Un délice de sensualité

Éric Poindron est un poète ; il n’y a pas de sot métier. On est en droit de l’encourager dans cette voie. Son dernier recueil, Comme un bal de fantômes est un délice de sensualité, de subtilité, de minuties rassérénantes. Page 11, il évoque « les campagnols roussâtres qui farandolent ». Page 12, il imagine des « chats qui miaulent et s’évanouissent » ; page 14, « des satellites qui rouillent sur place ». Et page 19, « Quand je serai petit/ Je serai/ Raconteur de marelles/ Essayeur de labyrinthes. Éleveur de toupies/ Dresseur de petits pois/ Et – de- chat volant/ Aussi » Ce petit florilège fait regretter de ne point avoir connu l’enfant Éric Poindron. Il devait être rémois, adepte du Grand Jeu, se doper narines et poumons avec Daumal, Roger Gilbert-Lecomte et Vailland. Les mots de Poindron sont doux comme ceux d’Hardellet et fous comme ceux de Picabia. Aimons-les ; ça fait du bien. PHILIPPE LACOCHE
Comme un bal de fantômes, Éric Poindron ; Le Castor astral ; coll. « Curiosa & cætera » ; préf. de Jean-Marie Gourio ; 256 p. ; 17 €.

Une ampoule à l’âme et un Noël gris

    Que la vie est étrange! Tout part d’une ampoule grillée, sur le phare avant droit de ma Peugeot 206 toute cabossée (275 000 kilomètres au compteur; je ne m’en séparerai pour rien au monde; c’est ma façon à moi d’emmerder la société de consommation; ne pas racheter de voiture; on développe la Résistance que l’on peut; celle-ci, je le reconnais, lectrice adulée, est minuscule). Noël approche. Des guirlandes fades pendouillent dans la rue Jules-Barni que je remonte pour me rendre à Longueau afin de faire changer, dans un garage, cette fichue ampoule. Avant, j’étais passé à Saint-Leu, devant l’immeuble où j’avais emménagé, en septembre 2003, après avoir quitté Abbeville, et ma vie d’antan par la même occasion. Je longeai la Somme, me souvenais qu’à Abbeville, justement, je résidais dans un appartement duquel j’apercevais le fleuve. Je m’étais retrouvé à Saint-Leu, en 2003, devant le même cours d’eau. Étrange impression de suivre le fil de l’eau. J’arrive à Longueau; je passe devant la maison de l’avenue Henri-Barbusse que je louais avec Lou. Une autre vie encore. J’avais avancé vers l’Est, vers mon cher département de l’Aisne, celui de mon enfance, de mon adolescence. Tergnier. Ce matin-là, la lumière était grise, humide; je me demandais quel temps il faisait à Tergnier. Les mêmes guirlandes certainement. Je roulais vers le garage; ma vie défilait dans ma tête. Tous ces lieux quittés, abandonnés; toutes ces femmes, ces filles. Les Kinks, sur l’auto

Claire Barré, auteur du livre « Phrères » sur le Grand Jeu.

radio, accompagnaient ma mélancolie qui avait la couleur du temps, de l’air, du ciel. Grisâtre, humide, un peu gras. Je me disais qu’après Longueau, je m’étais retrouvé faubourg de Hem, à l’Ouest où je vis toujours. Un nouvel éloignement de l’enfance, de l’adolescence. La vie file comme l’eau de la Somme. Que faire? Changer l’ampoule pour tenter de retrouver la lumière? Peut-être. Les Kinks sont là; ils me tiennent chaud. «Plastic Man», «King Kong». Mélodies immuables; pansements colorés comme des tubes de Smarties. Il en est quelques-uns, comme ça, dont j’ai besoin. La littérature en fait partie. Je me souvenais aussi que j’avais résidé trois ans à Beauvais. J’avais fait la connaissance de Jacques-Francis Rolland, ami de Roger Vailland. Vailland: mon Kinks de la littérature. Pansement essentiel; quand le blues me noue les tripes, je replonge dans ses Écrits intimes. Ça m’aide à tenir debout. Le garage était en vue. Je me souvins que deux semaines plus tôt, je m’étais rendu à la bibliothèque d’Amiens pour y rencontrer Claire Barré qui donnait une conférence pour y présenter son livre Phrères (éd. Robert Laffont) dans lequel elle évoque le Grand Jeu, mouvement littéraire, fondé par Lecomte, Daumal, Meyrat. Et Vailland. Les Phrères simplistes. Un drôle de jeu, à Reims. Le garagiste changea l’ampoule de ma 206. La ville était toujours aussi grise. Noël ne me réussit plus, moi qui les aimais tant, le Noëls d’antan, blancs, familiaux, douillets. Je repassais devant la Somme. Même eau grisâtre qui filait vers la mer, immense, profonde et absurde. Infinie. «On ne devrait jamais quitter Montauban», disait Lino Ventura. Fallait-il quitter Tergnier?

                                                          Dimanche 8 janvier 2017

L’ombre de Vailland à la Fête de L’Humanité

 

Marie-Noël Rio, écrivain. Elle se bat pour faire redécouvrir Roger Vailland.

Marie-Noël Rio, écrivain. Elle se bat pour faire redécouvrir Roger Vailland.

Même sous la pluie et les pieds dans la boue, la Fête l’Humanité, c’est toujours un plaisir. J’aime descendre à la station du Fort d’Aubervilliers, monter dans la navette, patienter à cause d’une circulation infernale, passer sous le tunnel, contempler la multitude de tristes, banlieusards, dignes d’Emmanuel Bove. J’aime contempler ces paysages grisonnants comme mes cheveux qui défilent, mouillées par cette pluie tiède de presque automne. Je rêve comme rêverait un mauvais militant, loin de l’action, loin de tout, engoncé dans une mélancolie douillette, individuelle. Je me ressaisis, réveillé par les dialogues de mes voisins de bus. Ils parlent des salaires minables, du stress au boulot, des conditions de travail épouvantables. Les effets collatéraux du capitalisme dans toute son infecte splendeur. On se sent seul, devant la machine ultralibérale, empêtré dans ses problèmes de frics, constamment aux abois, traqués par son compte en banque. A la Fête de l’Humanité, on se sent un moins seul. Ca fait un bien fou. J’y ai retrouvé mes copines et copains écrivains, Valère Strasaselski (dont le très beau roman, Sur les toits d’Innsbruck, paru au Cherche-Midi, se retrouve sur plusieurs listes de prix ; il signait également son beau livre La Fête de l’Humanité, comme un air de liberté, paru chez le même éditeur), Michel Embareck (qui défendait son dernier roman : Personne ne court plus vite qu’une balle, publié aux éditions de L’Archipel), Didier Daeninckx et Jérôme Leroy (avec qui nous avons longuement parlé de son superbe dernier roman, Jugan, qui vient de paraître à La Table ronde et qui figure sur les premières listes des Prix Renaudot et Décembre). Avec ce dernier, je suis allé dîner, samedi soir, au stand de Bordeaux. Au menu : Grave et entrecôte bordelaise. Et surtout, longues discussions fraternelles et littéraires, où la littérature laissait place à la politique (au marxisme pour être précis). Le lendemain, je me suis rendu à la conférence que donnait la charmante Marie-Noël Rio – ayant droit de Roger Vailland -, journaliste, écrivain, auteur notamment de Pour Lili, aux Éditions du Sonneur (2005) dans lequel elle raconte les dernières heures d’Elizabeth Vailland, épouse du grand romancier résistant communiste. Marie-Noël Rio, qui a notamment procédé, avec conviction et compétence, à la réédition de textes de Vailland, œuvre avec passion pour que l’auteur des Mauvais coups soit lu ou relu, et, qu’enfin, il soit reconnu pour ce qu’il est : l’un des meilleurs stylistes de la langue française. J’en profite pour rappeler non sans tristesse, qu’aucune plaque n’orne la façade de sa maison natale à Acy-en-Multien, dans l’Oise (oui, Vailland est picard) ; il n’en existe pas non plus sur celle de l’avenue de Laon, à Reims, où il passa son enfance et son adolescence et où, en compagnie de Roger-Gilbert Lecomte et René Daumal, il fonda le mouvement poétique Le Grand Jeu. On est en droit de penser que cette absence de mémoire est regrettable.

                                                          Dimanche 20 septembre 2015

Rendez-nous les portemanteaux d’antan

Sylviane Fessier et Samule Theis, fils d'Angélique, l'un des trois réalisateurs du film Party Girl.

Sylviane Fessier et Samuel Theis, fils d’Angélique, l’un des trois réalisateurs du film Party Girl.

   Il est plus facile d’accrocher une lectrice à ma chronique, j’ai nommé les délicieux Dessous chics, qu’une veste ou un imperméable dans un restaurant à Paris ou en province. C’est une horreur. Plus de portemanteaux, ou très peu ; c’est devenu une denrée rare. J’en discutais, il y a peu, avec mon confrère Tony Poulain, que vous retrouverez à ma droite, dans cette même page, un esprit simenonien, comme moi, tout aussi français. J’eusse pu lui dire : « C’était mieux avant, ne penses-tu pas, Tony ? ». Je suis certain qu’il me répondra oui. Or, grande fut ma joie, alors que je me rendais en galante compagnie au Bistrot des Bouchers, à Amiens, de trouver de magnifiques crochets dorés pour y accrocher mes vêtements. Crois-moi, lectrice adorée, mon miel, ma possession, ma soumise, cela m’a procuré un tel plaisir que j’en ai apprécié un peu plus encore la délicieuse fricassée d’andouillette que m’apportait une serveuse bien sympathique. Lectrice, ton mari, jaloux comme un tigre en cage, te dira que ma prose lui rappelle celle d’Anne Golon, romancière méritante, auteur d’Angélique, Marquise des Anges. Pour une fois, il ne profère pas des imbécillités. L’antan, l’avant, l’auparavant – bref tout ce qui m’éloigne du présent sournois et de futur incertain –, me manquent comme l’héroïne à Roger Gilbert-Lecomte, comparse de Roger Vailland, créateur du Grand Jeu. Angélique (Litzenburger), c’est justement le prénom du personnage central du film Party Girl que je suis allé découvrir au Ciné-Saint-Leu, à Amiens. La projection avait lieu en présence du fils d’héroïne, Samuel Theis, qui a réalisé l’œuvre en compagnie de Marie Amachoukeli et Claire Burger. Angélique – qui n’est pas actrice professionnelle, à l’instar des autres comédiens – joue son propre rôle. Elle a soixante ans, aime toujours la fête, la nuit, les hommes. Pour gagner sa vie, elle fait boire les messieurs dans un cabaret à la frontière allemande. Mais avec le temps, les clients se font rares. Un habitué, Michel, amoureux d’elle, lui propose de l’épouser. Ce film sensible, émouvant, est époustouflant d’un réalisme poignant. Samuel Theis met en scène sa véritable famille. En fond, la Lorraine dans ce qu’elle a de plus sinistré, de plus populaire. Tout sonne juste dans ce film qui tient autant de la prose d’Eugène Dabit que d’une chanson de Patricia Kaas. Lumineux, Samuel Theis, interviewé avec finesse pas Sylviane Fessier, nous a éclairés sur sa démarche : « Nous avons tenté de ne jamais verser dans le sentimentalisme », a-t-il notamment expliqué. Entre drame social, comédie romantique et fiction documentaire, Party Girl, se révèle l’une des plus rafraîchissantes surprises de cette rentrée.

                                                 Dimanche 14 septembre 2014

 

Roger Vailland, Picard, boudé par la Picardie et la Champagne

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Pourquoi Roger Vailland, l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, né en Picardie, petit-fils d’un Picard, n’est-il pas du tout reconnu en Picardie? Sur la maison blanche où il est né, le 16 octobre 1907, rue de Meaux, à Acy-en-Multien, dans le sud de l’Oise, aucune plaque apposée. Aucun hommage particulier, dans notre belle Picardie, non plus, pour commémorer le centenaire de sa naissance le 16 octobre 2007. La Picardie se rattrapera-t-elle le 12 mai 2015 pour se souvenir de sa mort? On est en droit de l’espérer. La Champagne n’est pas en reste. Au 283, avenue de Laon, à Reims, aucune plaque non plus, ne rappelle qu’il a passé dans cette coquette maison bourgeoise, une partie de son enfance et de son adolescence, fomentant dans sa chambre, avec ses amis lycées Roger Gilbert- Lecomte et René Daumal, la confrérie des Phrères simplistes qui deviendra le Grand Jeu, sublime mouvement poétique, parallèle au Surréalisme. Surréalisme qui lui doit tant et qui lui a rendu si mal en excluant Vailland de son sein, lors d’un procès stalinien avant l’heure mené d’une main de fer par le pape André Breton. La raison? Devenu journaliste, alors qu’il travaillait pour Paris-Soir, «rédacteur-en-chefisé» par Pierre Lazarref, Vailland avait fait un article, assez neutre pourtant, sur le préfet Chiappe, homme de droite. Exclu du Surréalisme. On était peu de chose au royaume des poètes!

Courageux résistant

Il passa donc son enfance en Picardie, car son géomètre de père, franc-maçon, avait jeté son dévolu sur le cabinet d’Acy-en-Multien, dans l’Oise. Roger y vécut jusqu’en 1910, date à laquelle son père décida de s’installer à Paris. À Acy, Roger vécut entouré de femmes, couvé par sa mère et sa grand-mère. Est-ce la raison qui le conduira, toute sa vie, à aimer les filles à la folie? En attendant, Roger grandit, à Paris, puis à Reims, où il devient un adolescent révolté, passionné de littérature et d’écriture, déjà, avec ses amis lycéens Daumal et Roger Gilbert-Lecomte. Comme Rimbaud, ils pratiquent le dérèglement des sens. Alcool, drogues. Premiers contacts subreptices avec les dames de plaisir… (Il évoquera, plus tard, son enfance rémoise dans l’un de ses plus beaux romans, Un jeune homme seul, éd. Corrêa, 1950) Roger est brillant. Intelligent, sensible. Il adore déjà les grands écrivains: Stendhal, Flaubert, Choderlos de Laclos, cet autre Picard. À Reims, son professeur de philosophie a été Marcel Déat, qui deviendra un collabo notoire. Il part au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Son compagnon de khâgne n’est autre que Robert Brasillach, autre grand écrivain qui fit le mauvais choix la guerre venue. Vailland aurait pu basculer dans la collaboration. Il n’en fit rien. Car, après avoir pratiqué le journalisme à Paris-Soir (dès les années trente), il entre dans la Résistance et dirige un réseau de renseignement qui rendra de sérieux services à l’état-major de Londres. Dans la Résistance, il côtoie notamment l’inoubliable Jacques-Francis Rolland (qui deviendra picard, lui aussi, enseignant au lycée de Beauvais) et Daniel Cordier. L’expérience de la Résistance, sera le thème à son premier roman, Drôle de jeu, Prix Interallié 1945, le plus bel écrit sur la lutte des combattants de l’ombre. Vailland n’arrêtera plus d’écrire. Ses romans, sublimes, se succéderont: les Mauvais coups, Beau Masque, 325.000 francs, etc. Vailland est un immense styliste, une plume sèche. Celle d’une manière de Hussard de gauche, un hussard rouge. Car, entre-temps, il est devenu communiste. Un militant admirable, courageux, mais jamais donneur de leçons. Un prince, un dandy qui continue à boire comme un trou, à consommer de la dope, à courir les filles, à consommer des licornes (ses petites putains qu’il aime faire partager à Élisabeth, sa femme). Un mec sulfureux, adoré par les militants de base du PC, détesté par l’apparatchik puritain qui lui reproche ses mœurs et jalouse son indéniable courage dans la Résistance. En 1956, lorsqu’il apprend les crimes du stalinisme, il se contente de retourner le portrait de Staline. Jamais il ne crachera dans la soupe; jamais il ne critiquera ce fol espoir quasi christique que fut le communisme pour la classe ouvrière, au sortir de la guerre. Il en gardera sa détestation de la bourgeoisie, profitant pourtant à fond des plaisirs. Alcool, tabac, excès divers. Filles, licornes. Il quittera ce bas monde en mai 1965 (cancer des poumons), inhumé le 13 mai, dans le cimetière de Meillonnas, dans l’Ain. Son cercueil recouvert du drap noir de la Libre-Pensée. Est-ce le fait qu’il fut un dandy rouge aristocratique, un stalinien, un homme de tous les plaisirs qui lui vaut cette non-reconnaissance en Picardie et en Champagne? Si c’est le cas, c‘est navrant. Car, tout honnête homme sait bien que la littérature dépasse de loin la politique et la morale. Le monarchiste Kléber Haedens ne disait-il pas du communiste Vailland qu’il était l’un de nos plus grands écrivains? De quoi donner des boutons aux critiques littéraires de la bien pensance et de la pensée unique.

 

PHILIPPE LACOCHE

«Patrick Poivre d’Arvor : « Les livres, c’est capital dans ma vie »

Patrick Poivre d'Arvor dans le train entre Amiens et Abbeville, vendredi 12 avril, vers 15h30.

Il est venu signer son dernier livre « Seules les traces font rêver » à la librairie Ternisien à Abbeville. On savait qu’il y aurait un monde fou. Alors, l’interview qu’il nous a accordée, s’est déroulée dans le train entre Amiens et la capitale du Ponthieu.

 

Pourquoi avoir écrit ce livre de souvenirs et de portraits? C’est une manière de bilan de vie. Pourtant, vous n’avez pourtant que 65 ans.

Au départ, c’est en fait à cet âge-là que j’avais prévu d’arrêter le journal télévisé. Je l’avais toujours dit. Comme vous le savez, ça s’est arrêté de manière prématurée. Je me suis débrouillé pour avoir du temps afin de faire le point sur les gens que j’avais rencontrés, sur tout ce que j’avais vu, connu. J’ai donc arrêté l’émission que je faisais sur France Cinq, La Traversée du Miroir. J’ai pris tous mes petits agendas, comme celui que j’ai là, sur moi; je les ai tous regardés afin de retrouver les faits saillants, et j’ai réordonné la chose. Me connaissant (je suis toujours en train de galoper), il s’agissait là d’un moment unique de tranquillité. Je le vois aujourd’hui : je suis reparti dans la mise en scène de Don Juan; je suis en train de terminer un livre; je termine l’adaptation d’une pièce de théâtre, etc. Tout cela va me prendre à nouveau beaucoup de temps. Je suis content d’avoir trouvé cette année pour faire le point, cette année de recul.

Dans quelles conditions avez-vous écrit ce livre?

J’ai toujours conservé mes agendas depuis que j’ai 22 ans. Je les ai tous mis sur la table. Je les ai repris jour après jour; j’y voyais défiler les noms des gens que je rencontrais. Remontaient en moi des souvenirs. Ou pas. Ensuite, j’ai réordonnancé avec mes passions successives, chronologiquement la lecture, puis l’écriture. (La lecture et l’écriture sont pour moi essentiels.) Ensuite, le métier de journaliste. Troisièmement, les rencontres avec les chefs d’états étrangers. Ensuite, je suis arrivé sur les chefs d’état français avec les portraits assez fouillés des uns et des autres. Puis quelques chapitres sur les figures artistiques ou de foi et d’espérance.

Vous êtes né à Reims. Quel souvenir gardez-vous de cette ville? Y avez-vous gardé des contacts?

Oui, bien sûr. Saint-Exupéry a dit qu’on était de son enfance comme on est d’un pays. Incontestablement, je suis de mon enfance; et je m’en rends bien compte dans ce livre. Pourtant, je n’ai pas d’agenda entre zéro et 20 ans. Mais me remontent tous ces souvenirs d’enfance. Mes premiers livres de poche lus chez le soldeur de la ville (il existe encore); mes premières émotions sportives vécues soit devant un poste de télé en noir et blanc, dehors, devant un magasin d’électroménager car mes parents n’avaient pas la télévision; soit vécus au stade Auguste-Delaune qui aujourd’hui, vibre à nouveau, et ça m’a fait plaisir de voir Reims en première division.

Vous souvenez-vous de la Vesle?

Oui, j’en parle souvent car ils nous arrivaient d’aller pique-niquer au bord de la Vesle avec ma mère. Nous allions aussi sur la montagne de Reims qui culmine à 80 mètres ce qui est quand même assez exceptionnel! (C’était notre petite fierté.) Je me souviens du canal. Tous ces moments, sont importants pour moi.

Roger Vailland habitait Reims, lui aussi.

Bien sûr. Je l’évoque car imaginer qu’une bande de jeunes gens (Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte, Daumal, etc.) avait fréquenté le lycée où j’étudiais… je trouvais ça magnifique. Ca me donnait de l’espoir; ça me laissait penser que c’était possible pour moi aussi. Ce qui n’est pas toujours facile car je venais d’un milieu modeste; mes parents n’avaient pas de relation. Il n’y avait aucune raison que je fasse un jour du journalisme, que j’écrive des livres… Mais qu’il y ait eu des gens comme eux, ou comme Rimbaud, à Charleville, à 70 kilomètres de chez nous , qui avaient eu cette audace, cela m’a apporté beaucoup.

Il n’y a pas de plaque sur la maison d’enfance de Roger Vailland, avenue de Laon, à Reims. C’est dommage, vous ne trouvez pas?

Oui, c’est dommage. Il faut que des gens très motivés fassent des démarches. Je suis parvenu à faire en sorte qu’une rue de Reims porte le nom de mon grand-père qui était poète (N.D.L.R. : son grand-mère maternel, Jean-Baptiste Jeuge, relieur et poète connu sous le nom d’auteur de Jean d’Arvor). Une rue un peu bizarre qui se trouve dans une zone de supermarchés mais c’était important pour moi qu’elle existe. Il y avait là une forte volonté de ma part. Vailland n’avait peu être pas d’héritiers qui aient pu entreprendre la démarche. Je n’oublie pas que Roger Vailland a eu le prix Interallié, comme moi (j’étais très heureux de l’avoir obtenu). Malraux l’avait récolté le premier; Vailland l’avait eu pour Drôle de jeu. C’était un joli cousinage.

Avez-vous déjà travaillé au journal L’Union?

Oui : à chaque fois que je revenais de mes reportages à l’étranger pour France-Inter, j’en faisais une version papier pour L’Union; je ne devais pas être payé pour ça. Mais j’étais très heureux de voir mon nom dans L’Union. J’étais très très fier. (N.D.L.R : à cet instant de l’interview, nous sommes toujours dans le train; il indique que nous passons tout près de la maison de Jules-Verne.) C’était des reportages que j’avais pu faire aux Philippines, à l’île Maurice, etc. Je signais également quelques tribunes dans les Libres opinions. J’étais très content; c’était un immense honneur qui m’était fait.

Votre livre – comme votre vie – , est riche et imposant. Il déborde d’histoires, d’Histoire et de rencontres. Quelle est la rencontre qui vous le plus marqué?

Jean-Paul II, le Dalaï Lama, en France l’abbé Pierre, soeur Emmanuelle qui est devenue une grand grande amie, le père Pedro, etc. Assez curieusement, ce sont des gens de foi alors que j’ai un rapport très compliqué avec la foi depuis que j’ai perdu un enfant, puis deux, puis trois, je me suis mis à avoir beaucoup de questions à poser à Celui qui a permis ça…

Et la rencontre la plus désagréable?

J’ai dû présenter dix mille journaux télévisés; on me parle toujours du dernier qui était très sympa, même s’il y a un côté sépulcral. Et on me parle toujours de deux minutes du conférence de presse de Fidel Castro. Si vous aviez comme ça m’énerve, s’agissant d’un homme que j’ai rencontré un an plus tard… s’agissant d’un truc que j’avais annoncé comme une conférence de presse… et de penser qu’il y a encore aujourd’hui des journalistes qui caquètent, répètent, par Wikipédia interposé, autant de rumeurs non vérifiés… Ils répètent quelque chose qui n’a jamais été ni de mon fait, ni sanctionné par qui que ce soit. Il n’y a eu que deux minutes d’un montage extrêmement maladroit. Oui, c’est l’une des choses qui m’a le plus énervé. J’ai été résumé à ça.. Ca en dit long sur notre métier, et sur le manque de confraternité.

Votre carrière se partage entre journalisme de haut vol et l’écriture littéraire et les livres. Vers quel domaine votre coeur penche-t-il?

Les livres parce que chronologiquement, ça a commencé par ça. J’ai écrit mon premier ouvrage à 17 ans; il a été publié bien plus tard et s’est appelé Les Enfants de l’Aube. Je ne suis devenu journaliste qu’à l’âge de 20 ans parce que j’avais gagné un concours à France-Inter. En importance et en trace (puisque c’est le titre de mon dernier ouvrage), évidemment les livres laissent plus de trace que les journaux télévisés. Les livres, c’est capital dans ma vie. Et c’est surtout ceux que j’ai lus qui ont été les plus importants. Ils m’ont formé.

Ne seriez-vous pas venu au journalisme dans le but d’accéder plus facilement à la littérature?

Mes modèles dans le journalisme étaient des écrivains. Kessel, Malraux, Bodard, Cendrars. Quand Victor Hugo écrit Choses vues, c’était déjà du journalisme. Du très grand journalisme; c’est ça que j’aimais. Au départ, si je voulais devenir diplomate, c’est que je pensais qu’on pouvait écrire très bien, très loin et que personne n’allait vous embêter pour le faire… Pour le journalisme, je me suis dit la même chose : je me suis dit que j’allais pouvoir continuer à témoigner, à raconter.

Vous venez de citer des écrivains-journalistes. D’autres écrivains ou personnalités diverses vous ont-ils marqué?

Oui, je suis fier d’avoir interviewé Andreï Sakharov , Norman Mailer, Alberto Moravia, Julien Green… et des gens qui sont devenus des amis. Car c’était impensable pour un petit garçon qui avait lu Françoise Sagan, Marguerite Duras, de devenir très proche de gens comme ça. Cela m’a rendu très heureux.

Vous sentez-vous plus proche d’un courant littéraire particulier (Nouveau Roman, les Hussards, les Existentialistes, etc.)?

J’avais fait une très bonne interview de Nathalie Sarraute; une interview très intéressante d’Alain Robbe-Grillet mais je ne me sens pas du tout proche du Nouveau Roman, ni de cette écriture-là. Les Hussards m’ont évidemment marqué. Roger Nimier, Antoine Blondin… Blondin et Jacques Laurent que j’ai eu la chance de rencontrer. Michel Déon que je revois toujours puisqu’on fait partie tous les deux des écrivains de marine. Ce sont des gens qui m’emballent.

Ex-Libris (TF 1, 1988-1999), Vol de Nuit (TF1, 1999-2008), Place aux livres… Quelle est aujourd’hui votre actualité en matière d’émissions littéraires et de critique littéraire?

Comme critique littéraire, je ne travaille plus que dans un magazine que j’apprécie beaucoup et qui s’appelle Plume. Sinon, j’ai arrêté les rubriques que je faisais dans Marie-France, dans Nice-Matin; je faisais trop de choses et je ne parvenais plus à m’en sortir. Actuellement, je travaille au sein de France-Loisirs pour les aider à dénicher des textes inattendus ou très anciens. Je suis en compagnie d’Amélie Nothomb, Franz-Olivier Giesbert, Françoise Chandernagor, Gilles Lapouge, etc. Nous disposons de deux pages. Nous nous entendons extrêmement bien. J’ai arrêté l’émission La Traversée du Miroir. Je n’ai plus d’émissions spécifiquement littéraires.

Ca ne vous manque pas?

Si. J’aimais vraiment beaucoup ça; si un jour ça peut se représenter, ça me ferait très plaisir. Cela me rendait heureux. J’ai pu faire découvrir de nombreux auteurs. C’est pour moi une fierté.

Vous êtes sur le point de vous rendre à Abbeville pour une séance de dédicaces à la librairie Ternisien-Duclercq. Connaissez-vous déjà Abbeville et la Picardie en général?

Oui, il y a quinze jours, je me suis rendu au Touquet avec mon frère pour faire une lecture. (J’aime beaucoup les lectures; j’en fait énormément en ce moment; soit des lectures de Cendrars et du Transsibérien avec un quatuor de jeunes femmes; soit avec un pianiste, un de mes amis d’enfance Jean-Philippe Collard avec des musiques de Chopin et des lectures de mon anthologie des plus beaux poèmes d’amour.). Au retour du Touquet, nous nous sommes arrêtés un peu à Abbeville, et nous sommes allés plus longuement dans la baie de Somme. Nous avons déjeuné à Saint-Valery-sur-Somme. J’ai beaucoup aimé; c’est très authentique. Il y a une vraie relation avec la nature. La terre et la mer se mélangent… J’aime beaucoup.

Vous êtes très attaché à la Bretagne. J’ai lu que votre famille était originaire de Fouquières-lès-Lens, dans le Pas-de-Calais. Est-ce exact?

Je l’ai lu comme vous, mais je ne le savais pas. C’est un généalogiste très sérieux qui affirme cela; il me fait descendre d’un certain Hugues Lepoivre. C’est tout à fait possible.

Vous avez été victime de diverses controverses (l’interview de Fidel Castro, accusation de plagiat par Jérôme Dupuis, de L’Express pour votre livre du Hemingway, etc. Quelle est celle qui vous a fait le plus souffrir? Comment l’avez-vous vécu?

On ne le vit jamais bien. On peut dire qu’on s’en fiche mais ce n’est pas vrai. Si c’est vrai c’est qu’à ses yeux, tout cela n’a pas beaucoup de prix. Or, la littérature et la vérité ont du prix. L’honneur, ça a aussi du prix. Maintenant pour vendre ou assouvir des rancoeurs personnelles, on est capable de faire n’importe quoi. On n’assassine pas les gens; on essaie juste de leur couper un peu les jarrets pour qu’ils courent moins vite car en général quelqu’un qui court vite ou qui a la tête qui dépasse, ça agace singulièrement dans ce pays; c’est dommage mais c’est comme ça. Il faut faire avec mais ça ne réconcilie pas vraiment avec la nature humaine, surtout dans un métier que j’adore mais qui est habité par un milieu que je n’adore pas tant que ça. Quand il y a des choses qui ne me plaisent pas, je le dis; alors quand vous dites que vous êtes écoeuré par une Une de Libération sur une rumeur sur Fabius, immédiatement, vous avez le droit à la vengeance ou aux tirs de barrages quelques jours plus tard dans le même journal. Mais à ce moment là, faut-il se taire? Garder ça pour soi? Non. Jusqu’au bout, je dirai ce que je pense.

Dans votre livre, vous expliquez que vous avez interviewé Jérôme Cahuzac.

Oui, c’est exact; c’était pour une émission qui s’appelle Place aux livres que je fais une fois par mois sur la chaîne parlementaire. C’était certainement le premier ministre que nous interrogions (nous sommes à trois pour les interviews). C’était juste après sa nomination, en juin dernier. Il était brillantissime. Pour beaucoup de gens, c’était une découverte car les gens ne le connaissaient pas. On découvrait un homme en pleine possession de ses moyens. Depuis, on a découvert quelqu’un qui était aussi en pleine possession d’un compte bancaire à l’étranger. Et peut-être de plusieurs; je ne sais pas. Ce qui est navrant c’est que cette affaire a jeté un discrédit sur l’ensemble de la classe politique. Et quand je lis un sondage dans Le Figaro qui dit que 70% des Français pensent que leurs élus sont corrompus, je me dis que c’est vraiment écoeurant pour les dits élus parce qu’on sait que ce n’est pas vrai; on les voit. Les politiques font un assez dur métier. Ils n’obtiennent pas assez de résultats; ils ont l’air d’avoir les bras ballants. On leur en veut beaucoup; il essaie pourtant de se démener. Ils ne sont pas servis pas le fait qu’ils se détestent tous les uns les autres. Ils se critiquent d’une manière assez puérile, y compris à l’intérieur de leurs propres camps. Il y a des scènes un peu théâtrale ou même tragicomiques à l’Assemblée qui, évidemment, ne font pas plaisir aux Français qui les jugent durement et de ce point de vue, ils n’ont pas tort. Sur le discrédit général, c’est un problème; on a vraiment besoin d’une classe politique. On a besoin d’autorité dans ce pays. On a besoin d’autorité à l’école. Là aussi, il y a des tas de gens qui contestent cette autorité. Des parents d’élèves qui rentrent dans l’école et se permettent de frapper des enseignants. Je trouve cette dérive-là lamentable. Tout va de pair : l’autorité est toujours contestée et, du coup, ce ne sont pas les meilleurs qui gagnent. J’espère que ce ne sera que passager, mais pour l’instant, c’est rude. Et ça fait beaucoup penser aux années Trente : l’antiparlementarisme, le rejet de toutes les élites, et tout le monde est fourré dans le même sac, les journalistes comme les autres.

Propos recueillis par Philippe Lacoche