Fruité comme une chanson des Kinks

Éric Neuhoff nous entraîne dans une époque morte à tout jamais. Nostalgie acidulée. Un régal.

Page 41: «Dans le garage, c’était le même bon vieux désordre. Le youyou qui servait à rejoindre le bateau était appuyé contre le mur du fond. La grosse bouée orange gisait par terre avec sa chaîne dont les maillons étaient rouillés, couverts de coquillages minuscules. Des bouteilles de gaz vides alignées à droite. Des glacières attendaient en vain des pique-niques qui ne viendraient plus.» Page 103: «C’était une maison faite de crépi et de soleil.» Ces deux phrases montrent, s’il en était encore besoin, à quel écrivain, à quel romancier plutôt, on a affaire. Éric Neuhoff est l’un de nos meilleurs romanciers. Il ne cesse de nous le rappeler en égrenant, calmement, ses livres (Précautions d’usage, La Table ronde, 1982, Barbe à papa, Belfond, 1995, La Petite Française, 1997, Un bien fou, 2001, etc., et tant d’autres tout aussi délicats); nous les attendons avec impatience et les recevons avec un plaisir toujours renouvelé, comme nous attend(i)ons ceux de Patrick Modiano ou ceux du regretté Michel Déon à qui le romancier dédicace son ouvrage. Les romans de Neuhoff dégagent un charme indicible, un parfum rare; ceux d’une petite musique qui distille, phrase après phrase, chapitre après chapitre, une mélancolie pudique, une nostalgie acidulée mais jamais sombre. Est-ce le fait qu’il évoque ici une France – une Espagne, plutôt! – d’avant. Une époque en tout cas qui ne reviendra jamais plus. La mondialisation n’était pas encore là. Le capitalisme avait encore un visage humain. La consommation n’avait rien de ce monstre délétère qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres. On consommait, pourrait-on dire un peu bêtement, pour se faire plaisir. Pour reprendre à la vie une revanche, une grande goulée de bonheur dont la guerre, pas si lointaine, nous avait privés.

Hula hoop

Éric Neuhoff nous replonge d’abord au début des délicieuses Sixties, adorées Trente glorieuses. Le narrateur, comme chaque été, suit ses parents sur cette Costa Brava écrasée de soleil. Il y retrouve ses amis. Parfums d’ambre solaire, d’eau javellisée des piscines. Vins rosés capiteux, alcools forts dont on s’abreuve, le soir, pour se donner du courage avant d’embrasser les filles. Les parents sont là, rassurants dans leurs unions qu’on pourrait croire indestructibles, malgré la houle légère des petites tensions et les non-dits muets comme des carpes cuir. Le divorce est encore cette chose exceptionnelle. Les épouses font semblant d’être soumises, mais n’ont jamais été aussi libres car elles aiment follement les hommes et ont autre chose à faire que revendiquer des idéologies: elles préfèrent être belles et profiter, parfois, des plaisirs subreptices. L’amour a la forme d’un hula-hoop: il tourne en rond mais joyeusement dans le cœur de ces étés aux chaleurs interminables. Il fait tourner les têtes.

Le narrateur, devenu adulte, marié et peut-être au bord de la rupture, arrive sur son lieu de villégiatures adolescentes, en compagnie de ses deux adorables enfants. Il souhaite leur faire voir l’endroit où il a été tant heureux. Il retrouve quelques-uns de ses amis. Mais le cœur y est-il encore après toutes ces années? Les stroboscopes s’affolaient sur les pistes de danse. Ocaña gagnait le Tour de France. Neil Young, Jim Morrison ( «L.A. Woman»); les Stones («Their Satanic Majesty Request» et» Jumpin’Jack Flash») et les Beatles qui faisaient des bras de fer dans les têtes de leurs fans respectifs… Ce roman est aussi frais, pétillant et délicieux qu’une chanson des Kinks. Neuhof eût pu être l’arrangeur de «Plastic Man» ou de «King Kong». Il en a la sensibilité. Son Costa Brava es un régal.PHILIPPE LACOCHE

Costa Brava, Eric Neuhoff ; Albin Michel ;

Eric Neuhoff
Photo : Laurent Monlaü

 297 p. ; 19,50 €.

 

Du rock sous le baroque, des souvenirs en lambeaux

         Je suis peu allé écouter de concerts à l’auditorium Dutilleux, à Amiens. Pourtant, j’en garde de bons souvenirs, même si les dates, les époques, se mélangent dans ma tête comme dans un rêve. Des im

Arnaud di Pasquale présente son piano-forte.

ages se chevauchent, subreptices, s’enchevêtrent. Puis un flash-back. J’aurais dû faire des études de neurosciences pour tenter de comprendre tout ça. Oui, disais-je, lectrice surprise, première image de l’auditorium Dutilleux. Image à la fois douce, tendre et empreinte de nostalgie. De tristesse. C’était à l’occasion d’un concert de Daniel Darc. La regrettée Catherine Leroy, une bonne copine, m’avait prévenu que je pouvais le retrouver au cours de l’après-midi, avant les balances. Ça devait être l’hiver; je me souviens d’un temps gris, une lumière douce couleur de ventre de loir. Nous étions contents de nous retrouver, Daniel et moi. Nous nous souvînmes de nos années Best, au 23 de la rue d’Antin, à Paris. De Christian Lebrun, de Patrick Eudeline. Et de ce reportage – il était provisoirement critique de rock – que nous avions effectué lors d’un festival en Bretagne, en été 1985. Midnight Oil était sur scène; j’avais interviewé Leonard Cohen dans sa caravane, en compagnie de la charmante Emmanuelle Debaussard qui deviendra ensuite journaliste à Best, elle aussi. Je me souviens de Daniel, la tête dans les étoiles. Ailleurs, bien sûr. Et tellement là en même temps. Attentif, gentil, doux et fou. En Bretagne, nous avions parlé de Drieu la Rochelle et des Hussards. De Céline, bien sûr. À l’auditorium Dutilleux, je l’avais interviewé, assis dans les marches d’un grand escalier. Le soir, il avait donné un splendide et émouvant concert. Un pianiste, et lui, au chant et à l’harmonica si mes souvenirs sont bons. Ils ne sont pas bons; ils ne sont qu’émotions, lambeaux de mélancolie comme les rideaux passés des maisons de Villa triste, ce si beau roman de Patrick Modiano. Après le concert, je me souviens que Daniel avait pris Catherine dans ses bras; ils avaient ri et esquissé quelques pas de danse. Comme deux fantomes. Dansent-ils encore, là-haut, tout là-haut, dans les nuages où le présent est liquide et l’avenir de glace? Figé. Autre bon souvenir: un concert de Clarika. Quand? Je ne sais plus. J’étais en compagnie de Lou-Mary. Nous étions allés la saluer dans sa loge. Elle était douce et sympa comme le sont les anciens punks. Il y a quelques jours, je suis allé écouter Arnaud di Pasquale. Après avoir animé une master class avec les élèves des conservatoires d’Amiens, de Douai, de Lille, d’Arras et d’Abbeville, il a donné un concert gratuit, seul sur scène devant ce si bel instrument qu’est le piano-forte. Il joua des œuvres de Carl Philipp Emanuel Bach, de deuxième fils survivant de Johann Sebastian Bach, et d’autres de Mozart. C’était sublime, magique, superbe. Je fermais les yeux; je rêvais. Je revoyais la danse de mes deux fantômes biens aimés: Catherine et Daniel. Eux, si rock, ces mélodies baroques leur allaient si bien au teint.

Dimanche 5 février 2017.

 

Chaulnes, 6 juin 1940, 15h45

     Je me fixe des buts; souvent, je les oublie. Il suffit d’une mouche qui vole, gracieuse, d’une limace qui baguenaude dans mes toilettes après s’être restaurée dans la gamelle à croquettes de mon chat Wi-Fi, qu’une fille traverse la rue, avant l’orage et qu’un vent tiède mais vif relève un pan de sa jupe légère et découvre une cuisse appétissante… et hop! mon objectif, je n’y pense plus. Samedi dernier, alors que j’étais sur la place herbeuse de Chaulnes dans «le but» d’y rencontrer Murray Head, mon attention fut attirée par une plaque commémorative contre un mur, près de la mairie. Il y était indiqué que le 6 juin 1940, deux prisonniers de guerre, le lieutenant Roger Terpraut, de l’E.M. du 210e et le sous-lieutenant Charles Grenier, radiotélégraphiste du 8e Régiment de Génie, avaient été assassinés par un Allemand. Que s’était-il passé? Mon imagination se met en branle. Pourquoi «un» Allemand les a-t-il assassinés? J’ai effectué de menues recherches sur Internet. Charles Grenier serait né le 17 avril 1917 à Phnom Penh (Cambodge); Roger Terpraut, le 21 décembre 1912, à Saint-Pierre-des-Corps, près de Tours. Ils auraient été fusillés à 15 h 45. Pourquoi? Je n’ai pas pu le savoir. Deux hommes, deux soldats, l’un né au cœur de la France, l’autre au Cambodge, ont terminé leur vie, là, à Chaulnes, le 6 juin 1940. Pour peu, je me serais cru dans un roman de Jacques Perret. Pour peu, j’eusse oublié de me rendre dans la salle du centre socio-culturel de Chaulnes pour y rencontrer Murray Head que j’avais interviewé par téléphone quelques jours plus tôt. Je me reprends, fonce vers le chanteur britannique… Une fois encore, mon esprit s’égare. Un Anglais venu chanter dans le Santerre où, pendant la Grande Guerre, nos amis et alliés anglais s’étaient battus avec un courage inouï pour repousser les hordes teutonnes. Un symbole; je vois des symboles partout, lectrice, convoitée, détournée, abusée. Je suis à moitié fou. Je tombe sur Arnaud, sympathique organisateur du festival Overdrive, qui m’offre une coupe de champagne rosé. J’aperçois Murray Head sur scène; il termine la balance avec ses musiciens. Puis, il se retrouve sous les projecteurs de France 3 Picardie, interviewé par mon confrère

La plaque à Chaulnes qui rend hommage à deux soldats massacrés par les Allemands.

La plaque à Chaulnes qui rend hommage à deux soldats massacrés par les Allemands.

j. J’aurais bien mangé au côté de Murray Head, discuté avec lui de musique, des chères seventies, du film La Mandarine, d’Édouard Molinaro (il a co-écrit le scénario avec Christine de Rivoyre) dans lequel il joue… mais sa manageuse me fait comprendre que cela sera impossible. Les entourages des artistes ont très souvent contrarié mon travail de journaliste, bien plus que les artistes eux-mêmes. Dommage. J’aurais tant voulu visiter un cimetière anglais en compagnie de Murray, trinquer avec lui à la santé de tous les jeunes Britanniques et Australiens de 18, 20 ou 30 ans, venus fracasser leur joie de vivre contre cette saleté de boucherie enfantée par le capitalisme. Le capitalisme, déjà. En contemplant Murray Head sous les projecteurs, je repensais à Roger Terpraut et à Charles Grenier. Le passé et ses ombres me hantent. Je suis là, sans y être. Inquiet et fragile comme une virgule de Patrick Modiano.

Dimanche 23 octobre 2016.

 

J’ai assassiné Patrick Modiano

Une chronique journalistique ou littéraire se doit d’être sincère; c’est là la moindre des politesses, une minuscule tentative d’élégance. Je serai donc sincère, lectrice, amour, petit animal blessé, au risque de m’adonner au mauvais goût: en ce matin gris du mercredi 28 septembre 2016, quelque part dans l’Univers, c’est-à-dire au cœur de mon cher quartier du Faubourg-de-Hem, dans ma maison de

la délicieuse Sarah McCoy.

la délicieuse Sarah McCoy.

résistant (Pierre Derobertmazure), à Amiens, j’écoutai France Inter en buvant mon café. Soudain, la voix de l’excellent Edouard Baer qui évoque Patrick Modiano. Serait-ce ce ciel bas qui pendouille sur les framboisiers de mon jardin, ce ciel au bord des larmes, ce ciel éteint, ce ciel d’étain? Je sens un tremblement dans la voix de Baer, une manière de tristesse. Et l’emploi de cet imparfait… Je me dis: «Modiano est mort…». Tout repasse alors dans ma grosse tête de Ternois: ma découverte de Villa Triste, en 1982, dans ma chambre de la maison de mes parents, à Tergnier. L’émotion que procure la rencontre avec un livre, un écrivain qu’on pressent qu’il sera essentiel dans votre vie. Patrick Modiano restera avec quelques autres une sublime consolation (le terme est de Jean-Marie Rouart) face à l’absurdité totale et la cruauté (parfois) de l’existence. Je me dis, il fallait bien que ça arrive; c’était arrivé à d’autres grands écrivains qui me consolèrent, en d’autres temps (Verlaine, Rimbaud, Maupassant, Vailland, Haedens, Cendrars, Calet, Bove, etc.). Il n’empêche, c’est affreux un écrivain qui meurt. C’est un mur de sensibilité, d’atmosphères, de rosée de mots, qui s’effondre. Je continue à écouter Baer et me rends compte, bientôt, avec bonheur, que l’excellent Edouard est invité d’Augustin Trapenard pour évoquer le spectacle qu’il donne au Théâtre Antoine, à Paris, autour de Un pedigree, de notre cher Modiano. Donc, ce dernier est bien vivant. Il nous donnera encore d’autres romans et récits qui nous transporteront… Je dois être victime d’un syndrome dépressif. L’homéopathie, le Prozac et le Tranxène ne me suffisent plus. Voilà que je me mets à faire mourir un prix Nobel de Littérature. En parlant de consolation, je me suis rendu avec un vif plaisir l’autre nuit, au cirque d’Amiens, au Festiv’Art, pour assister aux concerts de la jolie petite Anglaise Findlay (bonne voix, présence scénique, mais quel son pourri du fait qu’elle jouait trop fort!), de MB 14 (original) et surtout celui de Sarah Mc Coy, chanteuse-pianiste américaine, sorte de punkette adorablement ronde, toute en cuisses et en fesses – un bonheur! – une ogresse bluesy à la voix de Janis Joplin. J’ai complètement craqué sur ce spectacle sublime, émouvant, totalement déjanté. Totalement hors norme. On sent la fêlure chez cette fille magnifique. En fait, elle ne s’est jamais remise de la mort de son père quand elle avait 20 ans. Poignant comme sa voix; comme sa présence. En l’écoutant me revenait en mémoire quelques perles nacrées de tristesse de l’immense Tom Waits. Mon syndrome dépressif, may be.

                                                       Dimanche 2 octobre 2016.

Tendresse ancienne sous ciel gris et dans la brutalité du monde

Un matin d’hiver. Ciel gris plomb et bas comme le front d’un national. Je marche, rêveur. Pas vraiment gai, non. La vie n’est que ça : des hauts et des bas. Comme pour les filles : de beaux petits hauts et de soyeux petits bas. Je marche, rêveur, mélancolique. Devant moi, sur le trottoir, un couple de personnes âgées marche. Ils se donnent le bras. Le monsieur sur sa canne ; la dame s’appuie sur lui. Emouvant. On sent de la tendresse, de la résignation lucide. De la force et de l’espoir aussi. Même sous ce ciel boursouflé de mélancolie. Pourquoi, je te raconte ça, lectrice, mon amour ? Je ne sais pas. Comme ça. Car la vie est remplie de ces minuscules moments d’étonnement, de mystère, de poésie douce-amère. Que faire quand c’est l’hiver, qu’il fait gris et humide ? Comme nombre de personnes, je me suis fait vacciner contre la grippe, ce qui ne m’a pas empêché de tomber malade comme une bête. Une semaine d’arrêt. Puis une semaine de vacances. Que faire quand on se transforme en poisson rouge et que l’on évolue dans l’eau grise de ce temps d’étain ? Lire. Ce que je fis. Je me suis régalé d’un Simenon sorti en poche (Folio), L’Etoile du Nord, quelques nouvelles merveilleuses. La précision rassurante de Simenon, l’un des plus grands écrivains du XXe. Patrick Modiano reconnaît qu’il lui doit beaucoup, comme il doit beaucoup à Emmanuel Bove, ce dépressif joyeux et irrésistible car lucide et impitoyable avec lui-même. Dans « L’Etoile du Nord », nouvelle éponyme, Maigret est aux prises avec une jeune fille de bonne famille, en fugue, qui se fait passer pour prostituée après avoir passé la nuit avec le représentant d’une maison d’édition musicale. Ce texte est sublime d’efficacité, de détachement ; on dirait du Stefan Zweig. Lu aussi, deux livres de vrais raconteurs d’histoires : La Griffue (éditions Presse de la Cité, coll. Terres de France) de mon ancien confrère Jacques Béal, une savoureuse histoire de chasse-marée ancrée au milieu du XIXe

Un couple d'octogénaire se donne la main sous un ciel gris étain; un ciel picard.

Un couple d’octogénaires se donne la main sous un ciel gris étain; un ciel picard.

entre Boulogne-sur-Mer et Paris. De vrais personnages. Un foisonnement d’informations historiques (on reconnaît là la précision du grand reporter qu’il fut) et une intrigue qui vous tient en haleine. Je vous en reparlerai dans la page livre de ce journal bien aimé. Autre livre que j’ai apprécié : Un souffle de liberté, d’Alain Lebrun (éditions Marivole, coll. Année 60) dont tu pourras livre, lectrice convoitée, la chronique que je lui ai consacrée dans la page Livres du Courrier picard de ce jour. Alain Lebrun, romancier du Santerre, est un raconteur d’histoires. Ici, ce sont les années soixante et son modernisme naissant qu’il dissèque avec nostalgie, grâce et humour. Il y a du Eugène Sue et du Jules Vallès dans ses livres. Et j’ai attaqué le dernier livre de Patrick Besson, Ne mets pas de glace sur un cœur vide (éditions Plon). Là c’est XXe siècle finissant que peint le romancier. Le point commun de ces trois livres : faire passer la grande Histoire dans leur histoires. C’est aussi le rôle du chroniqueur qui regarde, sous le ciel gris plomb de l’hiver humide, un couple d’octogénaire qui, tendrement, se donne la main malgré la brutalité du monde.

                                                      Dimanche 10 janvier 2016

Un dictionnaire lumineux, éclairant

       Avec son Dictionnaire chic de littérature française, Christian Authier nous régale et nous guide. Totale réussite.

Dans l’avant-propos de son livre, Christian Authier annonce la couleur : « Ce Dictionnaire chic de littérature française est d’abord un dictionnaire « vivant », contemporain, qui s’efforce de rendre hommage ou de rendre justice à des écrivains dont la plupart sont parmi nous, construisent leur œuvre sous l’attention des médias et des lecteurs ou dans leur totale indifférence. » C’est une belle tâche, noble, salvatrice, généreuse. Car, le sait-on, rien n’est pire pour un écrivain – qui plus est quand il est sincère, désintéressé – que l’indifférence. Ce dictionnaire remplit sa tâche à merveille. On est en droit de remercier Christian Authier. Nous le savions excellent romancier (Enterrement de vie de garçon, Les Liens défaits, prix Roger-Nimier 2006), essayiste pertinent et précis (De chez nous, prix Renaudot essai 2014), il se révèle dans ce dictionnaire comme un critique littéraire de premier ordre et un exquis portraitiste qui, à l’instar d’un Jean-Marie Rouart par exemple, parvient à débusquer chez un écrivain la faille minuscule, la fêlure infime ou, au contraire, la force jusqu’ici passée sous silence.

Les écrivains qu’il nous présente sont pour la plupart vivants. Il nous les montre, souvent, sous un jour nouveau. Grâce à lui, c’est un autre Patrick Besson qu’on découvre, plus sensible et mélancolique qu’il n’y paraît. Il faut dire qu’il connaît bien son sujet. Ne lui-a-t-il pas consacré, dès 1998, une biographie aux éditions du Rocher ? Le portrait de François Cérésa, empreint d’une grande délicatesse, ravit par sa justesse, sa pertinence. Il en va de même de celui de Michel Déon dont il écrit qu’il « aiguise sa lucidité désolée et implacable sans perdre sa faculté d’émerveillement. Il se promène parmi les ruines, mais n’oublie pas de ramasser les dernières pépites offertes à ceux qui n’ont jamais cédé au renoncement ni au désespoir. » Il consacre un beau texte à François Bott, estimant qu’il est « de ceux qui écrivent leurs livres en se promenant dans les villes, en flânant, en sachant trouver aux décors du quo

L'excellent écrivain Christian Authier.

L’excellent écrivain Christian Authier.

tidien des airs de cour de récréation éternelles propices aux vagabondages de l’imagination. » Et celui dans lequel il dépeint Patrick Modiano : « Ce romancier archiviste plonge sans cesse dans le maelström de la mémoire. Sa mémoire, la mémoire collective, la mémoire de personnages réels ou inventés. C’est un kaléidoscope ou un manège. On en ressort souvent avec les yeux brouillés et le cœur à l’envers. »

Il ne faut pas non plus passer à côté des portraits qu’il nous donne à lire d’Eric Holder, d’Eric Neuhoff, de Michel Houellebecq, de Pierre-Louis Basse, de Stéphane Denis, de Bernard Chapuis, de Jérôme Garcin, de Sébastien Lapaque, ou de Benoît Duteurtre. Et comment oublier ces écrivains défunts, mais toujours bien présents dans nos mémoires et nos cœur : Frédéric Berthet, Roger Nimier, Félicien Marceau, Frédéric H. Fajardie, Michel Mohrt… Ce Dictionnaire chic de littérature française est une totale réussite ; il est éclairant, lumineux.

                                                      PHILIPPE LACOCHE

Dictionnaire chic de littérature française, Christian Authier ; Ecriture. 285 p. ; 22 €.

Le Chet Baker du rock’n’roll

Fabrice Gaignault, journaliste, responsable du service culture et célébrités à Marie-Claire, écrivain, auteur de ce très beau livre sur Vince Taylor.

Fabrice Gaignault, journaliste, responsable du service culture et célébrités à Marie-Claire, écrivain, auteur de ce très beau livre sur Vince Taylor.

                                                         Fabrice Gaignault propose une plongée dans l’univers de Vince Taylor, rocker mythique, entre folie et démesure. Une sorte d’Artaud en perfecto.

    Ceux qui ont eu la chance d’interviewer Vince Taylor ne pourront jamais l’oublier. Surtout à la fin de sa carrière. A la fin de sa vie. Ce regard fixe. Ailleurs. Cette manière d’aura à la fois envoûtante et inquiétante. Ses silences. Une personnalité  ? C’est peu dire.  Il inspira à David Bowie le personnage de Ziggy Stardust.  Vince Taylor – Brian Maurice Holden de son vrai nom – né en 1939, en Angleterre, et mort en Suisse en 1991, n’eut pas une vie, mais des vies. Ce sont celles-ci que nous conte Fabrice Gaignault dans son très beau livre Vies et mort de Vince Taylor.

    De ses débuts, en 1960, alors qu’il se fait passer pour américain, ses concerts provoquent des émeutes. Les filles deviennent hystériques. Vince entend concurrencer Johnny Hallyday. Vince lui-même ou son entourage ? Avec son blouson de cuir noir, ses excès, sa gestuelle, sa présence scénique est indéniable. Inqualifiable aussi. La presse de déchaîne. Le succès est à portée de main. Il tourne un peu partout en France. Même en Picardie, à Péronne et à Saint-Quentin.  Il côtoie les « grands de ce monde » ; on le retrouve à la table de Claude et de Georges Pompidou. Il est aux côtés de Brigitte Bardot, de Sophie Daumier, de Dalida.  C’est l’époque des nuits blanches, des clubs. La folie du rock’n’roll. Beaucoup d’alcool, beaucoup de dope. Déjà. Cela commence à lui jouer des tours. On lui prête une réputation sulfureuse. La gloire tant espérée, s’éloigne progressivement. Il se réfugie dans la folie, la drogue. Victime d’hallucinations mystiques, il se prend pour la réincarnation de saint Mathieu après pris, dit-on, un acide avec Bob Dylan.

     Comme l’explique parfaitement Fabrice Gaignault, Vince Taylor tentera de nombreux come-backs. Ils auront, parfois, la couleur de la lumière ; trop souvent, ils seront pathétiques et calamiteux. « Une vingtaine d’années plus tard, lorsque j’ai visionné quelques vidéos de ses dernières années, j’ai eu un choc ! » explique le guitariste Ralph Danks. « Il ressemblait tellement au Chet Baker de la fin… Vince était le Chet Baker du rock’n’roll. »

    Chet Baker ? Il y a de ça ; c’est exact. Même regard intense ; même folie. Même façon de griller la vie. Page 174, Vince est comparé à Artaud. C’est également très juste. Il y a quelque chose de littéraire dans son aura. On sait, par exemple, par exemple, que Patrick Modiano vint l’applaudir à plusieurs reprises au Golf Drouot. Et n’est pas impossible que le rocker apparût sous un nom d’emprunt dans l’un des romans du nouveau prix Nobel de littérature.

     Vers la fin du livre, Fabrice Gaignault peint avec justesse la période Jacky Chalard-Patrick Verbeke (du label Big Beat – quand, ces derniers, tentèrent de remettre Vince sur scène) et celle du si créatif Jac Berrocal. Ce livre est réussi : c’est une véritable plongée dans l’univers de ce personnage mythique du rock’n’roll.

                                            Philippe Lacoche

Vies et mort de Vince Taylor, Fabrice Gaignault, Fayard, 226 p. ;  18 €.

Modiano dans le quartier

Les lecteurs qui n’auraient entendu parler de Patrick Modiano que depuis l’attribution de son Prix Nobel, ne doivent pas commencer par lire son dernier roman. Non pas qu’il soit mauvais, non. Modiano est un sublime écrivain, le plus grand contemporain français. Mais ce Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier est loin d’être son meilleur. Il s’agit de ce qu’il est convenu d’appeler un roman de transition. Un petit caillou de plus qui balise le chemin tortueux mais têtu de ce grand prosateur. Il faut lire ses meilleurs romans : Villa triste (immense œuvre, ode à la nostalgie et à la mélancolie), Livret de famille, De si braves garçons, Quartier perdu, Dora Bruder, La petite Bijou. Ensuite, on lira ce dernier opus avec un plaisir non dissimulé. On y parle de Wimpy, totalement oublié, dévoré par McDonald’s ; de Saint-Leu-la-Forêt ; d’un homme qui développe une insistance d’insecte. Daragane, on le devine, doit beaucoup ressembler à Modiano enfant. Et il y a cette phrase si belle : « Il n’avait écrit ce livre que dans l’espoir qu’elle lui fasse signe. » Superbe.

Patrick Modiano, sur cette photo, est peut-être en train de penser à Jean Cau, à Jacques-Francis Rolland, à Maurice Raphaël. On ne sait pas exactement.

Patrick Modiano, sur cette photo, est peut-être en train de penser à Jean Cau, à Jacques-Francis Rolland, à Maurice Raphaël. On ne sait pas exactement.

Ph.L.

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Patrick Modiano, Gallimard, 146 p. ; 16,90 €.

Jean-Pierre Kalfon : « Parce que je suis un peu louche »

PIB : le groupe de Jean-Pierre Kalfon, avec notamment Bruno Besse à la guitare (ex-guitariste du groupe mythique français Alice).

PIB : le groupe de Jean-Pierre Kalfon, avec notamment Bruno Besse à la guitare (ex-guitariste du groupe mythique français Alice).

                   L’excellent comédien-rock était de passage à Amiens récemment. Interview sur les seventies. Et sur le présent.

   Vous étiez le  lundi 17 novembre, à 17 heures, au cinéma Le Gaumont, à Amiens. Vous avez choisi de présenter le film Une étrange affaire, de Pierre Granier-Deferre ? Pourquoi ce choix ?

     En fait, j’avais proposé plusieurs films aux organisateurs, dont Les gauloises bleues, de Michel Cournot mais techniquement, cela posait problème. Ce film de Granier-Deferre est un très beau souvenir pour moi. Granier-Deferre : un cinéaste très fin, très intelligent, très subtil. Le scénario était exceptionnel et les ambiances extraordinaires. Il s’agit d’un film de vampires mais sans les dents pointues. Mais c’est un vrai film de vampires. Avec Picolli, on bouffe la vie des gens. On leur bouffe la cervelle.

Le soir, vous donniez un concert, au club le Fossilek, 10, place Saint-Michel, à Amiens, avec votre groupe de rock. Quelle était votre formation ? Le style ? Le répertoire ?

J’étais en compagnie de mon groupe PIB (produit national brut). Deux guitaristes, un bassiste, un batteur et moi au chant. Nous faisons du rock’n’blues. Des compositions mais aussi deux reprises : l’un d’Aretha Franklin ; l’autre d’Amy Winehouse. Etaient à mes côtés Robert Plisson (batterie), Patrick Dietsch (guitare, ex-Martin Circus), Christophe Garreau (basse, ex-Paul Personne), Bruno Besse (guitare, ex-Alice). Les textes de nos morceaux sont en français. J’ai même adapté un blues de Howlin’Wolf.

Vous êtes acteur de cinéma, de théâtre, metteur en scène, musicien, rocker, chanteur. Dans quel rôle vous sentez-vous le mieux ?

J’aime tout faire. L’activité d’acteur m’apprend beaucoup. Ca recharge mes batteries. La musique, c’est plus personnel. Il n’y a pas de filtre. Quand on est acteur, on se révèle. En chantant, j’y vais direct ! Cela m’ouvre d’autres perspectives.

Vous avez connu la grande époque de Pierre Clémenti, Marc’O, le Gibus, le Golf-Drouot, Valérie Lagrange, etc. Parlez-nous de cette époque mythique ?

C’était une époque de liberté totale, notamment sur le plan sexuel et des substances. De liberté et de démesure. Des expériences folles, des voyages. Des films à l’étranger. Du Livin’ Theatre… On est revenu à une période plus stricte, plus fermée. A cette époque, tout était possible. Mais le sida a tout fichu par terre. J’ai fait une chanson là-dessus : « L’amour à la gomme » qui est sortie en 45 tours en 1986 ; je faisais beaucoup de télé. Marc’O, c’était notre réalisateur. Il avait une façon bien à lui de nous faire jouer. Il mettait en scène toute une gestuelle ? Il dépassait le côté réaliste des choses. Il nous transmettait des choses ; une transmission physique par le jeu. Pas seulement par le verbe. Il fallait que le corps se mette à parler avec les répliques et le texte.

Comment expliquez-vous la longévité de votre carrière alors que beaucoup de vos amis des seventies sont restés sur le bord du chemin, ou sont morts, ou sont oubliés ?

C’est vrai que, pourtant, je ne me suis pas économisé. On avait la jeunesse et la force. La vie, pour nous, était une aventure. J’ai eu une bonne étoile. Je m’en suis sorti. J’ai une bonne constitution physique. Chez certain ça passe ; chez d’autres, ça craque.

Vous avez tourné avec les grands metteurs en scène (Godard, Philippe Garrel, Claude Lelouch, etc.). Quel est votre meilleur souvenir ? Et plus mauvais ?

Je n’ai pas de mauvais souvenirs ; c’est toujours une complicité que de travailler avec un réalisateur. En ce moment, je suis sur la scène du Théâtre de Poche de Montparnasse, pour la pièce Fratricide, avec Pierre Santini. Pour revenir aux réalisateurs, chacun a sa manière de travailler. J’aime qu’on me laisse faire ; j’aime aussi qu’on me dirige  car c’est toujours un enrichissement.

Vous avez souvent joué des rôles de personnages louches. Pourquoi ?

Parce que je suis louche. Ce sont des personnages intéressants. Je n’ai pas peur d’aller jusqu’au bout. Dans les années cinquante, j’ai fugué de chez mes parents. Je me dirigeais vers la délinquance. J’aime les marginaux. Je suis issu d’un milieu modeste. Nous avions peu d’argent. Ma mère était secrétaire à l’EDF ; mon père, comptable. Il avait essayé de monter une petite entreprise, mais ça a échoué. Il aurait voulu que je devienne avocat ou médecin. Je n’ai pas fait d’études ; ça me saoulait. Je n’ai même pas terminé la troisième. Je n’ai pas de diplôme, mais j’aime la culture. Ca m’a toujours passionné car c’est la vie. Je lis beaucoup : Carver, Modiano, Foenkinos… J’ai joué Huis Clos et les Mains sales, de Sartre, des pièces de Dumas, etc.

Connaissez-vous la Picardie ?

Oui, je suis déjà venu à Amiens. Et j’ai des amis à Tully, dans le Vimeu ; ils ont une entreprise de cuivre. Des amis très proches à qui je rends souvent visite. Je vais aussi au Tréport.

Comment se fait-il que soyez venu à Amiens dans le cadre du Festival du Film ?

C’est Yakoub Abdelatif qui me connaissait. Il m’avait vu au théâtre. Nous avons fait connaissance.

Quels sont vos projets ?

Nous allons faire une tournée en France et en Belgique avec la pièce Fratricide. J’ai aussi des projets d’autres pièces. En 2015, je vais jouer dans le film Ce sentiment de l’été, de Mikhael Hers. Un rôle court, mais très marquant. Je suis habillé en femme, puis en homme. Je sors la nuit… J’ai également un autre projet avec un réalisateur américain qui est en train d’écrire le film. Ce réalisateur vit en France depuis un bon moment.

                                               Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

 

 

 

Cédric Anger : « Lamare va tenter d’être un héros négatif »

    

Cédric  Anger : un réalisateur littéraire, efficace et inspiré. Il aime Emmanuel Bove; c'est un homme de goût.

Cédric Anger : un réalisateur littéraire, efficace et inspiré. Il aime Emmanuel Bove; c’est un homme de goût.

Il ne voulait surtout pas réaliser un film sur la traque d’un serial killer, mais bien dresser le portrait d’un homme complexe. Cédric Anger nous donne à voir un film subtil et superbe, très inspiré d’Emmanuel Bove. Explications du metteur en scène.

Est-ce qu’on retrouve le capitaine de gendarmerie Pineau, commandant de la compagnie de Clermont, et l’inspecteur Neveu, adjoint au chef de l’antenne du SRPJ dans votre film ?

Cédric Anger : Non, eux ne sont pas vraiment traités.  En revanche, est traité le chef de la brigade de Chantilly. Mais on voit deux silhouettes, derrière les battues, derrière tout ça. Et ils sortent du bureau du chef ; leurs noms ne sont pas évoqués, mais il s’agit bien d’eux.  Comme mon parti-pris était de faire le point de vue de Lamare,  et pas celui de ceux qui le traquent, j’ai préféré être dans un sorte de portrait ; on accompagne le mec. Je ne donne pas le point de vue de ceux qui le cherchent.  C’est plus le portrait d’un mec qu’un film sur les traces d’un serial killer.  De plus, dans les portraits des serials killers, tant qu’on ne les trouve pas, leur image grossit dans la tête du spectateur. Alors que là, à l’inverse, le tueur devient de plus en plus ordinaire, banal. On voit que c’est un jeune homme avec ses problèmes.

Le personnage de la fille relève-t-il de la fiction ?

Oui. Je connaissais quelques points : l’histoire de la femme de ménage avec qui il aurait eu une relation et qu’il aurait demandé en mariage.  A partir de ce moment-là, j’ai brodé sur leurs relations car je ne voulais ni embêter la fille concernée qui, à l’époque, ne voulait plus du tout entendre parler de cette histoire ; les gens ont aussi le droit à l’oubli. Et représenter sur l’écran, une personne qui veut rester dans l’ombre, je ne voulais pas. J’ai donc brodé une seconde histoire à l’histoire de Lamare.

Connaissiez-vous depuis longtemps cette histoire Lamare ?

A l’époque des faits, j’avais trois ans. On m’en a parlé. Du coup, j’ai regardé l’émission Faites entrer l’accusé qui, justement, était faite sur la traque. Quand j’ai lu le livre,  ce qui m’a intéressé, au-delà de l’histoire assez fascinante, c’est le personnage Lamare. Son rapport à la nature, à ses parents, à son petit frère, la manière dont il est à la fois fébrile, fragile, quand il dit à ses victimes : « Attention, je vais vous faire mal. » Je me suis dit il y a là un caractère. De plus traiter le film sous forme de la traque d’un serial killer, n’aurait pas marché. En fait, il est en colère. Il a demandé à être dans les forces spéciales, dans le GIGN… tout ça lui a été refusé. Il vivait dans une imagerie militaire un peu virile ; le côté héroïque de tout ça. Il avait été fasciné par les guerres d’Indochine, d’Algérie. Et lui,  son quotidien, c’étaient des voitures volées ; il mettait des PV. Il étouffe dans ce métier de gendarme alors qu’il se rêvait grand militaire.  Ne trouvant pas une place héroïque et positive à ses yeux dans le monde, il va se lancer dans une croisade négative, une croisade folle ; il va tenter d’être un héros négatif. Il va se lancer dans les pas de Marcel Barbeault, un vrai serial killer qui avait terrorisé le département de l’Oise, peu de temps avant. Il prend modèle sur lui. Il a bien du mal à l’imiter car il n’a pas un besoin physiologique ni sexuel de tuer.  Il est parvenu à tuer une personne ; les autres ont été blessées dont une grièvement (elle ne s’en est jamais remise).  Il trouvait le travail de ses collègues médiocre ; il remettait en cause le fonctionnement de la gendarmerie. Il les a donc roulés dans la farine.  Il leur a montré qu’il était plus malin qu’eux ; il y avait, comme ça, un jeu du chat et de la souris. Il se disait : « Comme la hiérarchie m’a refusé les postes importants, je vais les tourner en ridicule. Je vais montrer tous les dysfonctionnements de la gendarmerie. » Ce sont les seules explications qu’il a donné à la juge. Il a dit qu’il voulait redorer le blason de la gendarmerie.  Le livre de Stefanovitch était très complet ; il avait procédé à une vraie investigation. Il dresse un portrait du personnage quasiment au jour le jour.  Il était à l’époque envoyé par l’AFP  pour chroniquer les agressions dans l’Oise. Il a vu Lamare ; il était sur les barrages avec les gendarmes. Il l’a écouté sur sa radio. Il a vu que Lamare était le plus déterminé. Il disait : « On va l’avoir, ce salaud ! » Il a vécu tout ça de l’intérieur.  Je n’ai pas voulu tenter d’aller voir Lamare. Je ne sais pas où il en est dans sa vie. Je ne connais pas son état. Je n’aurais pas été bien. Et de plus, on ne peut pas faire ça. Demander aux médecins : « Je veux passer du temps avec l’un de vos patients. » Cela aurait compliqué et je me méfie d’une chose : j’ai déjà écrit sur des voyous avec des témoignages… il y a une tendance à la déformation du récit ou des faits. Là, le livre de Stefanovitch était dix fois plus pertinent là-dessus. Il était factuel. Le film n’est pas Faites entrer l’accusé. Il faut s’approprier le sujet, avoir une lecture.  Mon but était de m’approprier cette histoire.  Il ne fallait pas aller refrapper à la porte des gens 35 ans après. Surtout que c’était douloureux.

Avez-vous tourné en Picardie ?

On a tourné dans le Pas-de-Calais, vers Lens, Arras,  car ce sont des secteurs qui ont peu changé par rapport à l’époque. Alors que lorsque je suis allé dans le secteur de Chantilly, je me suis rendu compte que ça avait pas mal changé. Le département de l’Oise a plus d’argent. Le Nord-Pas-de-Calais possède des secteurs de no mans land. De plus, la région a une vraie logistique ; elle est rompue à accueillir des équipes de cinéma et elle possède un vivier d’acteurs qui était intéressant. Il ne fallait emmener Guillaume avec des seconds rôles connus ; au contraire il fallait l’entourer d’amateurs ou de gens peu connus, de façon à garder le côté naturel.

Pourquoi avoir appelé votre personnage Lamare Franck Neuhart, Neuhart comme le personnage du roman d’Emmanuel Bove. C’est vrai qu’il y a un cousinage entre l’atmosphère de votre film et les romans de Bove.

C’est une manière de vivre le quotidien le plus réaliste de manière mentale et fantastique ; il a cela chez Bove. Il y a un côté fantastique social qui m’intéressait sur l’état d’esprit du personnage qui est un personnage qui est en colère, rageur, qui a une grille de lecture du monde qui est cauchemardesque.  Comme il fallait changer les noms, j’ai pensé à Bove, un écrivain que j’adore.  J’aime beaucoup ce nom de Neuhart.

Quels sont vos livres préférés d’Emmanuel Bove ?

L’Amour de Pierre Neuhart, Le Pressentiment, etc. J’aime aussi des cousins littéraires de Bove comme Calet… Il y a une tristesse, une monotonie très réaliste.  Une monotonie pluvieuse du quotidien.

                                Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Un film sous tension et captivant

La facilité eût voulu que Cédric Anger fît de La prochaine fois je viserai le cœur un film sur la traque d’un serial killer. Il s’est abstenu ; il a bien fait. Il a choisi comme point de vue de dresser le portrait du gendarme Lamare. Jamais, Anger ne juge ; il observe. C’est ce qui fait la force de son œuvre. Il nous livre un film sous tension du début à la fin. Totalement captivant. D’une force indéniable qui relève de la haute littérature. Et il n’est pas étonnant quand il avoue au cours de l’interview qu’il nous a accordée que son romancier préféré n’est autre qu’Emmanuel Bove. Pas étonnant non plus que celui-ci soit l’écrivain favori de Patrick Modiano. Certains détails dans la reconstitution minutieuse de l’époque (la fin des seventies) procure, comme chez Modiano, un ton inimitable, à la fois brumeux, inquiétant. Une manière de fantastique social cher au picard Pierre Mac Orlan. Il met également en lumière le séisme qui ébranle la gendarmerie lorsqu’elle découvre l’auteur des violences qui ont semé la psychose dans le département de l’Oise de l’hiver 1978 au printemps 1979. (« Vous êtes la honte de la gendarmerie ! » Tels furent les propos du capitaine de la brigade de Chantilly face à Lamare, le 8 avril 1979. Après une bataille d’experts, le gendarme tueur a été déclaré irresponsable. Jamais jugé, il est interné depuis 1979.) Le film n’oublie rien. Et Guillaume Canet, dans la tête du gendarme tueur, est toujours juste, sincère et impeccable. Pas un geste de trop. Un travail de comédien de haut vol. Il révèle ici toute la puissance de son indéniable talent.

Ph.L.