Le lait noir de la douleur et de la souffrance animale

   Avec ses mots de poète, Christian Laborde s’attaque à la Ferme des mille vaches, et flingue le capitalisme et l’agrobusiness. Ça fait un bien fou!

On est en droit de penser ce que l’on veut de la Ferme des mille vaches, de Drucat-le-Plessiel, près d’Abbeville. On est en droit aussi de la remercier d’exister car elle a donné l’occasion à Christian Laborde d’écrire ce succulent petit livre. Un savoureux pamphlet dans lequel il exprime toute sa bouillante et ensoleillée colère, colère solaire, solaire colère, contre cette manière de boîte hermétique et capitaliste qui enferme 750 génisses qui ne demandaient strictement rien

L'excellent Christian Laborde s'en prend à la Ferme des mille vaches, cette indéfendable invention du capitalisme et de l'agrobusiness. Tous avec lui! Il a raison. On aimerait bien qu'il fasse une tournée de dédicaces en Picardie. Nous sommes tous des vaches!

L’excellent Christian Laborde s’en prend à la Ferme des mille vaches, cette indéfendable invention du capitalisme et de l’agrobusiness. Tous avec lui! Il a raison. On aimerait bien qu’il fasse une tournée de dédicaces en Picardie. Nous sommes tous des vaches!

à personne, si ce n’est de pouvoir brouter en paix l’herbe grasse de cette presque baie de Somme. Engagé pour la protection des animaux, notamment de l’ours des Pyrénées, farouchement opposé à la tauromachie (Corrida, basta ! Robert Laffont 2009), Christian Laborde (qui fut l’un des nouvellistes d’été du Courrier picard) défend cette fois la cause des vaches : « La cause des vaches est un pamphlet contre l’agrobusiness et, en même temps, un poème célébrant le bel et paisible animal qu’est la vache », écrit-il dans le prière d’insérer. « C’est aussi un conte qui s’ouvrirait ainsi : « Il était une fois une ferme horrible dans laquelle des vaches étaient emprisonnées. » Et ce conte se terminerait – c’est le dernier chapitre – par « La révolte des vaches ». Mais, c’est aussi le texte d’une fidélité à l’enfant que j’ai été, heureux de vivre dans le voisinage des vaches. » Et un peu plus loin, il explique qu’aujourd’hui, « dans notre cher et vieux pays, les gros bonnets de l’agrobusiness s’acharnent sur les vaches et leur font subir un véritable calvaire. En Picardie, 1000 d’entre elles vivent incarcérées dans une ferme usine, reliées à une trayeuse et à un méthaniseur qui transforme leurs bouses en électricité. Chez ces gens-là, la vache n’est plus un animal, juste une machine à lait, à viande, à watts. » Christian Laborde n’est pas qu’un brillant pamphlétaire, un hussard du Sud-Ouest, fou de Nougaro ; c’est aussi et surtout un poète. Et c’est bien connu, pour la société bien pensante, arrogante, bourgeoise, productiviste, le poète-écrivain est dangereux. Souvenez de Villon, de Restif de La Bretonne et de quelques autres. Ses mots claquent, fusent. Il ne convainc pas grâce à quelque idéologie ; il convainc avec ses émotions et ses mots. Il parle du « lait de la douleur ». « Le lait de la vache que l’on trait sans arrêt. Le lait de la vache que l’on sépare de son petit dès qu’il est né. Le lait de la vache que l’on tue parce qu’elle tente de s’enfuir pour le retrouver. Ils veulent nourrir la planète avec un lait qui nous reste un peu sur l’estomac. » Après avoir évoqué les maladies que contractent souvent les pauvres bêtes qui subissent ce système d’élevage (mammites – infection des pis –, boiteries sévères, problèmes digestifs, etc.) il rappelle que cette belle invention des fermes usine nous vient d’Allemagne. Il ne nous reste plus qu’à nous souvenir de la charmante Marguerite de Fernandel dans La vache et le prisonnier, est la boucle est bouclée. Elle est bien triste cette société capitaliste qui martyrise ses Marguerites.

                                                PHILIPPE LACOCHE

 

La cause des vaches, Christian Laborde, éditions du Rocher ; 143 p. ; 15 €.

 

Éclairant Jean-Marie Rouart…

Il dresse le portrait de quelque 120 écrivains qu’il a adorés, et nous donne à lire des extraits du meilleur de leurs œuvres. Succulent.
Il est peu courant qu’un gros livre soit un grand livre (A la recherche du temps perdu, Proust; Le Vicomte de Bragelonne, de Dumas; Guerre et paix, de Tolstoï; Les Misérables, de Hugo; etc.) Ces amis qui enchantent la vie (quel joli titre!), de Jean-Marie Rouart, en est un. Il est gros (906 pages), et grand (passionnant, sensible et didactique; utile, terriblement utile. Et tellement littéraire et poétique!) Il est sous-titré Passions littéraires. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, est un gros lecteur (boulimique) et un grand lecteur (attentif, éclairé, éclairant, transmetteur, fraternel). C’est un excellent connaisseur de la littérature. Ce livre, qui propose des portraits d’écrivains choisis, des manières de préfaces passionnées, passionnantes, gourmandes, joyeuses, et des morceaux choisis de leurs œuvres, n’est rien d’autre, comme l’indique l’éditeur en quatrième de couverture, «le fruit d’une longue histoire d’amour». Il les classe par chapitre délicieusement subjectifs: «Les soleils païens» (Rabelais, Restif de la Bretonne, Casanova, Nietzsche, Maupassant, Colette, D.H. Lawrence, Henry Miller, etc.), «Les magiciens» (Toulet, Louÿs, Cocteau, Gary, Blondin, Zweig, Delteil, Aymé, etc.), «Les cœurs en écharpe» (Musset, Apollinaire, etc.), «Les amants malheureux de l’Histoire» (Bernis, Stendhal, Barrès, Zola, Drieu la Rochelle, Morand, Déon, etc.), «Les bourlingueurs de l’infini» (Loti, Cendrars, Hemingway, etc.), «Beaux et grands esprits» (Voltaire, Jean d’Ormesson, etc.), «Les fracasseurs de vitres» (Rousseau, Céline, Bernanos), «Voyeurs, pervers, nymphomanes» (Sachs, Anaïs Nin, etc.), «Les moitrinaire» (sublime néologisme! Léautaud, Gide, Nourissier, Houellebecq, Sollers, etc.),

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

«Les monuments qu’on visite» (Balzac, Hugo, Flaubert, Simenon, etc.). Et bien d’autres chapitres dans lesquels il n’oublie pas Baudelaire, Giono, Modiano, Bloy, Léon Daudet, Nizan, Nimier et Radiguet. Livre fort, livre émouvant, notamment quand il se demande l’intérêt de Tolstoï pour la franc-maçonnerie n’a pas été de nature à sa propre conversion «à la religion d’Hiram». Et lorsqu’il constate, un peu triste que des continents entiers de littérature resteront ignorés du lecteur avide. On adorera le portrait de Restif ( » il a troussé plus de femmes que de livres»), celui de Casanova (le mythe de l’aventurier; le bourgeois naissant qui doit tout à son mérite personnel et «fait la nique aux aristocrates»). De Cocteau, il dit si justement, qu’il est «un clavecin égaré au milieu du jazz», et de Marcel Aymé qu’il est un poète «qui n’a pas coupé les amarres avec le réalisme». Oui, ce livre est succulent, génial et sublime. Et, chose essentielle, il permet de goûter aux écrivains qu’on ne connaît pas encore. Merci, Jean-Marie Rouart!
PHILIPPE LACOCHE
Ces amis qui enchantent la vie, Passions littéraires, Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, Robert Laffont, 906 p.; 24 €.