  A la fois, ils écrivent leur œuvre, mais ils sont très attachés à leurs devanciers. Est-ce que ce sera toujours comme ça ? On peut craindre que non. Mais moi, je suis le dernier des Mohicans, je suis très attachés à tous les écrivains qui m’ont aidés à écrire, tous ces écrivains dont je suis le résultat.  Dans mon livre, il y a cent vingt écrivains.

La critique littéraire ne serait-elle pas une tradition des Hussards, classés à droite, alors que les écrivains dits de gauche ne s’adonneraient-ils pas plus facilement aux essais ?

Je crois qu’il est très difficile de ramener les écrivains à leurs options politiques et à leurs idéologies. La littérature dépasse complètement les idéologies.  Moi, j’aime d’un même amour des écrivains qui se situent autant à droite qu’à gauche.  J’aime Drieu La Rochelle, mais j’aime également Aragon, Malraux (qui était compagnon de route du Parti communiste).  Les idéologies me sont complètements égales. En revanche, j’essaie de déceler ce qui les rapproche.  Ce qui les rapproche, c’est, peut-être, d’essayer d’embellir la vie et de donner aux gens à la fois un sentiment d’excitation et de consolation, ce à travers leurs personnages, les situations. Je pense à Stendhal, Balzac. La littérature a une valeur consolante, notamment quand on a une peine de cœur, ou que l’on ressent le sentiment de la jalousie (On lit La prisonnière, de Proust).  Ainsi, on se rend compte qu’on n’est pas seul. C’est un des caractères importants de la littérature : la consolation.  Ca me paraît impensable de vivre sans avoir ce formidable renfort des grands auteurs, de la lecture, de la littérature.  Il y a livre et livre. La littérature c’est la recherche de la vérité par la beauté.

Peut-on retrouver ce caractère de consolation dans la peinture, le cinéma, la musique, etc. ?

Bien sûr.  Tous les arts émanent de la même angoisse, de la même interrogation.  Pourquoi, parfois de gâchis : la perte de l’être aimé, la perte d’un parent, d’un enfant.  Toute cette souffrance qui ne sert à rien. Seuls les artistes ont le privilège de faire quelque chose avec la souffrance.  Ils font grâce à leurs œuvres une matière de consolation. C’est vrai que les artistes ont souvent des vies malheureuses. Mais comme toutes les vies. Leur privilège, c’est de savoir donner un sens à tout ça.

Combien de temps avez-consacré à l’écriture de ce livre ?

J’ai l’habitude de répondre : « Toutes une vie, plus une année. » C’est-à-dire tous les livres que j’avais lus au cours de toute ma vie, et qui me demeuraient en mémoire.  J’y pensais, ils m’obsédaient comme une mélodie qui me poursuit. Je voulais montrer aux lecteurs – car souvent ils sont perdus dans une librairie – que la littérature était l’occasion de trouver l’âme sœur.  Je ne pense pas qu’on puisse être rebelle face à la littérature ; c’est simplement qu’on n’a pas encore trouvé l’auteur qui nous convient. L’âme sœur. En fait, j’ai consacré une année entière à écrire ce livre.

Avez-vous, au cours de l’année d’écriture, procédé à des plans, à des relectures, des prises de notes, etc. ?

Je voulais faire le contraire d’un travail universitaire.  Je souhaitais que le lecteur s’amuse en s’instruisant.  Ca, c’est une tradition française : tenter de trouver la vérité par la beauté.  Etre à la fois léger et profond. Je n’ai pas tenté de classer les écrivains par écoles (rien ne me paraît plus faux que les écoles). Je pense que la littérature abolit le temps.  C’est le lieu de l’universel, de la tolérance. Je crois qu’au jugement dernier, si les écrivains (Balzac, Aragon, Malraux, etc.) se retrouvaient, ils communieraient ensemble dans cet amour de la littérature.

Comment faites-vous pour aimer avec autant de passion Stefan Zweig et Guitry ? Zola et Henry Miller ? Bernanos et Simenon ? C’est parfois le grand écart.

Ce que j’aime dans la littérature, c’est la particulière diversité.  Je n’aime pas les chapes, je n’aime pas les chapelles ; je n’aime pas m’enfermer dans des options politiques.  Dans mon livre, il y a des cardinaux un peu atypiques (Retz, un gai luron ; Bernis qui a piqué des maîtresses à Casanova) Voltaire, des athées, des catholiques, etc. Ce ne sont pas des saint

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

s ; ce ne sont pas des salauds.  J’aime la diversité ; chacun a sa musique, chacun a son expression et ses obsessions.  Je suis très tolérant. J’apprécie les gens qui ont envie de s’élever.

Que représente pour vous la littérature ? La liberté ?

Pour moi la littérature, c’est plein de choses.  C’est effectivement la liberté. Et en même temps c’est  quelque chose – dans l’élévation – de quasiment religieux.  La littérature, c’est une spiritualité.  C’est à la fois la vérité, la bonté,

Parmi les cent vingt écrivains que vous évoquez, pourriez-vous nous citer vos dix préférés ?

Non, car si j’ai fait ce livre, c’est pour montrer à quel point il y en a beaucoup.  C’est comme si vous demandiez à une mère de famille qui a douze enfants lequel d’entre eux elle préfère ?  J’aime autant Aragon que Drieu La Rochelle, le cardinal de Bernis que Tolstoï. Et ils n’ont rien à voir entre eux.  Je n’ai pas voulu faire de hiérachie. L’important, c’est de découvrir tous ces écrivains.

Quel regard portez-vous sur la critique littéraire d’aujourd’hui ?

On est toujours mauvais juge… J’ai eu la chance pour mes premiers livres d’avoir des articles d’Antoine Blondin, puis de Kléber Haedens… J’ai eu beaucoup de chance. Robert Kanters, François Nourissier, etc. Aujourd’hui on a toujours tendance à penser que la critique n’est parfois pas à la hauteur, c’est un phénomène de l’âge ; cela vient du fait qu’on mélange souvent les livres fabriqués (pour vendre) et la littérature.  Ces livres sont mêlés dans la liste des best-sellers. Je suis hostile à la liste des best-sellers. Ce sont les choix des critiques qui doivent faire la hiérarchie. Les critiques doivent être les guides.  Je n’ai rien contre la distraction ; je me distrais beaucoup en lisant, même en lisant Montaigne.  Je n’oppose pas la littérature ennuyeuse et la littérature amusante.  Toute la littérature doit être un peu amusante.  Mais aujourd’hui ça devient difficile de savoir – à cause de ces mélanges – ce qui sera le livre de distraction ou le livre réellement littéraire.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je travaille sur une fiction.  Un roman. Je suis profondément romancier.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

Retour à l’envoyeur

                                      J’adore signer mes livres à la librairie Cognet, à Saint-Quentin. Je m’y revois, lycéen, au cœur des seventies, farfouillant dans les rayons à la recherche d’un Henry Miller, d’un Paul Morand, d’un Jacques Perret ou d’un Blaise Cendrars, l’esprit contrariant, à contrecourant des conseils que nous infligeaient nos enseignants chevelus et post-soixante-huitards ; ceux-ci désiraient me conduire sur les rives hautement modernes du Nouveau Roman (ce que la France littéraire a produit de plus horripilant, de plus horrible depuis des siècles) ou sur celles, contestataires, de la littérature engagée. Je me faisais un malin plaisir à raconter à mon professeur de lettres – une jolie Parisienne, très brune, au nom italien, qui ressemblait à Albertine Sarrazin -, que je dévorais les livres des Hussards (Nimier, Blondin, Déon, Haedens

Emmanuel Mousset, philosophe et écrivain, était venu me rendre une visite amicale à la librairie Cognet par un samedi pluvieux de Picardie, perdu dans l'univers.

Emmanuel Mousset, philosophe et écrivain, était venu me rendre une visite amicale à la librairie Cognet par un samedi pluvieux de Picardie, perdu dans l’univers.

). Elle ne comprenait pas que je puisse être attiré par ces désinvoltes « parfois à l’esprit de droite ». Je lui rétorquais qu’au moins, eux, racontaient de vraies, parlaient très bien de l’alcool et des filles. Robbe-Grillet et consorts me laissaient de marbre ; Camus (en dehors de L’Etranger) m’ennuyait. J’étais désolé de la désoler ; elle était si belle, si mystérieuse, si sensuelle. Je crois qu’il n’y a qu’en matière de littérature que je ne suis incapable de produire un effort dans le but, sournois, de séduire une femme. Cognet, donc ; j’y étais il y a quelques jours. C’est là que j’avais appris, il y a cinq ans environ, lors d’une séance de dédicaces, que l’une de mes amoureuses, F., était décédée une dizaine d’années plus tôt. J’étais accablé. Je la revoyais, apprentie hippie, avec son manteau en peau de chèvre retournée, son regard de myope, son long corps souple et doux de blonde vénitienne. Fauchée au milieu des eighties par le VIH. Elle m’avait inspirée le personnage de Clara, l’une des héroïnes de mon roman Des rires qui s’éteignent. Il y a quelques jours, le destin, une fois de plus, est venu frapper à ma porte à la librairie Cognet. L’écrivain et philosophe Emmanuel Mousset qui me rendait une visite amicale, me confia qu’il avait retrouvé mon roman Des petits bals sans importance, en première édition, publié au Dilettante avec une jolie couverture de Sempé, livre lesté d’une dédicace. Il me le tendit ; je la lis. Je pâlis. Ce livre je l’avais signé à mon copain Fred, en 1997. Guitariste de notre groupe de rock, il décéda dix ans plus tard. J’avais à l’époque consacrée l’une de mes chroniques, « So long, Fred », chronique qui se trouvait justement dans le recueil du même nom que j’étais en train de dédicacer à Emmanuel Mousset. Fred travaillait à quelques mètres à côté, à la Caisse d’Epargne de Saint-Quentin. A quelques mètres de notre cher Café des Halles, chez Odette, repère des jeunes musiciens bohèmes que nous étions. « La boucle est bouclée », lâcha Emmanuel, philosophe. Je regardais la pluie tomber sur le trottoir de la rue Victor-Basch ; j’avais le cœur gros.

                                                            Dimanche 21 décembre

Le panache et le style de Thomas Morales

Ce styliste remarquable, très français, nous éblouit avec quelque quatre-vingts chroniques où il évoque les meilleurs de nos écrivains.

 D’où vient? Que fait-il? Où va-t-il? Il y a un mystère Thomas Morales comme il y eut, en d’autres temps, un mystère Remy de Gourmont ou un mystère Henri Calet. On sait, pourtant, qu’il a beaucoup écrit, comme critique, comme journaliste, des articles, dossiers de presse. Sur la mode, le cinéma, les livres, nous confie son éditeur, l’excellent et érudit Emmanuel Bluteau celui pour qui la belle écriture française, d’où qu’elle vienne, n’a pas de secret. Le mystère Morales s’éclaircit quand on le lit. Sans conteste, il est «De chez nous», comme eût pu le dire Christian Authier qui vient de se voir décerner, il y a peu, le Renaudot de l’Essai pour l’ouvrage du même nom paru chez Stock. Oui, il suffit de le lire pour comprendre que Thomas Morales n’a pas seulement du talent; il a du style, du panache, de l’élégance. L’écriture n’est pas chez lui un luxe; c’est un besoin. Sa prose sonne juste comme le riff lancinant des Kinks dans la

L'excellent Thomas Morales : du style et du panache. Il écrit juste, sincère et vrai. Lisez-le sans tarder!

L’excellent Thomas Morales : du style et du panache. Il écrit juste, sincère et vrai. Lisez-le sans tarder!

chanson «Lola». Il est aussi français que les Kinks sont british, so british. Morales est si français que, quand on le lit, on a envie de sentir l’été finir sous les tilleuls du côté de Nieulle-sur-Seudre en compagnie et Kléber Haedens et on a envie de partir à la chasse pour un mauvais coup, aux côtés de Roger Vailland. Avec Lectures vagabondes, Thomas Morales nous donne à lire quelque quatre-vingts chroniques du meilleur cru. Elle se déguste, se suçote comme autant de petites friandises acidulées et succulentes. On y croise François Nourissier, Patrick Besson, Roger Nimier, Bernard Frank, Antoine Blondin, Jean d’Ormesson, Maurice Ronet, Gabriel Matzneff, André Vers, Renaud Matignon, Hardellet, Denis Tillinac, François Bott, Jacques Francis Rolland et bien d’autres.

 

«L’amertume du monde»

 

Et que faire d’autre, pour qualifier son style son panache, que de le citer – quitte à en faire souffrir sa modestie – page 15, dans sa chronique «Portrait d’un styliste», qu’il commence en ces termes: «Un styliste est un écrivain qui choisit la face la plus abrupte de la littérature, qui ne se contente pas d’aligner des mots pour raconter une histoire mais un homme, un peu fou, animé par un délire de pureté, atrocement sensible et éperdument orgueilleux, qui se bagarre avec eux, les fait chavirer, leur extrait une pulpe sanguine. L’amertume du monde est sa boisson préférée.»

 

Dans sa très belle préface, Jérôme Leroy qualifie bien l’état d’esprit de Thomas: «Il faut vraiment vivre une époque où les assignations ont force de loi pour oublier qu’on devrait aimer les écrivains en fonction de leur appartenance idéologique.» Thomas Morales a compris depuis longtemps que la grande littérature est bien au-dessus des éthiques, des politiques et des idées. Elle est là tapie au cœur de nos âmes perdues dans un monde de bruine. Lisez Morales : il rafraîchit les cœurs les plus secs.

 

PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

Lectures vagabondes, articles buissonniers, Thomas Morales, éd. La Thébaïde, coll. Au marbre; 255 p.; 18 €.

Le critique et romancier Kléber Haedens aurait cent ans

 

Né le 13 décembre 1913 et mort en été 1976, Kléber Haedens, monarchiste et hussard dans l’âme, reste l’un de nos meilleurs écrivains contemporains.

Kléber Haedens était l’un des plus talentueux écrivains et critiques du XXe. Mais il était de droite. Pire – pour certains esprits étriqués! – monarchiste. On ne lui pardonna guère. Et la récente polémique (fomentée par quelques êtres politiques imbéciles, bornés et incultes ) qui embrasa la bonne ville de la Garenne-Colombes, il y a quelques années, quand le maire UMP voulut baptiser un collège du nom de Kléber-Haedens, montre à quel point le sujet est toujours sensible. Pourtant, bien qu’à droite toute, pas l’ombre de collaboration chez Haedens. Il considérait seulement que la littérature devait avoir l’élégance de se placer au-dessus de la politique. En cela, il rejoint l’esprit bien français et fort éclairé de Jean d’Ormesson qui, toujours, défendit Kléber. Un Jean d’Ormesson, tout de droite qu’il est, a pour

Kléber Haedens, écrivain, critique littéraire, journaliste sportif. Hussard.Kléber Haedens (à gauche; pour une fois!) fait la bise à son copain Antoine Blondin (à droite; of course!).La couverture de l'excellent essai que lui a consacré notre confrère Etienne de Montety, du Figaro littéraire.

tant été élevé dans la condamnation de l’Action française. Mais Jean d’Ormesson aimait follement les livres d’Haedens et le trouvait charmant, parangon de la bonne chère, du rugby et du style. Jean d’Ormesson aimait aussi Aragon, allant jusqu’à dire du bien des odes les plus staliniennes du grand poète de la Résistance. Tout cela est bien compliqué; il ne faut pas se fier à la littérature. C’est ce qui fait son charme.

Un hussard

Kléber Haedens, comme d’Ormesson, était avant tout un homme de liberté. Dans son remarquable Une Histoire de la littérature française (Grasset, coll. Les Cahiers Rouges), ne loue-t-il pas – et il a bien raison! – le romancier communiste Roger Vailland? Pied de nez aux convenances et aux chapelles politiques, Kléber n’écoute que ses – bons – goûts. En Vailland il voit le styliste, le hussard. Une sorte de hussard rouge, un hussard de gauche. Car Kléber Haedens, faut-il le rappeler, fut l’un des piliers de ce mouvement littéraire né au sortir de la Seconde Guerre, en réaction contre la dictature de la littérature engagée et de l’indéfendable Nouveau Roman. À ses côtés: Michel Déon, Jacques Laurent, Antoine Blondin, Roger Nimier, Stéphen Hecquet, Bernard Frank et quelques autres. De Kléber Haedens, il faut lire son chef-d’œuvre, Adios (Grasset, coll. Les Cahiers Rouges) mais aussi le court, délicieux et délicat L’Été finit sous les tilleuls (Grasset, coll. Les Cahiers Rouges). Et tous ses autres livres, bien sûr, car chez Haedens, tout est savoureux, subtil, léger et stendhalien.

PHILIPPE LACOCHE

Les montagnes russes de la vie

 

Un premier livre, ce n’est pas rien. Nouvelliste du Courrier picard, Patrick Poitevin-Duquesne vient de sortir un recueil de nouvelles, Réveils difficiles, aux éditions Le Petit Véhicule (20, Rue du Coudray, 44300 Nantes; tél. 0240521494; http://editionsdupetitvehicule.blogspot.fr/) dans la collection, Chiendents. Il était heureux, Patrick, l’autre soir, à l’occasion de la présentation et de signature de son ouvrage, à la librairie du Labyrinthe, dans le quartier Saint-Leu, à Amiens. Il y avait du monde, du jus de fruits et du vin rouge. Philippe Leleu, le maître des lieux, avait convié copines et copains. Patrick en avait fait de même. La chanteuse et comédienne Lou-Mary lut une nouvelle du recueil, «Un matin comme les autres».

De gauche à droite : Lou-mary, Marine, Féline et Patrick Poitevin-Duquesne, un soir de juin, sur terre, à la librairie du Labyrinthe, à Amiens.

Elle était bien mignonne avec ses boucles d’oreilles prolongées de plumes colorées (des manières d’amulettes à l’image de celles que j’avais offertes, il y a des lustres, à une adorable poulette brune de dix-neuf ans, aux jambes interminables et aux yeux noirs comme une toile de Pierre Soulages, des yeux piquetés d’éclats d’orangé de Mars).Je ne pus m’empêcher de tirer sur ses boucles d’oreilles. Elle me gronda gentiment comme elle me grondait quand nous partagions encore notre maison de l’avenue Louis-Blanc. C’est loin tout ça. À dire vrai, je n’étais guère dépaysé. Au côté de Patrick: les jolies Féline et Marine, dont les rires joyeux et latins résonnaient contre les livres qui, eux aussi, se mirent à sourire sur les étagères. Roger Nimier fit un clin d’œil à Féline. Antoine Blondin proposa d’entraîner Marine boire un verre au Couleur Café. L’ambiance était douce et belle, comme l’eau moirée de la Somme, toute proche qui filait vers Abbeville. Des souvenirs remontaient bien sûr. Mes premiers livres que j’ai dédicacés au Labyrinthe, il y a longtemps. J’habitais Abbeville, justement. Le comédien Gauthier Desbureaux me tira de mes rêveries; il se mit à lire l’émouvante nouvelle «Les Primevères».Je me demandais ce qui faisait la qualité d’un écrivain. Son style? Son ton? Son écriture? Un peu tout ça certainement. Mais surtout, c’est son univers qui fait la différence. Patrick Poitevin-Duquesne, en possède un, d’univers, fait de folie douce, de fantastique, de douleurs et de joies. Les montagnes russes de la vie. Lisez-le; c’est un écrivain.

Dimanche 9 juin 2013

«Patrick Poivre d’Arvor : « Les livres, c’est capital dans ma vie »

Patrick Poivre d'Arvor dans le train entre Amiens et Abbeville, vendredi 12 avril, vers 15h30.

Il est venu signer son dernier livre « Seules les traces font rêver » à la librairie Ternisien à Abbeville. On savait qu’il y aurait un monde fou. Alors, l’interview qu’il nous a accordée, s’est déroulée dans le train entre Amiens et la capitale du Ponthieu.

 

Pourquoi avoir écrit ce livre de souvenirs et de portraits? C’est une manière de bilan de vie. Pourtant, vous n’avez pourtant que 65 ans.

Au départ, c’est en fait à cet âge-là que j’avais prévu d’arrêter le journal télévisé. Je l’avais toujours dit. Comme vous le savez, ça s’est arrêté de manière prématurée. Je me suis débrouillé pour avoir du temps afin de faire le point sur les gens que j’avais rencontrés, sur tout ce que j’avais vu, connu. J’ai donc arrêté l’émission que je faisais sur France Cinq, La Traversée du Miroir. J’ai pris tous mes petits agendas, comme celui que j’ai là, sur moi; je les ai tous regardés afin de retrouver les faits saillants, et j’ai réordonné la chose. Me connaissant (je suis toujours en train de galoper), il s’agissait là d’un moment unique de tranquillité. Je le vois aujourd’hui : je suis reparti dans la mise en scène de Don Juan; je suis en train de terminer un livre; je termine l’adaptation d’une pièce de théâtre, etc. Tout cela va me prendre à nouveau beaucoup de temps. Je suis content d’avoir trouvé cette année pour faire le point, cette année de recul.

Dans quelles conditions avez-vous écrit ce livre?

J’ai toujours conservé mes agendas depuis que j’ai 22 ans. Je les ai tous mis sur la table. Je les ai repris jour après jour; j’y voyais défiler les noms des gens que je rencontrais. Remontaient en moi des souvenirs. Ou pas. Ensuite, j’ai réordonnancé avec mes passions successives, chronologiquement la lecture, puis l’écriture. (La lecture et l’écriture sont pour moi essentiels.) Ensuite, le métier de journaliste. Troisièmement, les rencontres avec les chefs d’états étrangers. Ensuite, je suis arrivé sur les chefs d’état français avec les portraits assez fouillés des uns et des autres. Puis quelques chapitres sur les figures artistiques ou de foi et d’espérance.

Vous êtes né à Reims. Quel souvenir gardez-vous de cette ville? Y avez-vous gardé des contacts?

Oui, bien sûr. Saint-Exupéry a dit qu’on était de son enfance comme on est d’un pays. Incontestablement, je suis de mon enfance; et je m’en rends bien compte dans ce livre. Pourtant, je n’ai pas d’agenda entre zéro et 20 ans. Mais me remontent tous ces souvenirs d’enfance. Mes premiers livres de poche lus chez le soldeur de la ville (il existe encore); mes premières émotions sportives vécues soit devant un poste de télé en noir et blanc, dehors, devant un magasin d’électroménager car mes parents n’avaient pas la télévision; soit vécus au stade Auguste-Delaune qui aujourd’hui, vibre à nouveau, et ça m’a fait plaisir de voir Reims en première division.

Vous souvenez-vous de la Vesle?

Oui, j’en parle souvent car ils nous arrivaient d’aller pique-niquer au bord de la Vesle avec ma mère. Nous allions aussi sur la montagne de Reims qui culmine à 80 mètres ce qui est quand même assez exceptionnel! (C’était notre petite fierté.) Je me souviens du canal. Tous ces moments, sont importants pour moi.

Roger Vailland habitait Reims, lui aussi.

Bien sûr. Je l’évoque car imaginer qu’une bande de jeunes gens (Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte, Daumal, etc.) avait fréquenté le lycée où j’étudiais… je trouvais ça magnifique. Ca me donnait de l’espoir; ça me laissait penser que c’était possible pour moi aussi. Ce qui n’est pas toujours facile car je venais d’un milieu modeste; mes parents n’avaient pas de relation. Il n’y avait aucune raison que je fasse un jour du journalisme, que j’écrive des livres… Mais qu’il y ait eu des gens comme eux, ou comme Rimbaud, à Charleville, à 70 kilomètres de chez nous , qui avaient eu cette audace, cela m’a apporté beaucoup.

Il n’y a pas de plaque sur la maison d’enfance de Roger Vailland, avenue de Laon, à Reims. C’est dommage, vous ne trouvez pas?

Oui, c’est dommage. Il faut que des gens très motivés fassent des démarches. Je suis parvenu à faire en sorte qu’une rue de Reims porte le nom de mon grand-père qui était poète (N.D.L.R. : son grand-mère maternel, Jean-Baptiste Jeuge, relieur et poète connu sous le nom d’auteur de Jean d’Arvor). Une rue un peu bizarre qui se trouve dans une zone de supermarchés mais c’était important pour moi qu’elle existe. Il y avait là une forte volonté de ma part. Vailland n’avait peu être pas d’héritiers qui aient pu entreprendre la démarche. Je n’oublie pas que Roger Vailland a eu le prix Interallié, comme moi (j’étais très heureux de l’avoir obtenu). Malraux l’avait récolté le premier; Vailland l’avait eu pour Drôle de jeu. C’était un joli cousinage.

Avez-vous déjà travaillé au journal L’Union?

Oui : à chaque fois que je revenais de mes reportages à l’étranger pour France-Inter, j’en faisais une version papier pour L’Union; je ne devais pas être payé pour ça. Mais j’étais très heureux de voir mon nom dans L’Union. J’étais très très fier. (N.D.L.R : à cet instant de l’interview, nous sommes toujours dans le train; il indique que nous passons tout près de la maison de Jules-Verne.) C’était des reportages que j’avais pu faire aux Philippines, à l’île Maurice, etc. Je signais également quelques tribunes dans les Libres opinions. J’étais très content; c’était un immense honneur qui m’était fait.

Votre livre – comme votre vie – , est riche et imposant. Il déborde d’histoires, d’Histoire et de rencontres. Quelle est la rencontre qui vous le plus marqué?

Jean-Paul II, le Dalaï Lama, en France l’abbé Pierre, soeur Emmanuelle qui est devenue une grand grande amie, le père Pedro, etc. Assez curieusement, ce sont des gens de foi alors que j’ai un rapport très compliqué avec la foi depuis que j’ai perdu un enfant, puis deux, puis trois, je me suis mis à avoir beaucoup de questions à poser à Celui qui a permis ça…

Et la rencontre la plus désagréable?

J’ai dû présenter dix mille journaux télévisés; on me parle toujours du dernier qui était très sympa, même s’il y a un côté sépulcral. Et on me parle toujours de deux minutes du conférence de presse de Fidel Castro. Si vous aviez comme ça m’énerve, s’agissant d’un homme que j’ai rencontré un an plus tard… s’agissant d’un truc que j’avais annoncé comme une conférence de presse… et de penser qu’il y a encore aujourd’hui des journalistes qui caquètent, répètent, par Wikipédia interposé, autant de rumeurs non vérifiés… Ils répètent quelque chose qui n’a jamais été ni de mon fait, ni sanctionné par qui que ce soit. Il n’y a eu que deux minutes d’un montage extrêmement maladroit. Oui, c’est l’une des choses qui m’a le plus énervé. J’ai été résumé à ça.. Ca en dit long sur notre métier, et sur le manque de confraternité.

Votre carrière se partage entre journalisme de haut vol et l’écriture littéraire et les livres. Vers quel domaine votre coeur penche-t-il?

Les livres parce que chronologiquement, ça a commencé par ça. J’ai écrit mon premier ouvrage à 17 ans; il a été publié bien plus tard et s’est appelé Les Enfants de l’Aube. Je ne suis devenu journaliste qu’à l’âge de 20 ans parce que j’avais gagné un concours à France-Inter. En importance et en trace (puisque c’est le titre de mon dernier ouvrage), évidemment les livres laissent plus de trace que les journaux télévisés. Les livres, c’est capital dans ma vie. Et c’est surtout ceux que j’ai lus qui ont été les plus importants. Ils m’ont formé.

Ne seriez-vous pas venu au journalisme dans le but d’accéder plus facilement à la littérature?

Mes modèles dans le journalisme étaient des écrivains. Kessel, Malraux, Bodard, Cendrars. Quand Victor Hugo écrit Choses vues, c’était déjà du journalisme. Du très grand journalisme; c’est ça que j’aimais. Au départ, si je voulais devenir diplomate, c’est que je pensais qu’on pouvait écrire très bien, très loin et que personne n’allait vous embêter pour le faire… Pour le journalisme, je me suis dit la même chose : je me suis dit que j’allais pouvoir continuer à témoigner, à raconter.

Vous venez de citer des écrivains-journalistes. D’autres écrivains ou personnalités diverses vous ont-ils marqué?

Oui, je suis fier d’avoir interviewé Andreï Sakharov , Norman Mailer, Alberto Moravia, Julien Green… et des gens qui sont devenus des amis. Car c’était impensable pour un petit garçon qui avait lu Françoise Sagan, Marguerite Duras, de devenir très proche de gens comme ça. Cela m’a rendu très heureux.

Vous sentez-vous plus proche d’un courant littéraire particulier (Nouveau Roman, les Hussards, les Existentialistes, etc.)?

J’avais fait une très bonne interview de Nathalie Sarraute; une interview très intéressante d’Alain Robbe-Grillet mais je ne me sens pas du tout proche du Nouveau Roman, ni de cette écriture-là. Les Hussards m’ont évidemment marqué. Roger Nimier, Antoine Blondin… Blondin et Jacques Laurent que j’ai eu la chance de rencontrer. Michel Déon que je revois toujours puisqu’on fait partie tous les deux des écrivains de marine. Ce sont des gens qui m’emballent.

Ex-Libris (TF 1, 1988-1999), Vol de Nuit (TF1, 1999-2008), Place aux livres… Quelle est aujourd’hui votre actualité en matière d’émissions littéraires et de critique littéraire?

Comme critique littéraire, je ne travaille plus que dans un magazine que j’apprécie beaucoup et qui s’appelle Plume. Sinon, j’ai arrêté les rubriques que je faisais dans Marie-France, dans Nice-Matin; je faisais trop de choses et je ne parvenais plus à m’en sortir. Actuellement, je travaille au sein de France-Loisirs pour les aider à dénicher des textes inattendus ou très anciens. Je suis en compagnie d’Amélie Nothomb, Franz-Olivier Giesbert, Françoise Chandernagor, Gilles Lapouge, etc. Nous disposons de deux pages. Nous nous entendons extrêmement bien. J’ai arrêté l’émission La Traversée du Miroir. Je n’ai plus d’émissions spécifiquement littéraires.

Ca ne vous manque pas?

Si. J’aimais vraiment beaucoup ça; si un jour ça peut se représenter, ça me ferait très plaisir. Cela me rendait heureux. J’ai pu faire découvrir de nombreux auteurs. C’est pour moi une fierté.

Vous êtes sur le point de vous rendre à Abbeville pour une séance de dédicaces à la librairie Ternisien-Duclercq. Connaissez-vous déjà Abbeville et la Picardie en général?

Oui, il y a quinze jours, je me suis rendu au Touquet avec mon frère pour faire une lecture. (J’aime beaucoup les lectures; j’en fait énormément en ce moment; soit des lectures de Cendrars et du Transsibérien avec un quatuor de jeunes femmes; soit avec un pianiste, un de mes amis d’enfance Jean-Philippe Collard avec des musiques de Chopin et des lectures de mon anthologie des plus beaux poèmes d’amour.). Au retour du Touquet, nous nous sommes arrêtés un peu à Abbeville, et nous sommes allés plus longuement dans la baie de Somme. Nous avons déjeuné à Saint-Valery-sur-Somme. J’ai beaucoup aimé; c’est très authentique. Il y a une vraie relation avec la nature. La terre et la mer se mélangent… J’aime beaucoup.

Vous êtes très attaché à la Bretagne. J’ai lu que votre famille était originaire de Fouquières-lès-Lens, dans le Pas-de-Calais. Est-ce exact?

Je l’ai lu comme vous, mais je ne le savais pas. C’est un généalogiste très sérieux qui affirme cela; il me fait descendre d’un certain Hugues Lepoivre. C’est tout à fait possible.

Vous avez été victime de diverses controverses (l’interview de Fidel Castro, accusation de plagiat par Jérôme Dupuis, de L’Express pour votre livre du Hemingway, etc. Quelle est celle qui vous a fait le plus souffrir? Comment l’avez-vous vécu?

On ne le vit jamais bien. On peut dire qu’on s’en fiche mais ce n’est pas vrai. Si c’est vrai c’est qu’à ses yeux, tout cela n’a pas beaucoup de prix. Or, la littérature et la vérité ont du prix. L’honneur, ça a aussi du prix. Maintenant pour vendre ou assouvir des rancoeurs personnelles, on est capable de faire n’importe quoi. On n’assassine pas les gens; on essaie juste de leur couper un peu les jarrets pour qu’ils courent moins vite car en général quelqu’un qui court vite ou qui a la tête qui dépasse, ça agace singulièrement dans ce pays; c’est dommage mais c’est comme ça. Il faut faire avec mais ça ne réconcilie pas vraiment avec la nature humaine, surtout dans un métier que j’adore mais qui est habité par un milieu que je n’adore pas tant que ça. Quand il y a des choses qui ne me plaisent pas, je le dis; alors quand vous dites que vous êtes écoeuré par une Une de Libération sur une rumeur sur Fabius, immédiatement, vous avez le droit à la vengeance ou aux tirs de barrages quelques jours plus tard dans le même journal. Mais à ce moment là, faut-il se taire? Garder ça pour soi? Non. Jusqu’au bout, je dirai ce que je pense.

Dans votre livre, vous expliquez que vous avez interviewé Jérôme Cahuzac.

Oui, c’est exact; c’était pour une émission qui s’appelle Place aux livres que je fais une fois par mois sur la chaîne parlementaire. C’était certainement le premier ministre que nous interrogions (nous sommes à trois pour les interviews). C’était juste après sa nomination, en juin dernier. Il était brillantissime. Pour beaucoup de gens, c’était une découverte car les gens ne le connaissaient pas. On découvrait un homme en pleine possession de ses moyens. Depuis, on a découvert quelqu’un qui était aussi en pleine possession d’un compte bancaire à l’étranger. Et peut-être de plusieurs; je ne sais pas. Ce qui est navrant c’est que cette affaire a jeté un discrédit sur l’ensemble de la classe politique. Et quand je lis un sondage dans Le Figaro qui dit que 70% des Français pensent que leurs élus sont corrompus, je me dis que c’est vraiment écoeurant pour les dits élus parce qu’on sait que ce n’est pas vrai; on les voit. Les politiques font un assez dur métier. Ils n’obtiennent pas assez de résultats; ils ont l’air d’avoir les bras ballants. On leur en veut beaucoup; il essaie pourtant de se démener. Ils ne sont pas servis pas le fait qu’ils se détestent tous les uns les autres. Ils se critiquent d’une manière assez puérile, y compris à l’intérieur de leurs propres camps. Il y a des scènes un peu théâtrale ou même tragicomiques à l’Assemblée qui, évidemment, ne font pas plaisir aux Français qui les jugent durement et de ce point de vue, ils n’ont pas tort. Sur le discrédit général, c’est un problème; on a vraiment besoin d’une classe politique. On a besoin d’autorité dans ce pays. On a besoin d’autorité à l’école. Là aussi, il y a des tas de gens qui contestent cette autorité. Des parents d’élèves qui rentrent dans l’école et se permettent de frapper des enseignants. Je trouve cette dérive-là lamentable. Tout va de pair : l’autorité est toujours contestée et, du coup, ce ne sont pas les meilleurs qui gagnent. J’espère que ce ne sera que passager, mais pour l’instant, c’est rude. Et ça fait beaucoup penser aux années Trente : l’antiparlementarisme, le rejet de toutes les élites, et tout le monde est fourré dans le même sac, les journalistes comme les autres.

Propos recueillis par Philippe Lacoche

Miossec, au comble de sa forme artistique, est à l’eau

    Il évoque son dernier album, ses changements de cap, et ses relations avec la littérature et l’alcool.

Valeur sûre de la chanson-rock française, Christophe Miossec a sorti, il y a peu, Chanson ordinaires, son album le plus «brut» et le plus énergique de sa brillante carrière.
Chansons ordinaires est un sacré bon album. Comment est-il né et pourquoi?
Christophe Miossec : Il est né en réaction au précédent, Finistériens, sorti en 2009, qui était réalisé avec Yann Tiersen. C’était un disque très studio. J’ai voulu faire, cette fois, le contraire, c’est-à-dire enregistrer d’un jet, dans une ambiance «local de répétition». Avec un côté collectif pour renforcer le côté dynamique. J’ai voulu revenir à quelque chose de physique dans la musique.
On a l’impression que vous n’aimez pas l’étiquette «chanson française».
Effectivement, l’étiquette «chanson française» me semble trop réductrice. Ça représente quelque chose de gentil, de trop bien peigné.
Pourtant, ce que vous faites s’appuie sur les textes, comme dans la chanson. Même si votre expression reste très rock.
Sans les textes, je n’existerais pas. Mais la chanson est devenue variété à la fin des années soixante-dix. C’est devenu une histoire de radio.
Vos textes justement. Que vous le vouliez ou non, ils sont éminemment littéraires, au sens où ils transpirent l’émotion. Pour ce faire, vous n’avez pas besoin d’afféterie. Votre style sec assure; il porte des sacs de mots justes comme le charbonnier porte des sacs de charbon sur son dos.
C’est un vrai plaisir pour moi, l’écriture des textes. J’aime effectivement quand c’est ramassé, resserré au maximum.
Vous citez souvent l’écrivain Henri Calet et les Hussards. Ils vous ont marqué?
Oui, Henri Calet m’a beaucoup marqué. Quand je l’ai découvert, il n’y avait plus qu’un livre de lui disponible: Le tout sur le tout. J’ai trouvé ça fabuleux. Jean Paulhan (qui n’écrivait pas très bien mais qui était un excellent éditeur), l’a soutenu. Georges Perros, lui aussi, était souvenu par Jean Paulhan.Calet,  Perros: c’est réjouissant.
Quels sont vos Hussards préférés?
Antoine Blondin, Roger Nimier. Beaucoup de gens les rejettent car ils véhiculent une image de droite ou d’anars de droite. En fait, une méconnaissance absolue car ils ne les ont pas lus. Grâce à eux, ça fait du bien de sortir du moule post-soixante-huitard.
Quels sont les autres écrivains qui vous ont marqué?
Au cours de l’adolescence, Hubert Selby m’avait fracassé la tête, notamment grâce aux traductions de Philippe Garnier. Les écrivains américains ne sont pas passés par l’université.
Ceux de la Beat generation en particulier.
Il y en a même un qui est passé par Brest pour chercher un héritage: Jack Kerouac.
En matière de musique, qu’écoutez-vous actuellement?
Je ne peux m’empêcher de citer Talking Head qui n’est pas un groupe cérébral. J’écoute aussi beaucoup

Christophe Miossec : rock et littérature. (Photo : Léa Crespi.)

Howlin’Wolf, et des choses assez brutes. Très blues.
Vous serez demain soir, à Clermont, au festival des Zicophonies. S’agira-t-il d’un concert isolé ou s’inscrit-il dans une tournée?
Un concert isolé. La queue de la comète de la tournée en quelque sorte. Si je me plante, je ne serai pas pardonnable! Sur scène je serai en compagnie d’un clavier, d’un guitariste, d’un bassiste et d’un batteur.
Vous en êtes où avec l’alcool. Toujours à l’eau?
Oui, et pour la vie je crois bien car je souffre d’une sorte de maladie orpheline qui me contraint à ne plus boire. Je suis à la bière sans alcool.
Laquelle préférez-vous?
La Kronenbourg bien fraîche. Parfois, j’en sers à mes amis sans le leur dire. Ils n’y voient que du feu.
Propos recueillis par
PHILIPPE LACOCHE