Mes coups de coeurs

Dictionnaire

Le Père Albert fait Tintin

Humoriste inénarrable et décalé, Albert Algoud est la voix du pervers Père Albert et du complètement fou maréchal Ganache dans l’émission de Nagui sur France Inter, La bande originale. Il est aussi un tintinophile émérite. À ce titre, il nous donne à lire le Dictionnaire amoureux de Tintin. «Depuis l’enfance, les aventures de Tintin n’ont cessé de m’accompagner.» Respectant le principe du dictionnaire (des entrées de A à Z), il consacre, page 511, un beau texte à la Picardie dans laquelle il raconte ses vacances d’été à Ault-Onival. Il rend également hommage à Ivar Ch’Vavar, «poète de grand talent, ardent défenseur et rénovateur de la langue et de la littérature picardes» qui l’invita à écrire dans un ouvrage collectif intitulé Tintins (éd. Les Trois-Cailloux, 1984). Il n’oublie pas la traduction en picard des Pinderleots de l’Castafiore. Un dictionnaire délicieux. Ph.L.

Dictionnaire amoureux de Tintin, Albert Algoud, Plon; 785 p.; 25 €. (Sortie: le 6 octobre 2016.)

Essai

Paucard et l’avant

Auteur de 35 livres, Alain Paucard est l’une des meilleures plumes de la littérature française. Son style vif, piquant, fait mouche. Il n’a pas la langue dans sa poche et ne pratique pas le politiquement correct; on est en droit de l’en féliciter. Avec son Oui, c’était mieux avant, il ne se fera pas que des amis. Il s’en fiche; nous aussi. «Qui peut affirmer, sans rire, que l’Éducation nationale enseigne mieux aujourd’hui que sous la IVe république?» s’interroge-t-il. «Non seulement c’est pire, mais cela va s’aggraver : les villes et l’art seront de plus en plus laids et les humains auront de plus en plus de mal à s’exprimer entre eux parce qu’ils auront remplacé la conversation par la communication.» On peut ne pas être d’accord mais on ne pourra pas s’empêcher de rire car Paucard est doté d’un sacré sens de l’humour. Très réussi. Ph.L.

Oui, c’était mieux avant, Alain Paucard; éd. Jean-Cyrille Godefroy; 119 p.; 12 €.

 

Poésie

L’élégant Chemin d’Eau de Guillier

Fou de littérature, de poésie et d’art en général, l’Amiénois Vincent Guillier est l’auteur de cinq livres (dont le remarquable Jean Colin d’Amiens, peintre écrivain, éd. Encrage en 2015) et de nombreuses traductions de l’allemand et du portugais. Il a participé à la redécouverte de Maurice Blanchard (Maurice Blanchard L’avant-garde solitaire, L’Harmattan, 2007). Il est également un poète inspiré et talentueux, titulaire d’une langue à la fois imagée et précise qui n’est pas sans rappeler le Rimbaud de la première période. Son Chemin d’Eau, le présent recueil, superbement illustré par Isabelle Valdelièvre, convainc et envoûte par sa grâce élégante. En témoigne cet extrait du poème éponyme: «Où ton crin fouettait le visage/ Épaisses étaient les boucles de ta crinière autochtone/ Quelle race de sœurs aux traits communs est-ce/ Avec une fréquence inaccoutumée tu étais/ Partout licorne de ton état/». Un recueil tissé d’atmosphères et d’émotions. À découvrir. Ph.L.

Chemin d’eau, Vincent Guillier; illustrations Isabelle Valdelièvre; éd. des Vanneaux; 15 €.

Le poète-essayiste et écrivain Vincent Guillier.

Le poète-essayiste et écrivain Vincent Guillier.

J’ai assassiné Patrick Modiano

Une chronique journalistique ou littéraire se doit d’être sincère; c’est là la moindre des politesses, une minuscule tentative d’élégance. Je serai donc sincère, lectrice, amour, petit animal blessé, au risque de m’adonner au mauvais goût: en ce matin gris du mercredi 28 septembre 2016, quelque part dans l’Univers, c’est-à-dire au cœur de mon cher quartier du Faubourg-de-Hem, dans ma maison de

la délicieuse Sarah McCoy.

la délicieuse Sarah McCoy.

résistant (Pierre Derobertmazure), à Amiens, j’écoutai France Inter en buvant mon café. Soudain, la voix de l’excellent Edouard Baer qui évoque Patrick Modiano. Serait-ce ce ciel bas qui pendouille sur les framboisiers de mon jardin, ce ciel au bord des larmes, ce ciel éteint, ce ciel d’étain? Je sens un tremblement dans la voix de Baer, une manière de tristesse. Et l’emploi de cet imparfait… Je me dis: «Modiano est mort…». Tout repasse alors dans ma grosse tête de Ternois: ma découverte de Villa Triste, en 1982, dans ma chambre de la maison de mes parents, à Tergnier. L’émotion que procure la rencontre avec un livre, un écrivain qu’on pressent qu’il sera essentiel dans votre vie. Patrick Modiano restera avec quelques autres une sublime consolation (le terme est de Jean-Marie Rouart) face à l’absurdité totale et la cruauté (parfois) de l’existence. Je me dis, il fallait bien que ça arrive; c’était arrivé à d’autres grands écrivains qui me consolèrent, en d’autres temps (Verlaine, Rimbaud, Maupassant, Vailland, Haedens, Cendrars, Calet, Bove, etc.). Il n’empêche, c’est affreux un écrivain qui meurt. C’est un mur de sensibilité, d’atmosphères, de rosée de mots, qui s’effondre. Je continue à écouter Baer et me rends compte, bientôt, avec bonheur, que l’excellent Edouard est invité d’Augustin Trapenard pour évoquer le spectacle qu’il donne au Théâtre Antoine, à Paris, autour de Un pedigree, de notre cher Modiano. Donc, ce dernier est bien vivant. Il nous donnera encore d’autres romans et récits qui nous transporteront… Je dois être victime d’un syndrome dépressif. L’homéopathie, le Prozac et le Tranxène ne me suffisent plus. Voilà que je me mets à faire mourir un prix Nobel de Littérature. En parlant de consolation, je me suis rendu avec un vif plaisir l’autre nuit, au cirque d’Amiens, au Festiv’Art, pour assister aux concerts de la jolie petite Anglaise Findlay (bonne voix, présence scénique, mais quel son pourri du fait qu’elle jouait trop fort!), de MB 14 (original) et surtout celui de Sarah Mc Coy, chanteuse-pianiste américaine, sorte de punkette adorablement ronde, toute en cuisses et en fesses – un bonheur! – une ogresse bluesy à la voix de Janis Joplin. J’ai complètement craqué sur ce spectacle sublime, émouvant, totalement déjanté. Totalement hors norme. On sent la fêlure chez cette fille magnifique. En fait, elle ne s’est jamais remise de la mort de son père quand elle avait 20 ans. Poignant comme sa voix; comme sa présence. En l’écoutant me revenait en mémoire quelques perles nacrées de tristesse de l’immense Tom Waits. Mon syndrome dépressif, may be.

                                                       Dimanche 2 octobre 2016.

  Blaise Cendrars, légionnaire dans la Somme

       Dans ses livres «J’ai tué», «L’homme foudroyé» et surtout «La Main coupée», il évoque Frise, puis Tilloloy où il a combattu avec bravoure.

Romans a

Blaise Cendrars a combattu à Frise et à Tilloloy.

Blaise Cendrars a combattu à Frise et à Tilloloy.

utobiographiques? Récits? Que sont au juste J’ai tué, L’Homme foudroyé et La Main coupée, ces livres de l’écrivain et poète Blaise Cendrars? Du légionnaire Blaise Cendrars faudrait-il dire, plutôt. Car il ne fit pas semblant, Cendrars. Dans J’ai tué (1918), il raconte comment il trucide un soldat allemand: «Je vais braver l’homme. Mon semblable. Un singe. Œil pour Œil, dent pour dent. À nous deux maintenant. A coups de poing, à coups de couteau. Sans merci. Je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J’ai tué le Boche. J’étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J’ai frappé le premier. J’ai le sens de la réalité, moi, poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre.» Une scène comme ça ne s’invente pas. Même quand on est écrivain, poète. Un grand écrivain, Cendrars en était un. Cette scène a dû se passer du côté de Frise où il était arrivé en novembre 1914 après s’être courageusement engagé, lui le Suisse né à La Chaux-de-Fonds le 1er septembre 1887, dans l’armée française. Affecté au 3e Régiment de marche de la Légion étrangère, son régiment devient quelques mois plus tard le 3e Régiment de marche du 1er Étranger. Puis, direction de Front de la Somme, Rosières-en-Santerre, d’abord, puis Frise. Blaise se retrouve bientôt à la tête d’un corps franc. Ses hommes et lui font des coups, des actions isolées. Ils parcourent les marais de la Somme à bord d’un bachot, vont même jusqu’à taquiner l’ennemi à l’intérieur des lignes allemandes. Cendrars raconte tout ça dans ce livre sublime qu’est La Main coupée. Il y évoque ses copains, ses frères de combats: «Ils étaient durs et leur discipline était de fer. C’était des hommes de métier. Et le métier d’homme de guerre est une chose abominable et pleine de cicatrices, comme la poésie», écrit-il. L’écriture, fut-elle fictionnée, reste le meilleur outil pour décrire l’atroce réalité. La Main coupée, à ce titre, est sublime, exemplaire; sans un gramme de lyrisme, d’apitoiement, de militantisme pacifiste, il parvient à décrire l’absurdité et l’horreur de cette saleté de guerre. Cette grande boucherie. Après les tranchées d’Herbécourt, puis le front de l’Artois, il arrive à Tilloloy en avril 1915. Il cantonne dans le parc du château. Tout cela, on le retrouve dans La Main coupée, avec les passages si émouvants de la mort de Rossi, «l’hercule de foire» qui mangeait comme quatre, éventré par une grenade; la mort de Lang, «le plus bel homme du bataillon», tué à Bus, écrabouillé par un obus. «Il y a BUS dans autobus et aussi dans obus…» Non, le poète Cendrars ne faisait pas semblant. Le 28 septembre 1915, il sera amputé du bras droit lors que l’attaque de la ferme Navarin, dans la Marne, près de Suippes. Dans le chapitre «Le lys rouge» de La Main coupée, il raconte comment, à Tilloloy il avait découvert, «planté dans l’herbe comme une grande fleur épanouie, un lys rouge, un bras humain tout ruisselant de sang, un bras droit sectionné au-dessus du coude et dont la main encore vivante fouissait le sol des doigts comme pour y prendre racine…» Pourtant, pas un coup de feu dans le secteur, pas un coup de canon. Prémonition? On ne le saura jamais. L’écriture, encore, vient au secours de la réalité pour décrire l’horreur. «Le lys rouge»? Cendrars, c’est beau comme du Rimbaud et son «Dormeur du val».

                                                       PHILIPPE LACOCHE

Quelques coups de coeur

POESIE

Éblouissante, Murielle

Murielle Compère-Demarcy n’a pas peur des mots. Elle a raison: ça lui va bien. «J’ôte/Je Tu mon Alter Égoïste/ à la place du mort/ l’intimité de mon corps/ pour me donner au cri/ cette rage passée sur moi et que/ tu pilonnes tu pilonnes/ de la convulsive/ lascive/ brutalité de ton sexe jusqu’au relâchement/ après le spasme». Elle nous avait éblouis avec Trash Fragilité (faux soleils & drones d’existence) (éd. du Citron Gare, 2015), l’un de ses précédents recueils. Elle nous ravit encore – et toujours – aujourd’hui avec le présent livre préfacé par le poète et écrivain Alain Marc, et illustré par Didier Mélique. Elle joue avec les mots, les bouscule à la manière d’un Rimbaud ou d’un Desnos; les images fusent. Le beat, poêle vieille, les fait rissoler sous le feu de son inspiration débridée. Murielle Compère-Demarcy a du talent. On le savait déjà; ça se confirme. Ph.L.

 

Je Tu mon AlterEgoïste, Murielle Compère-Demarcy, éd. L’Harmattan; 134 p. 15 €.

 

ESSAI

La passion pour le chat

Dans ce guide, Yoshito Katô, spécialiste du comportement animal, transmet avec tendresse sa passion pour les chats. Il les aime tous, mais plus spécialement le sien. Elle nous invite à partager les secrets d’une vie en harmonie entre un maître et son chat, pour apprendre à bien connaître ses besoins, son caractère. Elle nous donne, en somme, tous les conseils pour devenir un bon maître.

Bien vivre avec son chat, Yoshiko Katô, Larousse, 111 p.; 9,95 €.

AUDIO LIVRE

Le portrait d’une ordure

L’amour et les forêts est un grand roman, fort, poignant, remarquablement écrit. Sixième opus d’Éric Reinhardt, paru en 2014, il se vit couronner par le prix Renaudot des lycéens et du prix Roman France Télévisions; ce n’est que justice. L’auteur y dresse le portrait d’une belle ordure, un sale type, mauvais comme une teigne, qui ne cesse d’humilier sa femme, Bénédicte Ombredanne, professeur de lettres, sensible, fragile. Bénédicte contacte son romancier préféré, le narrateur. Elle lui confie que son dernier roman lui a redonné le goût de vivre. Et elle lui raconte son martyre et les méfaits sadiques de son odieux mari. «Le harcèlement devient plutôt ici la métaphore des dangers qui menacent nos rêves, des violeurs qui guettent nos âmes», indique avec justesse Fabienne Pascaud dans Télérama du 23 août 2014. Magnifiquement lu par Marie-Sophie Ferdane, ce texte est envoûtant. Révoltant aussi car on ne peut s’empêcher de détester le harceleur. Ph.L.

 

L’amour et les forêts, Éric Reinhardt; Écoutez lire. Gallimard.

 

DOCUMENT

Le moulin d’un chanteur-phare

Claude François s’était fondé un univers scénique, artistique, et aimait à se reposer (et créer) dans sa féerique propriété nichée au cœur du village de Dannemois, dans l’Essonne. Selon Fabien Lecoeuvre, «l’âme du chanteur y plane toujours.» Illustré de 300 photos et de documents rares, ce livre retrace l’histoire d’une des demeures les plus visitées de l’Ile-de-France.

Murielle Compère-Demarcy.

Murielle Compère-Demarcy.

Claude François, Le moulin de Dannemois, Fabien Lecoeuvre, Hugo & Desinge; 96 p.; 17 €.

 

Nostalgie d’automne, couleur de vieil étain

             

Le fameux banc sur lequel je jouais de la guitare, du Dylan, du Donovan, entouré de celles que j'appelle Katia et Clara dans mon roman "Des rires qui s'éteignent". Ce banc de pierre dans le square de la cour du lycée Henri-Martin, existe toujours. Les ombres de Katia et de Clara, deux grandes Didiches (aujourd'hui décédées) dont j'étais follement amoureux, doivent y planer les nuits d'autoumne. Elèves pensionnaires du lycée Henri-martin d'aujourd'hui, allez vérifier, livre à la main; vous ne serez pas déçus. Vous entendrez leurs rires qui éclatent, puis qui s'éteignent comme les flammes des bougies des seventies.

Le fameux banc sur lequel je jouais de la guitare, du Dylan, du Donovan, entouré de celles que j’appelle Katia et Clara dans mon roman « Des rires qui s’éteignent ». Ce banc de pierre dans le square de la cour du lycée Henri-Martin, existe toujours. Les ombres de Katia et de Clara, deux grandes Didiches (aujourd’hui décédées) dont j’étais follement amoureux, doivent y planer les nuits d’autoumne. Elèves pensionnaires du lycée Henri-martin d’aujourd’hui, allez vérifier, livre à la main; vous ne serez pas déçus. Vous entendrez leurs rires qui éclatent, puis qui s’éteignent comme les flammes des bougies des seventies.

   Bertrand Lécuyer, ami de longue date, batteur au sein de notre groupe de blues-rock ternois, élève lui aussi de l’établissement, à qui, dès le soir, je racontais l’histoire, par Sms, me le confirma tout de go : « Phil, tu es décidément un incorrigible nostalgique ! ». Il faut l’être, c’est vrai, pour répondre à l’invitation du pianiste et dessinateur Serge Dutfoy qui a organisé une  journée des anciens élèves du lycée Henri-Martin, à Saint-Quentin, autour de la mémoire de Gilbert Collet, excellent professeur de français, ancien résistant, homme de tous les combats, surtout ceux de la liberté. En ce samedi matin, je me rendis donc dans la cour d’honneur de mon ancien lycée que j’ai fréquenté de 1971 à 1975. L’entré d’abord. La loge du concierge. Je revoyais les visages de mes anciens copains, Jean-François Le Guern, surnommé Paco dans la vie réelle, et Juan dans mon roman La Promesse des navires. Paco, un jeune mec d’Harly, fils d’un ouvrier de Motobécane, une manière de dandy breton, à l’allure de Mick Jagger. Il se disait poète. Ecrivait des vers qui ressemblaient à ceux de Rimbaud, époque Charleville. Paco qui, un jour se mit à faire la route et qui disparut à tout jamais de notre champ de vision et de nos vies. Volatilisé. Joël Caron, saxophoniste et flûtiste halluciné, génial découvreur de jazzmen improbables, des musiques sud-américaines, fils d’un cheminot d’Eppeville, grand consommateur de sandwiches au camembert, cheveux long et bruns comme un musicien du groupe Alice. Nous nous retrouvions dans des cafés du secteur, chez Odette, ou chez Moustache, ou au Bar du Palais, fief de mon grand copain Philippe Gonzalès qui ne cesse de revenir dans mes romans sous différents surnoms. Il venait de Vouël, près de Tergnier ; nous faisions le trajet en train ensemble. Nous buvions comme huit Polonais. A la bière et à la gauloise dès le matin. Cela ne nous empêchait pas de lire les écrivains de la Beat Generation, et de courir les filles. Philippe, toujours positif, gai comme un peintre italien, me faisait penser à ces personnages des films de Jean Girault. Un esprit des Trente glorieuses. La France qui n’est plus. Je m’avance dans la cour. Au fond, le square avec ses arbres centenaires. Là, je tombe en arrêt devant le banc de pierre qui existait déjà. Je me revois, grattant de pâles accords sur ma guitare Crucinelli, entouré de Catherine et de Florence, mes deux amoureuses, chacune leur tour, puis en même temps. Je dois jouer « Lay Lady Lay » de Dylan, ou « Lady Jane », des Stones. J’entends leurs rires. Leurs rires qui s’éteignent. Je me suis inspirées d’elles pour incarner mes héroïnes Katia et Clara dans Des rires qui s’éteignent. Toutes deux connaissaient aussi mon cousin Guy, le Pêcheur de nuages, qu’elles ont certainement rejoint là, si là-haut il y a. Je les entends rire au-dessus de mon épaule alors que je tape cette chronique par un après-midi d’automne à la lumière fade, couleur de vieil étain. Comme ma mélancolie. Comme ma nostalgie.

                                      Dimanche 12 octobre 2014

Roger Vailland, Picard, boudé par la Picardie et la Champagne

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Pourquoi Roger Vailland, l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, né en Picardie, petit-fils d’un Picard, n’est-il pas du tout reconnu en Picardie? Sur la maison blanche où il est né, le 16 octobre 1907, rue de Meaux, à Acy-en-Multien, dans le sud de l’Oise, aucune plaque apposée. Aucun hommage particulier, dans notre belle Picardie, non plus, pour commémorer le centenaire de sa naissance le 16 octobre 2007. La Picardie se rattrapera-t-elle le 12 mai 2015 pour se souvenir de sa mort? On est en droit de l’espérer. La Champagne n’est pas en reste. Au 283, avenue de Laon, à Reims, aucune plaque non plus, ne rappelle qu’il a passé dans cette coquette maison bourgeoise, une partie de son enfance et de son adolescence, fomentant dans sa chambre, avec ses amis lycées Roger Gilbert- Lecomte et René Daumal, la confrérie des Phrères simplistes qui deviendra le Grand Jeu, sublime mouvement poétique, parallèle au Surréalisme. Surréalisme qui lui doit tant et qui lui a rendu si mal en excluant Vailland de son sein, lors d’un procès stalinien avant l’heure mené d’une main de fer par le pape André Breton. La raison? Devenu journaliste, alors qu’il travaillait pour Paris-Soir, «rédacteur-en-chefisé» par Pierre Lazarref, Vailland avait fait un article, assez neutre pourtant, sur le préfet Chiappe, homme de droite. Exclu du Surréalisme. On était peu de chose au royaume des poètes!

Courageux résistant

Il passa donc son enfance en Picardie, car son géomètre de père, franc-maçon, avait jeté son dévolu sur le cabinet d’Acy-en-Multien, dans l’Oise. Roger y vécut jusqu’en 1910, date à laquelle son père décida de s’installer à Paris. À Acy, Roger vécut entouré de femmes, couvé par sa mère et sa grand-mère. Est-ce la raison qui le conduira, toute sa vie, à aimer les filles à la folie? En attendant, Roger grandit, à Paris, puis à Reims, où il devient un adolescent révolté, passionné de littérature et d’écriture, déjà, avec ses amis lycéens Daumal et Roger Gilbert-Lecomte. Comme Rimbaud, ils pratiquent le dérèglement des sens. Alcool, drogues. Premiers contacts subreptices avec les dames de plaisir… (Il évoquera, plus tard, son enfance rémoise dans l’un de ses plus beaux romans, Un jeune homme seul, éd. Corrêa, 1950) Roger est brillant. Intelligent, sensible. Il adore déjà les grands écrivains: Stendhal, Flaubert, Choderlos de Laclos, cet autre Picard. À Reims, son professeur de philosophie a été Marcel Déat, qui deviendra un collabo notoire. Il part au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Son compagnon de khâgne n’est autre que Robert Brasillach, autre grand écrivain qui fit le mauvais choix la guerre venue. Vailland aurait pu basculer dans la collaboration. Il n’en fit rien. Car, après avoir pratiqué le journalisme à Paris-Soir (dès les années trente), il entre dans la Résistance et dirige un réseau de renseignement qui rendra de sérieux services à l’état-major de Londres. Dans la Résistance, il côtoie notamment l’inoubliable Jacques-Francis Rolland (qui deviendra picard, lui aussi, enseignant au lycée de Beauvais) et Daniel Cordier. L’expérience de la Résistance, sera le thème à son premier roman, Drôle de jeu, Prix Interallié 1945, le plus bel écrit sur la lutte des combattants de l’ombre. Vailland n’arrêtera plus d’écrire. Ses romans, sublimes, se succéderont: les Mauvais coups, Beau Masque, 325.000 francs, etc. Vailland est un immense styliste, une plume sèche. Celle d’une manière de Hussard de gauche, un hussard rouge. Car, entre-temps, il est devenu communiste. Un militant admirable, courageux, mais jamais donneur de leçons. Un prince, un dandy qui continue à boire comme un trou, à consommer de la dope, à courir les filles, à consommer des licornes (ses petites putains qu’il aime faire partager à Élisabeth, sa femme). Un mec sulfureux, adoré par les militants de base du PC, détesté par l’apparatchik puritain qui lui reproche ses mœurs et jalouse son indéniable courage dans la Résistance. En 1956, lorsqu’il apprend les crimes du stalinisme, il se contente de retourner le portrait de Staline. Jamais il ne crachera dans la soupe; jamais il ne critiquera ce fol espoir quasi christique que fut le communisme pour la classe ouvrière, au sortir de la guerre. Il en gardera sa détestation de la bourgeoisie, profitant pourtant à fond des plaisirs. Alcool, tabac, excès divers. Filles, licornes. Il quittera ce bas monde en mai 1965 (cancer des poumons), inhumé le 13 mai, dans le cimetière de Meillonnas, dans l’Ain. Son cercueil recouvert du drap noir de la Libre-Pensée. Est-ce le fait qu’il fut un dandy rouge aristocratique, un stalinien, un homme de tous les plaisirs qui lui vaut cette non-reconnaissance en Picardie et en Champagne? Si c’est le cas, c‘est navrant. Car, tout honnête homme sait bien que la littérature dépasse de loin la politique et la morale. Le monarchiste Kléber Haedens ne disait-il pas du communiste Vailland qu’il était l’un de nos plus grands écrivains? De quoi donner des boutons aux critiques littéraires de la bien pensance et de la pensée unique.

 

PHILIPPE LACOCHE

Mon aventure avec Llançà, une brune, même pas majeure

 

L'excellent photographe Guillaume Lecoque.

Alain David, vice-président d’Amiens Métropole chargé de la culture, par ailleurs talentueux peintre, a exposé ses toiles dans l’adorable petite église romane de Fieffes-Montrelet. En compagnie de Lys, j’étais ravi d’aller les découvrir. Alain ne donne pas dans le figuratif. Il travaille les formes, les volumes, les couleurs. Ses toiles sont souvent imposantes. Elles s’intégraient bien dans ce lieu de pierres séculaires et dans cette ambiance automnale. Mon automne est rural. Après avoir parcouru la campagne pour gagner Fieffes-Montrelet, nous nous rendus, Lys et moi, au domaine du Marquenterre pour y faire du cheval. Oui, tu as bien lu, lectrice adorée; le marquis a délaissé son carrosse Peugeot 206 (5 VC) pour une magnifique jument henson nommée LLançà (comme la capitale de la Catalogne).Elle était justement très brune, titulaire d’une jolie crinière. J’ai demandé à la monitrice si Llançà était majeure, je fus déçu. «Elle a quinze ans», m’a-t-elle informé, intriguée, puis un peu inquiète surtout quand je lui répondis: «Tant pis! Je la monterai quand même…» Malgré mes hautes origines, je n’étais jamais monté sur un cheval. Ce fut une grande découverte. Promenade dans la forêt du domaine. Sous-bois de velours ocre et roux. Nous avons croisé des mouflons, des sangliers et autres bestioles. Lys, devant moi, était bien mignonne avec sa petite queue blonde qui dépassait de sa bombe. Llançà avait un sacré caractère; elle prenait la tangente dès qu’elle le pouvait pour manger à sa guise l’herbe fraîche. J’ai été tellement séduit par cette expérience il n’est pas exclu que je revende ma Peugeot 206 et que je m’achète un cheval. Venir travailler à cheval au Courrier picard, ça ne manquerait pas d’allure. Mon retour à la vie citadine m’a encore dépaysé.Je suis allé découvrir la belle exposition «Zanzibar-Michenzani Trains, un quartier en regard», à la maison de l’architecture à Amiens. Très belles photos de Guillaume Lecoque, et conférence, lors du vernissage, de Maïlys Chauvin, géographe et chercheur au laboratoire des Afriques dans le Monde. Je ne cessais de penser à Rimbaud et à Kessel. Et des hallucinations olfactives m’envahirent, parfumées au clou de girofle.

Dimanche 13 octobre 2013.

Dieudonné : « Je suis un islamo-chrétien »

Dans le long entretien qu’il nous a accordé, Dieudonné s’explique. Il évoque son art, le rire, l’anti-sionisme, l’antisémitisme, Jean-Marie Le Pen, la littérature et les religions. Il parle en toute liberté.

De quoi est composé votre spectacle Foxtrot?

Dieudonné : C’est un spectacle que j’ai commencé à tourner en juin 2012, et que je terminerai en juin 2013, un an plus tard. Je suis en tournée depuis le mois de février. C’est un spectacle qui traite de la danse, le foxtrot, mais aussi la danse de façon plus générale. La danse des mots, la danse des idées. Autour de la danse, je m’interroge sur les sociétés, sur le monde dans lequel je vis.

Pourquoi cette danse, le foxtrot?

Je suis amateur de jazz. Je cherchais une danse; celle qui illustrait le rêve américain, c’était le foxtrot. Je me suis inspiré de cette musique et de cette danse pour illustrer ce rêve américain qui, pour beaucoup, fut un cauchemar, encore aujourd’hui. Je pense aux Indiens d’Amérique, aux Noirs d’Afrique, déportés, aux Japonais (Hiroshima et Nagasaki ). Le rêve américain, ce n’était pas forcément quelque chose de très positif. De plus, le nom Foxtrot sonnait bien. A une certaine époque, cette danse illustrait beaucoup de choses.

Quand et comment avez-vous écrit ce spectacle ?

Comme tous les autres spectacles… C’est vrai que je travaille beaucoup; je fais un spectacle par an. Par rapport aux autres humoristes de ma génération qui – c’est vrai font souvent du cinéma – réalisent spectacle tous les quatre ans. J’accorde beaucoup plus de temps au one-man-show… Mon prochain spectacle est en écriture. Il s’appellera Le Mur (le titre n’est pas définitif).

Serait-ce une référence à l’excellent recueil de nouvelles de Jean-Paul Sartre?

(Rires.) C’est vrai… on m’en a déjà parlé. Mais non… Pink Floyd a également fait un album de ce nom. Autour de cette réalité de mur, on peut faire passer pas mal de choses. Pour revenir à Foxtrot, je m’inspire pendant l’année de ce qui a pu me toucher. Mon rôle en tant qu’humoriste, de bouffon à la cour, c’est de mettre le doigt sur les abcès de cette société. Parfois c’est un peu douloureux, mais je crois que c’est toujours salutaire, de rire des choses les plus difficiles, les plus délicates car en riant, on retrouve la communion; c’est l’inverse des guerre. Un humoriste a son rôle à jouer dans une société qui est en crise.

Revendiquez-vous ce rôle de bouffon du roi?

Le bouffon à la cour du roi était censé, par sa liberté de parole, aborder des sujets que d’autres se refusaient d’aborder. Le roi le laissait faire jusqu’à une certaine limite; après, il lui coupait la tête. Aujourd’hui, on coupe le micro. En la matière, j’ai été exposé. Oui, je revendique ce rôle de bouffon parce que c’est un métier difficile, passionnant; la scène est un espace d’expression unique en son genre.

Est-il exact qu’avec Foxtrot, vous recentriez votre expression autour de l’humour pur, en laissant de côté la provocation pure?

Oui… peut-être… Il y avait le spectacle Mahmoud qui a pu apparaître plus provocant. Moi, je ne le ressens pas comme ça. En tout cas, le sujet de la danse est plus accessible ou plus acceptable pour certaines élites qui contrôlent la pensée dans notre pays. Je parlais, bien sûr, de Mahmoud Ahmadinejad qui, de par son action, sa politique, sa personnalité, est plus dérangeant que le foxtrot. Un moment, je parle des extra-terrestres, de l’Afrique, de la danse; c’est certain, il s’agit d’un spectacle qui pose moins de problèmes.

Le 17 mai prochain, vous vous produirez au Zénith d’Amiens. Vous avez déjà joué dans cette ville. Comment cela s’était-il passé? Vous la connaissez un peu?

On avait joué dans une salle; des gens issus des quartiers nous avaient invités. C’était très agréable car il s’agissait de visiter la ville avec des gens qui sont concernés. On en apprend beaucoup plus que lorsqu’on vient comme ça, en touriste. Cette année, c’est par un autre intermédiaire puisque c’est une société de production qui nous a demandé de venir. J’avais visité la ville. La prestation était formidable. Il y avait eu des émeutes peu de temps avant à Amiens Nord; on avait rencontré le gens. Il y avait un retentissement national. Je me souviens qu’Amiens était sous les feux des projecteurs des médias. On avait mangé dans les quartiers dans un petit restaurant.

Par le passé, vos prestations ont suscité des polémiques, des réactions, des problèmes, voire des interdictions. A Amiens, à l’époque, ça s’était bien passé? Et cette fois-ci, il n’y a pas eu de problèmes pour que vous puissiez vous produire au Zénith?

En fait, les problèmes avaient commencé à la suite d’un sketch que j’avais fait dans une émission de Marc-Olivier Fogiel, en direct sur France 3. C’était une des seules émissions en direct; mon sketch critiquait un peu la politique israélienne. Ca avait provoqué une certaine polémique; tout est parti à ce moment-là. Les politiques s’en sont mêlés; interventions jusqu’au président de la République qui s’est senti obligé de commenter ce sketch. De Sarkozy à Hollande qui demandait aux gens de ne pas aller voir mon spectacle. Derrière, l’occasion pour tout un tas de gens qui font de la politique localement qui se sont sentis obligés d’apporter leurs soutiens… Je suis devenu un instrument pour plaire à certains lobbies qui peuvent avoir de l’influence. Il y a eut un tournant charnière : le procès de la ville de La Rochelle. Il y eut aussi la décision du Conseil d’Etat. Jusqu’à ce qu’une ville soit condamnée à me verser 40 000 euros. A partir de cet instant, il y a avait jurisprudence et tout s’est calmé. Les villes qui voulaient interdire mes spectacles prenaient le risque de se faire condamner.

Comment expliquez-vous toutes ces polémiques autour de vos spectacles?

En d’autres temps, d’autres artistes (peut-être pas à mon niveau car je dois avouer que je suis fier d’avoir porté mon humour à ce degré d’infréquentabilité) comme Coluche, Desproges, avaient déplu. Si l’on remonte dans l’histoire du théâtre, il y avait aussi Molière qui avait été chassé de la cour. J’ai la sensation d’être dans la tradition de l’histoire de l’humour.

Ce côté infréquentable ne vous dérange pas?

Je suis infréquentable par rapport à certains milieux. Ca fait maintenant plus de 25 ans que je fais ce métier et plus de dix ans que je suis rentré dans cette catégorie des infréquentables. Je suis infréquentable par rapport à des gens qui avaient du pouvoir, qui n’en ont plus. D’autres sont en prison. Aujourd’hui, les choses évoluent très vite : ceux qui me montrent du doigt, deviennent, eux aussi, très vite infréquentables, sont condamnés. Moi, je reste concentré sur ce que je sais faire : faire rire les gens. Et je pense que dans ma catégorie et dans mon style… Il y a des jeunes qui arrivent et qui commencent à déranger plus que les autres. Tant mieux. Surtout en temps de crise, c’est une soupape indispensable que de pouvoir rire. Quand les gens rient, ou sourient, ils ont moins envie de rentrer dans des conflits plus violents. Je pense que le rire contribue à apaiser les choses.

Certains vous reprochent d’être antisémite; vous répondez que vous êtes anti-sioniste. Vous venez de l’ultra-gauche. Pourriez-vous expliquer le cheminement de votre pensée?

J’ai commencé sur le chemin de l’antiracisme, anti-Front national, notamment à Dreux. Ensuite, je me suis rendu compte de l’instrumentalisation de l’antiracisme à des fins politique était quelque chose d’étrange. Je pense que j’ai été un peu manipulé. Se battre contre le racisme, c’est ouvrir le dialogue et de discuter avec ceux qui font peur. Aujourd’hui, j’ai rencontré les gens qui étaient montré du doigt et considérés comme des racistes. Il y en a, c’est vrai. D’autres sont des protectionnistes; ils pensent que la société française ne doit pas évoluer vers le métissage. D’autres sont nationalistes. En ce qui concerne ma génération, les racistes venaient plutôt de l’extrême droite. En réalité, le racisme, c’est beaucoup plus compliqué que ça. J’ai rencontré Jean-Marie Le Pen; il n’est pas plus raciste que les gens qui sont au gouvernement. Je dirais même qu’il l’est un peu moins car autour de lui règne plutôt l’esprit de la nationalité française. Je n’ai jamais partagé le courant de pensé du Front national. En revanche, la diabolisation de Jean-Marie Le Pen a servi d’instrumentalisation… Il n’était pas plus raciste que Jacques Chirac qui a mené une politique en Afrique digne de la politique des pires années. Sarkozy, c’était encore pire. Le racisme, on ne peut pas mieux l’illustrer que le discours de Sarkozy à Dakar. L’argent… Comme l’Afrique est un continent qui regorge de matières premières (c’est un continent extrêmement riche potentiellement)… pour moi, il n’y a pas plus racistes que les gens de l’UMP et du PS. Aujourd’hui, je suis plutôt étiqueté comme venant de l’extrême gauche.

De l’ultra-gauche plutôt.

Oui, de l’ultra-gauche. Je préfère les extrêmes car ils n’ont jamais été au pouvoir. Les gens qui crient, qui beuglent, feront certainement la même chose le jour où ils seront au pouvoir. Au moins, ils ont cette qualité, c’est de ne pas être dans les réseaux de pouvoirs. L’UMP et le PS, non… je préfère tout sauf ces partis-là.

C’est la pensée unique qui vous dérange?

Oui, et je pense que l’exercice de la démocratie ce serait qu’il y ait une vraie discussion à l’Assemblée nationale et que cette assemblée soit composée de gens d’extrême gauche et de gens d’extrême droite. Au moins, on aurait un vrai débat; on aurait des acquits, et on aurait une vraie discussion autour de cela. Quelle majorité? J’ai plutôt une sensibilité de gauche, mais qu’est-ce que ça veut dire la gauche? La gauche n’a rien à voir avec le Parti socialiste qui est un parti du centre comme l’UMP; en fait, c’est un parti de pouvoir. Ce sont des réseaux. On le voit avec ce qu’il vient de se passer avec l’affaire Cahuzac; on voit toute l’hypocrisie du système. Je ne veux pas crier avec la meute contre Monsieur Cahuzac qui n’est que le fusible d’un système. La question, ce n’est pas savoir qui a un compte en Suisse; la question c’est de savoir qui n’en a pas. C’est ça la réalité des choses. 90% des Français qui seraient dans leur situation auraient un compte en Suisse. C’est une hypocrisie de dire le contraire. Personnellement, c’est peut-être le fait de ne pas en avoir qui me rend assez léger sur la question. Je ne vois pas en quoi c’est devenu le tournant politique. Je crois qu’il y a vraiment une volonté politique avec cette crise de créer en chaos en France. Le chaos va servir à créer une situation irréversible qui va entraîner le pays dans une récession (une guerre, je ne sais pas…), et la croissance reviendra avec la reconstruction de cette société, de ce système sur des bases nouvelles avec cette même bipolarité, peut-être pas droite-gauche… Je pense que ce système ne peut retrouver la croissance qu’en passant par une remise à zéro de tout. La guerre a toujours été le seul moyen… Je ne la souhaite pas évidemment, mais je constate que tout est fait pour que la France connaisse un déchirement total entre chrétiens et musulmans, et ça c’est dramatique. Je suis persuadé qu’il s’agit bien de la même religion au départ et que chacun à son interprétation des choses et qu’il y a une volonté de division. Ils ont envie de montrer que l’islam est une religion archaïque, d’un autre temps, ce qui est complètement absurde. L’islam est une religion qui rassemble de plus en plus de monde sur terre et l’histoire de la chrétienté, c’est de s’inscrire dans cette continuité. Moi, j’ai grandi dans la lumière de Jésus (c’est comme ça qu’on appelait ça chez moi…).

Vous êtes croyant?

Oui… Au départ, je suis passé par tous les états de cette croyance. On m’a montré du doigt la religion dans laquelle j’étais né comme archaïque.

Dans quelle religion avez-vous été élevé?

La chrétienté. On me disait que ce n’était pas bien. Dans le milieu artistique, c’était quelque chose de très négatif. Et puis j’ai fait un spectacle Rendez-nous Jésus; je me suis rendu compte que la laïcité était une nouvelle religion. On parle de morale laïque, de valeurs laïques. Je m’interroge là-dessus. Et la vie passant, on est amené à s’interroger; il y a de grands moments, de grands tournants dans l’existence. Des décès, la mort de mon père; il a fallu l’enterrer au niveau religieux. Benoît XVI m’a redonné un peu confiance dans la religion catholique, par sa démission. Je pensais que c’était bien pour tous les Chrétiens de rendre Jésus vivant. Je pense que je suis croyant, mais selon moi, tout le monde est croyant. Même l’athée est croyant; il croit en quelque chose. C’est dommage de laisser Jésus aux marchands du temps. Je trouve ça ridicule.

Certains vous reprochent d’être antisémite; vous répondez que vous êtes anti-sioniste. Etes-vous antisémite?

Non. La meilleure réponse que je puisse fournir est que je n’ai pas le temps. Car c’est un travail à temps complet. Je n’ai pas du tout le temps pour ce genre de facétie.

Vous avez fait venir Faurisson sur scène. Pourquoi?

Je ne connaissais pas très bien Faurisson. Et tous ces sujets sur le révisionnisme m’étaient très étrangers.

Mais vous le connaissiez?

Pas du tout. J’ai appris que c’était la personne la plus infréquentable. On m’a dit que si j’invitais Faurisson sur scène, j’étais mort, j’étais grillé. C’est ça qui m’a plu chez lui. Et, après avoir appris sa contestation des chambres à gaz, j’ai appris qu’il contestait le fait que Gorée était l’endroit d’où était parti l’esclavage. Or, je m’apprêtais à faire mon voyage à Gorée comme tous les afro-descendants… Et j’ai trouvé intéressant sa façon de voir les choses : imaginer que des gens noirs du monde entier viennent se recueillir à un endroit qui, finalement, n’était pas cet endroit-là. D’ailleurs, il m’a convaincu en partie qu’il était plus pratique de réaliser cette opération de déportation de la côte. Je me suis renseigné un peu, et j’ai vu qu’au Bénin, notamment, il y avait un port où beaucoup de choses se sont réalisées aussi. Peut-être que des gens ont été déportés de Gorée, c’est fort possible. Mais cette cathédrale de la souffrance noire qui est érigée à Gorée n’est peut-être pas le seule endroit. En tout cas, ça a ouvert une porte. Je l’avais rencontré par rapport à ça. Et très vite, je me suis aperçu que son travail portait également sur la dernière mondiale, notamment sur les camps de concentration, qui lui avait attiré tous ces problèmes. Son histoire de Gorée tout le monde s’en fout car la plupart des élites, notamment ceux qui réalisent les manuels scolaires, n’en ont rien à faire de cette période-là. Selon lui, la souffrance de la dernière guerre mondiale, c’est comme s’il n’y avait jamais eu de souffrance avant et qu’il n’y en aura jamais après… Et j’ai su ça au même moment que je l’ai invité sur scène pour lui remettre le prix de l’Infréquentabilité. Après on a discuté; il m’a fait part de sa vision, notamment par rapport aux chambres à gaz. Je ne serai pas la bonne personne pour en parler car c’est un sujet que je ne maîtrise absolument pas. Je suis très perplexe de cette loi Gayssot qui interdit à tout citoyen français à contester la réalité des chambres à gaz. Par contre, vous pouvez tout à fait contester d’autres génocides; par exemple dire qu’il n’y a pas eu Gorée, ou dire que les esclaves ce sont des Noirs qui se sont vendus eux-mêmes. Vous pouvez tout dire; et vous n’aurez pas de problème avec la justice. Faurisson m’a appris ça; moi, c’était son infréquentabilité qui m’avait séduit. Aujourd’hui, c’est devenu quelqu’un que j’apprécie beaucoup; je pense que c’est quelqu’un qui a recul sur lui-même, qui arrive à rire. C’est tout ce qui m’intéresse. Après, toutes ses théories qu’il développe, il faudrait qu’il puisse en parler librement. Je ne trouve pas normal que Faurisson ne puisse pas s’exprimer.

Vous êtes allé à Auschwitz. Vous avez pu constater que les chambres à gaz avaient bien existé.

Oui, je suis allé à Auschwitz. J’ai constaté que c’était un camp de concentration, une prison à ciel ouvert avec de grands barbelées, des baraquements en bois.

Dans l’un des clips (qui concerne Timsit), vous avez mis des images de corps poussés par des bulldozers.

C’est-à-dire que moi j’y suis allé… je peux dire que… après c’est toujours le poids des mots. C’était la guerre. C’est sûr que ce qui s’est passé là était particulièrement insupportable mais ce n’était pas unique.

Il y avait tout même une industrialisation de la mort inégalée.

Ca, c’est l’argument. On prétend que c’était la première fois qu’il y avait une méthode systématique, organisée, industrielle. Non, ce n’était pas la première fois. Il y avait eu les Indiens, les Noirs d’Afrique, les aborigènes, et puis en Amérique, il y a eu des massacres. Je dirais que Faurisson s’est concentré sur les chambres à gaz. Quand on dit qu’il est négationniste, je ne pense pas qu’il nie l’existence de ces camps. Je ne peux pas nier que ça a existé. Lui ce qu’il nie c’est l’existence des chambres à gaz. Moi, j’y suis allé, et j’ai visité une chambre à gaz. Il y a en une, mais elle a été reconstruite soit disant à l’identique; Faurisson prétend que…

Mais il y a tous les journalistes qui sont arrivés sur place dans les camps à la fin de la guerre…

Vous y êtes allé?

Non.

C’est dommage…

Mais il y a eu des témoignages, des images. Je ne porte pas Faurisson dans mon coeur.

Vous ne le connaissez pas; c’est dommage. Personne ne connaît réellement Faurisson; c’est dommage. Ce qui me plaît chez lui c’est qu’à 84 ans, il a une vivacité d’esprit et de l’humour sur lui-même que j’ai rarement vu. Tout le monde se dit que c’est un nazi. Il a été dans la France antinazie. Il était contre les Allemands. De plus il est d’origine écossaise. Il avait eu des ennuis car il avait écrit « Mort à Laval! ». Or, en tant que journaliste, si vous décidiez de faire un entretien avec Faurisson pour voir ce qu’il pense, vous ne pourriez pas car il y a une loi.

C’est vrai que c’est dommage. Comme il serait dommage de ne pas pouvoir lire Céline, magnifique écrivain de Voyage au bout de la Nuit, mais aussi, par ailleurs, auteur de pamphlets antisémites insupportables.

C’est exact. Céline a écrit des choses sur les Noirs que je ne supporte pas. Il n’empêche que c’est un grand écrivain. Mais la politique de de Gaulle en Afrique est une politique raciste. On a promis aux Africains qui sont venus se battre pour la France tout un tas de choses qui, finalement, ils n’ont pas eues. Les bataillons africains étaient ceux qui étaient en première ligne. On ne leur a rien donné. De Gaulle est venu au Cameroun pendant la guerre comme un clochard. Il est remonté; il a organisé toute la révolte. Et les Africains n’ont jamais rien eu. L’indépendance, c’était une indépendance de façade qui était plus profitable que de donner la nationalité française à tous ces Africains… C’est dommage. C’est pour ça, pour moi qui suis Français d’origine africaine, le racisme ne me dérange pas. Je sais qu’il y a des gens qui ont peur des Noirs car ils ne les connaissent pas et que la vie les a mis à l’écart de cette réalité. En face de Noirs, d’Arabe, de Chinois… ils sont choqués. Une fois qu’ils parviennent à parler ensemble, ils parviennent à s’entendre. Le racisme est quelque chose qui n’est pas grave en soi. C’est l’Histoire… On a déporté des Africains à la place des Indiens car on ne le connaissait pas; on les considérait comme des animaux. Il a fallu des siècles pour comprendre… Tout ça traité par l’humour, c’est vraiment passionnant.

Et votre chanson « Chaud ananas » ?

C’est une parodie effectivement. Cette chanson est née… C’était la première fois qu’un artiste était inquiété pour un sketch que j’avais fait chez Marc-Olivier Fogiel. C’était la première fois depuis Molière qu’un artiste était condamné pour quelque chose qu’il avait réalisé sur scène. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse un acte de réparation. Comme j’avais été accusé d’incitation à la haine, je me suis dit : « Je vais faire une petite chanson légère. » Je vais reprendre l’ananas, un fruit exotique cultivé au Cameroun. J’en ai fait une chanson. Il n’y a absolument rien dans cette chanson… J’ai été condamné. Pourtant c’était « Chaud ananas ». Après, celui qui veut m’attaquer l’orthographie comme il le veut. Pour moi, c’était la seule réponse qu’un humoriste puisse donner à l’autorité morale de ce pays qui, tout d’un coup, vous explique qu’on ne peut pas rire de « Chaud ananas ». Alors, comment se fait-il qu’Annie Cordy faisait « Chaud chocolat »? Elle était habillée en négresse avec de grosses babines, dans une tasse à café. Ca, ça ne choquait pas… Comment se fait-il que Michel Leeb se grattait sous les aisselles et disait : « Ce sont mes narines, c’est pas mes lunettes. » Où commence et où se termine la liberté d’expression?

Pensez-vous que la personne qui, il y a quelque temps, voulait faire interdire Tintin au Congo – car les Noirs y étaient moqués – avait raison?

Non; je suis pour la liberté d’expression, le problème c’est qu’il faut interdire Tintin au Congo car on interdit. Il faut, dans ce cas, tout interdire. Il faut interdire tout le monde… tous ces gens qui attisent la haine. La haine est une notion subjective; on peut ressentir de la haine en écoutant Jean-Jacques Goldman. Ou Johnny Hallyday. Ce n’est pas moi qui le dit, mais certaines personnes disent : « Johnny, il est con. Ah que! Ah que!… » Moi, je m’en fous; je ne le connais pas. A partir du moment où on interdit « Chaud ananas », il faut interdire Johnny Hallyday. C’est la moindre des choses.

Expliquez-moi le concept de la quenelle.

C’est né dans un spectacle… C’est devenu une sorte de mode; tout le monde se jette dans l’exercice de la quenelle. La quenelle, il y a plusieurs définitions : on en a jusque là. (N.D.L.R. : Dieudonné fait un geste assez évocateur avec son bras.)

Serait-ce phallique?

Oui, un peu. Ca peut vouloir dire : « Je vais te glisser une quenelle dans le fion. Dans le fion du système. » Là, c’est glisser la quenelle. Et puis, il y a aujourd’hui toute une compétition de maîtres quenelliers. Certains joueurs de foot qui ont marqué un but, font la quenelle. Maintenant, la quenelle avec ce geste-là, ne m’appartient plus.

Et ça vient de où cette idée de quenelle?

C’est chez moi; je me suis dit : « Tiens, on va leur glisser une petite quenelle. » Pourtant, ma femme est du Sud-Ouest, et on ne mange pas vraiment de quenelles. C’est une expression que j’ai trouvée… La quenelle, ce n’est pas très agressif. C’est mou; ce n’est pas méchant. Ca ne peut pas provoquer de lésion. J’ai trouvé que c’était une manière assez souple, assez humoristique…

Ce n’est pas une quenelle roccosiffredienne.

Voilà. On n’est pas dans un truc abrasif; on est dans un truc plutôt décontracté. C’est encore plus décontracté que le suppositoire. Pour peu qu’il y ait une petite sauce écrevisse avec…

Où en sont vos relations avec Marine Le Pen?

Je n’ai jamais eu de relations avec Marine Le Pen. Elle a dit que je n’étais pas sa tasse de thé. Je pense que Marine Le Pen a une vie politique, une entreprise politique et elle gère sa boutique.

Et avec Jean-Marie Le Pen?

Jean-Marie Le Pen, c’est un personnage assez infréquentable… Moi, je me suis battu contre lui pendant des années, et j’ai eu, après, l’occasion de le rencontrer. C’est devenu quelqu’un que j’ai plaisir à rencontrer. On a une relation amicale maintenant.

Partageriez-vous ses idées?

Non. Je n’ai jamais soutenu son parti. Mais c’est l’homme qui, à mon avis, a marqué vraiment l’Histoire. Il a été un épouvantail dans le champ de la politique. Et c’est intéressant car, finalement, il a tenu son rôle. Il a rendu service aux gens de pouvoir. Mitterrand en avait besoin pour gagner des triangulaires.

Mitterrand, ainsi, est parvenu à quasiment liquider le Parti communiste.

C’est ça… Jean-Marie Le Pen en a profité en tant de gérant de PME de la politique. J’espère qu’il aura l’occasion, un jour, de s’exprimer réellement sur son parcours, sur sa vie. C’est quelqu’un d’intéressant à écouter. Il est très différent de ce que les médias disent de lui.

Aimez-vous la littérature? Lisez-vous beaucoup?

Oui, mais j’ai de moins en moins le temps de lire.

Citez-nous quelques écrivains que vous aimez?

Evidemment Céline. Marc-Edouard Nabe a beaucoup de talent. Alain Soral. J’aime aussi la littérature orientale, libanaise par exemple. Les vieux classiques. J’aime bien les auteurs antillais. J’ai eu la chance d’en rencontrer beaucoup car j’ai eu la chance de faire partie du jury d’un prix littéraire d’Outre-Mer. J’aime

Dieudonné, dans son théâtre, à Paris.

Chamoiseau, Fanon, Césaire… J’aime aussi Garaudy.

Garaudy qui était très apprécié par l’ultra-gauche…

Oui, j’étais tout à fait dans ce mouvement. J’appréciais ses positions sur la Palestine, sur l’Afrique du Sud. Et moi qui suis un homme de théâtre, je lis tous les classiques. J’aime également beaucoup Audiard. J’aime sa poésie urbaine; c’est extraordinaire! J’ai également eu la chance d’être très copain avec Claude Nougaro. Personnellement, je n’ai pas le temps d’écrire; j’écris des spectacles mais ce n’est pas pareil. Une fois que j’ai écrit mon spectacle, j’ai un an pour le peaufiner. Alors que livrer une oeuvre, comme ça, je ne l’ai jamais fait. J’ai beaucoup d’admiration pour le travail des auteurs. Je me dis : quel boulot ! Nous, on défend notre texte; on l’a au bout de la 300e représentation. On a gommé toutes les aspérités; on tient quelque chose d’une efficacité redoutable; alors qu’un texte… L’écriture, c’est un vecteur de la pensée qui est le plus accessible, le plus facile à réaliser. Pour un créateur. Monter un spectacle, monter sur scène, ce n’est pas évident; c’est plus compliqué. J’aime bien la poésie, aussi.

Quels sont les poètes que vous appréciez?

Les poètes orientaux. Plus jeune, j’aimais Rimbaud. J’adore la musique (ma mère aimait beaucoup la musique). Ferré, c’était puissant… C’est dommage car la poésie n’a pas de réalité économique dans le monde du spectacle. A la télé, ça ne marcherait pas. Pourtant, on l’a étudiée à l’école; on y a été sensibilisés.

La poésie revient un peu grâce au slam et le rap.

Je suis d’accord. Il y a des trucs extraordinaires. En trois ou quatre minutes, on nous entraîne dans un autre univers. Moi, j’ai choisi le rire pour m’exprimer. En cette période de crise, on sent que c’est très important. Les gens ont une relation au rire qui a vraiment évolué. Après guerre, on rigolait en mangeant dans les cabarets… Et là, les gens ont besoin de rire pour évacuer un stress, une pression… On le voit avec le succès des spectacles humoristiques en France. Ces spectacles ont dépassé ceux des chanteurs. Tant mieux pour ceux qui, comme moi, croient au rire. On peut avoir dans une période comme la nôtre, la responsabilité d’apaiser les choses. Des les exciter, je ne pense pas; on ne part faire la guerre en riant. Certains prétendent que mon humour pourrait énerver… non… je ne le pense pas. Si vous venez voir le spectacle, vous verrez que ce n’est pas du tout le cas. Il n’y a jamais eu de bagarres…

Comment définiriez-vous votre public?

Ce n’est pas à moi d’en parler; il faut le voir. Il est de toutes origines. C’est drôle d’avoir dans une même salle des femmes voilées à côté de gens avec des croix, des gens d’un certain âge… il y a de tout…

Revendiquez-vous toujours une certain laïcité républicaine?

Le rêve de la laïcité, de la république, évidemment, j’ai grandi avec. Il fait partie de mon histoire, ce rêve. Mais qu’est-ce qu’il a donné? La moitié de ma famille est africaine. Qu’est-ce qu’a fait la République dans les territoire d’Afrique qui étaient contrôlés par les Lumières? Croyez-moi bien que les Lumières ne brillaient pas fort en Afrique.

Il y avait aussi des gens comme Victor Schœlcher.

Schœlcher récupère sur son nom seul… C’est un peu comme de Klerk et Mandela. Schœlcher, il n’a pas arrêté l’esclavage à lui tout seul. Ce sont les esclaves qui se sont libérés par eux-mêmes qui se sont affranchis. Par exemple à Nantes, il y a une place Schœlcher.

Vous pensez que c’est excessif?

Non, mais il n’y a même pas une impasse Toussaint-Louverture. Or, le héros noir de la traite nègrière, c’est lui. C’est lui qui est né esclave et qui va libérer Haïti. C’est très compliqué. C’est comme si on disait, en France, qu’on allait prendre un Allemand pour parler de la Résistance. Il y avait de bons Allemands, même des très bons.

Les premiers Résistants étaient des Allemands.

L’abolition de l’esclavagisme est avant tout dû à la volonté des Noirs. S’ils avaient voulu rester esclaves, il n’y aurait pas eu beaucoup de résistance. Mais comme toujours, les bénéfices de ces combats sont revenus à un Blanc franc-maçon. Ceci dit, la franc-maçonnerie doit porter des valeurs tout à fait intéressantes. Schœlcher avait fondé, au départ,une sorte de club de réflexion philosophique. Et, avec le temps, c’est devenu un organe de pouvoir. Comme toute religion car la franc-maçonnerie est une religion au sens latin du terme. Le pouvoir corrompt tout, toute organisation.

Vous avez en vous un côté très libertaire.

Oui, oui. On peut difficilement me classer. Je trouve que le classement n’est pas possible quand on est un artiste. Et pour moi, musulman et chrétien, c’est la même chose… Je le pense sincèrement. Je me considère comme un islamo-chrétien.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

«Patrick Poivre d’Arvor : « Les livres, c’est capital dans ma vie »

Patrick Poivre d'Arvor dans le train entre Amiens et Abbeville, vendredi 12 avril, vers 15h30.

Il est venu signer son dernier livre « Seules les traces font rêver » à la librairie Ternisien à Abbeville. On savait qu’il y aurait un monde fou. Alors, l’interview qu’il nous a accordée, s’est déroulée dans le train entre Amiens et la capitale du Ponthieu.

 

Pourquoi avoir écrit ce livre de souvenirs et de portraits? C’est une manière de bilan de vie. Pourtant, vous n’avez pourtant que 65 ans.

Au départ, c’est en fait à cet âge-là que j’avais prévu d’arrêter le journal télévisé. Je l’avais toujours dit. Comme vous le savez, ça s’est arrêté de manière prématurée. Je me suis débrouillé pour avoir du temps afin de faire le point sur les gens que j’avais rencontrés, sur tout ce que j’avais vu, connu. J’ai donc arrêté l’émission que je faisais sur France Cinq, La Traversée du Miroir. J’ai pris tous mes petits agendas, comme celui que j’ai là, sur moi; je les ai tous regardés afin de retrouver les faits saillants, et j’ai réordonné la chose. Me connaissant (je suis toujours en train de galoper), il s’agissait là d’un moment unique de tranquillité. Je le vois aujourd’hui : je suis reparti dans la mise en scène de Don Juan; je suis en train de terminer un livre; je termine l’adaptation d’une pièce de théâtre, etc. Tout cela va me prendre à nouveau beaucoup de temps. Je suis content d’avoir trouvé cette année pour faire le point, cette année de recul.

Dans quelles conditions avez-vous écrit ce livre?

J’ai toujours conservé mes agendas depuis que j’ai 22 ans. Je les ai tous mis sur la table. Je les ai repris jour après jour; j’y voyais défiler les noms des gens que je rencontrais. Remontaient en moi des souvenirs. Ou pas. Ensuite, j’ai réordonnancé avec mes passions successives, chronologiquement la lecture, puis l’écriture. (La lecture et l’écriture sont pour moi essentiels.) Ensuite, le métier de journaliste. Troisièmement, les rencontres avec les chefs d’états étrangers. Ensuite, je suis arrivé sur les chefs d’état français avec les portraits assez fouillés des uns et des autres. Puis quelques chapitres sur les figures artistiques ou de foi et d’espérance.

Vous êtes né à Reims. Quel souvenir gardez-vous de cette ville? Y avez-vous gardé des contacts?

Oui, bien sûr. Saint-Exupéry a dit qu’on était de son enfance comme on est d’un pays. Incontestablement, je suis de mon enfance; et je m’en rends bien compte dans ce livre. Pourtant, je n’ai pas d’agenda entre zéro et 20 ans. Mais me remontent tous ces souvenirs d’enfance. Mes premiers livres de poche lus chez le soldeur de la ville (il existe encore); mes premières émotions sportives vécues soit devant un poste de télé en noir et blanc, dehors, devant un magasin d’électroménager car mes parents n’avaient pas la télévision; soit vécus au stade Auguste-Delaune qui aujourd’hui, vibre à nouveau, et ça m’a fait plaisir de voir Reims en première division.

Vous souvenez-vous de la Vesle?

Oui, j’en parle souvent car ils nous arrivaient d’aller pique-niquer au bord de la Vesle avec ma mère. Nous allions aussi sur la montagne de Reims qui culmine à 80 mètres ce qui est quand même assez exceptionnel! (C’était notre petite fierté.) Je me souviens du canal. Tous ces moments, sont importants pour moi.

Roger Vailland habitait Reims, lui aussi.

Bien sûr. Je l’évoque car imaginer qu’une bande de jeunes gens (Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte, Daumal, etc.) avait fréquenté le lycée où j’étudiais… je trouvais ça magnifique. Ca me donnait de l’espoir; ça me laissait penser que c’était possible pour moi aussi. Ce qui n’est pas toujours facile car je venais d’un milieu modeste; mes parents n’avaient pas de relation. Il n’y avait aucune raison que je fasse un jour du journalisme, que j’écrive des livres… Mais qu’il y ait eu des gens comme eux, ou comme Rimbaud, à Charleville, à 70 kilomètres de chez nous , qui avaient eu cette audace, cela m’a apporté beaucoup.

Il n’y a pas de plaque sur la maison d’enfance de Roger Vailland, avenue de Laon, à Reims. C’est dommage, vous ne trouvez pas?

Oui, c’est dommage. Il faut que des gens très motivés fassent des démarches. Je suis parvenu à faire en sorte qu’une rue de Reims porte le nom de mon grand-père qui était poète (N.D.L.R. : son grand-mère maternel, Jean-Baptiste Jeuge, relieur et poète connu sous le nom d’auteur de Jean d’Arvor). Une rue un peu bizarre qui se trouve dans une zone de supermarchés mais c’était important pour moi qu’elle existe. Il y avait là une forte volonté de ma part. Vailland n’avait peu être pas d’héritiers qui aient pu entreprendre la démarche. Je n’oublie pas que Roger Vailland a eu le prix Interallié, comme moi (j’étais très heureux de l’avoir obtenu). Malraux l’avait récolté le premier; Vailland l’avait eu pour Drôle de jeu. C’était un joli cousinage.

Avez-vous déjà travaillé au journal L’Union?

Oui : à chaque fois que je revenais de mes reportages à l’étranger pour France-Inter, j’en faisais une version papier pour L’Union; je ne devais pas être payé pour ça. Mais j’étais très heureux de voir mon nom dans L’Union. J’étais très très fier. (N.D.L.R : à cet instant de l’interview, nous sommes toujours dans le train; il indique que nous passons tout près de la maison de Jules-Verne.) C’était des reportages que j’avais pu faire aux Philippines, à l’île Maurice, etc. Je signais également quelques tribunes dans les Libres opinions. J’étais très content; c’était un immense honneur qui m’était fait.

Votre livre – comme votre vie – , est riche et imposant. Il déborde d’histoires, d’Histoire et de rencontres. Quelle est la rencontre qui vous le plus marqué?

Jean-Paul II, le Dalaï Lama, en France l’abbé Pierre, soeur Emmanuelle qui est devenue une grand grande amie, le père Pedro, etc. Assez curieusement, ce sont des gens de foi alors que j’ai un rapport très compliqué avec la foi depuis que j’ai perdu un enfant, puis deux, puis trois, je me suis mis à avoir beaucoup de questions à poser à Celui qui a permis ça…

Et la rencontre la plus désagréable?

J’ai dû présenter dix mille journaux télévisés; on me parle toujours du dernier qui était très sympa, même s’il y a un côté sépulcral. Et on me parle toujours de deux minutes du conférence de presse de Fidel Castro. Si vous aviez comme ça m’énerve, s’agissant d’un homme que j’ai rencontré un an plus tard… s’agissant d’un truc que j’avais annoncé comme une conférence de presse… et de penser qu’il y a encore aujourd’hui des journalistes qui caquètent, répètent, par Wikipédia interposé, autant de rumeurs non vérifiés… Ils répètent quelque chose qui n’a jamais été ni de mon fait, ni sanctionné par qui que ce soit. Il n’y a eu que deux minutes d’un montage extrêmement maladroit. Oui, c’est l’une des choses qui m’a le plus énervé. J’ai été résumé à ça.. Ca en dit long sur notre métier, et sur le manque de confraternité.

Votre carrière se partage entre journalisme de haut vol et l’écriture littéraire et les livres. Vers quel domaine votre coeur penche-t-il?

Les livres parce que chronologiquement, ça a commencé par ça. J’ai écrit mon premier ouvrage à 17 ans; il a été publié bien plus tard et s’est appelé Les Enfants de l’Aube. Je ne suis devenu journaliste qu’à l’âge de 20 ans parce que j’avais gagné un concours à France-Inter. En importance et en trace (puisque c’est le titre de mon dernier ouvrage), évidemment les livres laissent plus de trace que les journaux télévisés. Les livres, c’est capital dans ma vie. Et c’est surtout ceux que j’ai lus qui ont été les plus importants. Ils m’ont formé.

Ne seriez-vous pas venu au journalisme dans le but d’accéder plus facilement à la littérature?

Mes modèles dans le journalisme étaient des écrivains. Kessel, Malraux, Bodard, Cendrars. Quand Victor Hugo écrit Choses vues, c’était déjà du journalisme. Du très grand journalisme; c’est ça que j’aimais. Au départ, si je voulais devenir diplomate, c’est que je pensais qu’on pouvait écrire très bien, très loin et que personne n’allait vous embêter pour le faire… Pour le journalisme, je me suis dit la même chose : je me suis dit que j’allais pouvoir continuer à témoigner, à raconter.

Vous venez de citer des écrivains-journalistes. D’autres écrivains ou personnalités diverses vous ont-ils marqué?

Oui, je suis fier d’avoir interviewé Andreï Sakharov , Norman Mailer, Alberto Moravia, Julien Green… et des gens qui sont devenus des amis. Car c’était impensable pour un petit garçon qui avait lu Françoise Sagan, Marguerite Duras, de devenir très proche de gens comme ça. Cela m’a rendu très heureux.

Vous sentez-vous plus proche d’un courant littéraire particulier (Nouveau Roman, les Hussards, les Existentialistes, etc.)?

J’avais fait une très bonne interview de Nathalie Sarraute; une interview très intéressante d’Alain Robbe-Grillet mais je ne me sens pas du tout proche du Nouveau Roman, ni de cette écriture-là. Les Hussards m’ont évidemment marqué. Roger Nimier, Antoine Blondin… Blondin et Jacques Laurent que j’ai eu la chance de rencontrer. Michel Déon que je revois toujours puisqu’on fait partie tous les deux des écrivains de marine. Ce sont des gens qui m’emballent.

Ex-Libris (TF 1, 1988-1999), Vol de Nuit (TF1, 1999-2008), Place aux livres… Quelle est aujourd’hui votre actualité en matière d’émissions littéraires et de critique littéraire?

Comme critique littéraire, je ne travaille plus que dans un magazine que j’apprécie beaucoup et qui s’appelle Plume. Sinon, j’ai arrêté les rubriques que je faisais dans Marie-France, dans Nice-Matin; je faisais trop de choses et je ne parvenais plus à m’en sortir. Actuellement, je travaille au sein de France-Loisirs pour les aider à dénicher des textes inattendus ou très anciens. Je suis en compagnie d’Amélie Nothomb, Franz-Olivier Giesbert, Françoise Chandernagor, Gilles Lapouge, etc. Nous disposons de deux pages. Nous nous entendons extrêmement bien. J’ai arrêté l’émission La Traversée du Miroir. Je n’ai plus d’émissions spécifiquement littéraires.

Ca ne vous manque pas?

Si. J’aimais vraiment beaucoup ça; si un jour ça peut se représenter, ça me ferait très plaisir. Cela me rendait heureux. J’ai pu faire découvrir de nombreux auteurs. C’est pour moi une fierté.

Vous êtes sur le point de vous rendre à Abbeville pour une séance de dédicaces à la librairie Ternisien-Duclercq. Connaissez-vous déjà Abbeville et la Picardie en général?

Oui, il y a quinze jours, je me suis rendu au Touquet avec mon frère pour faire une lecture. (J’aime beaucoup les lectures; j’en fait énormément en ce moment; soit des lectures de Cendrars et du Transsibérien avec un quatuor de jeunes femmes; soit avec un pianiste, un de mes amis d’enfance Jean-Philippe Collard avec des musiques de Chopin et des lectures de mon anthologie des plus beaux poèmes d’amour.). Au retour du Touquet, nous nous sommes arrêtés un peu à Abbeville, et nous sommes allés plus longuement dans la baie de Somme. Nous avons déjeuné à Saint-Valery-sur-Somme. J’ai beaucoup aimé; c’est très authentique. Il y a une vraie relation avec la nature. La terre et la mer se mélangent… J’aime beaucoup.

Vous êtes très attaché à la Bretagne. J’ai lu que votre famille était originaire de Fouquières-lès-Lens, dans le Pas-de-Calais. Est-ce exact?

Je l’ai lu comme vous, mais je ne le savais pas. C’est un généalogiste très sérieux qui affirme cela; il me fait descendre d’un certain Hugues Lepoivre. C’est tout à fait possible.

Vous avez été victime de diverses controverses (l’interview de Fidel Castro, accusation de plagiat par Jérôme Dupuis, de L’Express pour votre livre du Hemingway, etc. Quelle est celle qui vous a fait le plus souffrir? Comment l’avez-vous vécu?

On ne le vit jamais bien. On peut dire qu’on s’en fiche mais ce n’est pas vrai. Si c’est vrai c’est qu’à ses yeux, tout cela n’a pas beaucoup de prix. Or, la littérature et la vérité ont du prix. L’honneur, ça a aussi du prix. Maintenant pour vendre ou assouvir des rancoeurs personnelles, on est capable de faire n’importe quoi. On n’assassine pas les gens; on essaie juste de leur couper un peu les jarrets pour qu’ils courent moins vite car en général quelqu’un qui court vite ou qui a la tête qui dépasse, ça agace singulièrement dans ce pays; c’est dommage mais c’est comme ça. Il faut faire avec mais ça ne réconcilie pas vraiment avec la nature humaine, surtout dans un métier que j’adore mais qui est habité par un milieu que je n’adore pas tant que ça. Quand il y a des choses qui ne me plaisent pas, je le dis; alors quand vous dites que vous êtes écoeuré par une Une de Libération sur une rumeur sur Fabius, immédiatement, vous avez le droit à la vengeance ou aux tirs de barrages quelques jours plus tard dans le même journal. Mais à ce moment là, faut-il se taire? Garder ça pour soi? Non. Jusqu’au bout, je dirai ce que je pense.

Dans votre livre, vous expliquez que vous avez interviewé Jérôme Cahuzac.

Oui, c’est exact; c’était pour une émission qui s’appelle Place aux livres que je fais une fois par mois sur la chaîne parlementaire. C’était certainement le premier ministre que nous interrogions (nous sommes à trois pour les interviews). C’était juste après sa nomination, en juin dernier. Il était brillantissime. Pour beaucoup de gens, c’était une découverte car les gens ne le connaissaient pas. On découvrait un homme en pleine possession de ses moyens. Depuis, on a découvert quelqu’un qui était aussi en pleine possession d’un compte bancaire à l’étranger. Et peut-être de plusieurs; je ne sais pas. Ce qui est navrant c’est que cette affaire a jeté un discrédit sur l’ensemble de la classe politique. Et quand je lis un sondage dans Le Figaro qui dit que 70% des Français pensent que leurs élus sont corrompus, je me dis que c’est vraiment écoeurant pour les dits élus parce qu’on sait que ce n’est pas vrai; on les voit. Les politiques font un assez dur métier. Ils n’obtiennent pas assez de résultats; ils ont l’air d’avoir les bras ballants. On leur en veut beaucoup; il essaie pourtant de se démener. Ils ne sont pas servis pas le fait qu’ils se détestent tous les uns les autres. Ils se critiquent d’une manière assez puérile, y compris à l’intérieur de leurs propres camps. Il y a des scènes un peu théâtrale ou même tragicomiques à l’Assemblée qui, évidemment, ne font pas plaisir aux Français qui les jugent durement et de ce point de vue, ils n’ont pas tort. Sur le discrédit général, c’est un problème; on a vraiment besoin d’une classe politique. On a besoin d’autorité dans ce pays. On a besoin d’autorité à l’école. Là aussi, il y a des tas de gens qui contestent cette autorité. Des parents d’élèves qui rentrent dans l’école et se permettent de frapper des enseignants. Je trouve cette dérive-là lamentable. Tout va de pair : l’autorité est toujours contestée et, du coup, ce ne sont pas les meilleurs qui gagnent. J’espère que ce ne sera que passager, mais pour l’instant, c’est rude. Et ça fait beaucoup penser aux années Trente : l’antiparlementarisme, le rejet de toutes les élites, et tout le monde est fourré dans le même sac, les journalistes comme les autres.

Propos recueillis par Philippe Lacoche

« Le mikako des mâts dans le port »

 

L'excellent écrivain Alain Paucard de Paris.

Jean Detrémont, poète, saxophoniste, dessinateur.

 Tradition oblige: meilleurs vœux pour20 »3, lectrice adulée. Des vœux, j’en ai reçu quelques-uns. J’ai beaucoup aimé ceux du poète-saxophoniste-dessinateur Jean Detrémont: au dos d’un dessin original, il m’a fait le cadeau de sept haïkus inédits, réunis sous le titre générique Été. Exemples: «Cette feuille/qui me suit/c’est le vent.» Ou encore: «Trop nerveux/cette année/pour sucrer mon café.» J’adore celui-là car, enfant, je jouais au mikado: «Au loin/ le mikado des mâts/ dans le port.» Avec Verlaine, Rimbaud (première époque) et Baudelaire, Jean est l’un de mes poètes préférés. Ceux de l’ami Alain Paucard de Paris qui m’envoie une superbe carte postale très ancienne représentant la façade de la maison dite des Ramoneurs (fin du XVIe siècle), située rue des Poirées. Sur le site de la médiathèque de l’Architecture et du patrimoine, j’apprends que cette habitation est devenue, à la fin du XIXe, l’estaminet Lalot, comme en témoigne une photographie signée Félix Martin-Sabon (1846-1933). Et ceux du très littéraire Stéphane Grodée, spécialiste de tableaux, dessins et sculptures, et qui, dans un petit catalogue, présente les œuvres acquises auprès de lui par les musées de France au cours de l’année qui vient de rendre l’âme. Nouvelle année toujours, pour te confier, lectrice convoitée, que j’ai réveillonné chez de très sympathiques amis de Lys (ils sont devenus les miens).Le sublime foie gras poêlé dégusté, j’ai pu dire tout le mal que je pensais du dernier film de Jacques Doillon, Un enfant de toi. Le jeu des acteurs sonne tellement faux que c’en devient pathétique. On se demande bien pourquoi Samuel Benchetrit se met à parler subitement à voix basse au milieu des conversations. Tout est creux, pas naturel. En revanche, j’ai adoré Tabou, de Miguel Gomes, le plus beau film que j’ai vu en 2012.C’est lent, très écrit, magnifiquement mis en scène (avec une longue partie muette); et cela m’a rappelé le tout aussi sublime et magique India Song, d’un écrivain que, pourtant, je ne goûte guère: Marguerite Duras. L’histoire d’amour de Tabou, film mélancolique, gorgé de saudade, m’a bouleversé. Dans un tout autre registre, j’ai également beaucoup aimé Touristes, de Ben Wheatley, une comédie noire, violente, politiquement incorrecte et complètement déjantée.

Dimanche 6 janvier 2013.