L’élégance de Jean-Marie Rouart et de ses mots

       

Jean-Marie Rouart s’est dit « heureux de revenir à Amiens ».

Il est des conférences et des rencontres qui vous marquent, vous transportent, vous font changer. Vous consolent. La consolation que procure la littérature. Cette sublime expression c’est justement Jean-Marie Rouart qui me l’avait confiée, à la faveur d’une interview lorsqu’il m’avait reçu, l’an passé, à l’occasion de la sortie de son livre aussi épais que passionnant : Ces amis qui enchantent la vie (éd. Robert Laffont). Il y a quelques jours, il est revenu à la librairie Martelle pour y présenter son dernier roman Une jeunesse perdue (éd. Gallimard) auquel j’avais déjà consacré un article très laudatif. Ce roman m’avait bouleversé. Il s’agit d’une histoire d’amour. Le narrateur, un homme qui se sent vieillir, rencontre une jeune femme russe, une femme tempête, irrésistible, d’une beauté indicible. Ils vivront une passion folle, dévorante, dévastatrice et délétère ; elle lui en fera voir de toutes couleurs. Interviewé avec délicatesse par Anne Martelle, Jean-Marie Rouart a évoqué ce dernier roman devant une assistance fournie. J’étais dans la salle ; mélancolique comme un jour sans Tranxène. Les propos de l’écrivain m’ont rasséréné. D’emblée, il s’est dit « heureux de revenir à Amiens ». Il a confié que son mot fétiche était « adolescence », « car pour un écrivain, pour un artiste tout se passe dans l’adolescence. L’adolescent rêve sa vie ; il essaie de se rapprocher de ses rêves et tente de devenir adulte. La jeunesse est synonyme d’espoir. Je partage certains traits de caractère avec le narrateur de mon roman. Mais lui se sent vieux. Moi, je ne me considère pas comme vieux. Mon narrateur est plongé dans le monde de l’art. Sa création, ce sont les tableaux qu’il a chez lui ; il ne crée pas. Il est marié ; moi, je ne le suis pas. » « En tout cas, pas encore », sourit-il. Et il évoque la femme tempête : « Très belle et bipolaire. Elle le trompe ; elle participe à des orgies. » De l’humour, Jean-Marie Rouart n’en manque pas : « Un jour, je tentais ma chance auprès d’une dame. Je l’invitai à dîner. Je lui dis que j’étais à l’Académie française. Elle me répond : « Je ne savais que vous étiez aussi vieux ! »… » De l’humour, oui. Un jour l’écrivain Simon Leys lui a dit qu’il le considérait comme un romantique qui a de l’humour. « Or, ceux qui ont de l’humour sont rarement romantiques. Et l’inverse… » Il estime que pour écrivain, l’amour est un champ d’inspiration, tout en précisant : « Il y a une sorte de masochisme dans la passion amoureuse. C’est du domaine du romanesque. Personne n’a jamais su résoudre ce mystère. » Et j’ajouter cette belle phrase : « Quand je relis Proust, je me sens consolé. Albertine disparue, c’est un exemple de souffrance universelle. On a toujours un cœur qui bat très fort même à un âge avancé. Paul Valéry est mort d’amour. » Cette conférence de Jean-Marie Rouart était éblouissante d’intelligence, de simplicité et d’élégance. Un ravissement.

                                             Dimanche 5 mars 2017.

 

« Toute une vie, plus une année »

     Voilà ce que répond Jean-Marie Rouart lorsqu’on lui demande combien de temps il a mis pour écrire son magnifique et épais livre.

 

L’académicien Jean-Maric Rouart, auteur d’un excellent et lumineux livre, Ces amis qui enchantent la vie (éd. Robert Laffont, 906 p.), sera présent à la librairie Martelle, à Amiens, le mardi 8 décembre, à 18 heures. Nous l’avons rencontré chez lui, à Paris.

A propos de Roger Nimier et de ses romans, vous écrivez : « Il a laissé des romans attachants et acides comme des fruits verts qui ne mûriront jamais. » Puis : « L’art de son œuvre et de sa vie : avoir su se faire regretter. » Comment faites-vous pour cerner au près et à ce point un écrivain ?

Jean-Marie Rouart : C’est l’art du portrait ; j’adore les portraits. J’essaie à la fois de résumer, de cerner, de cibler une personnalité et de la rendre vivante ; c’est un peu comme la caricature.  Je dois dire que le personnage de Nimier est très paradoxal ; c’est un homme qui a très peu écrit mais qui a laissé une légende importante ; j’ai essayé de décrypter, de comprendre pourquoi on était toujours aussi attaché à Roger Nimier.  Même si on le lit peu, parce qu’il y a peu à lire. Ce qui est remarquable chez lui, c’est la critique littéraire qu’il parvient à hisser au niveau de l’œuvre d’art.  Il a une intelligence, une compréhension des écrivains. Parfois les écrivains sont autant attachés à leur œuvre propre qu’à l’œuvre des autres.  C’est le cas de Proust par exemple.  A la fois, ils écrivent leur œuvre, mais ils sont très attachés à leurs devanciers. Est-ce que ce sera toujours comme ça ? On peut craindre que non. Mais moi, je suis le dernier des Mohicans, je suis très attachés à tous les écrivains qui m’ont aidés à écrire, tous ces écrivains dont je suis le résultat.  Dans mon livre, il y a cent vingt écrivains.

La critique littéraire ne serait-elle pas une tradition des Hussards, classés à droite, alors que les écrivains dits de gauche ne s’adonneraient-ils pas plus facilement aux essais ?

Je crois qu’il est très difficile de ramener les écrivains à leurs options politiques et à leurs idéologies. La littérature dépasse complètement les idéologies.  Moi, j’aime d’un même amour des écrivains qui se situent autant à droite qu’à gauche.  J’aime Drieu La Rochelle, mais j’aime également Aragon, Malraux (qui était compagnon de route du Parti communiste).  Les idéologies me sont complètements égales. En revanche, j’essaie de déceler ce qui les rapproche.  Ce qui les rapproche, c’est, peut-être, d’essayer d’embellir la vie et de donner aux gens à la fois un sentiment d’excitation et de consolation, ce à travers leurs personnages, les situations. Je pense à Stendhal, Balzac. La littérature a une valeur consolante, notamment quand on a une peine de cœur, ou que l’on ressent le sentiment de la jalousie (On lit La prisonnière, de Proust).  Ainsi, on se rend compte qu’on n’est pas seul. C’est un des caractères importants de la littérature : la consolation.  Ca me paraît impensable de vivre sans avoir ce formidable renfort des grands auteurs, de la lecture, de la littérature.  Il y a livre et livre. La littérature c’est la recherche de la vérité par la beauté.

Peut-on retrouver ce caractère de consolation dans la peinture, le cinéma, la musique, etc. ?

Bien sûr.  Tous les arts émanent de la même angoisse, de la même interrogation.  Pourquoi, parfois de gâchis : la perte de l’être aimé, la perte d’un parent, d’un enfant.  Toute cette souffrance qui ne sert à rien. Seuls les artistes ont le privilège de faire quelque chose avec la souffrance.  Ils font grâce à leurs œuvres une matière de consolation. C’est vrai que les artistes ont souvent des vies malheureuses. Mais comme toutes les vies. Leur privilège, c’est de savoir donner un sens à tout ça.

Combien de temps avez-consacré à l’écriture de ce livre ?

J’ai l’habitude de répondre : « Toutes une vie, plus une année. » C’est-à-dire tous les livres que j’avais lus au cours de toute ma vie, et qui me demeuraient en mémoire.  J’y pensais, ils m’obsédaient comme une mélodie qui me poursuit. Je voulais montrer aux lecteurs – car souvent ils sont perdus dans une librairie – que la littérature était l’occasion de trouver l’âme sœur.  Je ne pense pas qu’on puisse être rebelle face à la littérature ; c’est simplement qu’on n’a pas encore trouvé l’auteur qui nous convient. L’âme sœur. En fait, j’ai consacré une année entière à écrire ce livre.

Avez-vous, au cours de l’année d’écriture, procédé à des plans, à des relectures, des prises de notes, etc. ?

Je voulais faire le contraire d’un travail universitaire.  Je souhaitais que le lecteur s’amuse en s’instruisant.  Ca, c’est une tradition française : tenter de trouver la vérité par la beauté.  Etre à la fois léger et profond. Je n’ai pas tenté de classer les écrivains par écoles (rien ne me paraît plus faux que les écoles). Je pense que la littérature abolit le temps.  C’est le lieu de l’universel, de la tolérance. Je crois qu’au jugement dernier, si les écrivains (Balzac, Aragon, Malraux, etc.) se retrouvaient, ils communieraient ensemble dans cet amour de la littérature.

Comment faites-vous pour aimer avec autant de passion Stefan Zweig et Guitry ? Zola et Henry Miller ? Bernanos et Simenon ? C’est parfois le grand écart.

Ce que j’aime dans la littérature, c’est la particulière diversité.  Je n’aime pas les chapes, je n’aime pas les chapelles ; je n’aime pas m’enfermer dans des options politiques.  Dans mon livre, il y a des cardinaux un peu atypiques (Retz, un gai luron ; Bernis qui a piqué des maîtresses à Casanova) Voltaire, des athées, des catholiques, etc. Ce ne sont pas des saint

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

s ; ce ne sont pas des salauds.  J’aime la diversité ; chacun a sa musique, chacun a son expression et ses obsessions.  Je suis très tolérant. J’apprécie les gens qui ont envie de s’élever.

Que représente pour vous la littérature ? La liberté ?

Pour moi la littérature, c’est plein de choses.  C’est effectivement la liberté. Et en même temps c’est  quelque chose – dans l’élévation – de quasiment religieux.  La littérature, c’est une spiritualité.  C’est à la fois la vérité, la bonté,

Parmi les cent vingt écrivains que vous évoquez, pourriez-vous nous citer vos dix préférés ?

Non, car si j’ai fait ce livre, c’est pour montrer à quel point il y en a beaucoup.  C’est comme si vous demandiez à une mère de famille qui a douze enfants lequel d’entre eux elle préfère ?  J’aime autant Aragon que Drieu La Rochelle, le cardinal de Bernis que Tolstoï. Et ils n’ont rien à voir entre eux.  Je n’ai pas voulu faire de hiérachie. L’important, c’est de découvrir tous ces écrivains.

Quel regard portez-vous sur la critique littéraire d’aujourd’hui ?

On est toujours mauvais juge… J’ai eu la chance pour mes premiers livres d’avoir des articles d’Antoine Blondin, puis de Kléber Haedens… J’ai eu beaucoup de chance. Robert Kanters, François Nourissier, etc. Aujourd’hui on a toujours tendance à penser que la critique n’est parfois pas à la hauteur, c’est un phénomène de l’âge ; cela vient du fait qu’on mélange souvent les livres fabriqués (pour vendre) et la littérature.  Ces livres sont mêlés dans la liste des best-sellers. Je suis hostile à la liste des best-sellers. Ce sont les choix des critiques qui doivent faire la hiérarchie. Les critiques doivent être les guides.  Je n’ai rien contre la distraction ; je me distrais beaucoup en lisant, même en lisant Montaigne.  Je n’oppose pas la littérature ennuyeuse et la littérature amusante.  Toute la littérature doit être un peu amusante.  Mais aujourd’hui ça devient difficile de savoir – à cause de ces mélanges – ce qui sera le livre de distraction ou le livre réellement littéraire.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je travaille sur une fiction.  Un roman. Je suis profondément romancier.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

Yann Moix : « Léa, je l’adore ! »

           Nous avons rencontré Yann Moix à Paris. Il nous parle de ses débuts dans l’émission « On n’est pas couché » mais aussi de ses projets.

    Depuis son arrivée dans l’émission On n’est pas couché, de Laurent Ruquier, aux côtés de Léa Salamé,  sur  France 2, Yann Moix est sous les feux de la rampe. Excellent romancier (il faut lire Anissa Corto et Naissance, deux livres essentiels qui témoignent de ses grandes qualités d’écrivain), cinéaste talentueux et drôle (le succulent Podium), il se révèle un intervieweur de haut vol, percutant, étonnant, tantôt cinglant, tantôt laudatif et passionné. Littéraire et bretteur toujours. Rencontre au Rouquet, sur le boulevard Saint-Germain.

Quelle est la genèse de votre arrivée dans l’émission On n’est pas couché ?

Tout commence en 1996. Laurent Ruquier m’avait demandé de venir participer à son émission sur France-Inter à l’occasion de la sorte de mon roman Jubilations vers le ciel ; à l’époque, son émission s’appelait Rien à cirer. Depuis ce moment, malgré quelques espacements dans le temps, j’ai toujours travaillé avec lui. Parfois, pendant des années, je ne l’ai plus vraiment vu. Dans les années 2000, il a fait appel à moi comme chroniqueur.  De 2010 à 2014, j’ai participé à son émission On va s’gêner ! Puis, j’ai participé aux Grosses Têtes, l’an dernier, sur RTL.  Un jour, il m’a demandé si j’étais partant pour On n’est pas couché. C’était il y a un an.

Est-ce que vous avez hésité ?

Pas une fraction de seconde ! D’une part, pour admiration pour Laurent ; d’autre part, c’est un poste qui ne se refuse pas.

Qu’est-ce qui vous intéressait ? Le fort impact médiatique ? Ou faire passer des messages, des idées ?

Faire passer des choses. C’est le service public. Mon idée ? Utiliser ma petite culture, et mon intelligence moyenne, mais personnelle, pour trouver des angles afin de défricher des aspects de l’actualité. C’est passionnant car dans une même émission, on peut trouver Alain Finkielkraut et Sylvie Vartan. Le grand écart, j’adore ça, moi qui aime autant Michel Delpech que Franz Liszt. J’adore à la fois Frank Zappa et Michel Delpech. Donc, ça me parle. Je peux, dans la même journée, regarder Les gendarmes de Saint-Tropez et lire du  Heidegger.

On vous demande aussi des réactions et des commentaires sur la politique. Vous avez une bonne culture en la matière, mais ce n’est pas non plus votre spécialité.

C’est vrai, et ça se ressent.  Au cours des quatre premières émissions, mes interventions sur la politique étaient surréalistes ; elles n’étaient pas dans le coup.  Pour la première fois, au cours de la cinquième émission, Nadine Morano était ma première vraie interview politique.  C’est quelque chose qui s’apprend ; je l’apprends sur le tas. Ca commence à venir.  J’ai compris comment il fallait faire : il faut leur parler d’actualité. Si tu lis leur livre dans les détails, ce n’est pas super intéressant.  J’ai également appris qu’il fallait oublier ses notes, les questions qu’on a préparées…

Comment analysez-vous votre rencontre avec Michel Onfray ?

J’ai des idées très claires là-dessus.  Médiatiquement, il a gagné le combat, mais intellectuellement, je l’ai gagné. J’ai eu le tort de commencer par une agression. Mais je l’ai contraint, presque sans le vouloir, à découvrir une facette de lui, à la fois mesquine et glauque, que beaucoup de gens ont vue. Certes, il a gagné mais je lui ai quand même mis de bons bourre-pifs ! Il a pris de bons coups dans la gueule, mais, il faut être honnête, aux points, il a gagné.  Mes questions étaient tout à fait correctes, voire même d’un très bon niveau. Mais j’ai eu le tort de choisir la forme de l’agression et de l’agressivité. Il s’est donc défendu, ce qui est normal. Mes questions étaient violentes, mais elles étaient aussi intellectuelles. Ses réponses étaient de la cuisine de chez Grasset. Donc ses réponses étaient indignes de mes questions.  Il a donc gagné sur la forme, mais il a perdu sur le fond.  Il s’est révélé ce que je pense qu’il est : un énorme réactionnaire qui n’est pas loin de coucher avec l’extrême-droite.  Peut-être pas avec l’extrême-droite mais avec une droite dure.  Moi j’adore les gens, quelles que soient leurs opinions, mais les gens qui assument leurs opinions.  Hier, il y avait un mec de Valeurs Actuelles qui est pro-Zemmour à 100%, on a pu discuter.  Tandis que Onfray n’assume pas ce qu’il est ; il n’a pas fait son coming out.  Il est glauque ; ça se voit sur son visage qu’il y a un problème.  Il n’est pas en accord avec lui-même. Il faut qu’il fasse son coming out et qu’il dise : « Oui, je suis de droite dure. » Il n’est pas de gauche ; il a  le droit d’être de droite dure ce que lui reproche c’est de ne pas l’avouer. Je veux bien discuter avec un mec de gauche radicale, de droite radicale ; je suis d’une tolérance totale pour les idées.

Comment ça se passe entre Léa Salamé et vous ?

Léa, je l’adore car elle a été d’une immense gentillesse à mon endroit, tout comme Laurent l’a été.  Ils ont tout fait pour m’aider.  Léa m’a même proposé qu’on prépare les questions des politiques ensemble.  J’ai refusé car je voulais me planter avec mes propres défauts.  C’est une fille super généreuse, drôle. On se marre. Il y a une complicité entre nous ; ce n’est pas un truc artificiel ni fabriqué ; j’adore cette fille.  Je vais vous dire un truc : il y avait longtemps qu’il n’y avait pas un duo qui s’entendait bien dans cette émission.  La dernière fois c’était le duo Zemmour-Naulleau.  Polony et Pulvar, s’entendaient bien au début après on sentait que c’était moins ça.  Celui que j’ai préféré de toute l’histoire des chroniqueurs, c’est Naulleau.  C’est le mec capable de dire à Jacques Attali : « Vous n’êtes pas un économiste. » C’est comme s’il avait dit à Georges Brassens : « Vous ne savez pas jouer de la guitare. » Il est fou à lier ! Je l’adore ; j’adore aussi Léa. J’adore Naulleau et Polony.

Vous avez signé pour combien de temps avec cette émission ?

J’ai signé pour trente-huit émissions, c’est-à-dire une année ; pour l’instant, je ne pense pas à l’année prochaine ; il peut se passer des milliers de choses. Ils peuvent en avoir marre ; je peux ne pas convenir. Moi, je n’ai aucun pouvoir ; je me plierai à leur décision.  S’ils me reconduisent parce que ça s’est bien passé, je serai heureux.  S’ils estiment que je n’ai pas été au niveau, je m’inclinerai.

Vous avez interviewé Michel Houellebecq avec beaucoup de pertinence, et vous nous avez envie de lire ou de relire Christine Angot.

Il faut toujours prendre la défense des écrivains dans une société qui les méprise, et parfois même, qui les hait. Les écrivains sont pour moi ce qu’il y a de plus précieux au monde.  Un pays où il n’y a pas d’écrivains… une ville où il n’y a pas de librairies, c’est inconcevable. C’est là que la pensée a lieu. Quand Onfray a dit : « La pensée ce n’est pas pour vous », sous, prétexte que je ne suis qu’écrivain, c’est d’une bêtise abyssale car un écrivain pense.  C’était terriblement stupide.  Je pense que le problème de Michel Onfray c’est qu’il n’est pas très intelligent. (Ca vous pouvez l’écrire.)

Vous avez longtemps était feuilletoniste au Figaro littéraire. Vous continuez, dans l’émission, à interviewer des écrivains. Vous devez lire énormément ?

A cela s’ajoutent les séminaires que j’anime : sur Francis Ponge, sur Kafka… Les conférences sur Hiedegger après être sorti d’une émission avec Bigard. Et j’ai réalisé Podium.

D’où vous vient ce plaisir du grand écart ?

Le bonheur d’être sur terre.

Vous devez lire très vite.

Non, en fait, au contraire : je lis très lentement.  Je suis d’une lenteur, comme lecteur ! Comme écrivain, je suis rapide ; comme lecteur, je suis lent.  J’ai la même lenteur pour lire Heidegger que pour lire une interview de Michel Sardou ! Il m’arrive dans le cadre de l’émission, de suggérer à Laurent Ruquier et à Catherine Barma, un nom d’écrivain. J’ai une petite légitimité pour inviter un écrivain ; je pense que Laurent me fait confiance.  Ce sont Laurent et Catherine qui dé

Yann Moix, à la terrasse du Rouquet, en octobre dernier.

Yann Moix, à la terrasse du Rouquet, en octobre dernier.

cident au final. Le vrai chef, c’est Laurent. Il faut accepter qu’il soit le chef d’orchestre.  J’aimais bien Aymeric Caron.  Ca, c’est mon ouverture d’esprit car je suis symétriquement opposé à ce qu’il pense, mais j’adore ça. Quelqu’un qui en cohérence avec sa pensée, même s’il est très différente de la mienne, j’aime bien.  Je n’aime pas les chiffres, il adore ça ; il est très très à gauche, une gauche même « tête à claques ». Il est pro-Palestinien d’une manière caricaturale, tandis que je suis plus souvent pro-Israël, il faut le dire.  Il est clair qu’on n’est pas du tout sur la même longueur d’ondes. J’avais beaucoup de plaisir à l’entendre car une opinion qui n’est pas la mienne – comme on peut lire L’Humanité et Le Figaro dans la même journée – j’ai toujours plaisir à l’entendre.  Comme dans un orchestre, chaque instrument vient jouer sa partition. Ce n’est pas parce que la contrebasse n’est pas mon instrument préféré qu’il n’en faut pas dans un orchestre. Aragon était communiste ; c’était un génie. Céline était collabo, c’était un génie.  La littérature, c’est une ouverture d’esprit. Des salauds peuvent être des génies. Des mecs moralement acceptables peuvent être des médiocres.  La littérature, par définition, est une ouverture totale.  La magie de l’art c’est que des pourritures peuvent être des génies ; alors, tous les moralistes paniquent.  Certaines personnes seraient effrayées en connaissant la vie intime de Roger Vailland.  C’est le Sade du XXe siècle.  Je ne suis pas homosexuel, mais je me suis aperçu un jour que la majorité des écrivains que j’aime sont tous homosexuels : Proust, Gide, Fassbinder et Pasolini. Ce sont les écrivains que je préfère au monde ; l’homosexualité est au centre de leurs œuvres.  Je suis en osmose totale avec ces quatre génies qui sont homosexuels, mais le fait qu’ils soient homosexuels ne les détermine en rien ; il atteigne l’universalité par leur homosexualité.  Le raisonnement est valable pour Sartre qui a défendu Staline ; et Sartre est un génie. L’ouverture, c’est la littérature.

Où en sont vos projets cinématographiques et littéraires ?

Je termine un film sur la Corée du Sud et la Corée du Nord où j’ai effectué plusieurs voyages. C’est un très long film.  Et je prépare Podium II. J’ai terminé trois livres : un sur la Corée du Nord (un roman) ; un sur la Terreur (un essai) et un sur le Judaïsme (un essai).  Et j’ai fait une suite à Une simple lettre d’amour qui va s’appeler Neuf ruptures et demie. (C’est la première fois que je l’annonce.) Le titre me paraît pas mal ; j’en changerai peut-être. Chaque chapitre commence à partir du moment où la fille me dit : « C’est fini entre nous. » Tous ces livres paraîtront chez Grasset à qui je suis fidèle.

                                       Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Éclairant Jean-Marie Rouart…

Il dresse le portrait de quelque 120 écrivains qu’il a adorés, et nous donne à lire des extraits du meilleur de leurs œuvres. Succulent.
Il est peu courant qu’un gros livre soit un grand livre (A la recherche du temps perdu, Proust; Le Vicomte de Bragelonne, de Dumas; Guerre et paix, de Tolstoï; Les Misérables, de Hugo; etc.) Ces amis qui enchantent la vie (quel joli titre!), de Jean-Marie Rouart, en est un. Il est gros (906 pages), et grand (passionnant, sensible et didactique; utile, terriblement utile. Et tellement littéraire et poétique!) Il est sous-titré Passions littéraires. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, est un gros lecteur (boulimique) et un grand lecteur (attentif, éclairé, éclairant, transmetteur, fraternel). C’est un excellent connaisseur de la littérature. Ce livre, qui propose des portraits d’écrivains choisis, des manières de préfaces passionnées, passionnantes, gourmandes, joyeuses, et des morceaux choisis de leurs œuvres, n’est rien d’autre, comme l’indique l’éditeur en quatrième de couverture, «le fruit d’une longue histoire d’amour». Il les classe par chapitre délicieusement subjectifs: «Les soleils païens» (Rabelais, Restif de la Bretonne, Casanova, Nietzsche, Maupassant, Colette, D.H. Lawrence, Henry Miller, etc.), «Les magiciens» (Toulet, Louÿs, Cocteau, Gary, Blondin, Zweig, Delteil, Aymé, etc.), «Les cœurs en écharpe» (Musset, Apollinaire, etc.), «Les amants malheureux de l’Histoire» (Bernis, Stendhal, Barrès, Zola, Drieu la Rochelle, Morand, Déon, etc.), «Les bourlingueurs de l’infini» (Loti, Cendrars, Hemingway, etc.), «Beaux et grands esprits» (Voltaire, Jean d’Ormesson, etc.), «Les fracasseurs de vitres» (Rousseau, Céline, Bernanos), «Voyeurs, pervers, nymphomanes» (Sachs, Anaïs Nin, etc.), «Les moitrinaire» (sublime néologisme! Léautaud, Gide, Nourissier, Houellebecq, Sollers, etc.),

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

«Les monuments qu’on visite» (Balzac, Hugo, Flaubert, Simenon, etc.). Et bien d’autres chapitres dans lesquels il n’oublie pas Baudelaire, Giono, Modiano, Bloy, Léon Daudet, Nizan, Nimier et Radiguet. Livre fort, livre émouvant, notamment quand il se demande l’intérêt de Tolstoï pour la franc-maçonnerie n’a pas été de nature à sa propre conversion «à la religion d’Hiram». Et lorsqu’il constate, un peu triste que des continents entiers de littérature resteront ignorés du lecteur avide. On adorera le portrait de Restif ( » il a troussé plus de femmes que de livres»), celui de Casanova (le mythe de l’aventurier; le bourgeois naissant qui doit tout à son mérite personnel et «fait la nique aux aristocrates»). De Cocteau, il dit si justement, qu’il est «un clavecin égaré au milieu du jazz», et de Marcel Aymé qu’il est un poète «qui n’a pas coupé les amarres avec le réalisme». Oui, ce livre est succulent, génial et sublime. Et, chose essentielle, il permet de goûter aux écrivains qu’on ne connaît pas encore. Merci, Jean-Marie Rouart!
PHILIPPE LACOCHE
Ces amis qui enchantent la vie, Passions littéraires, Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, Robert Laffont, 906 p.; 24 €.

Saleté de magnéto !

Suis-je trop bon public ? Qu’y puis-je, j’adore les films de Charlots, Lo

Marc  Lavoine  devant un tableau de la libraire Anne Martelle qui est également un excellent peintre.

Marc Lavoine devant un tableau de la libraire Anne Martelle qui est également un excellent peintre.

uis de Funès, certains livres de Pierre Benoit et de Francis Carco, certains romans de gare, les filles du French Cancan (surtout quand elles lèvent leurs jolies gambettes de hases ; mon ex-chérie, Lou-Mary, faisait ça bien, sacrée grande didiche !). Je considère qu’il n’y a pas que Cioran et Proust dans la vie. J’étais ravi, il y a quelques temps, d’interviewer Mireille Mathieu qui me confiait avec force et vigueur (et non sans douceur) son amour de Dieu et du général de Gaulle. Une fois, au cours d’une résidence d’écrivain, j’ai failli me friter physiquement avec un auteur hautement intellectuel car j’avais osé dire que j’aimais le chanteur Carlos, qu’il ne faisait de mal à personne, qu’il faisait rire les gens. L’espèce de butor prétentieux disait que c’était de la daube et que cela relevait du commerce. Tout ça pour te dire, lectrice ma bouée charnue, que je sais apprécier certains éléments de la variété française. Je découvre toujours, sous les brillances, les mélodies sucrées, quelques passions acidulées et autres intérêts piquants. Pour Marc Lavoine, à dire vrai, je n’ai eu aucun mal. On le sait excellent chanteur. Quelques-unes de ses chansons sont des délices. C’est un comédien sensible, inventif et délicat. Le voici maintenant écrivain. Le récit qu’il vient de publier chez Fayard, L’homme qui ment, cartonne en librairie. Ce n’est que justice. Tout ne monde n’a pas la chance d’avoir un père communiste et coureur de jupons. (Je pense à ça : j’espère que quand j’aurai passé l’arme à gauche, mes enfants se mettront à écrire ; j’ai les qualités requises pour leur garantir un succès en librairie.) Marc Lavoine est un garçon sympathique et chaleureux. J’avais déjà pu m’en rendre compte il y a une dizaine d’années alors que j’étais allé l’interviewer dans les locaux de sa maison de disque, à Paris. Cette fois, j’ai profité de son passage à la librairie Martelle, à Amiens, pour le faire. Marc était accompagné par la charmante Pauline Faure, attachée de presse chez Fayard, ce qui ne gâchait rien. (Un plaisir n’arrive jamais seul, comme le malheur.) J’avais sept minutes pour interviewer Marc. En temps normal, ça peut paraître court ; là,  c’était déjà trop car mon magnétophone, cette petite saloperie, n’a pas fonctionné. Variété encore : j’ai été commis d’office pour me faire l’avocat de Dany Brillant qui rencontrait ses fans dans les locaux de notre journal. En discutant le bout de gras, je me suis rendu compte qu’il adorait la poésie (Apollinaire) et la philosophie (les Existentialistes). C’était épatant de discuter de Sartre avec le mec qui a composé « Suzette ». L’espèce d’abruti d’intello avec qui j’avais failli m’embrouiller la crinière, eût encore fait des bonds.

Dimanche 1er mars 2015

Un grand livre fait un excellent film

Philippe Vilain, rencontré au cours d'un cocktail de la revue Service littéraire.

   Il y a quelques temps, à Paris, lors d’un cocktail de la revue Service littéraire, je faisais la connaissance de l’écrivain Philippe Vilain. Je venais justement de terminer son roman Pas son genre (Grasset). Je lui dis pourquoi son livre m’avait plu: « Il m’a rappelé La Dentellière, de Pascal Lainé. » Je regrettais immédiatement mes mots. Certains écrivains détestent qu’on les compare à d’autres. Garçon calme et intelligent, Philippe Vilain fut, au contraire, ravi. Et nous trinquâmes au succès de son roman sous les yeux de François Cérésa, créateur de Service littéraire, et de quelques collaborateurs de la revue dont Jean-Michel Lambert et Bernard Morlino. Cela lui a porté chance car son livre vient d’être porté à l’écran par le cinéaste Lucas Belvaux, avec la délicieuse Emilie Dequenne et le convaincant Loïc Corbery. Le film (vu au Gaumont, à Amiens) correspond bien à l’histoire et à l’atmosphère de l’opus de Philippe Vilain. Clément, un jeune professeur de philosophie (Loïc Corbery), est affecté dans un lycée d’Arras pour une année. Il le prend très mal, lui qui n’aime que Paris, d’autant qu’il est aussi écrivain (un roman chez Grasset ; un essai sur Kant), qu’il fréquente le Flore et les Deux Magots. Il se rend dans la capitale du Pas-de-Calais plus mélancolique qu’un troupeau de Cioran. Il déambule d’une place à l’autre, s’ennuie beaucoup. Un jour, dans un salon de coiffure, il fait la connaissance de Jennifer (Emilie Dequenne) qui devient vite sa maîtresse. Il est issu de la haute bourgeoisie éclairée parisienne, lit Proust, Flaubert,  et les philosophes allemands ; elle est une fille du peuple, lit Anna Gavalda et passe ses soirées dans les karaokés avec ses copines. Il est constamment indécis, hésite à s’engager, réfléchit beaucoup ; elle est entière, fonceuse, toujours gaie et pétillante. Elle n’est pas son genre. Comme le genre de Pomme, dans La Dentellière n’était pas celui du narrateur qui ressemblait comme deux gouttes d’encre à Pascal Lainé. Lainé, comme Vilain, traite de l’incommunicabilité de deux êtres, issus de deux mondes très différents, voire opposés. Deux êtres qui, pourtant, s’aiment. Car, même s’il reste en réserve, Clément aime Jennifer. Le film est aussi poignant, à l’image du livre. A l’image de La Dentellière. En regardant le film Pas son genre, je me revoyais en 1979, jeune journaliste à L’Aisne Nouvelle, en train de parcourir la place du Huit-Octobre, à Saint-Quentin, à la recherche de l’hôtel dans lequel Pascal Lainé, jeune professeur de philosophie, avait posé ses valises une rentrée par une rentrée de septembre de la fin des sixties. La littérature me servait de tuteur. Le mildiou de la mélancolie, déjà, attaquait mes feuilles. Mes pages.

                                          Dimanche 11 mai 2014

« J’opte pour la réalité…»

Excellent romancier, le discret Antoine Piazza nous donne une version réécrite de son «Roman fleuve», œuvre forte et ambitieuse. Explications.

Antoine Piazza est l’un de nos meilleurs romanciers français. C’est un auteur discret, qui ne fréquente pas les cocktails littéraires et qui, de sa bonne ville de Sète où il exerce la profession d’instituteur, ne doit guère être concerné par les intrigues germanopratines. Il n’empêche que, de livre en livres, il bâtit une œuvre exigeante et de grande qualité, saluée par la critique.

Ce Roman fleuve a déjà été publié en 1999; il s’agissait de votre premier roman. Pourquoi l’avoir publié de nouveau aujourd’hui? De quoi l’avez-vous enrichi?

Le livre est passé au format de poche en 2001 et il était question de le publier en 2013 dans la collection Babel d’Actes Sud. En voulant procéder à des corrections, j’ai trouvé au livre assez de défauts et d’insuffisances pour me lancer dans un vrai travail de réécriture, lequel est particulièrement perceptible une fois franchi le premier tiers du roman… Des personnages ont été étoffés, des longueurs supprimées. L’intrigue a été renforcée pour conduire à un dénouement différent…

D’où vous est venue cette idée magnifique qu’un président puisse tenter de sauver la France, en conflit avec l’Europe, grâce à la fiction?

Il y a quinze ans, j’ai commencé le « premier » Roman fleuve. J’avais un héros, une sorte de « double » de l’auteur, à qui un membre influent du pouvoir en place confiait une mission pour le moins saugrenue : partir à la recherche de la sépulture d’un personnage de fiction. J’ai écrit une soixantaine de pages. Ensuite, j’ai laissé « reposer ». Et puis l’idée est venue, un vrai cadeau !

C’est un hommage à la littérature. Quels sont vos auteurs préférés et pourquoi?

Je pense à Proust et à Balzac, et combien d’autres ! Mais j’ai conservé le plus grand respect pour les lectures de l’enfance : Jules Verne et Alexandre Dumas, de l’adolescence : Cronin et Boris Vian. Je m’efforce de ne pas (trop) établir de hiérarchie entre les auteurs. Je crois qu’il y a d’abord un plaisir de lecture, lequel est conditionné par l’âge du lecteur, donc, ou encore par son humeur du moment, par le temps qu’il fait, que sais-je encore ! Il n’en est pas autrement pour la musique : il y a des jours pour les quatuors de Beethoven et d’autres pour des standards d’Elvis Presley…

Combien de temps vous a demandé ce nouveau travail sur ce premier roman?

Pas tout à fait un an. Après n’avoir pas montré un grand engouement pour un travail de réécriture qui m’obligeait à retrouver un projet vieux d’une quinzaine d’années, je me suis pris au jeu une seconde fois… Presque un an et combien d’heures ? Je ne sais pas : je n’ai pas vu les heures passer…

Que symbolise le fleuve qui sert de frontière entre réalité et fiction?

Un lecteur m’a dit que le choix du Rhône, le plus tumultueux et le moins navigable des fleuves français, n’était pas un hasard. N’importe comment, le fleuve comme frontière entre réalité et fiction symbolise l’oubli et le renouveau. Je voulais encore définir un espace dans lequel il soit possible de perdre pied ou, mieux encore, de faire naufrage… En gardant une possibilité d’accoster sur l’autre rive…

Dans la vie de tous les jours, préférez-vous la réalité ou la fiction?

La réalité renvoie le plus souvent à l’idée d’affrontement, voire de lutte, et, comme la notion de bonheur est étroitement liée à une notion de dépassement, j’opte pour la réalité : l’endroit est rude mais les victoires remportées procurent les vraies joies.

Quels sont vos projets littéraires?

Après avoir récrit ce premier livre dans l’intention de le republier, ce qui constitue une démarche assez inhabituelle pour un auteur, j’ai l’impression d’avoir refermé une boucle. Cela signifie peut-être que je vais partir sur autre chose, ou alors sur la même chose, mais autrement…

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

Né en 1957, Antoine Piazza vit à Sète où il est professeur des écoles. Tous ses romans sont publiés aux éditions du Rouergue.

Yann Moix, cinéaste, écrivain. Terrasse du Rouquet- Paris. Octobre 2011.

« Roman fleuve », Antoine Piazza, Le Brune au Rouergue, 364 p.; 22,50 euros.

Jean-Louis Murat : « Si la modernité consiste à créer de la misère, arrêtons d’être modernes »

 

 

Jean-Louis Murat sur la pochette de son dernier album "Toboggan".

Il donnera un concert à la Maison de la culture d’Amiens, le jeudi 16 mai, à 20h30. Et il vient de sortir un excellent album « Toboggan ». Rencontre à Paris.

Il est dit que vous détestez vous répéter. Qu’avez-vous souhaité apporter de nouveau avec Toboggan, votre nouvel album?

Plus de chansons, plus d’ambiances méditatives. La formule rock coupe la méditation et l’herbe sous le pied de la rêverie. Le rock peut devenir un hachoir d’émotions. Il y avait longtemps que je n’avais pas enregistré un disque seul. Je n’ai pas procédé à une recherche bébête de l’énergie, ni de l’efficacité. Il faut tout penser post-rock. Après les machines, quelque chose comme une BO de la crise. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression d’entendre la musique des traders.

Cet album est doux et calme. Etait-ce la couleur que vous souhaitiez lui donner?

Avec l’âge, je ressens le triangle de la forme… La forme faisant usage de fond, si on veut changer le fond, il faut changer la forme… Moi, j’écris à la plume, avec de l’encre et un buvard. C’est très moderne de ne pas avoir de portable et d’écrire à la plume. Si la modernité consiste à créer de la misère, arrêtons d’être modernes.

J‘ai lu que vous aviez fait le choix entre une quarantaine de morceaux. Vous composez très vite et beaucoup. Dans quelles conditions ce disque a-t-il été écrit? Où? Avec qui?

C’est habituel chez moi. McCartney composait et apportait de très nombreux morceaux. Le studio, c’est trop cher; c’est un lieu d’enregistrement. Pas de composition. J’aime enregistrer en une prise.

On dit que vous êtes un homme de contrastes. Insaisissable. Qu’en pensez-vous? Et pourquoi?

Cela me paraît bien naturel. Je procède en musique comme je fais avec les couleurs en peinture. J’utilise les couleurs primaires. Pas de couleurs secondaires, ni de couleurs tertiaires. Ma terre, l’Auvergne, est celle des contrastes : dans les basiliques, le soleil jaune sur la pierre volcanique noire… Ca forge un caractère et une sensibilité. Il faut les deux. Je suis assez contradictoire au quotidien. Je n’ai jamais voulu privilégier une façon d’être. Je suis à la fois tendre et très violent depuis l’enfance. J’essaie de faire au mieux avec ça. Faire des disques, ça me discipline…

Comment s’est passé la rupture avec Universal? Et votre venue chez Pias, label belge à l’origine?

En fait, il n’y a pas eu de rupture à proprement parler, mais bien un accord. Pour mon anniversaire, j’ai reçu un cadeau du responsable de chez Polydor. Il me confiait qu’il était fan et m’a souhaité le meilleur pour l’avenir. C’était un peu un hasard si je m’étais retrouvé chez Universal; c’est parce qu’ils avaient racheté V2. Pias sont venus me voir en Auvergne. J’ai fait un disque un peu plus détendu. Travailler avec des labels indépendants, c’est dans ma nature; ça me va bien. Ca correspond à l’image que les gens voudraient que j’aie. Dans la loge, récemment; j’ai vu tous mes anciens patrons (ceux de V2, de Virgin, de Polydor, etc.) Ils se sont tous retrouvés dans la loge. (Rires.) Ma réputation de mauvais coucheur est un peu idiote.

On lit dans votre biographie que si vous n’étiez pas devenu artiste, vous seriez devenu malfaiteur. Auriez-vous des prédispositions ou un goût pour cette dernière activité ?

Avant de faire des disques, je n’avais pas de limites. C’est une réalité. Je n’avais pas envie de m’intégrer. J’étais incapable de penser que j’aurais pu devenir un jour salarié et avoir un patron. Très jeune, j’ai ressenti cela. Aujourd’hui, je suis grand-père… N’empêche : quand on voit Bob Dylan, Keith Richards, Verlaine… on comprend que ce qui est le plus proche de la fonction d’artiste, c’est celle de malfaiteur. Si les artistes ne peuvent pas exercer leur activité d’artistes, ce n’est pas bon. Il ne faut pas les contrarier. Regardez Mao, Hitler, Staline… ce sont tous des artistes ratés. Il ne faut pas couper l’herbe sous le pied des artistes; on ne transforme pas les loups en agneaux. Je refuse de tout penser comme un agneau. Un loup qui pense comme un agneau est mort.

Vous avez besoin du Massif central, de La Bourboule. Qu’est-ce que ces lieux vous apportent? Comment y vivez-vous? Qu’y faites-vous?

J’habite à cinq kilomètres de La Bourboule, dans une vieille ferme construite par un grand-oncle. J’ai refait le lien paysan. Je suis un pur produit de la paysannerie. Mes parents étaient devenus modernes; ils ont habité en ville. Le lien avait été rompu. Je voulais refaire le lien. Mon retour en Auvergne a été pour moi une façon de me refaire des racines. J’étais perdu; je ne savais plus où j’en étais. Il ne faut pas plaisanter avec ça. On ne peut pas avoir des individus hors sol.

Comment avez-vous écrit cette magnifique chanson qu’est « Mont sans-Soucis »?

Mon épouse s’en souvient encore. Et en descendant le col de la Ventouse, j’ai dit à ma femme : « Excuse-moi, il faut que je m’arrête. » J’ai pris un papier, un crayon. J’ai écrit le texte en un quart d’heure. Ca m’est venu en conduisant ma voiture.

Kevin Ayers, ex-Soft Machine, vient de décéder. Le connaissiez-vous? Parlez-moi de votre amitié avec un autre ex-Soft Machine : Robert Wyatt.

J’avais vu Kevin Ayers en concert à la fac de Clermont, dans les années soixante-dix. J’aime beaucoup cette époque. (NDLR : il cite Kevin Coyne, Procol Harum, etc.) Robert Wyatt écoute ce que je fais. Au cours d’une interview accordée à un magazine américain, il m’avait classé numéro un de ses préférences. Ce qui me touche chez lui, c’est ce côté ange paralysé. Sa voix est angélique. Il vit comme un pauvre; il me sert d’exemple. Et sa confiance me donne de la force

Vous aimez lire; quels sont vos auteurs de chevet?

J’ai lu tout Proust, tout Nietzsche, tout Camus; j’ai repris la lecture de La Recherche du temps perdu. En ce moment, je lis beaucoup sur la Grèce antique. (Dans mon cartable, j’ai un livre de Jean-Pierre Vernant. Lire toute l’oeuvre de Jean-Pierre Vernant, ça me paraît très intéressant.) Je suis en train de lire le dernier Philip Roth.

Et les écrivains d’Auvergne, vous les lisez?

Je vous recommande Marie-Hélène Lafon; c’est très très bien. Elle écrit sur le monde paysan; elle est professeur à la Sorbonne, mais elle est du Cantal. Je retrouve tout. J’ai lu tout Marie-Hélène Lafon; j’ai connu tout ça parfaitement. C’est comme si je l’avais écrit moi-même.

Et Vialatte, vous avez lu?

Bien sûr. Je l’ai lu grâce à mon grand-père. Les chroniques de Vialatte dans La Montagne. Je n’y comprenais rien, mais c’est le style qui me plaisait; je trouvais ça admirable.

Et Blondin qui vivait dans le Limousin?

Bien sûr; j’ai l’impression que j’ai toujours lu Blondin. Je le lisais dans L’Equipe.

Et Robert Giraud, un sacré écrivain, grand résistant qui combattit dans les maquis d’Auvergne au côté de Guingouin…

Oui, j’ai lu un livre de lui; je me demande s’il n’y avait pas des vaches Salers sur la couverture. Mon petit dernier s’appelle Gaspard; je l’ai appelé comme ça car c’était le nom des maquisards dans le Puy-de-Dôme. ( N.D.L.R : Émile Coulaudon, dit Colonel Gaspard, héros de la résistance en Auvergne.)

Vous jouerez le 16 mai prochain à la maison de la culture d’Amiens. Connaissez-vous déjà cette ville et la Picardie?

Quand j’y viens, je vais voir la cathédrale. La Picardie est le pays des cathédrales.

Avec quelle formation serez-vous sur scène?

Nous serons deux sur scène (dont un batteur-percussionniste et une installation avec des images; des choses que j’ai réalisées et qui seront diffusées sur trois écrans). Mon dernier disque sera la matrice de ce spectacle.

Propos recueillis

par Philippe Lacoche

Cérésa : l’aventurier des mots

Son Roman des aventuriersest un délice de drôlerie, de justesse et d’élégante simplicité. À l’image de cet écrivain doué qui a pratiqué tous les métiers.

François Cérésa à la terrasse du Rouquet, à Paris, un après-midi d'été 2011.

François Cérésa nous a habitués à la chose: son dernier livre, Le Roman des aventuriers, est un vrai bonheur de lecture. Très différent, pourtant, du délicieux et intimiste Sugar Puffs, paru à la rentrée littéraire de septembre 2011 et qui eût dû, si le monde des lettres avait été bien fait et empreint de justice, être couronné d’un des six grands prix. Qu’importe: le Cérésa continue sa route d’écrivain. Point d’amertume chez cet auteur plein d’humour, cultivé et sans morgue aucune: il a les pieds bien stables dans la glaise des mots. Ici, il est à son aise. Il est à son affaire. N’est-il pas lui-même une manière d’aventurier? Ne fut-il pas dans d’autres vies menuisier, maçon, peintre, démarcheur, livreur, chauffeur de maître, cover boy, étudiant en médecine, titulaire d’un Deug de philosophie en cours du soir, assistant sur des plateaux de cinéma, étudiant en art dramatique au cours Simon, militaire? Et, vous l’avez compris, lecteur, à un tel homme inutile de parler de l’indéfendable Nouveau roman (Robbe-Grillet, Claude Simon et consorts).Il vous regardera dans les yeux, dubitatif, et égrenera noms des – vrais! – écrivains qu’il aime: Stendhal, Maupassant, Hugo, les Hussards (Nimier, Blondin, Laurent, Déon). «Sans être l’inconditionnel qui astique tous les matins son sceptre d’Ottokar (c’est une image), j’assume mes turpitudes. Ce ne sont pas Claude Simon ni Marguerite Duras qui m’ont donné le goût de la lecture», confesse-t-il, avant d’avouer que c’est Tintin qui l’a conduit vers la lecture et l’écriture. Voilà un homme de goût. Car, comme il le dit joliment un peu plus loin, «une culture sans Tintin est une madeleine sans Proust».Il est drôle d’un bout à l’autre, Cérésa. Et c’est avec brio qu’il dessine les portraits de ses aventuriers préférés: Athos, Errol Flynn, Lancelot du lac, Raoul Walsh, Joseph Kessel, François Fournier-Sarlovèze, etc. Celui d’Errol est carrément superbe de finesse, de drôlerie, de connivence, à l’instar de celui de Kessel. Ces textes sans prétention sont à eux seuls des minis leçons de bonne littérature par maître Cérésa qui, jamais, ô grand jamais, ne voudrait être professeur. Ni donner de leçons. Chapeau bas!

PHILIPPE LACOCHE

Le Roman des aventuriers, François Cérésa, Le Rocher, 232 pages, 19,90 euros

Daniel Darc : « La dope, c’est terminé »

 

Daniel Darc, toujours très rock'n'roll, ne boit plus que de la bière.

C’était un jour d’automne, à la Comédie de Picardie, à Amiens. Daniel Darc – que je connais depuis des lustres, depuis la folle époque de Best où nous nous rencontrâmes lors d’un voyage de presse en juillet 1985, au festival rock de Guéhenno, en Bretagne, près de Lorient – venait y donner un concert. Nous nous installâmes au bar. Bière pour lui ; café pour moi. Cuir pour lui ; veste Armand Thiery pour moi. Il a presque bonne mine, à ce que je peux en voir car il tatoué du nombril aux orteils. Je lui parle de Best, de Drieu La Rochelle, de Céline, de Lou-Mary (il devait chanter, sur son album Mise à nu, Rock Paradise, dist. Rue Stendhal, en duo la chanson « Les Smarties », s’est désisté pour des histoires de droits, et a laissé sa place à Patrick Eudeline).

Lectrice hystérique, fan de rock’n’roll, je te gâte encore : voici ci-dessous (chics), len avant-première, la suite de l’interview que tu liras dans le cahier week-end du Courrier picard du 16 décembre 2011).

 

Parle-nous de la chanson «C’est moi le Printemps».

Le titre, c’est une phrase de Céline, issue du Voyage au bout de la nuit, je crois. Comme je suis né en mai, c’est une phrase qui m’a fait flasher, comme toute la première partie de l’oeuvre de Céline, avant qu’il ne devienne obsédé par les Juifs.(Le Voyage et Mort à Crédit sont géniaux.)

Comment est-elle née?

Musicalement, tout vient de Laurent Marimbert, mon réalisateur. J’ai apporté le texte, grâce à cette phrase de Céline que j’avais en tête.

On dit que tu écris très rapidement. Par fulgurances, selon certains. Est-ce exact?

Oui, c’est vrai, je vais très vite. J’écris tous les jours. A chaque fois, avant de faire un album, j’ai une vingtaine de cahiers pleins, mais, au final, je ne les ouvre même pas. On écrit comme on se protège. Naturellement. J’ai fait du karaté longtemps, voilà… Tu t’entraîne aussi tous les jours. Et tu fais un combat. J’écris tous les jours pour m’entraîner.

Tu continues le karaté?

Non, je fais du tai-chi. A mon âge c’est plus raisonnable que le karaté. J’ai 52 ans…

Comment vis-tu à Paris?Ta vie quotidienne? Copine?Alcool?Dope?

J’ai une copine. La dope, c’est terminé. Je ne peux plus boire d’alcool fort; je ne bois plus que de la bière. On n’a plus le choix. Tu crèves à 27 ans ou 80 ans, mais crever à 52 ans, c’est nul! Je fais beaucoup de vélo, pignon fixe, sans freins, j’adore ça. Je fais ça à Paris, et on est en train de voir avec un copain pour louer des horaires dans un vélodrome pour faire de la piste. Ma copine a le même âge que moi. On s’est connu chez des copains début juillet 2010.

Qu’écoutes-tu le plus des derniers temps ?

Beaucoup de country. Coltrane, toujours. Metallica et le dernier disque d’Alice Cooper. Je n’écoute rien de ce qui sort actuellement. Sur l’album, j’ai une chanson qui se nomme «C’était mieux avant».C’est exactement ça; je crois que je suis un vieux con par certains côtés.

Qui sont aujourd’hui tes meilleurs amis?

Sophie, la copine; mon guitariste; Marc Dufour qui a récemment écrit un bouquin sur Springsteen.

Tes lectures, quelles sont-elles?

Je recommence à lire des Séries noires. Et je lis Proust, je ne sais pas si je vais tenir, mais j’ai commencé en tout cas. Je lis aussi Shakespeare.

Tes projets?

Tourner et tourner, et je n’ai plus envie d’attendre avant de faire des disques. Je fais refaire un autre disque rapidement avec Laurent Marimbert. Je vais essayer de faire un disque par an. Avant, je voulais faire le chef d’oeuvre et puis… je me dis qu’un disque chaque année, ça fait une pierre de plus, et que ça fera peut-être un disque après.

Propos recueillis par

Philippe Lacoche. 1 décembre 2011.