Une ampoule à l’âme et un Noël gris

    Que la vie est étrange! Tout part d’une ampoule grillée, sur le phare avant droit de ma Peugeot 206 toute cabossée (275 000 kilomètres au compteur; je ne m’en séparerai pour rien au monde; c’est ma façon à moi d’emmerder la société de consommation; ne pas racheter de voiture; on développe la Résistance que l’on peut; celle-ci, je le reconnais, lectrice adulée, est minuscule). Noël approche. Des guirlandes fades pendouillent dans la rue Jules-Barni que je remonte pour me rendre à Longueau afin de faire changer, dans un garage, cette fichue ampoule. Avant, j’étais passé à Saint-Leu, devant l’immeuble où j’avais emménagé, en septembre 2003, après avoir quitté Abbeville, et ma vie d’antan par la même occasion. Je longeai la Somme, me souvenais qu’à Abbeville, justement, je résidais dans un appartement duquel j’apercevais le fleuve. Je m’étais retrouvé à Saint-Leu, en 2003, devant le même cours d’eau. Étrange impression de suivre le fil de l’eau. J’arrive à Longueau; je passe devant la maison de l’avenue Henri-Barbusse que je louais avec Lou. Une autre vie encore. J’avais avancé vers l’Est, vers mon cher département de l’Aisne, celui de mon enfance, de mon adolescence. Tergnier. Ce matin-là, la lumière était grise, humide; je me demandais quel temps il faisait à Tergnier. Les mêmes guirlandes certainement. Je roulais vers le garage; ma vie défilait dans ma tête. Tous ces lieux quittés, abandonnés; toutes ces femmes, ces filles. Les Kinks, sur l’auto

Claire Barré, auteur du livre « Phrères » sur le Grand Jeu.

radio, accompagnaient ma mélancolie qui avait la couleur du temps, de l’air, du ciel. Grisâtre, humide, un peu gras. Je me disais qu’après Longueau, je m’étais retrouvé faubourg de Hem, à l’Ouest où je vis toujours. Un nouvel éloignement de l’enfance, de l’adolescence. La vie file comme l’eau de la Somme. Que faire? Changer l’ampoule pour tenter de retrouver la lumière? Peut-être. Les Kinks sont là; ils me tiennent chaud. «Plastic Man», «King Kong». Mélodies immuables; pansements colorés comme des tubes de Smarties. Il en est quelques-uns, comme ça, dont j’ai besoin. La littérature en fait partie. Je me souvenais aussi que j’avais résidé trois ans à Beauvais. J’avais fait la connaissance de Jacques-Francis Rolland, ami de Roger Vailland. Vailland: mon Kinks de la littérature. Pansement essentiel; quand le blues me noue les tripes, je replonge dans ses Écrits intimes. Ça m’aide à tenir debout. Le garage était en vue. Je me souvins que deux semaines plus tôt, je m’étais rendu à la bibliothèque d’Amiens pour y rencontrer Claire Barré qui donnait une conférence pour y présenter son livre Phrères (éd. Robert Laffont) dans lequel elle évoque le Grand Jeu, mouvement littéraire, fondé par Lecomte, Daumal, Meyrat. Et Vailland. Les Phrères simplistes. Un drôle de jeu, à Reims. Le garagiste changea l’ampoule de ma 206. La ville était toujours aussi grise. Noël ne me réussit plus, moi qui les aimais tant, le Noëls d’antan, blancs, familiaux, douillets. Je repassais devant la Somme. Même eau grisâtre qui filait vers la mer, immense, profonde et absurde. Infinie. «On ne devrait jamais quitter Montauban», disait Lino Ventura. Fallait-il quitter Tergnier?

                                                          Dimanche 8 janvier 2017

Mon Ascension vers toi, Pêcheur de nuages

À la faveur de la diffusion de ma pièce de théâtre, L’Écharpe rouge, interprétée par les comédiens du Théâtre de l’Alambic, je me suis retrouvé à Reims, en ce jeudi très ensoleillé de l’Ascension. Reims : pour moi, toute une histoire. Celle de mes vacances champenoises, dans le parc du château de Sept-Saulx, propriété d’Édouard Mignot qui avait fait fortune avec la chaîne de petites épiceries des Comptoirs français, château où mon grand-père maternel était jardinier. À l’intérieur de l’immense parc à la française, boisé, piqueté de haies de buis si odorants (où que je sois aujourd’hui, quel que soit le temps, leur odeur m’inonde de tant d’émotions que mon imbécile de carapace de petit macho Ternois m’empêche de te dévoiler, lectrice) coule la Vesle, la plus française des petites rivières, poissonneuse à souhait (chevesnes, vandoises, anguilles, truites, brochets, gardons, perches, rotengles, brèmes, vairons fougueux, manières d’aiguilles d’étain) en amont de Reims. Mon cousin Guy, le Pêcheur de nuages, et moi, passions le plus clair de notre temps à y pêcher. Pêches miraculeuses, fantastiques, merveilleuses. Lorsque je ferme les yeux,

L'immeuble du Pêcheur de nuages, rue du Bastion, à Reims.

L’immeuble du Pêcheur de nuages, rue du Bastion, à Reims.

j’ai encore dans les narines, l’odeur musquée de ces beaux poissons qui se mêlaient à celle des premières Balto (dont nous recrachions la fumée par le nez) et des pieds de menthe verte que nous écrasions en tentant de nous trouver une place, au bord de cette petite Vesle, si sauvage, si végétale, petite jungle en terre de craie. Oui, si française. Reims donc, en ce jour d’Ascension. À l’hôtel, je me rends compte que je suis à deux pas de la rue du Bastion, où se situe l’immeuble de la dernière résidence sur Terre de mon regretté cousin, immeuble du haut duquel il a pris, un jour des années 1990, son envol définitif. Jamais je n’avais osé y retourner. Là, il le faut. Je marche; j’erre, le nez en l’air, à la découverte des façades art déco de cette ville superbe qui, dans ma tête, bulle comme une tanche d’or. Le voilà, cet immeuble. C’était donc là. Ses derniers pas, il les a effectués sur ce trottoir; c’est cet air-là qu’il a respiré. La rue du Bastion me prend à la gorge comme une odeur de buis. «Ne me secouez pas, je suis plein de larmes», eût dit Henri Calet. 16, rue du Bastion. Qu’est-ce que la vie d’un homme, un jour d’Ascension, à Reims, sous un soleil de presque plomb? Peu de chose dans l’Univers. Des souvenirs, quelques images, fugitives, qui fuient comme l’eau de la Vesle, vers l’Aisne, vers Bazoches-sur-Vesles, vers Braine. La Vesle, tiens. Il me prend une envie folle de la revoir; je fonce vers le stade dont elle caresse les contreforts de ses eaux céladon. La voici. Allait-il la revoir, le Pêcheur de Nuages, avant l’ultime grand saut? Avait-il repensé à nos parties de pêche de Sept-Saulx?

Dimanche 15 mai 2016.

Bon sang de cheminot ne saurait mentir

 

Patrick Poivre d'Arvor lors de la dédicace à la librairie Ternisien, -Duclercq, à Abbeville (Somme).

      Ce fut une expérience nouvelle pour moi. Réaliser une vraie interview dans le train, mon moyen de transport préféré. (Petit-fils de cheminot et fils de cheminot, je pardonne tout à la SNCF. L’autre soir, alors que je revenais de Paris, notre train, à cause de travaux, nous déposa à Longueau, au lieu d’Amiens. Le personnel naviguant nous jura dur comme fer que des taxis viendraient nous prendre en charge. Mais les taxis tardèrent. J’en profitais pour deviser avec l’excellent Claude Lelièvre, enseignant de haut vol, écrivain et chroniqueur sur Mediapart, qui regagnait ses pénates. Soudain, des éclats de voix. Un jeune homme, qui se présente comme journaliste, s’en prend de verte façon à deux cheminots. Ceux-ci ne se laissent pas faire. Ripostent en des termes assez crus. Ils sont à bout; ça se voit. Ils me rappellent mon père qui, parfois, revenait harassé de son turbin. J’attends que ça se calme; ça ne se calme pas. Alors, comme un seul homme, je trahis ma corporation pour rester fidèle à mes origines ferroviaires. « Moi aussi, je suis journaliste, et pourtant, je garde mon calme« , lançai-je au confrère.) Vraie interview dans le train, disais-je. Et pas des moindres. Celle de Patrick Poivre d’Arvor. J’ai toujours bien aimé PPDA. A cela, plusieurs raisons : c’est le seul critique littéraire qui, lorsqu’on lui envoie un livre en service de presse, prend soin de remercier l’auteur. Ca doit lui prendre un temps fou. Ensuite, il est rémois. Je lui ai parlé de la Vesle dans laquelle j’allais pêcher avec mon regretté cousin, dans la propriété du château de Sept-Saulx, entre Reims et Châlons-sur-Marne où mon grand-père était jardinier. Reims, où Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal fondèrent le Grand Jeu, mouvement littéraire parallèle au Surréalisme. Reims, où Vailland situe une partie de l’action de l’un de ses plus beaux  romans, Un jeune homme seul, et où sa maison d’enfance se trouve toujours, avenue de Laon, et où aucune des municipalités successives n’a été capable d’apposer une plaque commémorative. C’est affreux! Sur le quai de la gare, Patrick et moi avons été accueillis par Brigitte Ternisien, la librairie d’Abbeville qui recevait le journaliste-écrivain. Il faisait beau. Je retrouvais la capitale de la Picardie maritime. Montaient en moi des bouffées de souvenirs. Les inondations de 2001. Les voix recouvertes de flotte; je me promène en barque avec les cheminots. On voit passer les brèmes et les brochets sur le ballast. Oui, lectrice adulée, j’ai eu une vie avant de te rencontrer.

                                                        Dimanche 21 avril 2013

  

«Patrick Poivre d’Arvor : « Les livres, c’est capital dans ma vie »

Patrick Poivre d'Arvor dans le train entre Amiens et Abbeville, vendredi 12 avril, vers 15h30.

Il est venu signer son dernier livre « Seules les traces font rêver » à la librairie Ternisien à Abbeville. On savait qu’il y aurait un monde fou. Alors, l’interview qu’il nous a accordée, s’est déroulée dans le train entre Amiens et la capitale du Ponthieu.

 

Pourquoi avoir écrit ce livre de souvenirs et de portraits? C’est une manière de bilan de vie. Pourtant, vous n’avez pourtant que 65 ans.

Au départ, c’est en fait à cet âge-là que j’avais prévu d’arrêter le journal télévisé. Je l’avais toujours dit. Comme vous le savez, ça s’est arrêté de manière prématurée. Je me suis débrouillé pour avoir du temps afin de faire le point sur les gens que j’avais rencontrés, sur tout ce que j’avais vu, connu. J’ai donc arrêté l’émission que je faisais sur France Cinq, La Traversée du Miroir. J’ai pris tous mes petits agendas, comme celui que j’ai là, sur moi; je les ai tous regardés afin de retrouver les faits saillants, et j’ai réordonné la chose. Me connaissant (je suis toujours en train de galoper), il s’agissait là d’un moment unique de tranquillité. Je le vois aujourd’hui : je suis reparti dans la mise en scène de Don Juan; je suis en train de terminer un livre; je termine l’adaptation d’une pièce de théâtre, etc. Tout cela va me prendre à nouveau beaucoup de temps. Je suis content d’avoir trouvé cette année pour faire le point, cette année de recul.

Dans quelles conditions avez-vous écrit ce livre?

J’ai toujours conservé mes agendas depuis que j’ai 22 ans. Je les ai tous mis sur la table. Je les ai repris jour après jour; j’y voyais défiler les noms des gens que je rencontrais. Remontaient en moi des souvenirs. Ou pas. Ensuite, j’ai réordonnancé avec mes passions successives, chronologiquement la lecture, puis l’écriture. (La lecture et l’écriture sont pour moi essentiels.) Ensuite, le métier de journaliste. Troisièmement, les rencontres avec les chefs d’états étrangers. Ensuite, je suis arrivé sur les chefs d’état français avec les portraits assez fouillés des uns et des autres. Puis quelques chapitres sur les figures artistiques ou de foi et d’espérance.

Vous êtes né à Reims. Quel souvenir gardez-vous de cette ville? Y avez-vous gardé des contacts?

Oui, bien sûr. Saint-Exupéry a dit qu’on était de son enfance comme on est d’un pays. Incontestablement, je suis de mon enfance; et je m’en rends bien compte dans ce livre. Pourtant, je n’ai pas d’agenda entre zéro et 20 ans. Mais me remontent tous ces souvenirs d’enfance. Mes premiers livres de poche lus chez le soldeur de la ville (il existe encore); mes premières émotions sportives vécues soit devant un poste de télé en noir et blanc, dehors, devant un magasin d’électroménager car mes parents n’avaient pas la télévision; soit vécus au stade Auguste-Delaune qui aujourd’hui, vibre à nouveau, et ça m’a fait plaisir de voir Reims en première division.

Vous souvenez-vous de la Vesle?

Oui, j’en parle souvent car ils nous arrivaient d’aller pique-niquer au bord de la Vesle avec ma mère. Nous allions aussi sur la montagne de Reims qui culmine à 80 mètres ce qui est quand même assez exceptionnel! (C’était notre petite fierté.) Je me souviens du canal. Tous ces moments, sont importants pour moi.

Roger Vailland habitait Reims, lui aussi.

Bien sûr. Je l’évoque car imaginer qu’une bande de jeunes gens (Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte, Daumal, etc.) avait fréquenté le lycée où j’étudiais… je trouvais ça magnifique. Ca me donnait de l’espoir; ça me laissait penser que c’était possible pour moi aussi. Ce qui n’est pas toujours facile car je venais d’un milieu modeste; mes parents n’avaient pas de relation. Il n’y avait aucune raison que je fasse un jour du journalisme, que j’écrive des livres… Mais qu’il y ait eu des gens comme eux, ou comme Rimbaud, à Charleville, à 70 kilomètres de chez nous , qui avaient eu cette audace, cela m’a apporté beaucoup.

Il n’y a pas de plaque sur la maison d’enfance de Roger Vailland, avenue de Laon, à Reims. C’est dommage, vous ne trouvez pas?

Oui, c’est dommage. Il faut que des gens très motivés fassent des démarches. Je suis parvenu à faire en sorte qu’une rue de Reims porte le nom de mon grand-père qui était poète (N.D.L.R. : son grand-mère maternel, Jean-Baptiste Jeuge, relieur et poète connu sous le nom d’auteur de Jean d’Arvor). Une rue un peu bizarre qui se trouve dans une zone de supermarchés mais c’était important pour moi qu’elle existe. Il y avait là une forte volonté de ma part. Vailland n’avait peu être pas d’héritiers qui aient pu entreprendre la démarche. Je n’oublie pas que Roger Vailland a eu le prix Interallié, comme moi (j’étais très heureux de l’avoir obtenu). Malraux l’avait récolté le premier; Vailland l’avait eu pour Drôle de jeu. C’était un joli cousinage.

Avez-vous déjà travaillé au journal L’Union?

Oui : à chaque fois que je revenais de mes reportages à l’étranger pour France-Inter, j’en faisais une version papier pour L’Union; je ne devais pas être payé pour ça. Mais j’étais très heureux de voir mon nom dans L’Union. J’étais très très fier. (N.D.L.R : à cet instant de l’interview, nous sommes toujours dans le train; il indique que nous passons tout près de la maison de Jules-Verne.) C’était des reportages que j’avais pu faire aux Philippines, à l’île Maurice, etc. Je signais également quelques tribunes dans les Libres opinions. J’étais très content; c’était un immense honneur qui m’était fait.

Votre livre – comme votre vie – , est riche et imposant. Il déborde d’histoires, d’Histoire et de rencontres. Quelle est la rencontre qui vous le plus marqué?

Jean-Paul II, le Dalaï Lama, en France l’abbé Pierre, soeur Emmanuelle qui est devenue une grand grande amie, le père Pedro, etc. Assez curieusement, ce sont des gens de foi alors que j’ai un rapport très compliqué avec la foi depuis que j’ai perdu un enfant, puis deux, puis trois, je me suis mis à avoir beaucoup de questions à poser à Celui qui a permis ça…

Et la rencontre la plus désagréable?

J’ai dû présenter dix mille journaux télévisés; on me parle toujours du dernier qui était très sympa, même s’il y a un côté sépulcral. Et on me parle toujours de deux minutes du conférence de presse de Fidel Castro. Si vous aviez comme ça m’énerve, s’agissant d’un homme que j’ai rencontré un an plus tard… s’agissant d’un truc que j’avais annoncé comme une conférence de presse… et de penser qu’il y a encore aujourd’hui des journalistes qui caquètent, répètent, par Wikipédia interposé, autant de rumeurs non vérifiés… Ils répètent quelque chose qui n’a jamais été ni de mon fait, ni sanctionné par qui que ce soit. Il n’y a eu que deux minutes d’un montage extrêmement maladroit. Oui, c’est l’une des choses qui m’a le plus énervé. J’ai été résumé à ça.. Ca en dit long sur notre métier, et sur le manque de confraternité.

Votre carrière se partage entre journalisme de haut vol et l’écriture littéraire et les livres. Vers quel domaine votre coeur penche-t-il?

Les livres parce que chronologiquement, ça a commencé par ça. J’ai écrit mon premier ouvrage à 17 ans; il a été publié bien plus tard et s’est appelé Les Enfants de l’Aube. Je ne suis devenu journaliste qu’à l’âge de 20 ans parce que j’avais gagné un concours à France-Inter. En importance et en trace (puisque c’est le titre de mon dernier ouvrage), évidemment les livres laissent plus de trace que les journaux télévisés. Les livres, c’est capital dans ma vie. Et c’est surtout ceux que j’ai lus qui ont été les plus importants. Ils m’ont formé.

Ne seriez-vous pas venu au journalisme dans le but d’accéder plus facilement à la littérature?

Mes modèles dans le journalisme étaient des écrivains. Kessel, Malraux, Bodard, Cendrars. Quand Victor Hugo écrit Choses vues, c’était déjà du journalisme. Du très grand journalisme; c’est ça que j’aimais. Au départ, si je voulais devenir diplomate, c’est que je pensais qu’on pouvait écrire très bien, très loin et que personne n’allait vous embêter pour le faire… Pour le journalisme, je me suis dit la même chose : je me suis dit que j’allais pouvoir continuer à témoigner, à raconter.

Vous venez de citer des écrivains-journalistes. D’autres écrivains ou personnalités diverses vous ont-ils marqué?

Oui, je suis fier d’avoir interviewé Andreï Sakharov , Norman Mailer, Alberto Moravia, Julien Green… et des gens qui sont devenus des amis. Car c’était impensable pour un petit garçon qui avait lu Françoise Sagan, Marguerite Duras, de devenir très proche de gens comme ça. Cela m’a rendu très heureux.

Vous sentez-vous plus proche d’un courant littéraire particulier (Nouveau Roman, les Hussards, les Existentialistes, etc.)?

J’avais fait une très bonne interview de Nathalie Sarraute; une interview très intéressante d’Alain Robbe-Grillet mais je ne me sens pas du tout proche du Nouveau Roman, ni de cette écriture-là. Les Hussards m’ont évidemment marqué. Roger Nimier, Antoine Blondin… Blondin et Jacques Laurent que j’ai eu la chance de rencontrer. Michel Déon que je revois toujours puisqu’on fait partie tous les deux des écrivains de marine. Ce sont des gens qui m’emballent.

Ex-Libris (TF 1, 1988-1999), Vol de Nuit (TF1, 1999-2008), Place aux livres… Quelle est aujourd’hui votre actualité en matière d’émissions littéraires et de critique littéraire?

Comme critique littéraire, je ne travaille plus que dans un magazine que j’apprécie beaucoup et qui s’appelle Plume. Sinon, j’ai arrêté les rubriques que je faisais dans Marie-France, dans Nice-Matin; je faisais trop de choses et je ne parvenais plus à m’en sortir. Actuellement, je travaille au sein de France-Loisirs pour les aider à dénicher des textes inattendus ou très anciens. Je suis en compagnie d’Amélie Nothomb, Franz-Olivier Giesbert, Françoise Chandernagor, Gilles Lapouge, etc. Nous disposons de deux pages. Nous nous entendons extrêmement bien. J’ai arrêté l’émission La Traversée du Miroir. Je n’ai plus d’émissions spécifiquement littéraires.

Ca ne vous manque pas?

Si. J’aimais vraiment beaucoup ça; si un jour ça peut se représenter, ça me ferait très plaisir. Cela me rendait heureux. J’ai pu faire découvrir de nombreux auteurs. C’est pour moi une fierté.

Vous êtes sur le point de vous rendre à Abbeville pour une séance de dédicaces à la librairie Ternisien-Duclercq. Connaissez-vous déjà Abbeville et la Picardie en général?

Oui, il y a quinze jours, je me suis rendu au Touquet avec mon frère pour faire une lecture. (J’aime beaucoup les lectures; j’en fait énormément en ce moment; soit des lectures de Cendrars et du Transsibérien avec un quatuor de jeunes femmes; soit avec un pianiste, un de mes amis d’enfance Jean-Philippe Collard avec des musiques de Chopin et des lectures de mon anthologie des plus beaux poèmes d’amour.). Au retour du Touquet, nous nous sommes arrêtés un peu à Abbeville, et nous sommes allés plus longuement dans la baie de Somme. Nous avons déjeuné à Saint-Valery-sur-Somme. J’ai beaucoup aimé; c’est très authentique. Il y a une vraie relation avec la nature. La terre et la mer se mélangent… J’aime beaucoup.

Vous êtes très attaché à la Bretagne. J’ai lu que votre famille était originaire de Fouquières-lès-Lens, dans le Pas-de-Calais. Est-ce exact?

Je l’ai lu comme vous, mais je ne le savais pas. C’est un généalogiste très sérieux qui affirme cela; il me fait descendre d’un certain Hugues Lepoivre. C’est tout à fait possible.

Vous avez été victime de diverses controverses (l’interview de Fidel Castro, accusation de plagiat par Jérôme Dupuis, de L’Express pour votre livre du Hemingway, etc. Quelle est celle qui vous a fait le plus souffrir? Comment l’avez-vous vécu?

On ne le vit jamais bien. On peut dire qu’on s’en fiche mais ce n’est pas vrai. Si c’est vrai c’est qu’à ses yeux, tout cela n’a pas beaucoup de prix. Or, la littérature et la vérité ont du prix. L’honneur, ça a aussi du prix. Maintenant pour vendre ou assouvir des rancoeurs personnelles, on est capable de faire n’importe quoi. On n’assassine pas les gens; on essaie juste de leur couper un peu les jarrets pour qu’ils courent moins vite car en général quelqu’un qui court vite ou qui a la tête qui dépasse, ça agace singulièrement dans ce pays; c’est dommage mais c’est comme ça. Il faut faire avec mais ça ne réconcilie pas vraiment avec la nature humaine, surtout dans un métier que j’adore mais qui est habité par un milieu que je n’adore pas tant que ça. Quand il y a des choses qui ne me plaisent pas, je le dis; alors quand vous dites que vous êtes écoeuré par une Une de Libération sur une rumeur sur Fabius, immédiatement, vous avez le droit à la vengeance ou aux tirs de barrages quelques jours plus tard dans le même journal. Mais à ce moment là, faut-il se taire? Garder ça pour soi? Non. Jusqu’au bout, je dirai ce que je pense.

Dans votre livre, vous expliquez que vous avez interviewé Jérôme Cahuzac.

Oui, c’est exact; c’était pour une émission qui s’appelle Place aux livres que je fais une fois par mois sur la chaîne parlementaire. C’était certainement le premier ministre que nous interrogions (nous sommes à trois pour les interviews). C’était juste après sa nomination, en juin dernier. Il était brillantissime. Pour beaucoup de gens, c’était une découverte car les gens ne le connaissaient pas. On découvrait un homme en pleine possession de ses moyens. Depuis, on a découvert quelqu’un qui était aussi en pleine possession d’un compte bancaire à l’étranger. Et peut-être de plusieurs; je ne sais pas. Ce qui est navrant c’est que cette affaire a jeté un discrédit sur l’ensemble de la classe politique. Et quand je lis un sondage dans Le Figaro qui dit que 70% des Français pensent que leurs élus sont corrompus, je me dis que c’est vraiment écoeurant pour les dits élus parce qu’on sait que ce n’est pas vrai; on les voit. Les politiques font un assez dur métier. Ils n’obtiennent pas assez de résultats; ils ont l’air d’avoir les bras ballants. On leur en veut beaucoup; il essaie pourtant de se démener. Ils ne sont pas servis pas le fait qu’ils se détestent tous les uns les autres. Ils se critiquent d’une manière assez puérile, y compris à l’intérieur de leurs propres camps. Il y a des scènes un peu théâtrale ou même tragicomiques à l’Assemblée qui, évidemment, ne font pas plaisir aux Français qui les jugent durement et de ce point de vue, ils n’ont pas tort. Sur le discrédit général, c’est un problème; on a vraiment besoin d’une classe politique. On a besoin d’autorité dans ce pays. On a besoin d’autorité à l’école. Là aussi, il y a des tas de gens qui contestent cette autorité. Des parents d’élèves qui rentrent dans l’école et se permettent de frapper des enseignants. Je trouve cette dérive-là lamentable. Tout va de pair : l’autorité est toujours contestée et, du coup, ce ne sont pas les meilleurs qui gagnent. J’espère que ce ne sera que passager, mais pour l’instant, c’est rude. Et ça fait beaucoup penser aux années Trente : l’antiparlementarisme, le rejet de toutes les élites, et tout le monde est fourré dans le même sac, les journalistes comme les autres.

Propos recueillis par Philippe Lacoche

Bons moments au Gaumont

Il est jeune, cultivé, littéraire, cinéphile, passionné et dynamique. Alban Rastelli, 42 ans, est le nouveau directeur du cinéma Le Gaumont. J’ai déjeuné avec lui, l’autre jour, tout près de son lieu de travail, au restaurant Le 7e art. Je l’ai un peu questionné sur sa vie, sur sa carrière. Il m’a raconté. Né à Epernay, dans la Marne, famille corse originaire de Corte, il étudie le droit, obtient un Deug (le Deug existait encore; j’aimais le Deug, les francs, les frontières, les douaniers, les fromages au lait cru, les filles avec couettes, des panties et des Clarks, les Solex; je ne suis pas un être raisonnable ni un parangon des avant-gardes), mais n’a, au fond qu’une passion dans la vie: le cinéma. Il fait partie d’un ciné club art et essai, s’adonne à un contrat en alternance de projectionniste, œuvre pour une société de diffusion indépendante, travaille à Montargis, Le Havre et Reims, puis entre au groupe Gaumont, à Dijon, comme directeur adjoint. En 2007, il est nommé directeur du Pathé-Liévin, dans le Pas-de-Calais, puis de celui de Dammarie-les-Lys, en Seine et Marne, puis du Docks Vauban, au Havre, avant de diriger le Gaumont d’Amiens, depuis septembre dernier. Ses projets? L’extension imminente du lieu avec la création de trois salles supplémentaires (15 salles au lieu de 12).Car le Gaumont d’Amiens se porte bien grâce à une programmation diversifiée (25 à 30 films et 500 séances par semaine) et une ouverture culturelle tout à fait sympathique, avec notamment la diffusion, en live, des opéras du Metropolitan de New York, des animations diverses et des projets plus pointus comme la première projection publique du Minotaure, d’après Jean Cocteau, un film de danse en 3D présenté par la compagnie Arts’Fusion, du Havre, le 23 janvier, sur invitation. Au Gaumont, je m’y suis encore rendu, avec ma Lys, à deux reprises pour La Tempête, un opéra en trois actes de Thomas Adès et Meredith Oakes, et pour L’Air de rien, une comédie mélancolique, subtile, très française et délicate autour de l’admirable Michel Delpech, endetté jusqu’au cou mais aidé par l’huissier qui le poursuit (le génial Grégory Montel), fan de l’idole. Plongée dans la France régionale (ici le Limousin).

Alban Rastelli, directeur du cinéma Le Gaumont, à Amiens. Novembre 2012.

Beaucoup d’humour et de tendresse. Doux et lent comme la caresse d’une Ternoise des seventies.

Dimanche 18 novembre 2012.