Pierre Drieu la Rochelle jugé par Roger Vailland

   Avec talent et beaucoup d’à-propos, Gérard Guégan imagine Drieu enlevé, puis jugé par un commando de résistants communistes.

Une fable n’est pas un roman. Souvent, la part de fiction est bien plus importante dans la première que dans le second. Pourtant, dès les premières lignes, pour peu qu’on dispose de quelques notions d’histoire littéraire, on se demande si l’histoire racontée par Gérard Guégan n’est pas réelle. C’est aussi cela, l’art d’un grand écrivain: vous faire prendre des vessies pour des lanternes. Et c’est si bon pour nous, lecteur, de se laisser berner. Ce n’est pas la vie réelle qui distille le rêve, donc le plaisir – la vie réelle est brutale et absurde – mais bien l’irréalité, manière d’onirisme cotonneux dans lequel, assez lâchement, on aime se réfugier. C’est pour cela qu’on préférera les velours littéraires de Jean de La Fontaine ou de Marcel Aymé, aux rêches étoffes peu élégantes de naturalismes décevants ou aux stériles stupidités du Nouveau roman. Malgré toutes ces considérations, on y croit à l’histoire qui sous-tend Tout a une fin, Drieu. Gérard Guégan imagine les derniers instants de Pierre Drieu la Rochelle, écrivain collaborationniste qui dit avoir raté son œuvre, démenti par ses lecteurs qui hurlent le contraire et qui ont bien raison. La prose de Drieu n’a pas vieilli, bien moins, en tout cas, que celle de cette fripouille infréquentable de Rebatet, par exemple. Guégan, qui connaît son sujet sur le bout des ongles, raconte comment un commando de résistants communistes (Héloïse, Marat, Rodrigue, Maréchal, etc.) enlève Drieu pour le juger de ses actes de collaborateur, et non pas pour l’exécuter, mais pour l’inviter à se supprimer.

Cela va si bien au créateur de Gilles et La comédie de Charleroi qui eût pu tout aussi bien pu basculer dans la résistance et militer au Parti communiste plutôt que d’aller flirter avec Doriot et sa clique de cloportes gluants. Drieu est un romantique, un écrivain avant tout.

C. Hélie.

Gérard Guégan.

Il veut laisser une trace. Cela le perdra. «Drieu doit mourir, c’est écrit d’avance, mais pas fusillé, pas exécuté, pas comme un collaborateur ordinaire», signifie Marat à ses amis. Marat est le portrait craché de Roger Vailland. (C’est du reste le nom du narrateur de Drôle de jeu, le roman de plus lucide sur la Résistance, de l’après-guerre.) Derrière Rodrigue, on aperçoit Jacques-Francis Rolland. Gérard Guégan pense juste, écrit bien, sec, serré comme un hussard; il sait très bien que Vailland eût bien été incapable de flinguer un écrivain, fut-il collabo.

Ce petit livre est superbe tant dans sa forme que dans son fond. Drieu n’a plus peur de rien. Il a tenté, il y a peu, de se suicider. En face de lui: Marat-Vailland. On assiste à un duel entre deux écrivains (l’un, reconnu; l’autre en devenir) qui rivalisent de panache. Ils ont tous deux le regard froid, et l’âme brûlante. Deux vrais héros stendhaliens. Tout a une fin, Drieu : un vrai bonheur de lecture.

PHILIPPE LACOCHE

Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan, Gallimard. 131 p.; 10 €.

Quand l’Allemagne martyrisait l’Europe

Thomas Stern vient d’écrire un roman magistral, sans langue de bois, sur son oncle Thomas Elek, communiste, juif hongrois, héros du Groupe Manouchian, massacré à 19 ans par nos bo

Thomas Stern, son oncle était Tjhomas Elek, massacré par nos bons amis d'Outre-Rhin. Il avait 19 ans.

Thomas Stern, son oncle était Tjhomas Elek, massacré par nos bons amis d’Outre-Rhin. Il avait 19 ans.

ns amis d’Outre-Rhin.

Comment ne pas aimer un roman dont le héros, Thomas Elek, juif hongrois, membre de FTP-MOI, groupe de partisans « organisés en France par les communistes, au coeur de l’immigration espagnole, italienne, arménienne et juive d’Europe centrale », évide un exemplaire relié du Capital, de Karl Marx, y installe une bombe, et dépose le tout dans les rayons de la librairie franco-allemande Rive Gauche, à l’angle de la place de la Sorbonne et du boulevard Saint-Michel ? Elle explose, provoque des dégâts matériels importants mais n’atteint pas Brasillach et Rebatet qui fanfaronnaient là comme deux coqs sur un tas de fumier nazi. Roman ? Difficile à dire. Son auteur, Thomas Stern, n’est autre que le neveu de Thomas Elek, fusillé à dix-neuf ans le 21 février 1944 avec ses camarades. Roman ? Oui, dans la forme car celle-ci est éminemment littéraire, construite, sincère, subtile et envoûtante. Même si, on le sent, Thomas Stern a refusé tous les effets, toutes les affèteries stylistiques. Il s’est laissé submerger par l’émotion. Il raconte cet oncle au courage inouï ; il raconte ce qu’il a en lui. Point barre. C’est quand un écrivain préfère la sincérité et la justesse au savoir-faire littéraire qu’il nous donne la meilleure littérature. Il y a un ton dans ce livre. Pas une miette de grandiloquence, pas de lyrisme, mais une violence contenue, une rage quasi punk contre ces satanés barbares envahisseurs doryphores. C’est agréable en ces périodes de langue de bois où tout se vaut, où il faut parfois trop facilement oublier. Oui, ça fait du bien quand Thomas Stern cite Johnny, celui qui a fait rentrer son oncle Thomas Elek dans les FTP : « Les flonflons des Fritz et tout leur zim-boum-boum, ça fait trois ans que ça dure. Trois ans qu’ils défilent au pas de l’oie, musique en tête, pour nous montrer qu’ils sont les vainqueurs. Deux ans qu’ils nous gavent, à tous les coins de rue, de Mozart, de Bach, de Wagner, de Liszt et de Beethoven, pour nous rappeler qu’ils sont aussi le Peuple de la Musique. Que la force et la culture, c’est la même chose quand on parade dans le bon uniforme. Maintenant, ça suffit. Soldats, tortionnaires, musiciens, ils se valent tous. Ils sont tous une cible pour les partisans. Dans leur cantines, leurs camions, leurs kinos, leurs bordels. Et dans les kiosques. Ils doivent savoir qu’ils sont plus en sécurité nulle part. Quand ils l’auront compris, ils foutront le camp. » Thomas Stern se met dans la peau de Thomas Elek. Et elle est savoureuse cette détestation sans précaution des bourreaux allemands transformés en touristes avec leurs bottes ferrées, « leurs Leica qui cliquettent, leur bonne humeur chahuteuse après avoir privé l’Europe entière de joie ». On ne restera pas non plus insensible quand Ernst Jünger en prend pour son grade, pages 101, 102 et 103 : « Jünger, en bon Prussien, rectifie la position et se montre sous un jour impeccable : il l’a fait avec Orages d’acier (2 500 variantes de texte) parce que les câlins martiaux des nazis dans les années 30 le mettaient mal à l’aise. Il le fait ici pour que la postérité disculpe l’homme de lettre des saloperies qu’il a, en soldat, tacitement acceptées. »

Thomas Stern explique qu’il a écrit ce livre pour que Thomas Elek reprenne vie. Il y parvient de façon magistrale. Au sortir d’une consultation électorale aux inquiétants résultats, ce livre est vraiment à mettre entre toutes les mains.

PHILIPPE LACOCHE

Thomas et son ombre, Thomas Stern, Grasset. 216 p. ; 17 €.