Yann Moix dissèque la terreur

    Sous forme d’aphorismes, il revient, dans un essai cinglant, intelligent et audacieux, sur les attentats. Un livre qui fera date.

Dans son nouveau livre, manière de journal écrit au jour le jour, l’écrivain Yann Moix ne mâche pas ses mots. Il revient sur les attentats perpétrés par Daech et dénonce, sans langue de bois, les actes affligeants de jeunes complètement paumés. L’horreur décryptés par le filtre d’une haute littérature. Magistral. Il a répondu à nos questions.

Pourquoi ce livre?

Je ne pouvais pas rester sans rien faire, ou plutôt : sans rien écrire, après les attentats. Chacun est concerné, les écrivains comme les autres. Les écrivains sont là pour essayer de dire la réalité, et peut-être de la comprendre et donc de la faire comprendre.

Comment l’avez-vous conçu et écrit?

Je l’ai écrit comme un journal, au jour le jour, et ensuite j’ai beaucoup retravaillé sur épreuves.

Peut-on le qualifier d’essai, de pamphlet ou de traité littéraire?

Terreur n’est en aucun cas un pamphlet. C’est un essai, écrit avec mon style. Marc Lambron m’a dit : « Tu es le Spinoza de la Kalachnikov ». C’est bien vu !

On a l’impression, à la lecture de votre livre, de réflexions notées au jour le jour que vous auriez laissées reposer, puis réécrites avec le filtre de la réflexion philosophique et littéraire. Serait-ce cela?

Oui, il faut se méfier des impressions premières, qui peuvent, sur ce genre de sujet, nous faire dire et penser des choses erronées sous le coup de l’émotion. C’est pourquoi, me relisant, corrigeant, j’ai rectifié parfois le tir, adoptant un ton plutôt calme : celui de la raison, malgré tout.

On parle de guerre contre Daech. Ne pourrait-on pas, parfois, plutôt parler de lutte des classes?

C’est vrai. Il y a une lutte des classes là-dedans. Celle de la racaille contre la société. Je n’ai jamais aimé le mot de « racaille », mais c’est la meilleure façon de comprendre une bonne part du djihadisme. A Rakka, les djihadistes, vers 2014, écoutaient du rap, fumaient des joints et draguaient des filles toute la journée, entre deux crimes contre l’humanité. Sidérant.

Votre livre est à la fois tragique, grave et, parfois, empreint d’humour. Notamment quand vous prenez les terroristes pour « des racailles, des abrutis, des incultes ».

Ces jeunes ne sont pas structurés intellectuellement, pour beaucoup d’entre eux, même si on compte des diplômés et quelques sujets brillants. Surtout, leur bagage culturel est affligeant. Leur corpus idéologique et religieux est le plus souvent navrant, y compris sur l’islam. Et, oui, j’essaie tous les registres possibles pour dire la tragédie.

On a l’impression, à vous lire, qu’on a en face de nous de petits malfaiteurs imbéciles et pas de véritables guerriers pétris de principes, de valeurs et de foi. Qu’en pensez-vous?

Ce sont de petits abrutis incultes et vaniteux qui essaient de jouer les guerriers et les durs à cuire. Parler de principes, de foi, de valeurs, c’est leur faire un honneur qu’ils ne méritent pas. Ce ne sont pas de vrais guerriers : ils jouent à la guerre, comme dans une sorte de fiction hallucinée, mais les morts qu’ils font, hélas, sont réelles.

Vous revenez souvent sur le fait qu’on est en droit de se demander si les terroristes ne cherchent pas leur inscription dans Wikipédia. Pourquoi?

Il est clair que, pour les terroristes, la gloire (même éphémère) est une donnée importante. Sortir de l’anonymat est pour certains une véritable obsession. Entrer dans l’histoire, coûte que coûte, par quelques minutes de carnage absurde. C’est l’apothéose morbide de la société du spectacle.

Page 114 de votre livre, vous laissez entendre que l’antisémitisme d’Edouard Drumont et celui de Robert Brasillach, si détestables fussent-ils, seraient bien anodins en face de celui développé par Daech. (Drame de l’Hyper Casher.)

Toutes les formes d’antisémitisme sont à vomir, cela va sans dire. Ce que je note, dans le livre, c’est que le nouvel antisémitisme ne s’embarrasse même plus, comme jadis, d’un corpus, d’une idéologie. C’est un antisémitisme en accéléré. Un hyper antisémitisme, si l’on veut. Coulibaly avoue à l’un de ses otages qu’il ne sait même pas ce qu’est un juif et qu’il n’a rien contre eux !

Pourquoi Daech nous hait-il à ce point?

Parce qu’ils veulent, tout simplement, consommer et jouir plus que nous, d’une part, et à notre place, d’autre part. L’islam est un prétexte.

Pourquoi avoir choisi la forme des aphorismes?

Parce qu’aucun système cohérent, aucune grille de lecture figée ne peut satisfaire à la description de

Yann Moix vient de sortir un livre capital sur le terrorisme.

cette réalité nouvelle. La fragmentation est une manière de penser qui accepte l’erreur, l’errance, l’approximation – et permet parfois la fulgurance.

Que pensez-vous du rôle de nos gouvernants (Hollande, Valls, Cazeneuve, etc.) face aux attentats?

C’est une question difficile. Je dirais que les attentats ont conféré, bien malgré lui, au président Hollande une stature, provisoire, qu’il n’eût jamais atteint sans eux. Ces dirigeants ont été dignes, c’est incontestable. Mais la commémoration, même inévitable, a pris trop de place au regard de l’action effective, ce qui a conféré à la période un aspect passif, victimaire, assez désastreux, comme une sorte d’aveu de faiblesse.

Propos recueillis par

                                          PHILIPPE LACOCHE

Terreur, Yann Moix, Grasset; 255 p.; 18 €.

 

 

Roger Vailland, Picard, boudé par la Picardie et la Champagne

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Pourquoi Roger Vailland, l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, né en Picardie, petit-fils d’un Picard, n’est-il pas du tout reconnu en Picardie? Sur la maison blanche où il est né, le 16 octobre 1907, rue de Meaux, à Acy-en-Multien, dans le sud de l’Oise, aucune plaque apposée. Aucun hommage particulier, dans notre belle Picardie, non plus, pour commémorer le centenaire de sa naissance le 16 octobre 2007. La Picardie se rattrapera-t-elle le 12 mai 2015 pour se souvenir de sa mort? On est en droit de l’espérer. La Champagne n’est pas en reste. Au 283, avenue de Laon, à Reims, aucune plaque non plus, ne rappelle qu’il a passé dans cette coquette maison bourgeoise, une partie de son enfance et de son adolescence, fomentant dans sa chambre, avec ses amis lycées Roger Gilbert- Lecomte et René Daumal, la confrérie des Phrères simplistes qui deviendra le Grand Jeu, sublime mouvement poétique, parallèle au Surréalisme. Surréalisme qui lui doit tant et qui lui a rendu si mal en excluant Vailland de son sein, lors d’un procès stalinien avant l’heure mené d’une main de fer par le pape André Breton. La raison? Devenu journaliste, alors qu’il travaillait pour Paris-Soir, «rédacteur-en-chefisé» par Pierre Lazarref, Vailland avait fait un article, assez neutre pourtant, sur le préfet Chiappe, homme de droite. Exclu du Surréalisme. On était peu de chose au royaume des poètes!

Courageux résistant

Il passa donc son enfance en Picardie, car son géomètre de père, franc-maçon, avait jeté son dévolu sur le cabinet d’Acy-en-Multien, dans l’Oise. Roger y vécut jusqu’en 1910, date à laquelle son père décida de s’installer à Paris. À Acy, Roger vécut entouré de femmes, couvé par sa mère et sa grand-mère. Est-ce la raison qui le conduira, toute sa vie, à aimer les filles à la folie? En attendant, Roger grandit, à Paris, puis à Reims, où il devient un adolescent révolté, passionné de littérature et d’écriture, déjà, avec ses amis lycéens Daumal et Roger Gilbert-Lecomte. Comme Rimbaud, ils pratiquent le dérèglement des sens. Alcool, drogues. Premiers contacts subreptices avec les dames de plaisir… (Il évoquera, plus tard, son enfance rémoise dans l’un de ses plus beaux romans, Un jeune homme seul, éd. Corrêa, 1950) Roger est brillant. Intelligent, sensible. Il adore déjà les grands écrivains: Stendhal, Flaubert, Choderlos de Laclos, cet autre Picard. À Reims, son professeur de philosophie a été Marcel Déat, qui deviendra un collabo notoire. Il part au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Son compagnon de khâgne n’est autre que Robert Brasillach, autre grand écrivain qui fit le mauvais choix la guerre venue. Vailland aurait pu basculer dans la collaboration. Il n’en fit rien. Car, après avoir pratiqué le journalisme à Paris-Soir (dès les années trente), il entre dans la Résistance et dirige un réseau de renseignement qui rendra de sérieux services à l’état-major de Londres. Dans la Résistance, il côtoie notamment l’inoubliable Jacques-Francis Rolland (qui deviendra picard, lui aussi, enseignant au lycée de Beauvais) et Daniel Cordier. L’expérience de la Résistance, sera le thème à son premier roman, Drôle de jeu, Prix Interallié 1945, le plus bel écrit sur la lutte des combattants de l’ombre. Vailland n’arrêtera plus d’écrire. Ses romans, sublimes, se succéderont: les Mauvais coups, Beau Masque, 325.000 francs, etc. Vailland est un immense styliste, une plume sèche. Celle d’une manière de Hussard de gauche, un hussard rouge. Car, entre-temps, il est devenu communiste. Un militant admirable, courageux, mais jamais donneur de leçons. Un prince, un dandy qui continue à boire comme un trou, à consommer de la dope, à courir les filles, à consommer des licornes (ses petites putains qu’il aime faire partager à Élisabeth, sa femme). Un mec sulfureux, adoré par les militants de base du PC, détesté par l’apparatchik puritain qui lui reproche ses mœurs et jalouse son indéniable courage dans la Résistance. En 1956, lorsqu’il apprend les crimes du stalinisme, il se contente de retourner le portrait de Staline. Jamais il ne crachera dans la soupe; jamais il ne critiquera ce fol espoir quasi christique que fut le communisme pour la classe ouvrière, au sortir de la guerre. Il en gardera sa détestation de la bourgeoisie, profitant pourtant à fond des plaisirs. Alcool, tabac, excès divers. Filles, licornes. Il quittera ce bas monde en mai 1965 (cancer des poumons), inhumé le 13 mai, dans le cimetière de Meillonnas, dans l’Ain. Son cercueil recouvert du drap noir de la Libre-Pensée. Est-ce le fait qu’il fut un dandy rouge aristocratique, un stalinien, un homme de tous les plaisirs qui lui vaut cette non-reconnaissance en Picardie et en Champagne? Si c’est le cas, c‘est navrant. Car, tout honnête homme sait bien que la littérature dépasse de loin la politique et la morale. Le monarchiste Kléber Haedens ne disait-il pas du communiste Vailland qu’il était l’un de nos plus grands écrivains? De quoi donner des boutons aux critiques littéraires de la bien pensance et de la pensée unique.

 

PHILIPPE LACOCHE