Paris, le Golf Drouot, Régine, Florence…

        J’adore Paris. C’est banal, je sais, mais c’est comme ça. Je m’y sens chez moi. Est-ce le fait que du côté de ma mère, mes ancêtres étaient des Parisiens purs jus? Mon arrière-arrière grand-père possédait une petite imprimerie, rue de Vaugirard. On murmure qu’Émile Zola venait y faire fabriquer certains de ses livres. Ma mère, aujourd’hui encore, éprouve un plaisir intense à sortir des petites cuillères en argent. «Émile Zola s’en est servi pour boire le café», dit-elle. Légende? Pas si sûr. Un frère de mon arrière-grand-mère était peintre; il était aussi, dit-on, bien copain avec le créateur de Germinal. Quant au frère de mon arrière-grand-mère, Parisien lui aussi, il fit la guerre du Tonkin. On dit encore qu’il abattit un tigre – d’un coup de fusil – qui devait avoir la dalle et qui avait jeté son dévolu sur les quatre ou cinq soldats qui étaient en train de disputer une partie de cartes. Légende? Pas si sûr car mon arrière-grand-père décéda d’une crise de paludisme (quand j’emploie le mot paludisme, je pense au formidable acteur Robert Le Vigan, collaborateur notoire, crapule indéfendable, sale type qui pratiqua la délation, ami de Céline, adhérent du Parti populaire français de Doriot, picard puisque né à Bresles, dans l’Oise; Le Vigan qui, justement incarne Goupi Tonkin

A la place du Golf Drouot : une plaque, juste une plaque; c’est déjà ça…

dans Goupi Mains-Rouges, l’un des meilleurs films français, œuvre de Jacques Becker; Le Vigan: une gueule génial, un comédien hors pair; le talent brut, souvent, n’a pas de moral; voyez Céline; voyez ce vieux colin froid au cœur sec de Paul Morand). Paris, donc. La marquise et moi, nous sommes allés voir la première de la création du spectacle Sgt. Peppers, des Rabeats, au Théâtre du Gymnase. Il faisait doux comme dans le cœur d’une figue fraîche abandonnée sur un mur de pierres chaudes sur l’île de Syros. (J’ai de ces images parfois! Je suis à moitié fou!) La marquise portait une adorable petite robe légère qui mettait ses formes généreuses en valeur. Nous étions bien, à boire des verres en terrasse. Philippe Tassart, le Brian Epstein des Rabeats, nous rejoignit; je l’interviewais. Puis j’interviewais le bassiste François Long, l’un des mecs les plus adorables que je connaisse. Puis ce fut le concert. Grandiose. Génial. Je ne pouvais m’empêcher de songer à mon premier amour, Régine, qui me fit découvrir ce disque chez elle. Elle était si blonde, si mignonne avec ses yeux bridés, ses pommettes hautes, ses couettes de lolita. J’en étais fou. Fou, je le devins, six mois plus tard lorsqu’elle me quitta, moi le gringalet, pour un type d’un mètre quatre-vingts. Je pense que je ne m’en suis jamais vraiment remis. Ensuite, nous sommes allés baguenauder sur les grands boulevards, du boulevard Bonne-Nouvelle jusqu’à la station Richelieu-Drouot. Je n’ai pu résister: je suis allé me recueillir devant la plaque en hommage à mon cher Golf-Drouot, aujourd’hui dispuru, où, tout jeune journaliste à la pige chez Best, je couvrais, tous les vendredis soirs, le tremplin des groupes français. Mon copain Yannick Langlard (que je surnomme Ulrich dans mon roman Tendre Rock) m’accompagnait; nous buvions plus que de raison. C’est là aussi que je vis la dernière fois Florence, une ex-petite amie, que je surnomme Clara dans mon autre roman Des rires qui s’éteignent. Un an plus tard, elle mourrait du sida. J’avais envie de pleurer. Me retins très fort.. Je n’allais tout de même m’effondrer devant la marquise. Un Ternois, ça ne pleure pas. Ou si peu.

                                                 Dimanche 18 juin 2017.

 

Les coups de coeur du marquis…

La crème du British blues boom

Écoutez donc l’attaque de la guitare d’Eric Clapton sur ce blues délicieux blues qu’est «Sleepy time time»! Imparable! Solo précis, juteux à souhait, jamais bavard. Comme si Paul Morand ou Roger Vailland, plutôt que d’écrire, s’étaient adonnés à la guitare en plein British blues boom, à Londres, dans les middle sixties. On retrouve ce titre sur le superbe coffret, Fresh Cream, des Cream, que Polydor a eu la bonne idée de nous donner à écouter. Un régal. Fresh Cream est le premier album de Cream; il est sorti en 1966. Cream, trois musiciens anglais pur jus et les plus talentueux du moment: Eric Clapton, guitare, Jack Bruce (1943-2014), basse et Ginger Baker. Et comment passer à côté de «Spoonful»? Sur ce coffret: un CD version mono, une autre version stéréo, et des premières versions de morceaux, puis les sessions BBC et un disque audio Blu-ray. Un régal, vous dis-je!

PHILIPPE LACOCHE

Fresh Cream, Cream. Polydor.

Symphonie Birkin-Gainsbourg

«C’est un privilège que l’un des plus grands auteurs français ait écrit pour moi de mes 20 ans jusqu’à mes 45 ans», confie Jane Birkin à l’occasion de la sortie de l’album Le symphonique. Sous la direction artistique de Philippe Lerichomme, compagnon de route de Jane et de Serge depuis les années soixante-dix, 24 chansons signées Gainsbourg ont été arrangées par Nobuyuki Nakajima. Ici, le meilleur de Gainsbourg, porté par l’indicible et si singulière voix de Birkin, de «Lost Song» à «La Javanaise» en passant par le génial «Ces petits riens», «Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve», «Manon», «La gadoue» et, bien sûr, «L’anam our». C’est parfois surprenant. Mais bien vite, quand la mélodie arrive, quand les paroles sortent de la jolie brume bleutée des arrangements, on en laisse porter. Emporter. Ph.L.

Le symphonique, Birkin Gainsbourg; Parlophone.

 

  Un libertin amoureux, un nihiliste vivifiant

Roland Jaccard.

  Roland Jaccard nous donne à lire un roman délicieusement amoral, jouissif et plein de vie.

Ce roman (s’agit-il réellement d’un roman ou d’un récit?) est bien plus ambitieux et littéraire qu’il n’en a l’air. Sa construction d’abord: élaborée, précise, bien pensée. Un écrivain décède brutalement. Accident de voiture. Suicide, certainement. Son frère, un Suisse rangé, bourgeois, raisonnable, raisonné, quitte son sécurisant pays pour se rendre à Paris. Dans l’appartement du défunt, il trouve un long texte: «Un manuscrit déposé sur son bureau m’intrigua. Il portait pour titre: Station terminale. Sur la couverture, il avait écrit: «Impossible à publier pour des raisons juridiques. Aucune envie de le modifier.» Je m’attendais à tout, sauf à ce genre de surprise. Je l’ouvris.»

On se régale

Le frangin vivant se met à lire, stylo à la main. Il surligne, annote, commente les passages qui le heurtent, contre lesquels il vitupère; il hurle. Ce roman n’est rien d’autre que l’habile assemblage du texte de l’écrivain suicidé et des commentaires du frère courroucé. Roland Jaccard vient de réaliser là ce qu’il convient d’appeler une géniale et singulière construction. On est en droit de l’en féliciter. Car on se régale. Jaccard possède un ton, une patte, un style. Et la matière est un régal: le mort était un libertin, ce que les bien-pensants qualifieraient de débauché. C’est souvent drôle, impertinent, jouissif, désespéré, nihiliste. Comme si Henry Miller avait bringué avec Cioran. Page 48: «Nous ne sommes attirés que par l’inaccessible. Dieu l’est. C’est son principal atout. Il nous a donné son Fils comme on jette des asticots aux poissons pour mieux les ferrer. Stratégie habile dont nous ne sommes pas dupes, puisque nous agissons de même.»

L’homme de plume défunt ne s’est pas privé. De très jeunes et délicieuses filles et lolitas parcourent le texte; elles se prénomment Nao ou Prune. Elles se donnent avec une féminité rare; leur féminisme, tant appréciable qu’il soit, reste tout en retenue. Un vrai régal. «Les filles passent, le matelas reste; tout est bien.» Pourtant, l’une d’entre elles, la charmante petite Marie parviendra à le retenir. Le nihiliste est en train de tomber amoureux. L’apologue de l’infidélité serait-il en train de devenir fidèle? On dirait du Beigbeder ou du Houellebecq, c’est-à-dire que ça balance sec! Roland Jaccard est une manière de punk des lettres. Un Johnny Rotten élégant comme Larbaud et aussi bien élevé que Paul Morand. Mais le fond ditmerde à la Reine-Establisment. C’est aussi pour ça qu’on l’aime. Il est fictrement séduisant d’un point de vue littéraire; il est bidonnant; il est subversif. On ne demande rien d’autre à la bonne littérature. Merci Roland Jaccard.PHILIPPE LACOCHE

Station terminale, Roland Jaccard, Serge Safran éditeur; 152 p.; 15,90 €.

 

 

  Disparaître : quel bonheur!

   Jérôme Leroy nous donne le meilleur de son talent dans un roman d’une force rare.

Quel livre! Quel beau li

Jérôme Leroy : un style d’écriture.

vre! Quel livre fort! Jérôme Leroy nous donne là le meilleur de son talent. Ce qu’il nous dit est grave. Inquiétant. Nous sommes en 2015. Sans raison apparente, des milliers de personnes choisissent de disparaître. De s’évaporer dans la nature sans laisser de trace; elles parviennent à déjouer les réseaux de surveillance mis en place par le système. Les autorités et le gouvernement qui s’inquiètent, tentent de dissimuler le phénomène, nommé – bel euphémisme! – l’Éclipse. Des professeurs quittent leurs postes; des quidams abandonnent leur famille. Un ministre affirme que ses fonctions ne l’intéressent plus et prend la poudre d’escampette.

Deux points de vue

Pour nous raconter cette histoire singulière, Jérôme Leroy prend deux points de vue. Il nous invite à suivre à la trace Guillaume Trimbert, écrivain quinquagénaire, au bout du rouleau, qui, lui aussi, est tenté par l’Éclipse. La trace de celui-ci, c’est Agnès Delvaux, jeune capitaine des services secrets qui la suit. (Il s’agit du deuxième point de vue.) Elle ne le lâche pas, car elle sent bien qu’il va prendre la tangente. Mais d’autres raisons, plus secrètes, plus personnelles, plus obscures, la motivent.

L’auteur nous les révèle au fil de la narration; nous ne les dévoilerons pas afin de préserver l’effet de surprise pour les lecteurs. Par certains côtés, Guillaume Trimbert fait penser à Leroy. Page 76 : «Le communisme pour moi, c’est comme la plage pour Mélina Mercouri dans Jamais le dimanche: c’est là qu’on finit toujours après les tragédies, parce que la plage, ça règle tout, à condition de ne jamais en revenir. C’est bleu, doré, avec des filles qui dansent sous les tamaris. La propriété privée se limite à un transat ou une sortie de bain et une Pléiade de Morand posée dessus pour la faire tenir. Bref, le communisme, pour moi c’était une fin de l’histoire sexy, poétique et balnéaire.»

On remarquera également que Trimbert a été professeur en zone difficile dans le Nord de la France, qu’il apprécie la littérature de droite, tout, comme on vient de le comprendre, il se dit nostalgique d’une certaine forme de marxisme et qu’il aime boire des verres avec des amis proches que les membres du sérail littéraire sauront reconnaître.

Et puis, il y a le style de Jérôme Leroy. Cette belle langue française, précise, limpide, d’une simplicité rare comme celle des plus grands stylistes. «J’étais en résidence du côté de Lombez, je revenais d’une médiathèque, assez jolie pour une fois, installée dans une ancienne chapelle romane. Le temps était mauvais depuis trois jours et rien n’est triste comme ce gris blanc dans des pays qui ne sont pas faits pour ça. Un peu comme une belle fille qui fait la tête.» Superbe. À l’image de ce roman.

PHILIPPE LACOCHE

Un peu plus tard dans la saison, Jérôme Leroy ; La Table ronde ; 254 p. ; 18 €.

 

L’élégante écriture d’Eric Neuhoff

Avec « Deux ou trois leçons de snobisme », chroniques écrites pour le Figaro Magazine, Eric Neuhoff nous régale de son style étincelant.

Eric Neuhoff est, sans aucun doute, l’un des meilleurs stylistes français actuels. Il a retenu la leçon des plus grands – Colette, Jules Renard, Paul Morand, Bernard Frank, etc. – : refuser l’afféterie, l’emploi du mot juste, seulement le mot juste. Il ajoute à cela un sens aigu de la concision : phrases courtes, ponctuation uppercut. Avec sa belle prose, il nous fait sourire, voire rire, s’attardant sur l

Eric Neuhoff Photo : Laurent Monlaü.

Eric Neuhoff
Photo : Laurent Monlaü.

e « septembrisme » (l’art de prendre ses vacances en septembre), sur les plaisirs du champagne, constate, amusé, qu’Aragon est mort le même jour que Maurice Biraud, que les étudiant de Mai 68 manifestaient en cravate, que les éditions Fleuve noir, valent mille fois le catalogue des éditions de Minuit, et se souvient, un brin nostalgique, du charme des bars d’hôtels. Ce livre est un régal.

Toutes ces chroniques ont été écrites pour Le Figaro Magazine. A quelle période?

Eric Neuhoff : Depuis deux ou trois ans, à un rythme hebdomadaire. On doit y retrouver des échos de l’actualité. Le tout est de percer ce qui reste de l’esprit français. Enfin, c’était ça l’idée de départ.
Comment définiriez-vous ce genre littéraire si particulier qu’est la chronique?

C’est comme la nouvelle. Il faut faire court, trouver un angle, choisir la chute. Le tout est de saisir un peu d’air du temps. Cela sert de gymnastique.
Vous n’employez jamais le « je »; vous lui préférez le « nous ». Pourquoi?

Il faut laisser le je à l’autofiction. Le nous est plus musical. Son côté à la fois démodé et majestueux ne me déplaît pas. Il y a aussi un aspect générationnel. Je parle en gros pour les gens qui ont grandi dans les années 60-70. Le je doit plutôt être réservé au roman ou au journal intime. Dans un magazine, cela sonnerait bizarre. Ou alors il faudrait utiliser un faux je, comme Bernard Frank qui ne disait pourtant rien de lui-même.
Il y a un style Eric Neuhoff. Des phrases courtes, précises; peu de relatives. Pourrait-on parler de « ligne claire »? 

L’ennemi, c’est l’adverbe. Les subordonnées sont déconseillées. C’est l’avantage d’écrire à la main. Cela permet de raturer. Avec les machines, on a la flemme de corriger. On rajoute des choses. Cela alourdit. Ligne claire ? Je crois qu’il s’agit d’un terme de bande dessinée. J’aime bien le côté propre, l’absence de fils qui dépassent. Comme disait Jean Rhys : « Si vous avez un doute, coupez. »
Vos chroniques sont empreintes à la fois d’une manière de jubilation, de goût (très Haedens) pour le bonheur et les plaisirs, et en même temps d’une mélancolie. Dans la vie, vous sentez-vous plus joyeux que mélancolique?

La mélancolie, j’ai horreur de ça. Sinon, il faut rester chez soi. Si l’on sort, c’est pour s’amuser, voir des amis, s’attabler dans un restaurant, refaire le monde avec du champagne.
Il n’y a plus que vous pour vous souvenir de Maurice Biraud, des Saintes Chéries, de Belphégor, de Thierry La Fronde. Vous souvenez-vous de la marque du téléviseur en noir et blanc de vos parents? Quel enfant étiez-vous?

Je crois que la marque était Grandin. Si je ne me trompe pas, c’était le vrai nom du chanteur Frank Alamo. Je sais que je m’ennuyais beaucoup à l’école. C’est pour ça que j’étais bon élève : pour que ça soit fini plus vite. J’en fais encore des cauchemars. J’aimais les westerns et Bob Morane, les disques des Charlots et les albums de Lucky Luke. Rien de très original.
Votre portrait de Frédéric Berthet est superbe. Vous l’avez bien connu? Comment était-il dans la vie? Quel livre de lui conseilleriez-vous? 

J’ai connu Berthet en 1986 quand il a sorti Simple journée d’été. Il était conseiller culturel à New York et était venu à Paris pour le lancement de son livre. Nous avons pris un verre au bar du Pont-Royal et cela s’est terminé très tard dans la nuit. Il était très pince-sans-rire et désespéré. Dans Daimler s’en va  il avait raconté par avance la façon dont il est mort.
Quel sera votre prochain livre, et quand?

Un roman, Costa Brava, qui se passe sur plusieurs étés en Espagne. Ca doit paraître au début de l’année prochaine.

                                            Propos recueillis

                                            par PHILIPPE LACOCHE

 

Les repentirs du marquis

   

Paul Morand, sur l'écran de ma télévision, dans le salon de ma folie du faubourg de Hem, à Amiens. Je restais des heures devant la télévision, mon chat Wi-Fi à mes côtés. Il faisait un temps pourri, dehors. J'étais bien. Et j'écoutais ce vieux daim réactionnaire de Morand. Quelle bonheur la littérature! Quelle liberté! Bien mieux de la politique, que l'amour, que la vie, que le travail, que l'argent. On fait ce qu'on veut; on raconte ce qu'on veut. Sans la littérature, je crois que je me serais déjà coupé l'oreille droite par mesure de protestation contre la jungle capitaliste.

Paul Morand, sur l’écran de ma télévision, dans le salon de ma folie du faubourg de Hem, à Amiens. Je restais des heures devant la télévision, mon chat Wi-Fi à mes côtés. Il faisait un temps pourri, dehors. J’étais bien. Et j’écoutais ce vieux daim réactionnaire de Morand. Quelle bonheur la littérature! Quelle liberté! Bien mieux de la politique, que l’amour, que la vie, que le travail, que l’argent. On fait ce qu’on veut; on raconte ce qu’on veut. Sans la littérature, je crois que je me serais déjà coupé l’oreille droite par mesure de protestation contre la jungle capitaliste.

On connaît les repentirs du peintre. Pourquoi n’existerait-il pas les repentirs du chroniqueur? Voilà donc, lectrice bourrée de désirs (comme on l’eût dit d’une poupée de son), les repentirs du marquis, entends, ma fée fessue, les DVD que je n’avais pas eu le temps de regarder. À la faveur de vacances récentes et bien méritées, retiré que j’étais sur les terres de ma folie du faubourg de Hem, à Amiens, un proche a eu la bonne idée de remettre en marche un lecteur de DVD, que j’avais acheté chez Emmaüs en des temps immémoriaux et que je ne parvenais pas à faire fonctionner. Depuis, je me régale. Ainsi, je me suis tapé les 3h34 d’entretiens de Paul Morand, réalisés par l’excellent Pierre-André Boutang en juillet et août 1970 et en janvier 1971 (La collection des Archives du XXe siècle par Jean José Marchand, éditions Montparnasse, deux 2 DVD). Antipathique à souhait, méprisant pour les gens de peu, distant, regard fuyant, colin froid plein de morgue, Paul Morand est un parangon de la haute bourgeoisie dans tout ce qu’elle a de détestable. Mais quel merveilleux écrivain! Quel styliste hors pair! Quel sprinter de l’écriture! Pas étonnant que les Hussards, au sortir de la deuxième guerre mondiale, lui fissent une cour insistante, dégoûtés qu’ils étaient par le Nouveau roman, l’incarnation de l’horreur littéraire, et des romans à thèse des universitaires abscons. La correspondance que Morand entretint avec Chardonne montre à quel point ces deux-là furent de mauvais camarades, titulaires de qualités humaines étiques. Mais, comme tu le sais lectrice, on ne fait de bonne littérature avec de bons sentiments. Revu, avec un plaisir immense, trois films restaurés (par Pathé) issus des romans de l’inoubliable Pierre Véry : Les disparus de Saint-Agil (1938; de Christian-Jaque, avec Eric von Stroheim, Michel Simon et l’immense Robert Le Vigan, collaborateur notoire, ami de Céline, comédien hors pair, habité par le Diable, au regard fascinant), L’Assassinat du Père Noël (1941; de Christian-Jaque, avec Harry Baur, Fernand Ledoux et Le Vigan), et Goupi mains rouges (1943; de Jacques Becker avec Fernand Ledoux – mort à Villerville, en Normandie où fut tourné Un singe en hiver, d’après le roman éponyme d’Antoine Blondin, Ledoux qui, dans ce film ressemble terriblement à mon copain Flamm’, batteur des Rabeats – Le Vigan, toujours lui, dans le rôle de Tonkin qui nous donne, quand il grimpe dans l’arbre et tombe, l’une des plus grandes scènes du cinéma français). La pluie cinglait le toit de ma véranda. Mon chat Wi-Fi était à mes côtés. Il regardait ces films avec moi et semblait les apprécier. Je ne répondais plus au téléphone. Je me baignais dans cette France cinématographique oubliée que j’aime tant. Oui, lectrice, je suis un Français définitif.

Dimanche 17 avril 2016

 L’agonie du XXe siècle

     Le dernier roman de Patrick Besson a la forme d’un petit polar bien mené.  Mais il est bien plus profond car l’Histoire traverse cette petite histoire de cœur.

Comment ne pas aimer un roman qui contient cette ph

Patrick Besson, écrivain.

Patrick Besson, écrivain.

rase si juste : « J’aime le communisme pour son conservatisme » (page 138). Le conservatisme rassurant du communisme ; voilà qui est bien pensé. C’est pour ça qu’il nous manque tant, le communisme. Le Front national, qui se veut moderne, ne fait pas poids. Comment ne pas aimer un roman qui, sous des dehors de petit polar bien ficelé, fait passer avec tant d’à-propos et d’élégance la grande Histoire dans la petite histoire ? Une fois encore, il a fait fort, Patrick Besson. Son dernier roman, Ne mets pas de glace sur un cœur vide, est un tableau, précis et sensible du XXe siècle finissant. Agonisant, plutôt. Car, comme dans toute bonne littérature, la mort rôde dans cette fiction rondement menée.

L’histoire débute, en 1989, dans un café de banlieue, à Malakoff, ville communiste. (Quel bonheur quand Patrick Besson, évoque Léo Figuères, maire communiste de Malakoff, historien, résistant.) Deux voisins, récemment devenus amis, s’y retrouvent : Vincent, terriblement cardiaque, attend une greffe du cœur ; Philippe professeur de lettres, fou de bicyclette et d’aventures sexuelles. D’abord, ils s’intriguent mutuellement, puis s’apprécient, puis s’étonnent, puis se comprennent de plus en plus mal, puis se détestent, puis se haïssent. Enfin, l’un est plus haineux que l’autre : Philippe, le prof, qui vote socialiste « comme tout le monde enseignant ». La cause de l’amitié anéantie ? Les femmes ; une surtout. La superbe Karima (qui « avait le corps d’un grand garçon de 18 ans »), mystérieusement séduite par Vincent, homme souffrant et sans charme. Les rares conquêtes de ce dernier sont habituellement happées par la langue de Philippe, caméléon-séducteur. Mais Karima résiste… Il ne comprend pas pourquoi. Tout le suspens repose sur une histoire de cœur ; c’est réellement palpitant, bien mené. Et quel bonheur de déguster, comme toujours chez Besson, ces dialogues très drôles, brillants, vifs qui pourraient rappeler ceux du regretté Félicien Marceau. (Lecteur, reporte-toi à la page 64 ; c’est un parangon du genre.) Le cynisme acidulé d’autres dialogues. (Quand, page 68, Vanessa discute avec Philippe ; ils se demandent si le somnifère qu’elle a administré à Vincent pour qu’ils soient tranquilles, ne l’a pas tué.) Et ces noms qui traversent le roman, petits scuds poétiques. (Exemple : se souvenir du poète anglais Rupert Brooke, mort sur une île de la Mer Egée en 1915.) Quel bonheur, enfin, de savourer chaque mots des phrases du styliste Besson. Page 151 : « J’ajoutai donc, en août 92, quelques soirées d’été aux milliers que j’avais vécues avant de connaître Karima. Elles étaient tièdes, avec un goût de bière fraîche. Elles donnaient l’impression de ne jamais pouvoir devenir du passé et c’est pourtant ce qu’elles ont fait quand, pendant les hivers de ma vie, je leur tournais le dos. » Imparable. On dirait du Morand délesté de son cœur sec.

PHILIPPE LACOCHE

Ne mets pas de glace sur un cœur vide, Patrick Besson. Plon, 185 p. ; 18 €.

 

Salut, Jean-François !

      C’était une intelligence rare ; c’était aussi un artiste. « Un point de repère dans la culture picarde », comme le souligne son ami de toujours,  Raymond Défossé. Jean-François Danquin nous a quittés, mercredi, en début d’après-midi. Il nous manque déjà. Docteur ès lettres de la Sorbonne (il avait soutenu sa thèse sur Paul Morand), il était fou de littérature. Lorsque nous nous croisions, dans les rues d’Amiens, souvent dans notre cher quartier Saint-Leu, quelque fût le temps, nous discutions longuement des écrivains qui nous avaient bouleversés (Roger Vailland, Blaise Cendrars, Henri Calet, Emmanuel Bove) ou intrigué (Paul Morand, les Hussards, Drieu la Rochelle, Brasillach), ou des chanteurs de rock (Van Morrison, Dr Feelgood). Sa culture en matière culturelle était immense. C’était un homme de liberté, d’une grande tolérance, capable d’aimer à la fois Dubuffet et Andy Warhol, l’art brut ou africain et les plus peintres les abstraits du FRAC. Nous avions fait connaissance, grâce à Raymond Défossé, en 1982. Je travaillais à la fois à L’Aisne Nouvelle et à la revue de rock Best. Il était

Jean-François Danquin : une intelligence vive; un artiste sincère et doué. On ne l'oubliera pas de si tôt.

Jean-François Danquin : une intelligence vive; un artiste sincère et doué. On ne l’oubliera pas de si tôt.

alors directeur des affaires culturelles au Conseil régional. Avec la complicité de Raymond, il avait mis sur pied les fameux tremplins rock en Picardie. Grace au regretté Thierry Haupais, alors label manager chez Virgin, et au producteur Michel Zacha, nous avions pu enregistrer en live les prestations des groupes picards (F4 Coulé, Sexe des Anges, Karkass, etc.) et sortir une compilation sur le même label Virgin. Lorsqu’il devint responsable de la communication, des activités culturelles et des éditions au Musée de Picardie, il me contacta afin d’inviter des écrivains que nous appréciions (Cyril Montana, Thierry Séchan, etc.). Le jeu consistait à leur faire écrire une nouvelle inspirée par une œuvre du musée, nouvelle qu’il lisait devant un public constitué des abonnés du même musée. Ses peintures ne laissaient pas insensible. Jean-François aimait les gens qu’ils soient célèbres ou totalement inconnus. Il les immortalisait dans ses séries de peintures très réalistes, réalisées à partir de photos qu’il prenait sans cesse, dans la rue, au restaurant, au bistrot. Cet intellectuel de haut vol, cette intelligence vive, cet homme d’une immense culture, cachait une sensibilité rare qu’il dissimulait sous un humour parfois acidulé. Jamais méchant. Il écrivait aussi, sous le pseudonyme de Jean-Louis André, des nouvelles, de courts récits. Notre journal avait publié l’une de ses fictions, il y a quelques années. Oui, les gens et les destins le fascinaient. Le temps qui passe aussi. Comme tous les littéraires. Les rues de Saint-Leu vont être bien tristes sans toi, JFD. Salut, Jean-François !

                                        Dimanche 25 janvier 2015

Retour à l’envoyeur

                                      J’adore signer mes livres à la librairie Cognet, à Saint-Quentin. Je m’y revois, lycéen, au cœur des seventies, farfouillant dans les rayons à la recherche d’un Henry Miller, d’un Paul Morand, d’un Jacques Perret ou d’un Blaise Cendrars, l’esprit contrariant, à contrecourant des conseils que nous infligeaient nos enseignants chevelus et post-soixante-huitards ; ceux-ci désiraient me conduire sur les rives hautement modernes du Nouveau Roman (ce que la France littéraire a produit de plus horripilant, de plus horrible depuis des siècles) ou sur celles, contestataires, de la littérature engagée. Je me faisais un malin plaisir à raconter à mon professeur de lettres – une jolie Parisienne, très brune, au nom italien, qui ressemblait à Albertine Sarrazin -, que je dévorais les livres des Hussards (Nimier, Blondin, Déon, Haedens

Emmanuel Mousset, philosophe et écrivain, était venu me rendre une visite amicale à la librairie Cognet par un samedi pluvieux de Picardie, perdu dans l'univers.

Emmanuel Mousset, philosophe et écrivain, était venu me rendre une visite amicale à la librairie Cognet par un samedi pluvieux de Picardie, perdu dans l’univers.

). Elle ne comprenait pas que je puisse être attiré par ces désinvoltes « parfois à l’esprit de droite ». Je lui rétorquais qu’au moins, eux, racontaient de vraies, parlaient très bien de l’alcool et des filles. Robbe-Grillet et consorts me laissaient de marbre ; Camus (en dehors de L’Etranger) m’ennuyait. J’étais désolé de la désoler ; elle était si belle, si mystérieuse, si sensuelle. Je crois qu’il n’y a qu’en matière de littérature que je ne suis incapable de produire un effort dans le but, sournois, de séduire une femme. Cognet, donc ; j’y étais il y a quelques jours. C’est là que j’avais appris, il y a cinq ans environ, lors d’une séance de dédicaces, que l’une de mes amoureuses, F., était décédée une dizaine d’années plus tôt. J’étais accablé. Je la revoyais, apprentie hippie, avec son manteau en peau de chèvre retournée, son regard de myope, son long corps souple et doux de blonde vénitienne. Fauchée au milieu des eighties par le VIH. Elle m’avait inspirée le personnage de Clara, l’une des héroïnes de mon roman Des rires qui s’éteignent. Il y a quelques jours, le destin, une fois de plus, est venu frapper à ma porte à la librairie Cognet. L’écrivain et philosophe Emmanuel Mousset qui me rendait une visite amicale, me confia qu’il avait retrouvé mon roman Des petits bals sans importance, en première édition, publié au Dilettante avec une jolie couverture de Sempé, livre lesté d’une dédicace. Il me le tendit ; je la lis. Je pâlis. Ce livre je l’avais signé à mon copain Fred, en 1997. Guitariste de notre groupe de rock, il décéda dix ans plus tard. J’avais à l’époque consacrée l’une de mes chroniques, « So long, Fred », chronique qui se trouvait justement dans le recueil du même nom que j’étais en train de dédicacer à Emmanuel Mousset. Fred travaillait à quelques mètres à côté, à la Caisse d’Epargne de Saint-Quentin. A quelques mètres de notre cher Café des Halles, chez Odette, repère des jeunes musiciens bohèmes que nous étions. « La boucle est bouclée », lâcha Emmanuel, philosophe. Je regardais la pluie tomber sur le trottoir de la rue Victor-Basch ; j’avais le cœur gros.

                                                            Dimanche 21 décembre

Paris sous le soleil de presque automne

                    

Une brochette de Hussards : de gauche à droite : Arnaud Le Guern, Franck Maubert et Cyril Montana (à la terrasse de L'Ami Chemin, dans le XVe arrondissement, un excellent restaurant tenu par une charmante dame). Le quatrième hussard (rouge) se trouve derrière l'appareil photo. Le marquis himself!

Une brochette de Hussards : de gauche à droite : Arnaud Le Guern, Franck Maubert et Cyril Montana (à la terrasse de L’Ami Chemin, dans le XVe arrondissement, un excellent restaurant tenu par une charmante dame). Le quatrième hussard (rouge) se trouve derrière l’appareil photo. Le marquis himself!

    Soleil. Je fonce à Paris rejoindre des amis. J’adore le soleil de presque automne. Il est doux comme une nouvelle de Jane Austen. Mystérieux et plein de promesse aussi. Comme l’étaient justement Paris et ce jour-là. Première halte au café Delmas, place de la Contrescarpe, dans le Ve. Il y a longtemps que je n’étais pas venu dans ce quartier qui fleure bon les jours anciens, la capitale d’antan, les films des sixties. J’interviewe Emmanuel Ethis, un brillant enseignant, président de l’université d’Avignon et des pays de Vaucluse qu’il dirige avec brio et conviction depuis 2007. Il est élégant comme Paul Morand, passionné comme le vrai Picard qu’il est (né à Compiègne en 1967), et ses mots sont ceux de l’espoir. Une manière d’espoir rimbaldien. Il rappelle que le budget moyen disponible par étudiant, une fois qu’il a payé son logement, sa nourriture, ses livres, s’élève à 5 et euros par jours. Il pense que tout cela peut être amélioré. Contrairement à Paul Morand, grand écrivain mais indécrottable conservateur, Emmanuel Ethis, croit au progrès, à l’humanisme, et pense qu’il est nécessaire que les étudiants des classes les plus défavorisées aient accès à la culture. Je regarde le soleil de presque automne à travers les vitres du Delmas. Les petits jets d’eau ; les pigeons qui roucoulent sur les rebords. On dirait le Paris de Doisneau, de Calet, de Léon-Paul Fargue. Les mots d’Emmanuel Ethis me mettent de bonne humeur. Métro. Je file au restaurant L’Ami Chemin, 31, rue Boulard, dans le XIVe, la cantine de mon éditeur Arnaud Le Guern. Il n’y attend en compagnie du copain Cyril Montana, écrivain à scooter, séducteur impénitent, frère de sortie et de cœur, et de Franck Maubert que je ne connais pas encore mais dont j’ai lu l’avant dernier roman Ville Close (Ecriture, 2013) que j’ai adoré. Je suis ravi de faire sa connaissance. D’emblée, le contact s’établit entre Maubert et moi. Il est fou de la pêche à la ligne ; il pêche dans le Loir. Nous parlons des sandres et des brochets qu’on capture, l’hiver ; des barbeaux poissons qu’il est si difficile de décoller du fond ; des perches épineuses comme des roses d’eau douce. Et de littérature, of course. La patronne, une élégante quinquagénaire, nous confie qu’elle chante dans une chorale du quartier. On se met tous à entonner des chants de l’Armée rouge. Rien de tel que les mélodies soviétiques pour sceller l’amitié. Un orage éclate. On se quitte à regret. Le soir, Cyril et moi, nous nous rendons au Salon d’Anaïs, boulevard Pereire, où est remis le Prix Paris à l’écrivain Catherine Enjolet pour son roman  Face aux ambres, aux édition Phébus … Anaïs et son mari sont des gens charmants, cultivés, éclairés et littéraires. Leur fille Léa, une très jolie brune, est adorable et talentueuse. Je croise les frères Bogdanoff, discute avec Gonzague Saint Bris et, très longuement, avec Jean-Noël Pancrazi, romancier élégant et sensible, ancien critique littéraire au Monde, et avec Thierry Clermont, critique au Figaro. Il est tard. Ma thébaïde du boulevard Voltaire m’attend. Je m’écroule sur le canapé. Le soleil d’automne me réussit, lectrice, ma muse exclusive.

                                       Dimanche 28 septembre 2014.