Et Gérard Courant créa le Cinématon

Cinéaste fou de littérature, il est l’inventeur de la transposition de la photo d’identité au cinéma.

Passionné de littérature, l’excellent cinéaste Gérard Courant est un créateur original. Singulier. Il a non créé un genre nouveau (le Cinématon, sorte de transposition de la photo d’identité en cinéma). Au total: il a réalisé 6866 portraits filmés (dont 2972 Cinématons pour une durée de 198 heures), auxquels s’ajoutent 1012 films (dont 315 épisodes de son journal filmé). La durée totale de ses films approche les 800 heures. Depuis le début des seventies, il édifie avec patience, précision et talent, un véritable travail de mémoire autour d’écrivains, d’artistes, de réalisateurs, etc. Il a répondu à nos questions.

Gérard Courant, vous êtes l’inventeur – notamment – du Cinématon. Quel a été votre parcours?

Mon université du cinéma a été la cinéphilie. J’ai d’abord appris le cinéma en voyant – et en aimant – le cinéma des autres. Je n’ai pas fait d’école de cinéma et je n’ai jamais été assistant. Le chemin qui m’a conduit à la réalisation de films s’est fait par étapes : j’ai d’abord commencé par la photographie lorsque j’étais lycéen, ce qui m’a ensuite conduit directement vers le cinéma amateur, au début des années 1970, puis vers le cinéma professionnel. C’est en faisant des films que je suis devenu filmeur. Plus je faisais de films, plus j’apprenais le cinéma.

Qu’est-ce que le Cinématon et pourquoi l’avoir inventé ?

Le Cinématon est la transposition de la photo d’identité en cinéma. Cinématon est donc du cinéma d’identité. J’ose espérer qu’un jour, le Cinématon remplacera la photo d’identité. Si je devais définir le Cinématon en une phrase, je dirais que c’est une série cinématographique, commencée le 7 février 1978, de portraits de personnalités artistiques et culturelles dont tous les portraits, qui composent cette série, sont réalisés selon les mêmes règles : un gros plan-séquence fixe et muet de 3 minutes et vingt secondes, en format 1,33 (ou 4/3) et en une seule prise à l’intérieur duquel chaque personnalité est libre de faire ce qu’elle veut devant la caméra.

Combien avez-vous réalisé de Cinématons et combien de films au total ?

En tout, j’ai réalisé 6866 portraits filmés (dont 2972 Cinématons pour une durée de 198 heures), auxquels s’ajoutent 1012 films (dont 315 épisodes de mon journal filmé). La durée totale de mes films approche les 800 heures.

Vous êtes à la fois cinéaste, écrivain, acteur, poète et producteur indépendant. Dans quelle activité vous sentez-vous le plus à l’aise, et pourquoi ?

Je suis avant tout cinéaste. Toutes mes autres activités sont aspirées et vampirisées par la première car mon activité de cinéaste englobe toutes les autres. C’est d’ailleurs une des définitions du cinéma de dire que c’est un art qui englobe les autres (littérature, théâtre, musique, peinture, architecture, etc.).

Parmi tous les Cinématons que vous avez réalisés, quels sont les trois ou quatre qui vous ont marqué. Et pourquoi ?

Je n’ai pas de Cinématon favori à proprement parlé. C’est l’aventure globale des Cinématons qui retient avant tout mon attention. Elle a dessiné les contours de ma vie, m’a fait rencontrer des personnalités hors du commun et découvrir des contrées que je n’aurais jamais imaginées visiter. Cela dit, si je devais retenir un seul Cinématon, je pense d’abord à celui du grand cinéaste arménien Sergueï Paradjanov dont le tournage fut un pur moment de folie.

Quels sont les cinéastes qui vous ont influencé?

Ce sont plutôt des cinéastes m’ont donné le goût de faire des films : Auguste et Louis Lumière, Buster Keaton, Harry Langdon, Abel Gance, Carl Theodor Dreyer, Sergueï Eisenstein, Jean Epstein, John Ford, Howard Hawks, les cinéastes muets soviétiques des années 1920, Yasujirô Ozu, Robert Bresson, Satyajit Ray, Guru Dutt, Roberto Rossellini, Guy Debord, Jonas Mekas, Gregory Markopoulos, Andy Warhol, les premiers Federico Fellini, Michelangelo Antonioni, Jean-Luc Godard, Sergueï Paradjanov, Andreï Tarkovski, Pier Paolo Pasolini, Yoshishige Yoshida, Michael Snow, Marguerite Duras, Luc Moullet, Philippe Garrel, Werner Schroeter, Teo Hernandez, Joseph Morder.

Vous êtes un littéraire. Quels sont vos écrivains préférés?

Isidore Lucien Ducasse, Louis-Ferdinand Céline, Fiodor Dostoïevski, Paul Léautaud, Milan Kundera, Alexandre Soljenistine, Alberto Moravia, Pablo Neruda, Jack Kerouac, Georges Perec.

Philippe Sollers a dit de vous que vous étiez « un moraliste ». Que voulait-il dire? Comment analysez-vous cette affirmation ?

Le plus simple est de lire le texte de Philippe Sollers dans son entier : « Le CINÉMATON, il fallait y penser comme envers de la grimace à images. Déclic, plan fixe, faites ce que vous voulez. Tant de temps. Test de la façon dont chacun se croit le même à travers l’autre. Objectif ad libitum. La première réaction est presqu’automatiquement la pose, souvenir de photo. Et puis non, le mouvement est là, il faut donc faire un geste à son intention. Aliénations narcissiques constantes : photo, cinéma, télévision. Gérard Courant met donc son cirque d’aliénés en boîte. Pourquoi, docteur ? Vous vous prenez pour Charcot ? Vous attendez un Freud improbable ? Ce ne sont plus les démoniaques dans l’art, mais les possédés dans la fausse vie générale. Le petit oiseau va sortir ? Non, aucun miracle, pauvres poules, vous êtes seulement pondus et crachés dans cet anti-portrait où vous secrétez, de vous-même, le vitriol défigurant le miroir. Courant est un moraliste. Impossible de s’en tirer sans montrer le fond. Les sans fonds sont rares. Ça se voit. » Je me vois plus en mémorialiste qu’en moraliste.

Vous réalisez aussi des lectures de textes faites par des écrivains. Parlez-nous de cette expérience.

Quand je filmais des écrivains pour ma série cinématographique muette Cinématon, les auteurs regrettaient souvent que le film qu’ils venaient de tourner avec moi était sans son. Je leur expliquais que les règles du Cinématon étaient identiques pour tous et que l’un des principes fondamentaux – fondateurs – qui fait la singularité de ce film était le choix du muet. Suite à ces remarques, j’ai pensé qu’il serait utile de créer une nouvelle série qui serait entièrement consacrée aux écrivains en train de lire leurs livres. C’est ce que j’ai fait avec la série Lire. Le premier Lire est celui du philosophe et psychanalyste Félix Guattari, filmé le 11 août 1986. Avec la série Lire, j’ai conservé toutes les règles du Cinématon (gros plan-séquence fixe de 3 minutes 20 secondes en une seule prise) sauf une : le tournage en sonore. J’ai demandé aux écrivains de lire le début de leur dernier livre publié.

Quels sont les trois Cinématons qui ont obtenu le plus de « vues » sur YouTube. Et pourquoi selon vous ?

Petite parenthèse : mon film le plus vu est le portrait de l’artiste vidéo australienne Cathy Vogan avec son chien Twizzle pour ma série Cinécabot qui atteint 678 512 vues. Le Cinématon le plus vu est celui du photographe Ari Boulogne avec 129 000 vues devant celui de Jean-Luc Godard avec 45 000 vues. Le Lire le plus vu est la lecture d’Ultra Violet lisant – en anglais – son livre autobiographique sur sa relation professionnelle et amicale avec Andy Warhol avec 11 000 vues (Famous for 15 minutes My years with Andy Warhol). Pourquoi Ari Boulogne, ce

L’excellent et inventif cinéaste Gérard Courant, dans son bureau, à Montreuil, près de Paris, le vendredi 10 mars, vers 15h30.

fils naturel de la géniale chanteuse Nico et d’Alain Delon ? Peut-être que le destin si particulier de ce fils de roi (du cinéma) qui n’a jamais été reconnu par son père biologique révolte le public.

Quels sont vos projets?

Je n’ai pas de projet au sens traditionnel du terme puisque je suis en état de tournages et de montages permanents. J’ai des projets de rétrospectives de mes films à Lisbonne et à Rome et un livre d’entretiens, intitulé L’Homme-caméra, doit sortir en octobre 2017 en Italie, aux éditions La camera verde.

Propos recueillis par

                                        PHILIPPE LACOCHE

Vertige de l’amour et du temps qui passe

«Une jeunesse perdue», de Jean-Marie Rouart, un roman magistral. Il le présentera, demain mardi, à Amiens.

Contrairement à ce qu’en pensent certains, le roman est un art majeur. Lorsque Jean-Marie Rouart nous donne à lire Une jeunesse perdue, c’est irréfutable. Tout l’art du roman est là, ramassé et exprimé à la faveur de ces 166 pages d’une densité rare. Exceptionnelle. Les thèmes forts et fédérateurs du genre, l’amour et le temps qui passe, sont ici soutenus par un style impeccable, nerveux, élégant et sans graisse, qui nous ravit. La lecture de ce roman procure un pur instant de bonheur; on ne le lâche pas, comme on ne lâche pas la lecture de romans aussi denses qu’Amours, de Paul Léautaud, ou Nadja, d’André Breton. La même magie s’opère dans cette Jeunesse perdue.

La morsure de la jalousie

Que nous conte-t-il? Le narrateur, un homme vieillissant, marié las et trompé, bientôt divorcé, directeur d’une revue d’art, tombe éperdument amoureux de Valentina Orlov, une jeune Russe dont le mystère n’a d’égal que sa beauté. «Une idée un peu folle s’esquissait insensiblement: cette jeune femme n’était peut-être pas là par hasard mais – bizarreries que réserve parfois le destin – avait été désignée par la Providence pour me guérir de la maladie de l’âme qui me rongeait», médite le fol amoureux devant la jeune beauté; mais il ne tarde pas à ressentir la «morsure de la jalousie» (quelle belle expression!).

«Mon âge m’ôtait tout crédit. Pire, il m’ôtait toute audace »

Jean-Marie-Rouart, «Une jeunesse perdue»

Valentina est convoitée par de beaux jeunes hommes. Ce ne sera là qu’un début des souffrances du narrateur. Dès les premiers instants, il est ébloui, victime de ce qu’il est convenu d’appeler «un coup de foudre». Pire: un vertige. Suivi immédiatement d’hésitations. «Je me souviens de la sensation que j’éprouvai à cet instant: celle d’une brûlure. Cette jeune femme, autrefois, je n’aurais pas hésité à l’aborder, à lui faire porter un mot par un serveur pour l’inviter à ma table. Le même geste aujourd’hui m’aurait paru du plus haut ridicule. Mon âge m’ôtait tout crédit. Pire, il m’ôtait toute audace.»

Il se reprendra. Ils se rencontreront; il l’aimera jusqu’à la limite du délire. Car s’il a besoin de sa jeunesse, elle a besoin de son soutien. Il deviendra son amant, mais aussi son mentor. Il la poursuivra partout, du Paris germanopratin jusqu’à Florence. Son amour pour Valentina atteint des altitudes indicibles; sa souffrance aussi. Le temps qui passe est impitoyable. Et, parfois, la jeunesse est sans pitié. «(…) J’avais besoin de lire les écrivains qui avaient ressenti le mal dont je souffrais: comment aimer une femme jeune quand on a atteint ces rivages dont on a le sentiment qu’ils rendent l’amour impossible?» Lorsqu’il recouvre sa lucidité, il se pose des questions: qui est-elle au fond?

Une enquête qui le mènera à sa perte

Où se situe sa vraie vie? Recherche-t-elle une carrière, une protection? Son quotidien flirte-t-il, parfois, avec des pratiques douteuses qui lui permettre de vivre? Il mènera l’enquête et cela le conduira à sa perte. «Vertige de l’amour», chantait Alain Bashung.

À noter que la collection Bouquins des éditions Robert Laffont sort un livre réunissant cinq romans de l’œuvre de Jean-Marie Rouart, sur le thème de l’amour et du pouvoir. Comme le rappelle Philippe Tesson dans son excellente préface, «rares sont les personnages de Jean-Marie Rouart qui trouvent sinon le bonheur, au moins l’apaisement». Le narrateur d’Une jeunesse perdue, texte sublime, en est un parfait exemple. PHILIPPE LACOCHE

Une jeunesse perdue, Jean-Marie Rouart; Gallimard; 1

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

66 p.; 19 €. Les romans de l’amour et du pouvoir, Jean-Marie Rouart; préf. Philippe Tesson; Robert Laffont, coll. Bouquin; 935 p.; 30 €.

 

Jean-Marie Rouart rencontrera les lecteurs ce mardi 21 février, à 18 heures, à la librairie Martelle, à Amiens.

 

 

À la recherche du Besson perdu…

     L’auteur d’«Ah?! Berlin», ne perd jamais son temps : qu’il pense ou qu’il sorte, toujours, il écrit. Et nous donne un petit livre éclairant.

Henry Miller : J’suis pas

Patrick Besson, écrivain, journaliste.

Patrick Besson, écrivain, journaliste.

plus con qu’un autre. Roger Vailland : Comment travaille Pierre Soulages. Paul Léautaud : Amours. Blaise Cendrars : J’ai tué. Kléber Haedens : La France que j’aime. Ce sont souvent les petits livres qui éclairent le mieux les grands écrivains. Bien sûr, on ne pourrait se passer de Nexus, de 325 000 francs, du Journal littéraire, de La main coupée et d’Adios. Mais tout de même. Quel bonheur de se plonger ou de se replonger des petits délices précités, de ces minuscules bouts de littérature exquise, lâchés comme une bulle de savon, légère, sans la lourdeur du «vouloir-faire-oeuvre». Oui, aimons, les petits livres dits mineurs pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils nous procurent : goûter, subrepticement, le bonheur d’être au monde. Ou en lecture. Ce qui revient à peu près à la même chose.

Pense-bête, suivi de Sorties, est de ceux-là : le petit livre d’un grand écrivain : Patrick Besson. Et, une fois encore, c’est éclairant. Même si, of course, on ne peut se passer de Ah?! Berlin, de Lettre à un ami perdu, et d’Accessible à certaine mélancolie, livres majeurs, essentiels, parmi la somme bessonienne. Là, il a partagé ces 130 pages en deux parties : une première, Pense-bête, composée de proses, d’aphorismes et de pensées diverses. Une seconde tissée de récits et de nouvelles, à propos des sorties qu’il a effectuées. «Je suis beaucoup sorti et j’ai peu pensé. Ou j’ai beaucoup pensé et je suis peu sorti», confie Patrick Besson dans le texte de quatrième de couverture. «Ce recueil en deux parties est le résultat de plusieurs années de sorties et de pensées, tentative de retrouver et de conserver le temps perdu à sortir et à penser» Quoi de plus mélancolique, proustienne, modianesque que cette explication-confession? Comme d’habitude, Besson nous divertit, nous fait sourire (page 60: « Les choses que je ne ferai jamais…»; ou, page 74, quand il raconte que Sarkozy aurait dit à Franz-Olivier Giesbert que dès qu’il ne serait plus président de la République, il lui casserait la gueule…). On adorera également quand il évoque la réception de Son Excellence Alexandre Orlov, au 79 de la rue de Grenelle, l’ancienne ambassade d’URSS (il ne faut jamais passer à côté de valeur sûres : « J’étais ému d’errer dans les couloirs de ce qui fut pendant soixante-dix ans l’épicentre de la révolution bolchevique mondiale, désormais vaincue». Et on regrettera qu’il eût raccroché les gants du critique littéraire puncher et de haut vol qu’il était. Exemple, à propos de l’excellente Virginie Despentes : « C’est une Albertine Sarrazin qui ne serait pas morte à 30 ans sur une table d’opération, une Françoise Sagan en parka, une Violette Leduc qui n’ait pas été laide, une Simone de Beauvoir sans agrégation de philosophie. Elle écrit un français rude qui reste classique ; c’est la belle langue de l’école de la rue. » Imparable : pour tout ça, merci Besson !

PHILIPPE LACOCHE

Pense-bête suivi de Sorties, Patrick Besson, Mille et une Nuits ; 129 p. ; 4,50 €.

Le grand petit livre de Yann Moix

Après le pavé « Naissance » qui lui valut le prix Renaudot en 2013, le romancier revient avec un pétillant et charmant petit livre, plein de charme et de succulentes formules. Délicieux !
Yann Moix n’est pas seulement un excellent écrivain – certainement l’un des meilleurs, des plus sincères, des plus doués de sa génération ; il est aussi surprenant. En 2013, il nous donnait à lire le sublime et essentiel Naissance qui lui valut le prix Renaudot. Un pavé de 1152 pages, aussi lourd que le ton et le style en étaient légers et subtils. Il nous revient aujourd’hui avec Une simple lettre d’amour, la bien-nommée puisque avec ses 140 pages, elle nous semble aussi fine que du papier à lettres. Une fois de plus, on se régale. Alors que Naissance nous interpellait, emportait, irritait, broyait, malmenait telle la prose de Bloy ou de Céline, ici, on se laisse caresser, bercer, aimer, dorloter par cette vraie lettre d’amour qui pourrait nous faire penser à ce charmant petit livre de Paul Léautaud, nommé Amours. Le secrétaire général du Mercure de France, alors, s’apaisait pour se souvenir de quelques amours lointaines et défuntes. C’était tout simplement délicieux. Même impression avec cette Simple lettre d’amour de Yann Moix qui, dès la page 20, annonce la couleur : « L’amour, dit-on, est la seule chose qui vaille de naître. C’est la seule chose, symétriquement, qui nous abîme au point que nous voulons mourir. Ceux qui se tranchent les veines pour une facture d’électricité, un emploi perdu, une situation qui périclite m’apparaissent comme doublement maudits, comme doublement suicidés : ils ratent, non leur suicide, mais la raison profonde de tout su

Yann Moix, photographié à la terrasse du Rouquet, à Paris.

Yann Moix, cinéaste, écrivain. Terrasse du Rouquet- Paris. Octobre 2011.

icide. » Voilà qui est dit, balancé, tout à fait exact et sincère. Oui, tout est dit car cette lettre qu’il adresse à la femme qu’il a aimée n’a rien de niaise, de monolithique. Bien au contraire : tissée de passion, elle rue, se dresse, s’apaise, lutte, se réjouit, désespère comme le fait la passion. Passion baudelairienne. Les formules fusent, jamais gratuites : là, les larmes sont « les poèmes du corps » ; ici, un butor concupiscent qui tourne autour de l’aimée, « monté sur talonnettes, la tête jardinée d’implants » qui s’exprime « sous la dictée de cocaïne, avec les gesticulations disloquées d’un arlequin ». Un peu plus loin, un livre en lambeaux, gorgé d’eau de pluie, « dégueule d’une poche » de veston, « faisant l’effet d’un cadavre de carpe bombant son bide orbiculaire et livide, bouffi de mort, à la surface des étangs ». Ou encore – une petite dernière pour la route -, « le romantique est un propriétaire. Le don juan, un locataire. » Cet adorable grand petit livre est tout simplement une totale réussite. Même si nous les garçons, on n’en sort pas grandis : « Dès qu’une femme aime un homme, elle fabrique un infidèle. » Mesdames, vous êtes prévenues.
PHILIPPE LACOCHE
Une simple lettre d’amour, Yann Moix, Grasset, 143 p. ; 12,90 €.

Les talents multiples de Robert Mallet

On le connaît par ses entretiens radiophoniques de Paul Léautaud. Il ne faut pas oublier qu’il fut un poète, un romancier, un dramaturge et un essayiste magistral.

Il serait injuste de ramener la carrière littéraire de Robert Mallet aux seuls entretiens radiophoniques que lui accorda l’écrivain Paul Léautaud, en 1950 et 1951. Non pas que ceux-ci manquent d’intérêt. Bien au contraire: ils témoignent d’une incomparable qualité et sont pleins d’enseignements sur le monde des lettres; ils constituent même une oeuvre intrinsèque dans l’histoire du journalisme et des médias. Léautaud y excelle. Teigneux, brillant, vif, coléreux, excessif, manière de Céline en moins méchant homme car derrière l’écorce rude se cache une âme tendre et écorchée. Souvent, Paul Léautaud ne parle pas; il aboie. Mais, toujours, il aboie juste; il s’insurge, fait preuve d’une mauvaise foi désarmante mais, au final, pleine de sincérité. Il y parle de son enfance, de ses maîtresses, des adorables putains qu’il a connues. Et ce sacré Léautaud attaque sans vergogne les vieilles gloires de la littérature française. C’est un régal. Le miracle de ces entretiens, jamais, n’eût pu se produire sans les questions pertinentes, l’aplomb mesuré et respectueux, l’immense culture de Robert Mallet. Ce dernier expliqua par la suite que Léautaud n’avait accepté ces rencontres qu’à deux conditions: ne pas être payé ( «Je ne suis pas un mercenaire, tout de même!») et que les interviews ne fussent pas préparées afin de garantir une spontanéité des réponses. Robert Mallet s’en réjouit. Et, au fil des diffusions radiophoniques, Léautaud qui n’était jusqu’ici apprécié que dans les cercles littéraires, devient une figure populaire. Presque une star. Il n’écoutait jamais ces émissions jusqu’au jour, où, en revenant des obsèques d’André Gide en Normandie où Robert Mallet l’avait transporté en voiture, il lui proposa qu’il s’écoutât sur la radio de l’automobile. Il simula une petite colère, «mais vous m’avez fait dire ça!», mais, au fond, en fut ravi. «Grâce aux entretiens, il était devenu le personnage qu’on a dit qu’il était», souriait après coup Robert Mallet.

Romancier et dramaturge inspiré

Robert Mallet, grand homme de radio et génial intervieweur? C’est indéniable. Mais il fut aussi et surtout un immense poète, un romancier inspiré, sensible et délicat, un essayiste lucide et pertinent, et un dramaturge rare mais talentueux et hors modes (ce qui, en 1957, quand il donna à voir L’Équipage au complet – Gallimard, 1958–, un drame avec onze personnages, joué à la Comédie de Paris dans une mise en scène d’Henri Soubeyran, relevait de l’exploit!). À propos de cette pièce de théâtre André Brincourt, du Figaro louait «un drame clos, rond, plein, dur comme un boulet de canon, qui sollicite de nous une intime participation dans un extraordinaire cas de conscience» tandis que Pierre Marcabru s’exclamait dans la revue Arts: «L’anecdote est dépassée, comme une nouvelle de Kafka. La pièce a un rythme, une respiration d’une particulière efficacité. Elle ne cesse de passionner.»

Essayiste, il le fut également, notamment avec Une mort ambiguë (Gallimard, 1955). Il attendit que «la mort ambiguë» de Gide fût suivie de «la mort limpide» de Claudel pour rapporter les conversations qu’il eut avec les deux grands écrivains. «Préparant la publication de leur correspondance de 1949-1950, alors que plus rien ne pouvait les rapprocher, il leur servit de trait d’union», note l’éditeur en quatrième de couverture. Essai limpide, éclairant, profond, hérissé de dialogues, de phrases rapportées, il y développe le oui de Claudel, le non de Léautaud et le peut-être de Gide. C’est magnifique. Magnifique est également son oeuvre romanesque même si, elle aussi, est moins opulente que l’œuvre poétique. Il n’est pas impossible qu’il le regrettât car, perfectionniste et accaparé par d’autres tâches (universitaires, défense de l’environnement, etc.), il savait que contrairement à la poésie, art de la fulgurance, de l’inspiration brute, le roman est un art chronophage car relevant de la lenteur et de la précision du geste artisanal. Lorsqu’on a lu ce chef-d’œuvre qu’est Ellynn (Gallimard, 1985, prix des Libraires), on pourra regretter qu’il ne nous eût pas donné à lire plus de romans. Ellynn a pour cadre l’Irlande. Aubry, un peintre reconnu, quitte Londres pour la région de Cork où il achète une maison isolée. Loin de tout. Une histoire d’amour dans un décor sublime dans cette Irlande «qu’on ne pouvait imaginer autrement que battue des vents et des pluies, ruisselante comme le pont d’un grand navire après le passage des lames». Doté d’un grand sens de la narration, de la description des paysages et des caractères, Mallet le poète donne ici toute la dimension de son talent. Ellynn n’est pas sans faire penser aux meilleurs livres de l’excellent Michel Déon, lui aussi amoureux de l’Irlande. Et comment ne pas évoquer Région inhabitée (Gallimard, 1991), autre très beau roman qui évoque l’histoire d’amour entre l’anthropologue Villers et la jolie Kitany, épouse du chasseur Rasidano?

Un poète essentiel

Mais c’est à la poésie qu’il se consacrera le plus largement. Et avec quel talent! Classiques et audacieux à la fois, le style et le ton de Robert Mallet lui appartiennent. Leur singularité provient autant de l’originalité des images que du fond métaphysique ancré dans une réalité palpable, une nature sensuelle, en tout cas jamais abscons. Dans L’Égoïste clé (Robert Laffont, 1946), il note «L’effluve de son corps se mêle/comme une caresse inconnue/au parfum de sa voix charnelle/qui flotte dans la chambre émue.» Dans De toutes les douleurs (Robert Laffont, 1948), il écrit: «Nous réclamons une très bonne terre ponctuelle: fraîche en été, tiède en hiver, avec des couleurs nuancées de pétales de roses fanées.» Rarement mots et adjectifs auront été utilisés à si bon escient et avec tant de précision évocatrice. Et comment ne pas être conquis, ému, par «L’Oiseleur», poème contenu dans le recueil Amour, mot de passe? Quelle plus belle définition du cœur, de l’âme peut-être (comme l’eût dit Gide): «Je porte sous ma veste/ mon unique richesse: / la cage thoracique avec son oiseau rouge/ avec ses barreaux courbes/ avec ses chants rythmiques/ avec son poids de graines/ payées au cours des peines/ avec son lot de griffes/ crispées sur les douleurs,/ je suis un oiseleur/ qui vit de son captif.» Impossible également de passer à côté du Poème du Sablier (Gallimard, 1962), tout en rimes fortes, souvent pleines. On y parle de la guerre, d’un village en souffrance, de la nuit (page 14: «Le silence nous verrouille/ dans les brouillards de la chair.») mais aussi d’Apostilles ou l’utile et le futile (Gallimard 1972), avec cette épigraphe imparable: «Entre l’utile et le futile/ pas même la différence d’une lettre, un souffle.» Robert Mallet: le poète contemporain essentiel.

PHILIPPE LACOCHE

 

A savoir

Premier livre de Robert Mallet : un roman, «La Poursuite amoureuse» (1932-1940), Mercure de France, 1943.

Le recueil de poème «Amour, mot de passe», paraît en 1952, chez Seghers. Robert Mallet y est en bonne compagnie puisque parmi les auteurs déjà publiés dans cette collection figurent notamment Eluard, Tzara, Norge, Mao Tsé Toung, Mac Orlan,etc.

Il a travaillé à l’ORTF. Outre les entretiens avec Léautaud, il a également interviewé Jean Paulhan.

 

COMMENTAIRE

Un homme de cœur, 

un écrivain fraternel

En septembre 1986, j’arrivais, comme jeune journaliste au Courrier picard, avec famille et bagages dans la bonne ville d’Abbeville. Rapidement, je fis la connaissance de Robert Mallet que de nombreux Abbevillois appel

Robert Mallet, écrivain, poète, universitaire, homme de radio. Picard dans l'âme et défenseur de l'environnement.

Robert Mallet, écrivain, poète, universitaire, homme de radio. Picard dans l’âme et défenseur de l’environnement.

aient, déférents, Monsieur le Recteur. Derrière l’image un peu figée du haut fonctionnaire et de l’universitaire, je découvris très vite un homme généreux, à l’écoute des autres. Nous parlâmes littérature (Léautaud, bien sûr, que j’adorais). Lorsqu’il sut que j’avais publié un premier roman, il me le demanda et m’encouragea à écrire. J’avais justement sous la main le tapuscrit de mon recueil de nouvelles Cité Roosevelt qu’il souhaita lire. Enthousiaste, il me prodigua de précieux conseils et le fit lire à plusieurs éditeurs. Robert Mallet tendait la main. Il venait souvent me voir à l’agence, les samedis après-midi. Il me racontait des anecdotes de sa vie. La guerre. Ce capitaine allemand, «socialiste et de mon âge, au regard clair», qui, en 1940, lui avait placé un revolver sur la tempe, et au final l’avait épargné. C’est lui aussi qui me conseilla de planter un cerisier et un bouleau dans le jardin de la fermette que je venais d’acheter à Cerisy-Buleux «Cerisy (cerisier)-Buleux (bouleau)», souriait-il. Les années ont passé. J’ai revendu ma fermette. J’espère qu’ils sont toujours en vie, ces deux arbres. Robert Mallet l’eût, en tout cas, souhaité. Ph.L.

Le chef-d’oeuvre de Yann Moix

Mille cent quarante-trois pages. Un pavé dans la bonace de la rentrée littéraire. Yann Moix vient d’écrire un ovni en prose. Un livre essentiel.

Yann Moix, cinéaste, écrivain. Terrasse du Rouquet- Paris. Octobre 2011.

Il serait vraiment regrettable de ne juger le dernier roman de Yann Moix qu’à son poids, qu’à sa forme monstrueuse. Mille cent quarante-trois pages, ce n’est pas rien. Un sacré pavé dans les eaux souvent stagnantes de la rentrée littéraire. Monstrueux, l’objet l’est par sa pagination, son poids, c’est indéniable. Mais il est aussi et surtout monstrueux dans son expression littéraire intrinsèque. Monstrueux comme l’est Le Voyage au bout de la Nuit, de Céline, Ulysse, de James Joyce, les Écrits intimes, de Roger Vailland ou les œuvres complètes de Henry Miller. Monstrueux car tout en excès, en lyrisme, en folie, extrême folie, rythmes changeants, style sans cesse renouvelé, surprises à chaque page, personnages hauts en couleurs, totalement allumés. Ce roman de Yann Moix est un ovni, comme le sont tous les chefs-d’œuvre. Et, pesons nos mots, Naissance en est un, de chef-d’œuvre. Un livre essentiel, un livre à baroufle médiatique (comme le furent ceux de l’excellent Michel Houellebecq et, en d’autres temps, du sulfureux Raymond Radiguet) mais pas seulement, un livre marathonien et tout en souffle (comme certains livres de Paul Léautaud ou d’Ezra Pound) mais pas seulement, un livre de fou, dadaïste, métaphysique, obnubilant (comme certains opus de Francis Picabia ou de Philippe Soupault) mais pas seulement. Tout est dans le «pas seulement» en fait. Car ce Naissance est réellement indéfinissable et totalement nouveau. C’est un très grand livre. Le narrateur de Yann Moix y raconte sa naissance, les maltraitances de son père, violent, mauvais comme une teigne, sadique, et d’une mère qui ne vaut guère mieux si ce n’est qu’elle détient un peu moins de force physique. Le pauvre petit ne doit son salut qu’à son parrain, le résolument fou, génial, ami des arts, des lettres, des désaxés, l’incroyable Marc-Astolphe Oh. Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre. Les noms de famille à eux seuls sont des petits bouts de poésie, de nouveauté, d’une incroyable fraîcheur inventive. Il y a également dans ce roman une tristesse, une mélancolie, une dépression, un désespoir sans fond, le tout contrebalancé par une drôlerie et un humour épatants. Toute l’histoire est sous-tendue par une longue réflexion sur l’antisémitisme; c’est poignant. Adorons aussi la culture rock et musicale de Yann Moix: ses pages sur Brian Jones sont d’une justesse inégalée.

PHILIPPE LACOCHE

«Naissance», Yann Moix, Grasset, 1143 p.; 26 euros.

Les suites diplomatiques

Bernard Baritaud : l'un de ses écrivains préférés est le Picard Pierre Mac Orlan.

Bernard Baritaud est également l’auteur de « Dans la rue des rats », paru au Bretteur, en mai 2011.

 

Excellent écrivain, Bernard Baritaud publie le troisième volume de sa « suite personnelle ». La vie d’un diplomate en poste à Colombo, au Sri Lanka.

 

Votre dernier ouvrage, Journal d’un attaché culturel, s’inscrit dans le cadre d’une suite intitulée « L’écharpe bariolée ». Parlez-moi de cet ensemble.

J’ai commencé à tenir mon journal aux Antilles. J’avais 25 ans. J’ai repris ce texte bien plus tard ; Prof de fortune, paru en 2004, couvre les années 1963-1967. L’idée m’est alors venue de raconter la suite de ma vie, à partir des lettres que j’adressais à mes parents et qu’ils avaient conservées, et de mes souvenirs, bien sûr. D’où les volumes suivants, concernant mes séjours en Grèce et à Ceylan. L’écharpe bariolée, titre de l’ensemble, vient d’une citation de Prof de fortune : jeune homme, je voulais que ma vie soit une « écharpe bariolée ». Elle l’aura probablement été.

Vos textes tiennent à la fois des chroniques et des mémoires. Pratiquer ce genre littéraire aujourd’hui est audacieux, voire courageux. Pourquoi cette démarche?

En effet, j’ai appelé « suite personnelle », mieux que journal, cette série d’ouvrages, en raison de leur caractère hybride. Bien sûr, que ça n‘est pas porteur commercialement. Mais il me semble –n’y voyez nulle vanité– que mon itinéraire, lié à l’évocation d’une époque disparue, peut intéresser, au moins par le témoignage (d’ailleurs, chaque volume comprend un index avec des notices sur les personnages peu connus). L’idéal pour moi se situe quelque part entre le prince de Ligne et Paul Léautaud, dont j’aime énormément le Journal.

Pourquoi ne vous adonnez-vous pas (ou peu) à la fiction pure (romans, nouvelles) car vous possédez un vrai style, un ton très personnel, et un vrai tempérament d’écrivain?

J’ai publié deux policiers et termine le troisième (avec un associé qui imagine le squelette, et moi je mets la chair autour : nous fonctionnons comme Boileau et Narcejac autrefois). Je serai, peut-être, un « écrivain pour écrivain » pour reprendre une expression que j’ai entendu appliquer à Paul Morand (qui a connu, pourtant, de grand succès de libraires avec ses romans à une certaine période).

Quel regard global portez-vous sur votre activité d’attaché culturel, et plus particulièrement lors de cette période (1972-1975)?

C’était passionnant, d’autant que, à Colombo, à l’époque, loin de Paris, je gérais à ma guise l’action culturelle de la France. Il y avait aussi beaucoup de difficultés matérielles liées, notamment, à la situation locale. Mais ma femme, qui était vénitienne, et moi avons passionnément aimé cette vie (j’ai encore, été attaché culturel en Afrique de l’est et à Rome). Et puis, j’étais jeune. A ce que j’ai pu constater en faisant des conférences à l’étranger, les conditions ont bien changé. On pratiquait encore dans les années 70 une diplomatie culturelle très littéraire.

Quel souvenir marquant vous vient-il à l’esprit?

J’ai été heureux partout. Avec le sentiment d’être plus efficace, de mieux maîtriser la situation, dans les petites postes (Colombo) que dans les grands, où j’étais un rouage. Mais j’ai eu alors le bonheur de vivre à Rome ! J’ai eu également la chance de travailler avec deux ambassadeurs issus de la France libre ou de la Résistance. Ils n’étaient pas bardés de diplômes, mais ils avaient de très fortes personnalités, et nous avons noué des amitiés durables.

Quels sont vos écrivains préférés?

Les goûts évoluent : quand j’étais jeune homme, Mac Orlan, Cendrars, Malaparte, Malraux, Montherlant… Aujourd’hui, mon panthéon personnel est composé de Chateaubriand (pour Mémoires d’Outre-tombe), de Saint-Simon (pour le style), de Durrell (pour l’architecture romanesque), de Faulkner et d’Italo Svevo (pour la densité et le climat de leur œuvre, simplement). Et puis, bien sûr, toujours Mac Orlan.

Vous vouez une passion à ce grand écrivain picard qu’est Pierre Mac Orlan. Pourquoi?

Je suis venu à lui par Le Chant de l’équipage que mon père m’avait fait lire très tôt, et par ses chansons, interprétées par Germaine Montero. Ensuite je lui ai adressé un poème quand j’avais une vingtaine d’années, et il m’a encouragé à écrire. C’est donc tout naturellement que je lui ai consacré un essai, en 1971, puis des travaux universitaires. Je l’ai rencontré, aussi (je rapporte d’ailleurs ces entrevues dans L’écharpe bariolée). Si son œuvre est inégale (il n’a jamais vécu que de sa plume), ses meilleurs textes (Sous la lumière froide, par exemple,) le classent, effectivement, parmi les grands écrivains. D’ailleurs, son œuvre résiste mieux que celle de nombre de ses contemporains (Salmon ou Carco, par exemple). J’ajoute que le romantisme du Nord a toujours fasciné le Charentais que je suis, peut-être parce que ma grand-mère paternelle s’appelait Picard !

Quels sont vos projets littéraires?

Innombrables. C’est le temps qui me manquera. J’ai en chantier le quatrième volume de L’Echarpe bariolée : mes années romaines. Plus un polar, comme je vous le disais. Et un gros roman (on y arrive) que je n’en finis pas de saisir. Des proses érotico-oniriques, aussi dans la veine de Dans la rue des rats (*). Enfin, je tiens maintenant un Journal littéraire qui, s’il voit jamais le jour, sera vraisemblablement posthume. Mais ce qui compte, c’est d’avoir le nez dans le guidon, et de foncer, tant qu’on le peut.

Propos recueillis par Philippe Lacoche

« Journal d’un attaché culturel (Colombo 1972-1975) », Bernard Baritaud, Le Bretteur, 163 pages, 17 euros.

(*) Dans la rue des rats, Bernard Baritaud, Le Bretteur, coll. Les Incongrus, 37 pages, 10 euros.

Embareck s’abandonne

 Les écrivains ne sont jamais aussi bons que lorsqu’ils ne font plus les écrivains, qu’il lâchent prise. « Rock en vrac » : l’Embareck qu’on attendait.

 

Michel Embareck, excellent écrivain, fan de rock, ancien critique à Best.

Ce n’est pas toujours dans les œuvres qu’il voudrait majeures, léchées, travaillées, capitales, que l’écrivain donne le meilleur de lui-même. Le romancier confirmé peut encore surprendre son lecteur, entraîner son adhésion, sa passion brûlante, au détour d’un court récit intime, d’une nouvelle sous forme de confession où il s’abandonne, où il lâche prise, où il ne «fait pas l’écrivain».C’est Paul Léautaud avec Amours. C’est Patrick Besson avec 28, rue Aristide-Briand. C’est Henry Miller avec J’suis pas plus con qu’un autre. C’est Dumas avec ses récits de chasse. C’est Michel Embareck avec Rock en vrac. Embareck, c’est une patte. Un style. Une écriture hérissée comme la crête d’un punk à chiens. Le rythme du trépignement rageur de l’enfant que Céline eût fait à Nancy Spüngen, regrettée petite fiancée de Sid Vicious.

Ancien critique à la meilleure revue de rock français (Best), aujourd’hui chroniqueur sportif à Libération, Michel Embareck nous donne à lire ses rencontres avec «des caïds du rock et du roman noir». C’est souvent brut de décoffrage, sans afféterie, urgent, énergique et, parfois, non dénué de poésie urbaine. On y retrouve quelques fantômes adulés, mythiques, qui continuent de hanter les mémoires de ceux qui ont eu le privilège de les croiser: Christian Lebrun, rédacteur du chef de Best, noyée dans la Manche en1989; Patrice Boutin, directeur de la même revue, tué une nuit d’été de1983 au volant de sa Ferrari. On y trouve aussi la folie des années punk londoniennes : «Le punk, c’est le mai1968 du rock’n’roll.» Les pages qu’il consacre à Rock d’ici, la rubrique du rock français de Best, sont justes, émouvantes et bien vues. Little Bob et Bijou y passent, imprègnent ses mots de leurs riffs. Le chapitre intitulé «La guitare de Bo Diddley» est un régal.On y retrouve l’Embareck et son confrère Jean-Luc Manet en extase devant la gratte Gretsch du maître, et cette chute superbe, des deux mecs fuyants sous la pluie, avec, sous leurs blousons, les programmes des Transmusicales dédicacés par le Diddley. On dirait une chute d’une nouvelle de Vincent Ravalec. Ce livre est bon. Il sonne comme si «le rockabilly s’était jeté dans les bras du blues».Cette phrase est d’Embareck; c’est celle d’un bon écrivain.

PHILIPPE LACOCHE

«Rock en vrac, rencontres avec des caïds du rock et du roman noir», Michel Embareck, L’Écailler rock, 220 pages, 18 euros.