Claudio Capéo et ses chansons de marins de l’Est

    Je regarde peu la télévision. C’est peut-être pour ça que je connaissais à peine le chanteur Claudio Capéo. Je me suis donc rendu au cirque d’Amiens, l’autre soir. Il faisait froid, humide et sombre. C’est habituel; c’est agaçant à force. Moi, président, j’interdirais l’hiver, tout au moins en Picardie. À Menton ou à Nice, c’est un peu différent. L’hiver à Menton. J’avais eu la chance d’y passer quelques jours, il y a des années. Odeur des agrumes. Tous ces retraités lents, riches, non stressés, aux terrasses des cafés. Le musée Jean-Cocteau. Et cette mer bleue en janvier. Moi, président, j’interdirais l’hiver en Picardie. J’interdirais beaucoup de choses, je crois. Il préférable que je ne sois jamais président. Donc, il faisait froid et humide quand je me suis rendu au cirque d’Amiens. À l’intérieur

Claudio Capéo (à gauche).

: une chaleur étonnante. Le chauffage? Certainement, mais pas que. La chaleur humaine. Une salle pleine à craquer- au sens littéral du terme; on se demandait si les gradins n’allaient pas céder. Et tous ces bras qui se lèvent, unanimes, et toutes ces voix juvéniles qui hurlent, lorsque les musiciens de Claudio Capéo arrivent un par une sur scène. Et quand arrive, enfin, le chanteur-accordéoniste, c’est l’ovation. Que dis-je? Le délire. Il y avait longtemps que je n’avais pas vu une foule en délire. J’ai manqué de peu les premiers concerts des Stones et des Beatles. (Je suis pourtant si vieux.) J’ai vu les Clash, les Heartbreakers et bien d’autres punks première version en 1977, à Paris. Mais ce n’était plus du délire, mais de la furie avec les pogos et tous les crêtés qui le jetaient dans le public. Là, oui, pour Claudio Capéo, la foule était en délire. Et c’était bien. Les portables (ces briquets des temps modernes) s’allumaient. Les gens se levaient. Moi, par paresse et, surtout, les genoux entravés par mon lourd duffle-coat de bobo, mon écharpe rouge de Mélenchon – ou de Barbier, selon–, mon parapluie bulgare (bien sûr, je suis nostalgique du Rideau de fer que je n’ai pas eu la chance de franchir) et mon chapeau Fléchet (la même marque que celui que portait mon grand-père Alfred, ancien poilu, blessé deux fois dans la Somme, un éclat d’obus fiché, jusqu’à sa mort, sur le haut de son gros crâne dégarni) en poils de lapin, je restais assis. Non pas que je ne fusse pas conquis par Claudio, non; au contraire. Comment ne pas l’aimer? Il est vif, a l’âge de ma fille (née en 1985) à Cernay, non pas Cernay, dans la Marne, près de Sept-Saulx où je passais toutes mes vacances d’enfant, mais le Haut-Rhin. Sa voix, très italienne (il en est d’origine, son vrai nom est Claudio Ruccolo). C’est The Voice qui l’a propulsé dans l’orbite du succès. Avant, il jouait dans les bars, ces nouveaux bals des temps nouveaux. Comme lui, son public est d’origine populaire. Ça me rappelait les bals à la salle des Loisirs de Tergnier, au tout début des années 1970, avec l’orchestre Émile Guel, ou l’accordéoniste Toto Camus. En matière d’ambiance seulement. Claudio ne donne pas dans le musette; il balance des chansons mâtinées de rock, de folk qui ont le goût salé des chansons de marins. Des marins de l’Est.

Dimanche 12 février 2017.

 

Zabou dans ma tête

Zabou dans ma tête. Elle est bien bonne celle-là. J’aime les titres comme ça: entre Bigard, Trump et Blondin. Enfin, ça ne valait pas celui de la une du Courrier du jeudi 10 novembre: «Mystère président». La classe! On a même eu les félicitations de France Inter. Mon rédacteur en chef, d’un naturel modeste, m’a dit que c’était une œuvre collégiale. Bravo! Fierté de travailler dans ce sacré canard. Oui, ça bouillonnait dans ma tête, l’autre soir, à la Comédie de Picardie dès que Zabou Breitman arriva sur scène. Elle y présentait son spectacle La Compagnie des spectres, d’après le roman éponyme de Lydie Salvayre, qu’elle a mis en scène et adapté. Zabou m’a toujours fait rêver. (J’espère qu’elle lira cette fichue chronique.) Au cinéma, bien sûr, sur les planches, mais aussi à la radio. Sa série À votre écoute, coûte que coûte, sur les ondes de France Inter, en compagnie du facétieux Laurent Lafitte, était un régal; ça nous manque. Il faudrait remettre ça, Zabou. Et puis, que puis-je dire d’autre: q

Zabou Breitman à la Comédie de Picardie.

Zabou Breitman à la Comédie de Picardie.

uelle jolie brune! Elle me trouble tant que quand j’ai tenté d’aller lui poser quelques questions, au bar de la Comédie de Picardie, je me suis emberlificoté dans mon pourpoint de marquis, et, au final, ne suis parvenu qu’à capter la délicieuse photographie que je te soumets aujourd’hui, chère lectrice adulée, soumise, trumpetisée. Elle m’a donc répondu brièvement, puis s’est dirigée vers le comptoir où l’attendait Claude Gewerc, ancien président de la région Picardie (quand celle-ci ne s’appelait pas encore Hauts-de-France), et René Anger, ex-cadre de la même Région, guidée qu’elle était par l’ami Nicolas Auvray, directeur du lieu. Le spectacle en lui-même (c’est vrai, je patote, je digresse, je commente, je confie mon inclination pour les charmes – indéniables – de Zabou; en un mot: je chronique) était une totale réussite. La collaboration en France pendant la deuxième guerre mondiale y est épinglée. On rit quand la mère de la narratrice évoque le maréchal Putain, Darnand, et que Zabou danse avec un mannequin de Pétain en nain, qu’elle lui caresse le front, qu’elle lui suçote les doigts. Cela est bigrement bien vu. À titre personnel, je regrette que nos bons amis d’Outre-Rhin soient un peu oubliés. (On eût pu surnommer les hordes teutonnes les Deux car ils étaient deux fois plus barbares que les Huns. Ouaf! Ouaf!) Ce sont quand même eux qui sont venus nous dire bonjour trois fois en peu de temps. Sans leur caractère emporté (euphémisme!), il n’y aurait pas eu de collaboration française, ni Vel d’Hiv. Ni des millions de morts à travers le monde. C’est dit. Sans transition (bien que…): vu deux autres oeuvres magnifiques: au cinéma Gaumont, Ma vie de Courgette, de Claude Barras, d’après le très beau livre de l’ami Gilles Paris. Vu au même endroit: Moi, Daniel Blake, de Ken Loach, une charge contre cette saloperie de système capitaliste dont plus personne ne veut: voir l’élection de Trump aux États-Unis. Ceci dit, si Sanders, mec de la vraie gauche, avait été candidat à la place de la très establishment Hillary (l’équivalent de nos socio démocrates de la fausse gauche), on n’en serait pas là. Remplace les USA par la France, Trump par Marine, et Sanders par Méluche-PC, tu sais ce qu’il te reste à faire, lectrice, mon amour.

                                                      Dimanche 13 novembre 2016.

 

Normandie: impressionnant patrimoine littéraire chez les impressionnistes

Photo prise depuis le bac qui quitte le charmant village d'artistes La Bouille, sur la Seine.

A deux pas de la Picardie, découvrons ce circuit des écrivains entre Le Havre et Rouen. Musées, maisons de romanciers, bancs pour rêver… grâce aux mots : oublier ses maux.

Dire que la Normandie sait mettre en valeur son patrimoine littéraire est un euphémisme. Il faut dire qu’elle est bien dotée. (Pensez que notre chère Picardie, très bien dotée également avec ses La Fontaine, Racine, Claudel, Richepin, Dumas, Verne, Dorgelès, Laclos, etc., n’a jamais apposé une plaque sur la maison de naissance d’un des plus grands stylistes français, Roger Vailland, maison qui existe toujours à Acy-en-Multien, dans l’Oise; la Champagne n’est pas en reste avec notre cher écrivain communiste et libertin – ceci expliquerait-il cela? – puisque aucune plaque de mentionne que le cher Vailland a passé son enfance et son adolescence dans une jolie maison bourgeoise de l’avenue de Laon, à Reims.) Avec, dans le désordre et non sans une certaine subjectivité, Pierre Corneille, Gustave Flaubert, Jules Barbey d’Aurevilly, Maurice Leblanc, Guy de Maupassant, Victor Hugo, Jules Michelet, Benoît Duteurtre, etc., la Normandie en impose. Talent par essence, mais aussi talent par l’existence d’une communication exemplaire, efficace, légère et dynamique.

En témoigne l’opération médiatique, menée d’une main de maître par Éric Talbot, attaché de presse de Saint Maritime tourisme, et sobrement – mais joliment intitulée, clin d’oeil aux impressionnistes, of course! – La Normandie impressionnante, promenade littéraire en Seine-maritime. Celle-ci s’est déroulée dans la belle lumière claire et fade de début septembre. Il s’agissait de faire découvrir au pas de course – en deux jours – l’essentiel du patrimoine littéraire situé du Havre à Rouen, à une théorie de journalistes de la presse nationale et régionale. Pour les Picards, ce riche patrimoine littéraire est tout à fait accessible; il faut donc en profiter.

Exemple, au Havre, la promenade à la faveur des «bancs littéraires» (voir notre article ci-dessous). Bel outil, la bibliothèque Oscar-Neimeyer (exilé en Europe au milieu des années 1960, le célèbre architecte brésilien construisit notamment le siège du Parti communiste français, l’ancien siège du journal L’Humanité – un homme de goût! – et la Maison de la culture du Havre), un nouveau lieu confortable et spacieux a pris la place dans le petit Volcan, au cœur de l’espace Niemeyer.

Visite incontournable, celle du Musée Victor-Hugo, à Villequier. On entre dans une ancienne maison d’un armateur «dont la descendance a permis par onze donations de remeubler à l’identique lorsqu’elle fut transformée en 1957», comme le souligne Françoise Marchand, conférencière du lieu. Le musée conserve les souvenirs des séjours des deux familles Hugo-Vacquerie «unies par le mariage, puis la noyade tragique du couple Léopoldine Hugo-Charle Vacquerie». Il ne faut non plus se priver de visiter l’exposition Portrait de la France en vacances, à l’abbaye de Jumièges (jusqu’au 13 novembre prochain). Établie en collaboration avec l’agence Magnum Photos, elle présente une sélection d’oeuvres magistrales extraites de séries de quatre photographes (dont Henri Cartier-Bresson). Thème: l’évolution de 80 années d’arts de la représentation des vacances. À Rouen, Flaubert n’est, bien sûr, pas oublié avec l’hôtel littéraire Gustave-Flaubert dédié à l’immense romancier né dans cette ville où il a passé une bonne partie de sa vie.

 

Il ne faut se priver de visiter l’exposition « Portrait de la France en vacances », à l’abbaye de Jumièges

 

On n’oubliera pas de visiter le musée Pierre-Corneille, à Petite-Couronne, installé dans la maison que le dramaturge hérita de son père. Mobilier d’époque, peintures, éditions rares… un vrai bonheur! Le plaisir de l’esprit et des yeux, on le trouve encore en découvrant l’adorable ville de la Bouille, village d’artistes, que l’on visita sous la délicieuse et charmante présence d’Agnès Thomas-Maleville, descendante d’Hector Malot. Connu pour son bac qui assure la navette entre les deux rives de la Seine, c’est dans ce village que naquit Malot et que vint peindre Alfred Sisley. À Rouen toujours, faisons une halte au Musée Flaubert et d’Histoire de la Médecine, dans la demeure du XVIIIe siècle, où se trouve la chambre natale de Flaubert dans le logement de fonction de son père, chirurgien de l’Hôtel-Dieu. Étonnante et adorable Normandie littéraire!…

PHILIPPE LACOCHE

 

Les bustes de Beauvoir et de Sartre

Si littéraire Normandie! Quand on sort de la jolie gare de Rouen, impossible de ne pas passer devant le Métropole café. Un établissement à l’ancienne, tant dans le mobilier que dans l’atmosphère. On pourrait y croiser Emmanuel Bove, Henri Calet ou Pierre Mac Orlan. C’est à cet endroit que Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre se donnaient rendez-vous quand ils enseignaient en Normandie (lui au Havre, où, dit-on, il écrivit La Nausée; elle à Rouen). L’anecdote eût pu rester au stade de la légende, voire – horreur! – de la rumeur. Non: le Normand a de la mémoire littéraire. En témoignent une plaque explicative et les bustes de deux écrivains essentiels (désolé, Jean-Paul: on sait bien que l’Existence précède l’Essence!). Ph.L.

Le Métropole café, 111, rue Jeanne-d’Arc. Tel. 02 35 71 58 56.

 

Des bancs et des contacts

Une promenade littéraire au Havre ne peut se faire qu’avec le parcours des vingt bancs littéraires (notre photo) disposés à des endroits stratégiques de la ville. On peut ainsi découvrir des extraits des livres de grands auteurs (Balzac, Zola, Sartre, Duteurtre, Quignard, etc.) dans lesquels ils décrivent la ville portuaire ou même le lieu précis où vous vous trouvez. L’idée est succulente, inventive, géniale! (www.promenadelittéraire-lehavre.fr).

Autres contacts: Musée Victor-Hugo, 76490 Villequier, 02 35 56 78 31, www.museevictorhugo.fr. Abbaye de Jumièges, 24, rue Guillaume le Conquérant, 76480 Jumièges, 02 35 37 24 02. Best Western Gustave-Flaubert, 33, rue du Vieux-Palais, 76000 Rouen, 02 35 71 00 88, Hotelgustaveflaubert.com; Musée Pierre Corneille, 502, rue Pierre-Corneille, 76650 Petit-Couronne, 02 35 68 13 89, museepierrecorneille.fr

 

 

Mes coups de coeurs

Dictionnaire

Le Père Albert fait Tintin

Humoriste inénarrable et décalé, Albert Algoud est la voix du pervers Père Albert et du complètement fou maréchal Ganache dans l’émission de Nagui sur France Inter, La bande originale. Il est aussi un tintinophile émérite. À ce titre, il nous donne à lire le Dictionnaire amoureux de Tintin. «Depuis l’enfance, les aventures de Tintin n’ont cessé de m’accompagner.» Respectant le principe du dictionnaire (des entrées de A à Z), il consacre, page 511, un beau texte à la Picardie dans laquelle il raconte ses vacances d’été à Ault-Onival. Il rend également hommage à Ivar Ch’Vavar, «poète de grand talent, ardent défenseur et rénovateur de la langue et de la littérature picardes» qui l’invita à écrire dans un ouvrage collectif intitulé Tintins (éd. Les Trois-Cailloux, 1984). Il n’oublie pas la traduction en picard des Pinderleots de l’Castafiore. Un dictionnaire délicieux. Ph.L.

Dictionnaire amoureux de Tintin, Albert Algoud, Plon; 785 p.; 25 €. (Sortie: le 6 octobre 2016.)

Essai

Paucard et l’avant

Auteur de 35 livres, Alain Paucard est l’une des meilleures plumes de la littérature française. Son style vif, piquant, fait mouche. Il n’a pas la langue dans sa poche et ne pratique pas le politiquement correct; on est en droit de l’en féliciter. Avec son Oui, c’était mieux avant, il ne se fera pas que des amis. Il s’en fiche; nous aussi. «Qui peut affirmer, sans rire, que l’Éducation nationale enseigne mieux aujourd’hui que sous la IVe république?» s’interroge-t-il. «Non seulement c’est pire, mais cela va s’aggraver : les villes et l’art seront de plus en plus laids et les humains auront de plus en plus de mal à s’exprimer entre eux parce qu’ils auront remplacé la conversation par la communication.» On peut ne pas être d’accord mais on ne pourra pas s’empêcher de rire car Paucard est doté d’un sacré sens de l’humour. Très réussi. Ph.L.

Oui, c’était mieux avant, Alain Paucard; éd. Jean-Cyrille Godefroy; 119 p.; 12 €.

 

Poésie

L’élégant Chemin d’Eau de Guillier

Fou de littérature, de poésie et d’art en général, l’Amiénois Vincent Guillier est l’auteur de cinq livres (dont le remarquable Jean Colin d’Amiens, peintre écrivain, éd. Encrage en 2015) et de nombreuses traductions de l’allemand et du portugais. Il a participé à la redécouverte de Maurice Blanchard (Maurice Blanchard L’avant-garde solitaire, L’Harmattan, 2007). Il est également un poète inspiré et talentueux, titulaire d’une langue à la fois imagée et précise qui n’est pas sans rappeler le Rimbaud de la première période. Son Chemin d’Eau, le présent recueil, superbement illustré par Isabelle Valdelièvre, convainc et envoûte par sa grâce élégante. En témoigne cet extrait du poème éponyme: «Où ton crin fouettait le visage/ Épaisses étaient les boucles de ta crinière autochtone/ Quelle race de sœurs aux traits communs est-ce/ Avec une fréquence inaccoutumée tu étais/ Partout licorne de ton état/». Un recueil tissé d’atmosphères et d’émotions. À découvrir. Ph.L.

Chemin d’eau, Vincent Guillier; illustrations Isabelle Valdelièvre; éd. des Vanneaux; 15 €.

Le poète-essayiste et écrivain Vincent Guillier.

Le poète-essayiste et écrivain Vincent Guillier.

Alain Lebrun nous raconte des histoires

Son excellent dernier – et deuxième roman – est ancré dans les Sixties, le Berry et son cher Santerre où il réside.

Alain Lebrun nous raconte des histoires. Et on aime ça. Son deuxième roman, très réussi, nous transporte au début des années soixante. Sa narration prend naissance dans le Berry où il a longtemps travaillé et dont il est tombé sous le charme. D’emblée, l’intrigue est plantée. Deux familles, les Einègue

Alain Lebrun : un excellent conteur.

Alain Lebrun : un excellent conteur.

et les Accard, se détestent, se haïssent au plus haut point sans trop savoir pourquoi. Mais l’amour n’a pas de camp, pas de frontières, par patrie. Deux jeunes gens – Zaïna et Jacquelin – s’éprennent l’un de l’autre. Un amour fort les unit. Les parents de Zaïna ne supportent pas cette idylle : ils envoient leur fille dans leur famille, dans le Santerre profond afin qu’elle y oublie son Jacquelin, issu du clan honni. La famille d’accueil fait travailler la petite comme un animal. De l’esclavage. Le romancier décrit avec puissance et vérité le côté quasi sadique de ce couple de Thénardier ; pour ce faire, il prend parfois des accents dignes de Jules Vallès ou d’Eugène Sue. Zaïna ne tarde pas à prendre la fuite, se retrouve, de nuit, par un temps épouvantable, dans le village de Hyencourt-le-Grand (où réside l’auteur). Le garde champêtre la repère, veut lui venir en aide. Elle fuit encore, prend la direction de Bray-sur-Somme. Elle sera retrouvée, et accueillie avec humaniste et bonté par le maire du village de Pressoir, et son épouse, et vivra à leur côté des jours heureux, changeant son prénom singulier en celui, plus classique, de Suzanne.

Alain Lebrun en profite nous donner à voir cette époque en rupture. Le monde d’avant s’écroule. La modernisation apparaît. Les chevaux sont remplacés par les tracteurs. L’électroménager fait son apparition dans les foyers. Et les jeunes gens ne rêvent que d’une chose : échapper à l’emprise de leurs parents. Soixante-huit n’est pas loin. On sent ses frémissements jusque dans la Picardie la plus rurale. Il décrit avec une précision jubilatoire du battage du blé. Nul doute qu’il a dû utiliser là ses souvenirs d’enfant. Modernité encore : c’est l’époque des fusions des communes. L’union fait la force. Ablaincourt épousera-t-il Pressoir ? Cela ne va pas de soi ; chacun tient à son fief, à son clocher. A ses différences, mêmes infimes.

Alain Lebrun parvient avec des mots simples et des personnages bien dessinés, à faire passer l’Histoire à travers son histoire. En cela son roman est terriblement attachant, sincère et réussi.

                                                                  PHILIPPE LACOCHE

Un souffle de liberté, Alain Lebrun, Marivole, coll. Année 60 ; 268 p. ; 20 €.

 

    Emotions en Picardie

   

Je me demandais si Blaise Cendrars était passé par cette rue...

Je me demandais si Blaise Cendrars était passé par cette rue…

Lys avait un rendez-vous à Rosières-en-Santerre. Ce n’est pas émotion que je l’y conduisis. Alors qu’elle était occupée, j’en profitais pour me balader dans le village. Les nuages étaient bas ; il pleuvait par intermittence. Un temps de Picardie profonde comme on les aime. Pierre Mac Orlan eût aimé. Pourtant c’était à Blaise Cendrars que je ne cessais de penser. Dans La Main coupée (page 75 de l’édition de poche en Folio), il raconte comment un colonel, « un vieux décrépi », les fit marcher – ses copains soldats et lui – de Paris à Rosières, alors que les trains destinés aux Poilus, les escortaient à vide. Drôle de façon d’entrer en Picardie pour le légionnaire Cendrars. « Au bout de quatre, cinq jours, nous arrivâmes épuisés à Rosières où nous fîmes surtout de la station debout, de même qu’à Frise, à Dompierre, au bois de la Vache et dans les tranchées de maints autres secteurs durant les mois et les mois qui allaient suivre », raconte l’écrivain. « (…) On était arrivé à la nuit tombante à Rosières. Il pleuvait. On avait formé les faisceaux dans un clos, allumé les feux sous les pommiers, distribué les vivres, chaque escouade faisant sa cuisine, les roulantes n’étant pas encore arrivées. » Je marche, me demande si Blaise Cendrars et ses copains légionnaires ont emprunté cette même rue. Il y a même une rue de la Guillotine, à Rosières. Cette fois, c’est aux chauffeurs du Santerre, ces bandits qui, au XVIIIe siècle, brûlaient les pieds de leurs victimes, commettant leurs forfaits dans l’est de la Somme.  Trois d’entre eux dont La Louve de Rainecourt furent guillotinés à Rosières-en-Santerre, le 17 octobre 1820. Cette rue fait-elle référence à ces terribles affaires, à ces exécutions ? Je pense ; je pense beaucoup quand je suis dans ma chère Picardie, à Rosières. Y a-t-il village plus picard que Rosières ? Certainement. Mais, on sent là-bas tout ce qui fait le charme blessé de notre région. Ces maisons de briques rouges, reconstruites après la Grande Guerre. On y sent la souffrance ; en tendant l’oreille, on y entendrait encore tonner le canon, hurler les soldats fauchés par la mitraille. Je pense ; je pense trop quand je suis à Rosières. Je pensais encore à notre chère Picardie, l’autre soir, au Coliseum lors de la cérémonie d’adieu de Claude Gewerc. Une belle cérémonie, il faut le reconnaître. Quand la voix d’un homme (qu’il soit politique ou pas) se noue d’émotion, il ne triche pas. Claude Gewerc était ému. C’est beau un homme politique ému ; c’est tellement mieux qu’un moustachu vociférant qui s’apprête à envahir la Pologne. Ou la France. Ou la Picardie. Une majorité de collaborateurs du Conseil régional étaient présents. Nombreux sont ceux qui étaient émus. Notre région fusionne avec le Nord-Picardie. Une page se tourne. Et quand la jolie Jennifer Larmore et l’Orchestre de Picardie invitèrent l’assistance à chanter tous ensemble « Rose de Picardie », de nombreux yeux se mouillèrent. Le Picard est rude et sensible ; c’est aussi pour ça qu’on l’aime.

                                                 Dimanche 27 décembre 2015

Bises d’automne

 

Jacques Béal embrasse Jean-Louis Crimon.

Jacques Béal embrasse Jean-Louis Crimon.

Il faut un bon moral pour affronter l’arrivée de l’automne. Pluies vraiment humides, « mouillantes » (pas comme ces pluies d’été tièdes qui coulent sur nos peaux et nos vêtements comme l’eau sur les plumes des colverts) ; premières nappes de brumes ; ciels gris, foncés, froncés comme les sourcils de Georges Pompidou. Et cette terrible impression que les beaux jours ne reviendront plus jamais, lectrice, ma fée démoralisée du fait de mes œuvres. (J’ai l’impression d’avoir pensé, très fort, « enceinte de mes œuvres ».) L’automne est une saison verlainienne, comme le printemps est la saison de Colette, l’été celle de Nietzsche, l’hiver celle de Dickens. A chaque saison, son écrivain. J’entretiens avec l’automne des relations ambigües. Détestation et fascination ; amour et haine. Je suis vraiment un drôle d’individu, un étrange, un bizarre, un infréquentable. Rien d’étonnant que Dee Dee Bridgewater m’ait embrassé sur le crâne, l’autre soir, à la maison de la culture d’Amiens. Ce vendredi-là, au c’était pourtant déjà l’automne, mais il faisait un soleil éclatant. J’étais invité à signer mes ouvrages au salon du livre audio, organisé par l’Association Valentin-Haüy, au service des déficients Visuels, au cloître Dewailly, à Amiens. J’y retrouvais quelques bons copains écrivains. Parmi eux, Jacques Béal et Jean-Louis Crimon. Le premier sortira le 5 novembre prochain un roman, La Griffue, dans la collection Terres de France, aux Presses de la Cité. Je n’ai pas encore lu cet opus, mais Jacques m’en a parlé longuement, avec passion ; je suis certains que je ne m’ennuierai pas. Ce fut le cas à la lecture de ces précédents livres, en particulier son très beau et émouvant Rendez-vous au Sourire d’Avril (Presses de la Cité). Jacques est un remarquable raconteur d’histoire, un conteur fou de la Picardie, amoureux de ses personnages. Il fut un grand reporter inspiré et précis ; il est aujourd’hui un romancier inspiré et précis. Cela est arrivé à d’autres avant lui et pas des moindres : Kessel, Bodard, Lentz. Et cela lui va bien de se retirer plusieurs mois au Crotoy et en Irlande et de nous ramener des histoires qui sentent le hareng (La Griffue s’inspire de la Route du poisson) ou le saumon (le saumon d’Irlande serait sur le point de lui souffler une fort belle histoire…). Jean-Louis, lui, vient de reprendre les cours à l’université Jules-Verne. Mais quand on a écrit un aussi beau bouquin que Verlaine avant-centre (Castor astral), on sait très bien qu’il nous prépare un roman ou un recueil de nouvelles de qualité. Il en a le talent, le souffle, l’inspiration. Avec mes deux compères, on a ri aux éclats. Au moment de l’apéritif, nous avons profité de Crémant de Loire en compagnie de Pascale Boistard et de Barbara Pompili. A cette dernière, j’ai fait remarquer que je ne comprenais rien aux divisions des Verts. Ca l’a étonnée, puis fait sourire. Un beau sourire d’automne, doux et blond comme la lumière qui, ce vendredi, persistait à caresser ma peau mélancolique.

                                                         Dimanche 11 octobre 2015

Jean Colin d’Amiens : le talent foudroyé

Vincent Guillier vient d’écrire une courte et excellente biographie du peintre-écrivain, mort à 32 ans, à la fin des années 50. Poétique.

Les Picards et la Picardie connaissent mal, voire pas du tout Jean Colin d’Amiens; c’est regrettable. Ce peintre, dessina

Vincent Guillier, écrivain.

Vincent Guillier, écrivain.

Jean Colin d'Amiens.

Jean Colin d’Amiens.

teur et écrivain né en 1927 et mort de la maladie de Charcot en 1959, distillait un talent précoce, émouvant et déroutant qui, si la mort ne l’avait pas rattrapé, eût pu accéder à une immense reconnaissance et une carrière – même s’il n’eût guère goûté de triste mot – importante. La reconnaissance, il commençait à l’obtenir des critiques et de ses pairs prestigieux; ils avaient pour noms Mauriac, Halévy, Czapski, Green et Jouhandeau. Cette méconnaissance de la Picardie à l’endroit de Jean Colin d’Amiens a dû agacer l’excellent Vincent Guillier, jeune poète et écrivain, fou de littérature; il nous donne à lire un court ouvrage, Jean Colin d’Amiens ou le jeune homme et la mort (Encrage édition) qui tient autant de la biographie, de monographie et de l’essai que du tombeau. Ce petit opus est un régal. Finement écrit, très littéraire mais jamais pédant ou intello, il ravit par sa fraîcheur poétique, douce, pastel, légèrement mélancolique; elle s’emboîte à merveille avec le style pictural – discrètement figuratif, modeste et touchant – et d’écriture de Jean Colin d’Amiens. Résultat: un vif plaisir de lecture et la rencontre – la découverte? – d’un immense artiste (Colin) et d’un jeune écrivain talentueux (Guillier).

Son atelier à Frucourt

Mais qui est Jean Colin? Il naît à Amiens; son père est médecin. Sa famille réside au 16 de la rue Debray, à Amiens, dans le bien famé quartier d’Henriville. Influence paternelle? Il étudie d’abord la médecine au sortir de la guerre, puis apprend le dessin et la peinture, tout en s’intéressant vivement à l’écriture. Il fait la connaissance de peintres : Czapski qui devient son mentor, Rouault, de l’École de Paris (Jean est ami de sa fille; celle-ci lui donne la palette de son père). Józef Czapski l’aide; la famille Descat, des mécènes d’Amiens (qui collectionnent des œuvres des impressionnistes et des œuvres d’autres peintres; «des gens généreux», commente Vincent Guillier). Colin, qui réside rue de Sèvres, à Paris, ne se sent pas bien dans la capitale. «Jean, vous n’êtes pas fait pour la bohème», lui déclare Kisling. Il revient à Amiens, installe son atelier dans une maison familiale de Frucourt (où il est enterré), dans le canton de Gamaches. Il lui arrive même de confier des dessins au Courrier picard; il réalisera une immense fresque dans un garage, aujourd’hui détruit, qui se trouvait à la place du cinéma Le Gaumont, à Amiens. Parallèlement, il entretient une correspondance soutenue avec Julien Green et François Mauriac.

Mort amoureux

Comment Vincent Guillier en est-il venu à s’intéresser à Jean Colin d’Amiens? «Je l’ai découvert de façon fortuite», explique-t-il. «J’étais étudiant en philosophie, à Amiens, en 2002. Je cherchais mes repères dans la capitale picarde. Et j’ai découvert un écrivain qui n’avait pas eu le temps de devenir écrivain ni peintre accompli; j’ai aussi découvert un jeune homme qui écrivait son journal (ce que je faisais aussi). Je suis devenu ami avec quelqu’un que je ne connaissais pas. Il m’a fait aimer l’Amiens des années 50. Je suis certain qu’on se serait bien entendu; nous partageons une affection pour l’architecture, pour le vécu des gens. Jamais Jean Colin n’est méprisant envers les Picards. Il aurait pu devenir très connu mais la maladie et la mort l’ont rattrapé. Mais dans son malheur, il a eu de la chance: il est mort amoureux. Il a écrit de très belles pages sur cet amour…»

Et Vincent Guillier, à l’issue de l’entretien, de livrer cette confidence singulière: «En 2008, au Brésil, j’étais en train d’écrire un roman. Et j’ai perdu la clé USB sur laquelle il se trouvait; j’en étais malade. Alors, je me suis dit que pour sauver ce roman, il fallait que j’écrive cette sorte de biographie de Jean Colin.» Il est des défaites qui se transforment en victoires. Car ce petit livre en est une. Victoire contre la mort, contre l’oubli d’un grand artiste.

PHILIPPE LACOCHE

Jean Colin d’Amiens ou le jeune homme et la mort, Vincent Guillier; Encrage édition; 71 p.; 10 €.

Albertine, Oona, Jean-Paul et les autres

      Emotions : je me suis rendu, il y a peu, à Doullens pour marcher dans les pas de l’écrivain Albertine Sarrazin. Vincent Vasseur, de l’office de tourisme, m’a fait visiter – avec talent et passion – la citadelle où fut emprisonnée la grande romancière. Il m’a même indiqué l’endroit précis où elle a chuté après avoir sauté d’un rempart ; elle se fractura l’astragale, ce petit os du tarse. Elle se traînera jusqu’à la nationale où elle rencontrera l’amour de sa vie : l’Amiénois Julien Sarrazin qu’elle épousera quelque temps plus tard. Tu me connais, lectrice adulée : curieux comme je suis, j’ai tenté d’en savoir plus sur Julien. Ainsi, j’ai appris que sa mère

J'ai adoré la lecture, par Edouard Baer,  du roman "Oona & Salinger", de Frédéric Beigbeder. Il s'agit très certainement de son meilleur livre. Jamais on ne s'y ennuie. De la grande littérature.

J’ai adoré la lecture, par Edouard Baer, du roman « Oona & Salinger », de Frédéric Beigbeder. Il s’agit très certainement de son meilleur livre. Jamais on ne s’y ennuie. De la grande littérature.

vivait rue Voltaire, à Amiens, à deux pas de la maison d’arrêt. (Peut-être existe-t-il encore quelques vieux Amiénois qui les ont connus, sa mère et lui, dans la capitale de Picardie ; contactez-moi au journal, ça m’intéresse. Albertine et Julien se sont mariés à Amiens.) Julien Sarrazin était un malfrat, mais un type bien. Courageux, un mec à l’ancienne, avec de la parole et un certain de la morale. Il a aimé Albertine jusqu’au bout, l’a protégée d’elle-même, de ses démons. Aurait-elle écrit ce magnifique roman qu’est L’Astragale, sans lui ? Rien n’est moins sûr. En me rendant à Doullens, je me suis adonné à mon nouveau vice : l’audio livre. J’ai adoré le remarquable roman Oona & Salinger (audiolib ; Grasset, 336 p., 19€.) de Frédéric Beigbeder, lu avec talent par Edouard Baer. L’écrivain y donne le meilleur de lui-même. On sent qu’il est amoureux d’Oona. (Comment de pas l’être ? Elle ressemble à une copine dont je tairai le nom car sa modestie pourrait en souffrir.) Oona O’Neil était la fille du dramaturge Eugene O’Neill, Prix Nobel de littérature alcoolique et dépressif. Beigbeder excelle dans ce récit magnifiquement construit, limpide, très bien documenté. On y croise Truman Capote, Salinger, émouvant, sensible, patriote, broyé par les horreurs de la guerre (il est l’un des premiers militaires à pénétrer dans les camps de concentration libérés ; il sera ensuite hospitalisé et soigné pour un stress post-traumatique) Charlie Chaplin (qu’Oona épousera en 1943 : elle a 18 ans ; il en a 54). Beigbeder ne peut s’empêcher de faire du Beigbeder et tant mieux pour nous car c’est délicieux. Il parle de lui, se ses histoires de cœur (de sa petite Lara, 20 ans ; il en avait 45). C’est écrit avec élégance et panache. J’ai adoré. Qu’ai adoré d’autre ? (J’adore beaucoup ces derniers temps ; c’est bon signe.) L’exposition Jean-Paul Gaultier, au Grand Palais, à Paris, que j’ai visité en compagnie de Lys. Je portais jusqu’ici un regard distrait sur les œuvres du créateur. J’avais tort ; j’ai découvert une œuvre forte, folle, audacieuse, fantasque. Et un être sensible. Le matin, nous avions goûté à l’exposition consacrée à Diego Vélasquez. Un émerveillement. Aussi merveilleux que le dos de cabillaud que nous dégustâmes au restaurant du Grand Palais. Mais cela est une autre histoire.

Dimanche 5 juillet 2015.

Du bio à Vailland

   

Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.

Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.

On change ; on change tous. Et quand on a changé, nous éprouvons la terrible impression que nous étions un autre, une manière d’étranger : un idiot, un imbécile. C’est affreux ! Il y a quelques années, lorsqu’on me parlait du bio, je souriais. Je pensais aux bobos, aux babas barbus. Moi, le rocker urbain, le presque bolchevick, le jacobin, je ne voulais pas entendre parler de ces pièges libertaires-libéraux. Et puis, Lys est entrée dans ma vie. Non seulement, elle m’a initié à la musique baroque, à l’opéra, m’a réconcilié avec le cinéma, mais elle m’a fait découvrir le bio. Depuis, mon alimentation a changé. Et, j’ai enfin compris que de cette façon, je luttais avec mes petits moyens contre le capitalisme. C’est bon un radis noir bio, un vin bio. Et le combucha : un régal ! Ainsi, dimanche dernier, je me suis rendu à la Fête de l’Hortillon de Lune, à Rivery. Jean-Louis Christen proposait un rendez-vous convivial. Le maraîchage biologique était à l’honneur avec stands associatifs, ateliers, démonstrations techniques mais aussi théâtre et concerts. J’arrivais pour celui de Marc Monsigny et son guitariste Denis Solau. « Des chansons, tantôt légères, drôles ou plus graves, des émotions suggérées, des histoires qui se partagent avec quelques picarderies », comme l’explique Marc. Notamment, une version en picard de « Je me suis fait tout petit », de Georges Brassens, et ça valait son pesant de ficelles. Picardes. A la Fête de l’Hortillon, j’ai retrouvé mon ami Sylvestre Naour, ancien journaliste du Courrier picard, correspondant de Libération, qui avait quitté sa chère Bretagne pour se rendre à Paris où il terminait le montage d’un documentaire qu’il réalise pour France Culture. Il en avait profité pour faire un crochet par la Picardie. Sylvestre ne change pas. Nous avons parlé des jours anciens, au journal, de littérature, de quelques amis communs. Et je suis rentré chez moi pour terminer le petit livre numérique que j’avais promis de rendre à mon ami Dominique Guiou, ancien rédacteur en chef du Figaro littéraire. Dominique vient de fonder sa maison d’édition, Nouvelles lectures (http://nouvelleslectures.fr/), et m’a commandé un texte pour sa collection Duetto. Le principe ? Un écrivain écrit sur un écrivain qui le passionne, mais pas à la façon d’un biographe, d’un essayiste ou d’un journaliste. A la façon d’un écrivain. Je lui ai proposé d’évoquer Roger Vailland (ça sortira le 20 juin prochain). J’ai pris un vif plaisir à écrire ce court récit d’une vingtaine de feuillets. Vailland a toujours balisé ma vie comme les autres écrivains qui me hantent : Modiano, Cendrars, Haedens, Déon, Céline, etc. J’en ai profité pour me souvenir que quelques copains disparus : Jacques-Francis Rolland (dit JFR), écrivain, ami de Vailland (le Rodrigue de Drôle de Jeu, c’était lui), Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire (auteur d’un remarquable essai sur le romancier, chez Losfeld), Maurice Lubatti, ancien responsable de l’agence de Beauvais, du Courrier picard, qui, un jour du printemps 1984, m’avait incité à foncer à Silly-Tillard pour y interviewer JFR qui venait de se voir attribuer le Grand Prix du Roman de l’Académie française pour Un dimanche inoubliable près des casernes (Grasset). La nostalgie m’étreignait ; j’étais triste mais bien.

Dimanche 14 juin 2014