Une taupe au Fakir ?

François Ruffin, fondateur du Fakir, célèbre journal satirique et engagé, et réalisateur de superbe film « Merci Patron »,

François Ruffin, au ciné Saint-Leu, lors de la présentation du film, lors de sa sortie.

s’explique.

François Ruffin, vous saviez que vous étiez infiltré par une taupe. Etait-ce quelqu’un que vous connaissiez très bien, un proche de longue date ?

Je voudrais souligner, d’abord, le côté à la fois grotesque, fantastique, incongru du bazar: on a là l’association des deux Bernard, Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France, le PDG du premier groupe de luxe au monde, et Bernard Squarcini, l’ex-premier flic de France, l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy. Et ces deux puissants personnages s’allient pour quoi? Pour espionner, en Picardie, le petit journal Fakir! Pour faire nos poubelles, semble-t-il, à Amiens! On pourrait regarder ça comme un signe inquiétant: ils se croient vraiment tout permis. Car si on faisait la même chose, vue l’obsession des multinationales pour le secret des affaires, on risquerait gros. Mais je préfère y voir, au contraire, un signe positif: on peut leur faire peur, un peu, même quand on ne dispose pas de milliards. S’ils recourent à ces méthodes de truands, c’est qu’ils se sentent un peu fragiles. Sinon, pour répondre à votre question, non, la taupe n’était pas un proche du tout. On l’a vite repérée, ce mec – qu’on surnommait « le Libanais » avait vraiment un comportement bizarre, avec des trucs sortis de James Bond, des stylos-caméras, des machins comme ça. Mais plutôt que de le démasquer, on a choisi de s’en servir pour intoxiquer LVMH, pour leur fournir des fausses informations, et ils déplaçaient les forces de police devant Dior, par exemple. Ca montrait le lien, tout ça, entre l’Etat et le patronat. La question un peu plus grave à se poser : est-ce que les RG, les CRS, les gendarmes n’avaient pas plus urgent que de surveiller les rigolos de Fakir? Est-ce qu’il n’y a pas des groupes terroristes plus dangereux à pister?

 Quelles sont aujourd’hui vos relations avec cette taupe ?

C’est compliqué à suivre, mais cette taupe nous a, à son tour, démasqués. Alors qu’on tournait en caméra cachée, elle a aperçu le camescope, et du coup ça a rompu toute relation.

Allez-vous porter plainte ?

Franchement, je vais vous dire, tout ce qui se passe devant les tribunaux me fatigue. C’est de l’énergie perdue, et d’autres causes réclament davantage notre attention.

Surtout, on s’est bien marrés avec tout ça, on a fait rigoler les gens dans les salles de cinéma à travers toute la France, on a rendu ces puissants ridicules, est-ce que ça ne vaut pas mille fois un jugement rendu par des magistrats? Maintenant, c’est sûr que si une rédaction parisienne avait été visée de la même manière, peut-être que ça crierait davantage au scandale.

Où en est le film aujourd’hui ?

Le film a connu un succès formidable, on a dépassé les 500 000 spectateurs, et tout ça avec un budget dérisoire. Mais surtout, je l’ai mesuré, ça a redonné la pêche à plein de personnes, ça ré-encouragé, redonné de l’énergie, et c’est le but avant tout: quand le réel écrase, que l’art, la littérature, le cinéma, un documentaire, ouvre comme une fenêtre, un grand bol d’air, autre chose est possible.  Désormais, Merci patron! est projeté au Canada, en Espagne, en Italie, en Ukraine, en Amérique du Sud, etc. Et sinon, le DVD est sorti pour Noël, et on fait partie de la sélection pour les César. C’est inattendu pour un doc social qui se passe entre Flixecourt, Amiens et Valenciennes.

Et où en est votre candidature aux législatives ?

Ouh la, changement de sujet. Mais je vais le lien, quand même : moi, mon adversaire, c’est toujours la Finance, et aussi l’indifférence. Pour me bagarrer contre ça, contre cette résignation ambiante, contre la main-mise des puissances d’argent sur nos vies, je suis prêt à user de toutes les armes : un journal, un film, les manifs, les occupations de places, et les urnes. Tout est bon à essayer. Donc, oui, je souhaite me porter candidat aux législatives dans la Somme. C’est une initiative citoyenne, je vois bien qu’elle réveille de l’envie chez des gens, qu’on essaie de faire de la politique autrement, mais je ne partirais que si j’ai l’appui des partis de gauche : la France insoumise, les Verts, le Parti communiste. Et en toute sincérité, avec les appareils, c’est pas simple…

 

Vous avez proposez un débat quotidien avec le très libéral Dominique Seux sur France Inter. Qu’en est-il ?

C’est toujours la même lutte : l’éditorialiste du quotidien patronal Les Echos a la parole, tous les jours, sur France Inter, pour nous expliquer que les salaires sont trop élevés, qu’il y a de la concurrence, etc. Je l’ai interpelé, à l’antenne, pour que, au moins, il puisse y avoir un débat sur sa vision de l’économie. C’est ça la démocratie, c’est ça le pluralisme : du débat. Et je peux vous assurer que, si je suis candidat, je solliciterai des débats avec tout le monde.

Quels sont vos projets

C’est déjà pas mal, non?

 

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

Lambert Wilson et Yves Montand : la même tessiture pour le même goût des mots

      Le comédien  donnera son spectacle « Lambert Wilson chante Yves Montand », le jeudi 15 décembre, à la Maison de la culture.

Il n’imite jamais ; il reste lui-même. Lambert Wilson possède assez de métier pour ne pas tomber dans les écueils du genre. Les chansons de Montand, il les passe au filtre de sa sensibilité. Lambert Montand ? Yves Wilson ? On  n’est pas loin de ça tant les expressions de ces deux artistes sont proches. On les sent en connivence. Et c’est très bien. Lambert explique sa démarche.

Lambert Wilson, comment avez-vous rencontré l’œuvre d’Yves Montand ? Par quelles chansons ? A quels endroits ? Quand ?

Tout a commencé en 1990. J’étais au cours de mon premier spectacle de tour de chant qui s’intitulait Lambert Wilson chante (de façon assez prétentieuse, du reste ; mais peu importe !). De Montand, j’ai chanté « Les feuilles mortes », « Trois petites notes de musique », etc. En 1997, toujours avec mon camarade Bruno Fontaine, on a fait un spectacle sur la chanson dans le cinéma. Là, nous avions fait d’autres titres de Montand, dont « Amour, mon cher amour », etc. En fait, je me trouvais très bien dans ces chansons, notamment au niveau de la tessiture. (On a exactement la même.) Il y a aussi un goût commun pour les mots et la poésie qu’on peut dire. Lui et moi, nous sommes amoureux des auteurs, des mots, de la poésie. Lui pouvait ne faire que réciter « Barbara », de Prévert, ou la chanter. C’est un endroit où l’on se trouve à mi-chemin entre le jeu et la musique ; c’est-à-dire le lyrisme des mots finalement. Je n’ai pas pensé an terme de tour de chant au départ. L’idée, c’est comme si j’avais vu une photo noir et blanc (avec poursuite) de lui de dos ; lui sur scène. Une affiche, un peu. Je me suis dit  qu’il y avait là une idée, un personnage derrière lequel je pourrais me planquer afin de faire un spectacle théâtral en musique. J’insiste sur le côté théâtral ; je ne voulais pas seulement faire un tour de chant. Je voulais me servir de ce personnage pour le raconter. Ne pas du tout l’imiter mais raconter sa vie par son répertoire. Il se trouve que j’avais mis ça un peu de côté. J’avais rencontré Carole Amiel, sa veuve ; elle m’avait donné sa bénédiction. Mais mes activités dans le cinéma m’avaient happé. Et voilà… Entre temps, les gens de Sony m’ont contacté ; ils m’ont proposé de faire le disque. J’ai dit oui ; on a foncé. Ca a été un petit détour pour arriver jusqu’à Montand. Ce que j’avais alors en tête, c’est ce que je propose maintenant. C’est-à-dire une évocation de Montand comme un acteur qui se raconte. C’est pour cela que je voulais absolument un metteur en scène de théâtre. En l’occurrence il s’agit du directeur du Théâtre national populaire de Villeurbanne (Christian Schiaretti) ; j’ai eu du nez car c’est un artiste qui défend les couleurs du TNP dans son Histoire. Il a fait une salle de répétition Georges-Wilson (mon père) à Villeurbanne. Il a su trouver la connexion entre l’histoire du TNP et Montand qui a chanté pour Vilar, en 1952, à Gennevilliers, en même temps que Gérard Philipe jouait Le Cid.  Il y avait un engagement partagé, un engagement politique clair, très prolétaire ; et ça, ça plaît beaucoup à Christian. Christian m’a aidé à faire le lien grâce à des textes de

L’excellent Lambert Wilson.

Semprun, le grand ami de Montand, qui a écrit des choses magnifiques sur lui, sur son passé ouvrier, sur les grandes rencontres de sa vie (Simone Signoret, Piaf, Marylin, etc.). Sur son engagement politique. Sur sa gloire aussi. A son rayonnement quand les gens sont suspendus à ses lèvres. Son rêve de l’Amérique ; son rêve de fils d’émigré qui eût pu aller en Amérique. C’est toute cette courbe que Semprun évoque. Moi, je dis ces textes entre les chansons.

Une sorte de fil rouge narratif ?

Exactement. C’est ça la différence avec un tour de chant traditionnel. On peut jouer sur les mots : bien sûr que c’est un tour de chant. Je chante trente chansons… ca nous permet de couvrir un panorama très large, qui est le sien. Ca va de chose très évocatrices des années 40 (« Battling Joe » », « Luna Park »…) à des choses très épurées de Prévert (« Les feuilles mortes », « Barbara »…). Et des choses plus engagées comme « Casse-tête », d’après un poème de Gébé, de Charlie-Hebdo, qui avait écrit ce poème sur les violences policières. Mais aussi des chansons comme « Le chant de Partisans », ou encore « Le temps des cerises ».

Est-ce que vous l’avez réellement rencontré ou pas du tout ?

Pas du tout. En revanche, quand j’étais très jeune, j’avais fait un film avec Catherine Allégret qui avait organisé quelque chose. Elle m’avait raconté son effort, son retour d’Amérique. Rencontrer à nouveau l’Amérique, aller chanter à New York où il avait été célébré, ça m’avait plu. Il avait ça en lui ; il fallait qu’il refasse de la musique. C’était mon seul contact avec lui.

Qu’est-ce qui vous fascine en lui ? Le chanteur ? Le comédien ?

C’est son désir d’auto construction. C’est un peu ça qu’on raconte ; c’est l’émigré. Ce n’est pas simplement une nécessité d’adaptation ; c’est un désir de dépassement par la langue française qui est sublimé. C’est ça qui me fascine le plus ; son ambition de vivre le rêve du père, qui est le rêve de l’Amérique. Un truc qui le pousse au cul… Je suis très fasciné par le chanteur, et tout particulièrement le chanteur au milieu de sa carrière, c’est-à-dire les années 60. Là où il est le plus épuré. Je respecte énormément l’acteur qui a une présence incontestable. Dans mon inconscient, je suis très attiré par la fin des années 50 et le début des années 60.

La période compagnon de route du Parti communiste. Période que votre père avait également connue.

Exactement ; c’est là que l’on rejoint l’histoire du TNP. Dans l’après-guerre, il y a un désir d’héroïsme. C’est toute une génération de gens qui ont beaucoup souffert, et de la pauvreté, et de la guerre. Et cette énergie-là me fascine. Ce désir d’héroïsme s’exprime dans le choix des textes. Ce qui me fascine aussi chez Montand, c’est que ce n’est pas une œuvre ni écrite, ni composée. Ce sont ses choix ; il a laissé un ouvrage de choix. Il a marqué au fer rouge des chansons qui sont définitivement associées à lui : « Les feuilles mortes », par exemple. Il est difficile de ne pas penser à Montand quand on écoute cette chanson, même si elle a été chantée dans le monde entier.

Vous chanterez à la maison de la culture d’Amiens le jeudi 15 décembre. Avec quelle formation serez-vous sur scène ?

Bruno Fontaine a réarrangé une deuxième fois. Il aura certains titres en commun avec le disque, mais il a tout de même réarrangé… Il y aura – lui compris- six musiciens. Ce sont des musiciens qui sont aussi à l’aise dans un son classique que dans un style jazz.

Ce ne sera donc pas l’orchestre symphonique qui vous accompagnait et que l’on voit sur certaines vidéos?

Non, ce sera encore autre chose. A un trio jazz (piano, basse, batterie), il a ajouté un violoncelle, un clarinettiste (qui joue toutes les clarinettes) et un instrument inattendu : le cor (et aussi du bugle). C’est vraiment génial. C’est donc un ensemble extrêmement polymorphe dans le son. Parfois, c’est vraiment jazz des années 50, de club ; parfois, on est dans un classique plus épuré (pour « Barbara », pour « Les feuilles mortes »). Dans un son de sonates. La difficulté fut de trouver des musiciens qui étaient souples pour passer d’un style à un autre. Par exemple, le batteur est également percussionniste chez Boulez… Tous ces musiciens sont très polyvalents.

Comment s’est faite la rencontre avec Bruno Fontaine ?

On s’était rencontré car je souhaitais faire un tour de chant ; ce fut une évidence immédiate. C’est très difficile de passer des mains de Bruno Fontaine à celles d’un autre pianiste. Il est aussi à l’aise dans le classique que dans le jazz. Il est plus qu’un accompagnateur ; c’est quelqu’un avec qui on respire.

Vous êtes en totalement connivence.

Oui, c’est fou ! Si nous faisions juste piano voix, nous pourrions ne pas répéter, tellement on se connaît, tellement il connaît la moindre de mes respirations. Artistiquement et humainement, c’est une chance pour nous qu’on se soit trouvés.

Quelles sont vos deux ou trois chansons préférées de Montand ?

J’ai une tendresse particulière pour « Les feuilles mortes » car cela me rappelle des moments-clé de ma vie ; des moments graves, heureux. Ou même très graves. Il y a aussi des chansons de Francis Lemarque qui sont merveilleuses. Bien entendu « A Paris », chanson merveilleuse, difficile à chanter. Et une autre chanson de Francis Lemarque qui s’appelle « Toi, tu ne ressembles à personne ».

Avez d’autres points communs avec Yves Montand en dehors de la tessiture ?

Oui, je pense que nous avons la même utilisation du corps sur scène ; mais attention ; je ne l’imite pas. Je n’ai pas voulu regarder les vidéos. La joie de vivre du corps également. On est à mi-chemin entre la revue, le danseur… c’est une sorte de liberté ; un goût de s’exprimer à travers le corps ; oui, nous avons ça en commun.

Quels sont vos projets ?

Il y a trois films qui vont sortir. Le premier, une comédie, que j’ai tournée avec Juliette Binoche et Camille Pottin; ça s’appelle Telle mère, telle fille. Ca sortira en mars. C’est un film de Noémie Saglio. Ensuite, le 5 avril, je serai dans le film Corporate, un film sur le monde du travail. C’est un film de Nicolas Silhol. Je joue le rôle d’un DRH épouvantable. Et je viens de terminer, en Belgique, le film du romancier Marc Dugain ; il a adapté le livre de Chantal Thomas  qui s’appelle L’échange des princesses, magnifique film d’époque où je joue le roi d’Espagne, Philippe V, le petit-fils de Louis XIV. C’est un film avec Olivier Gourmet.

                                      Propos recueillis par

                                      PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

Zabou dans ma tête

Zabou dans ma tête. Elle est bien bonne celle-là. J’aime les titres comme ça: entre Bigard, Trump et Blondin. Enfin, ça ne valait pas celui de la une du Courrier du jeudi 10 novembre: «Mystère président». La classe! On a même eu les félicitations de France Inter. Mon rédacteur en chef, d’un naturel modeste, m’a dit que c’était une œuvre collégiale. Bravo! Fierté de travailler dans ce sacré canard. Oui, ça bouillonnait dans ma tête, l’autre soir, à la Comédie de Picardie dès que Zabou Breitman arriva sur scène. Elle y présentait son spectacle La Compagnie des spectres, d’après le roman éponyme de Lydie Salvayre, qu’elle a mis en scène et adapté. Zabou m’a toujours fait rêver. (J’espère qu’elle lira cette fichue chronique.) Au cinéma, bien sûr, sur les planches, mais aussi à la radio. Sa série À votre écoute, coûte que coûte, sur les ondes de France Inter, en compagnie du facétieux Laurent Lafitte, était un régal; ça nous manque. Il faudrait remettre ça, Zabou. Et puis, que puis-je dire d’autre: q

Zabou Breitman à la Comédie de Picardie.

Zabou Breitman à la Comédie de Picardie.

uelle jolie brune! Elle me trouble tant que quand j’ai tenté d’aller lui poser quelques questions, au bar de la Comédie de Picardie, je me suis emberlificoté dans mon pourpoint de marquis, et, au final, ne suis parvenu qu’à capter la délicieuse photographie que je te soumets aujourd’hui, chère lectrice adulée, soumise, trumpetisée. Elle m’a donc répondu brièvement, puis s’est dirigée vers le comptoir où l’attendait Claude Gewerc, ancien président de la région Picardie (quand celle-ci ne s’appelait pas encore Hauts-de-France), et René Anger, ex-cadre de la même Région, guidée qu’elle était par l’ami Nicolas Auvray, directeur du lieu. Le spectacle en lui-même (c’est vrai, je patote, je digresse, je commente, je confie mon inclination pour les charmes – indéniables – de Zabou; en un mot: je chronique) était une totale réussite. La collaboration en France pendant la deuxième guerre mondiale y est épinglée. On rit quand la mère de la narratrice évoque le maréchal Putain, Darnand, et que Zabou danse avec un mannequin de Pétain en nain, qu’elle lui caresse le front, qu’elle lui suçote les doigts. Cela est bigrement bien vu. À titre personnel, je regrette que nos bons amis d’Outre-Rhin soient un peu oubliés. (On eût pu surnommer les hordes teutonnes les Deux car ils étaient deux fois plus barbares que les Huns. Ouaf! Ouaf!) Ce sont quand même eux qui sont venus nous dire bonjour trois fois en peu de temps. Sans leur caractère emporté (euphémisme!), il n’y aurait pas eu de collaboration française, ni Vel d’Hiv. Ni des millions de morts à travers le monde. C’est dit. Sans transition (bien que…): vu deux autres oeuvres magnifiques: au cinéma Gaumont, Ma vie de Courgette, de Claude Barras, d’après le très beau livre de l’ami Gilles Paris. Vu au même endroit: Moi, Daniel Blake, de Ken Loach, une charge contre cette saloperie de système capitaliste dont plus personne ne veut: voir l’élection de Trump aux États-Unis. Ceci dit, si Sanders, mec de la vraie gauche, avait été candidat à la place de la très establishment Hillary (l’équivalent de nos socio démocrates de la fausse gauche), on n’en serait pas là. Remplace les USA par la France, Trump par Marine, et Sanders par Méluche-PC, tu sais ce qu’il te reste à faire, lectrice, mon amour.

                                                      Dimanche 13 novembre 2016.

 

Précieux présents d’un passé si lointain

       

le chanteur Bogdan et David Catel, au Café, Chez Pierre, à Amiens.

Le chanteur Bogdan et David Catel, au Café, Chez Pierre, à Amiens.

Une chronique, pour quoi faire? Évoquer le présent, l’immédiat, l’air du temps? Certainement. Exprimer ce qui n’est plus, ce qui fuit, tout ce que nous avons sous les yeux à l’instant présent, et qui s’use, s’abîme, se détruit lentement, et qui, un jour, sous peu, ne sera plus le même, sera détruit. Ce clavier d’ordinateur sur lequel je frappe (comme un sourd) ce texte, se détruit à petit feu. C’est ça une chronique: un habile mélange entre ce qu’on a sous les yeux, et ce qu’on a dans le crâne. Tous ces souvenirs, frais ou lointains. Un souvenir frais, mais un concert déjà lointain. Celui du chanteur Bogdan, d’origine roumaine mais aujourd’hui Picard d’adoption, accompagné par David Catel au piano. Ils forment le groupe Bodgan and The Froggs. Ils se sont produits au Café, chez Pierre, à Amiens, il y a plusieurs semaines. Leur style? Une manière de soul douce, mâtiné de rhythm’n’blues, mais surtout des hits des crooners, dont Frank Sinatra. Bogdan a une voix qui s’y prête. Des souvenirs lointains: ceux que m’apportèrent, précieux présents d’un passé si lointain, au cours du Salon du livre de Chauny, au marché couvert, un octogénaire et sa sœur, anciens habitants de ma chère cité Roosevelt, à Tergnier. Ils y résidèrent dès sa construction, vers 1948, et y passèrent leur enfance et leur adolescence. Moi, mes souvenirs ne remontent qu’au début des années soixante. C’est te dire, lectrice, que les propos de ces deux personnes n’étaient chers. Ils me parlèrent des deux ou trois pavillons qui se trouvaient presque en face de la maison de mes parents, la bien nommée rue des Pavillons, petites maisons que je n’ai jamais connues puisqu’elles furent les premières détruites quand il fut question de raser la cité provisoire pour y construire des immeubles. Dans ces pavillons, résidaient une résistante, Suzanne B., assistante sociale à la SNCF, mariée à un ancien déporté de Buchenwald. Elle diffusait L’Écho des Françaises, puis Les Heures Claires de l’Union des femmes françaises, proche de la CGT et du Parti communiste. Mes interlocuteurs pensaient même qu’elle y écrivait, de temps à autre, des articles. Qu’est-elle devenue, Suzanne B.? Dans le pavillon voisin, tout près du vieux transformateur électrique, vivaient celui qu’on surnommait «le taulard», qui n’avait pas peur de grand-chose, mais titulaire de vraies valeurs humaines. Pourquoi s’était-il retrouvé en prison? Personne ne le savait exactement. Il avait fondé famille, s’était retrouvé, dans une minuscule maison des contreforts de la cité Roosevelt. Un soir, il avait surpris celui qu’on surnommait «le voyeur», un type qui matait les filles à travers les fenêtres sans rideaux. Le voyeur était en train d’observer l’une de filles du taulard. Ce dernier avait bondi pour lui casser la tête. Le voyeur avait pu prendre la fuite. Quelques mois plus tard, il fut interpellé. Il s’agissait d’un habitant de la cité, un roulant. Tous ces bouts de vies minuscules disparus dans la nuit des temps…

Dimanche 29 mai 2016

 Pierre Drieu la Rochelle jugé par Roger Vailland

   Avec talent et beaucoup d’à-propos, Gérard Guégan imagine Drieu enlevé, puis jugé par un commando de résistants communistes.

Une fable n’est pas un roman. Souvent, la part de fiction est bien plus importante dans la première que dans le second. Pourtant, dès les premières lignes, pour peu qu’on dispose de quelques notions d’histoire littéraire, on se demande si l’histoire racontée par Gérard Guégan n’est pas réelle. C’est aussi cela, l’art d’un grand écrivain: vous faire prendre des vessies pour des lanternes. Et c’est si bon pour nous, lecteur, de se laisser berner. Ce n’est pas la vie réelle qui distille le rêve, donc le plaisir – la vie réelle est brutale et absurde – mais bien l’irréalité, manière d’onirisme cotonneux dans lequel, assez lâchement, on aime se réfugier. C’est pour cela qu’on préférera les velours littéraires de Jean de La Fontaine ou de Marcel Aymé, aux rêches étoffes peu élégantes de naturalismes décevants ou aux stériles stupidités du Nouveau roman. Malgré toutes ces considérations, on y croit à l’histoire qui sous-tend Tout a une fin, Drieu. Gérard Guégan imagine les derniers instants de Pierre Drieu la Rochelle, écrivain collaborationniste qui dit avoir raté son œuvre, démenti par ses lecteurs qui hurlent le contraire et qui ont bien raison. La prose de Drieu n’a pas vieilli, bien moins, en tout cas, que celle de cette fripouille infréquentable de Rebatet, par exemple. Guégan, qui connaît son sujet sur le bout des ongles, raconte comment un commando de résistants communistes (Héloïse, Marat, Rodrigue, Maréchal, etc.) enlève Drieu pour le juger de ses actes de collaborateur, et non pas pour l’exécuter, mais pour l’inviter à se supprimer.

Cela va si bien au créateur de Gilles et La comédie de Charleroi qui eût pu tout aussi bien pu basculer dans la résistance et militer au Parti communiste plutôt que d’aller flirter avec Doriot et sa clique de cloportes gluants. Drieu est un romantique, un écrivain avant tout.

C. Hélie.

Gérard Guégan.

Il veut laisser une trace. Cela le perdra. «Drieu doit mourir, c’est écrit d’avance, mais pas fusillé, pas exécuté, pas comme un collaborateur ordinaire», signifie Marat à ses amis. Marat est le portrait craché de Roger Vailland. (C’est du reste le nom du narrateur de Drôle de jeu, le roman de plus lucide sur la Résistance, de l’après-guerre.) Derrière Rodrigue, on aperçoit Jacques-Francis Rolland. Gérard Guégan pense juste, écrit bien, sec, serré comme un hussard; il sait très bien que Vailland eût bien été incapable de flinguer un écrivain, fut-il collabo.

Ce petit livre est superbe tant dans sa forme que dans son fond. Drieu n’a plus peur de rien. Il a tenté, il y a peu, de se suicider. En face de lui: Marat-Vailland. On assiste à un duel entre deux écrivains (l’un, reconnu; l’autre en devenir) qui rivalisent de panache. Ils ont tous deux le regard froid, et l’âme brûlante. Deux vrais héros stendhaliens. Tout a une fin, Drieu : un vrai bonheur de lecture.

PHILIPPE LACOCHE

Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan, Gallimard. 131 p.; 10 €.

Un Jean-Louis Piot dans mon piège à poulettes

     

L'excellent Jean-Louis Piot et sa médaille.

L’excellent Jean-Louis Piot et sa médaille.

Il y avait longtemps que je ne m’étais pas adonné à ce sport si particulier, propre à l’écrivain, qu’est la dédicace. Par un samedi lumineux, éblouissant, mais frais comme un Noël soviétique au goulag, je me suis rendu comme un seul homme (mais étais-je bien seul, lectrice adulée, convoitée, bientôt suçotée, puis dévorée ? Non, j’étais avec moi-même, ce qui n’est pas de tout repos) à la Fnac d’Amiens. Une jolie table recouverte d’une étoffe noire aux armoiries de la célèbre Fédération nationale d’achats des cadres, fondée en 1954 par Max Théret (je cite Wikipédia : « Engagé un temps au Parti communiste, Max Théret effectue un virage radical vers la gauche libérale, à l’époque, le Parti socialiste de François Mitterrand. N.D.A. : certes, il était libre Max, mais moi j’eusse préféré qu’il fît le parcours inverse) m’attendait. Quelques-uns de mes livres étaient posés dessus ; tout près un joli présentoir et surtout une grande photographie avec ma sale gueule de marquis. « Un vrai attrape-poulettes ! » songeais-je un instant, en bon vieux salopard concupiscent. Je m’installai, et commençai à rêvasser. Le temps passait ; point de poulettes. En revanche, que vis-je arriver ? Mon copain Jean-Louis Piot, conseiller départemental, radieux, rayonnant, réjoui. Il y avait de quoi : il venait de se faire remettre les palmes académiques des mains de mon autre copain Christian Manable, sénateur, membre de l’association des médaillés de l’ordre des palmes académiques (AMOPA). Une occasion pareille ne se manque pas : on peut être écrivain, on n’en reste pas moins journaliste. Je dégainai mon appareil photographique aussi vite que Josh Randall (Steve McQueen) dans Au nom de la loi, exigeai de Jean-Louis qu’il exhibât sa jolie médaille, et l’immortalisai à jamais devant les regards intrigués des chalands de la Fédération nationale d’achats des cadres. Jean-Louis ne l’a pas volé, sa distinction. Conseiller d’éducation, il a notamment contribué à la mise en place du parcours artistique et culturel des collégiens (PAC collégiens 80). Puis, nous nous mîmes à nous souvenir de notre chère Aisne car Jean-Louis est de Beautor et moi, comme tu ne le sais pas peut-être pas encore, lectrice soumise, car je n’en parle jamais, de Tergnier. Nous évoquâmes les brumes mauves et duveteuses qui, l’hiver, caressaient la pelouse blanchie du terrain de football de Beautor, près du pont du canal. (Mon ami Jean-Pierre Marcos, un autre Beautorois, n’a pas son pareil pour en parler.) Et les bars américains, peuplés de délicieuses créatures (Le Daguet, près de la MJC de Tergnier ; La Loggia ; La Huchette, rue Pierre-Semard…) où, timides, nous allions boire quelques bières en galante compagnie et en nous prenant pour Hemingway ou Bukowski. Sans transition : suis allé voir, au Gaumont d’Amiens, Dieu merci, de Lucien Jean-Baptiste, avec ce dernier et Baptiste Lecaplain. Une comédie tendre, émouvante et réussie. Mais, malade comme une bête, je n’ai pas pu assister à l’avant-première de Adopte un veuf, de François Desagnat avec André Dussollier, Bérengère Krief, Arnaud Ducret. La vieillesse est un naufrage.

                                                        Dimanche 20 mars 2016.

Tout allait bien…

Tout allait bien. L’inauguration du Festival du film d’Amiens battait son plein au Gaumont. J’étais de la partie, une coupe de champagne à la main, discutant avec Gilbert Fillinger, puis avec Jean-Pierre Marcos et Sylviane Fessier, puis avec Jean-Pierre Garcia. Et tant d’autres, joyeux. Si joyeux. Devant nos mines réjouies, nos éclats de rires, de fête, devant ce champagne, quelques abrutis barbares et sanguinaires eussent pu venir faire un carton. Nous n’y pensions pas. Alors que je quittais le cinéma, dans le hall, mon attention fut attiré par des gens qui contemplaient l’actualité sur leurs téléphones portables et la commentaient. « A Paris, c’est l’horreur. Un massacre. » Les attentats venaient de se produire. Puis tout alla très vite. Le nombre de victimes qui augmentait au fil des minutes. L’horreur, oui, l’horreur. Que faire en ces instants de douleur ? Tenter de trouver un peu de chaleur et de fraternité dans ce monde de brutes. Je filais à Tergnier (Aisne), ma ville. Carole Bacot et la médiathèque avaient la bonté de l’inviter pour évoquer mon dernier roman. J’avais un peu honte de parler de ces histoires d’amour, si légères, dans ce contexte de deuil absolu. J’en fis part au maigre auditoire. On parla donc un peu d’amour, mais beaucoup de la terrible actualité. Et je fonçais vers le Café de La Poste où mon bon copain Marc Delfolie, ancien journaliste de L’Aisne Nouvelle, et patron du lieu, m’attendait autour de quelques cochonnailles. L’ambiance était à la fois à la tristesse, à la révolte. Mais aussi à la fraternité. Il y avait là, à côté de Marc, Zézette, ancien batteur d’un de mes groupes de rock, employé SNCF à la retraite, Michel Carreau, élu du Parti communiste, Tonio, militant, Marc Braem, un ancien du lycée Henri-Martin, cheminot lui aussi, et même Bernard Le Louarn, dit Nanard, de Gauchy, ancien du même lycée Henri-Martin, copain de classe de seconde, devenu cheminot comme il se doit. Pas vu depuis quarante ans.  Et quelques autres. Rien que des bons copains. Cela faisait du bien, changeait un peu les idées. Nous en avions tous besoin. La barbarie, à Tergnier, on connaît. Nos bons amis d’Outre-Rhin ont laissé des souvenirs dans cette ville ouvrière, patriote et éminemment résistante, imprégnée d’une gauche à l’ancienne qui n’aim

Devant le Café de La Poste, à Tergnier, tenu fraternellement par l'ami Marc Delfolie.

Devant le Café de La Poste, à Tergnier, tenu fraternellement par l’ami Marc Delfolie.

e pas trop qu’on vienne lui chercher des poux dans la tête et la priver de liberté. A Paris, ce n’était plus les nazis mais des religieux illuminés qui venaient de sévir. Même mentalité, même résultats. L’horreur, oui, l’horreur… Coïncidence : juste avant que surviennent les attentats, j’étais en train de lire Plaidoyer pour la fraternité (éditions Albin Michel), d’Abdennour Bidar, philosophe, écrit après les attentats perpétrés à Charlie. Il y explique qu’au lieu de nous diviser, ces drames nous avaient rassemblés ; ils nous ont fait prendre conscience « qu’il fallait maintenant changer d’ère : passer du choc des civilisations à celui de la fraternité des cœurs et des cultures. » Il a raison.

                                                      Dimanche 22 novembre 2015

Roman noir et gens ordinaires…

 Invité par l’Université populaire, l’écrivain Jérôme Leroy a donné, il y a peu, une conférence sur les relations entre roman noir et société. Nous l’avons rencontré.

L’écrivain et poète lillois Jérôme Leroy est certainement l’un des meilleurs auteurs de roman noir de sa génération. On lui doit notam

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l'oeuvre de l'écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d'Amiens après la conférence.

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l’oeuvre de l’écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d’Amiens après la conférence.

ment, en 2004, Le Bloc (Gallimard- Série noire) où il analysait l’inquiétante montée du Bloc patriotique, parti qui ressemble à s’y méprendre à un autre parti qui, lui, existe bel et bien. A l’aune de ce qui se déroule aujourd’hui, on pourrait penser que Leroy est un devin. C’est surtout un militant et un observateur hors pair du monde politique qui nous entoure.

Comment analyseriez-vous Série noire, l’excellent film d’Alain Corneau qui a été projeté ce soir ?

Jérôme Leroy : C’est l’archétype-même du film noir, par rapport à un film policier. Un film policier, tu aurais eu une enquête, des personnages très fixés, très codés, d’enquêteurs, de criminels… et une histoire qui finit, généralement bien (le film policier, c’est le retour à l’ordre). Là, tu es dans le film noir ; ce sont des gens qui ne sont ni bons ni mauvais.  Ce sont des gens ordinaires, même des loosers, même des perdus, et le crime leur tombe dessus un peu par hasard ; cela vient dans une forme de détresse. C’est le vrai film noir ; Série noire est adapté du roman de Jim Thompson, un des grands noms du roman noir américain ; il fait les heures glorieuses de la Série noire dans les années 50-60. C’est même le numéro 1000 de la Série noire, avec un roman qui se nomme 1275 âmes, adapté par Tavernier sous le nom de Coup de torchon ; Thompson, c’était un bon choix pour clore cette conférence sur le polar puisque ça ne va pas bien se finir, ce n’est pas un retour à l’ordre ; c’est un film qui donne à voir le malheur humain. C’est la version moderne de la tragédie.  On sait dès le début que ça va mal se terminer. On retrouve une unité de temps, une unité de lieu, cette banlieue qui est en train d’être bouffée par les tours modernes ; on est au cœur des années 70. Ca se passe entre le pavillon de Poupart et le pavillon de la vieille.  C’est un type qui est au bout du rouleau et qui essaie de trouver de l’argent. Et il va en arriver à commettre des meurtres qu’il n’a pas prévus du tout.  Le patronat archaïque, c’est Blier ; et ce n’est pas vraiment le patronat, c’est un looser, un peu au-dessus. Il n’a pas d’illusion  sur la condition humaine. Il n’y a pas de vrai salaud, mais il n’y a pas de héros non plus. Il n’y a aucun personnage complètement neutre dans le film.

Dewaere était vraiment un très grand acteur. Et quelle direction d’acteurs de la part de Corneau…

C’est le grand rôle de Dewaere ; il était idéalement écorché pour faire un acteur de noir ; pas de polar, pas de policier.

Il y a un côté libertaire dans le roman noir.

Libertaire, je ne sais pas ; en tout cas, c’est un roman qui refuse d’envisager les autorités habituellement admises comme étant légitimes. ADG était un anar de droite ; c’était un grand écrivain. Le roman policier fait confiance aux institutions, dans la police, la justice, la gendarmerie, la famille, etc.  Le roman noir remet tout ça en question. Le premier grand roman noir est Moisson rouge de Dashiell Hammett ; ça raconte comment une ville se retrouve sous la coupe de ma Mafia parce que le maire et le patronat ont fait appel à des truands pour briser une grève.  C’est un sujet qui, par essence, remet en question toutes les institutions habituelles. Hammet vient du parti communiste.  Il ne met pas ça en avant ; il met en avant le choix de son sujet qui en fait un roman noir.

C’est un peu la même démarche de Vailland quand il écrit 325 000 francs.

Quelqu’un disait que Vailland, c’est le cardinal de Retz plus la Série noire.  Même si Vailland n’est pas un auteur de roman noir (il ne faut pas vouloir tout annexer), il est vrai que Les mauvais coups n’est pas loin du roman noir. Vailland était comme pas mal d’écrivains de l’époque (Giono disait que c’étaient nos modernes contes de fées).

Dans L’Etranger de Camus, il y avait un côté roman noir également.

Vous avez tout à fait raison. L’Etranger, de Camus aurait été écrit par un Américain et aurait été découvert par Marcel Duhamel en 1946, ne serait pas paru en Blanche, mais en Série noire ; c’est une ambiance thompsonienne. Le fait de faire le récit de L’Etranger au passé composé qui est le temps indécidable par définition.

Votre roman Le Bloc a été très annonciateur de ce qu’on connaît aujourd’hui.

Le Bloc est sorti en 2011. Quand j’ai commencé à l’écrire, Marine Le Pen n’était pas encore présidente du Front national.  On me dit qu’il y a une documentation énorme. Bien sûr, mais c’est aussi mon histoire militante à moi car le Front national, je l’ai eu sur ma route dès le début des années 80 ; et donc j’ai vécu ça ma carrière de militant. Quand tu t’es heurté à ces gens-là, tu t’intéresses à ce qu’ils disent, à ce qu’ils font. C’est donc l’histoire, à l’envers, de toute mon histoire politique et celle de toute ma génération.  On avait 18 ans quand le Front national a fait ses supers scores en 1983-84. Le Bloc, pour moi, ça a été le désir de raconter ça avec un angle différent, avec des personnages qui racontaient ça de l’intérieur. Mon but : raconter sur 30 ans l’ascension d’un parti d’extrême droite, vu de l’intérieur, ce pour éviter le catéchisme car on a vite tendance quand on parle d’estimer qu’on est dans le camp du Bien et que eux sont forcément sataniques. Et c’est bien plus compliqué que ça parce on peut devenir un militant FN sans s’en rendre compte, comme tu peux devenir drogué ou adict aux jeux. Ce qui m’intéressait surtout c’était simplement de montrer sans faire de morale ce qui s’est passé depuis 30 ans avec le Front national. Et le meilleur moyen de le faire, était de prendre deux personnages à l’intérieur.

Certains critiques, peu nombreux, n’ont pas forcément compris la démarche.

Peu nombreux, effectivement et on sait d’où je viens et d’où je parle. Ce sont des gens qui font semblant de ne pas comprendre qu’un auteur n’est pas forcément un narrateur.  C’est marrant car la question ne se pose pas pour les romans ados (que j’aime beaucoup), les narratrices sont des filles de 17 ans ; on ne dit pas que l’écrivain est une fille de 17 ans quand il parle à la première personne.

Quels sont projets ?

Je vais continuer à explorer ce que Balzac qualifiait de l’envers de la société contemporaine, c’est-à-dire le contraire du complotisme. C’est essayer de comprendre les événements non pas en cherchant une chose secrète, mais en plaçant le projecteur sur des choses différentes.  Mon roman L’Ange gardien explique comment une démocratie se protège avec des services secrets, services secrets qui, parfois, se substituent à la démocratie.  Je propose dans l’Ange gardien quelque chose qui eût  pu se passer dans l’Italie des années de plomb, avec la loge P2 ; ce n’est pas du complotisme – car il faut faire gaffe d’autant qu’en ce moment, c’est terriblement à la mode – ; en fait le roman noir s’intéresse au secret.  Ce n’est pas chercher une cause inique et mystérieuse.  C’est au contraire placer le projecteur sur des événements différents.  Ma méthode ne bougera pas, mais je continuerai à explorer ça.

Votre œuvre poétique est importante, elle aussi.

Oui, et on pourrait trouver ça presque contradictoire roman noir et poésie, et pourtant, ça toujours été ensemble. On oublie souvent que Léo Mallet a écrit de la poésie.  Marc Villard, un autre auteur de roman noir, a écrit de la poésie.   Les fondateurs de la Série noire – Marcel Duhamel bien sûr – mais il y a aussi des parrains ou de fées au-dessus du berceau : Prévert, l’ami de Marcel Duhamel (on dit que c’est lui qui a trouvé le nom série noire). Boris Vian aussi… Le point commun entre la poésie et le roman, ce n’est pas forcément les thèmes (encore que), mais c’est dans la façon de changer le point de vue sur quelque chose.  Finalement la démarche du roman noir est poétique.  Dans la mesure où la ville est une chose et comment je parle de la ville.  En changeant mon point de vue, en faisant quelque chose d’inédit, je peux faire un poème sur la ville, ou un roman noir sur la ville.

                                                     Propos recueillis par

                                                     PHILIPPE LACOCHE

« La Comédie Humaine noire » de Jérôme Leroy

                    Il est certainement le meilleur écrivain français de romans noirs. Il revient en force avec L’Ange gardien », qui n’est pas sans rappeler son précédent roman. Explications.

 

Votre dernier roman L’ange gardien n’est pas très éloigné de l’esprit et de tension du précédent, Le Bloc. On y retrouve certains personnages. Expliquez-moi votre démarche.

J’ai envie de créer une manière de Comédie Humaine noire. Je voudrais qu’un certain univers et donc certains personnages soient communs à mes romans noirs. Il ne s’agit pas de penser en terme de suite ou d’épisodes, les intrigues entre Le Bloc et L’Ange Gardien n’ont rien à voir mais elles se passent dans la même société, et on retrouve en arrière-plan des personnages du Bloc, par exemple mais qui n’ont plus le premier rôle.

 Avec L’Ange gardien vous poursuivez avec talent et obstination une société ultralibérale en pleine déroute. Peut-on parler de romans engagés à votre propos?

Je n’ai pas de message à délivrer. Je suis avant tout un raconteur d’histoires. Mais le fait de choisir certains sujets comme l’extrême-droite, le fonctionnent de plus en plus opaque de nos démocraties, le règne d’une certaine violence  envers les plus faibles n’est pas innocent. C’est ce qui m’intéresse de raconter. Le lecteur en pensera néanmoins ce qu’il voudra. Je me contente de lui montrer les choses tels que je les vois, pas de lui faire le catéchisme.

Vos personnages sont forts, passionnants, mystérieux : Berthet, Kardiatou, Martin Joubert… Lequel préférez-vous et pourquoi?

Merci pour eux. Je n’en préfère aucun. Ils représentent chacun à leur manière une façon d’être seul aujourd’hui et dans le romans si leurs destins sont liés, ils vont pourtant assez peu se croisé. Berthet est  une barbouze en fin de course, Joubert un écrivain fatigué et Kardiatou une jeune femme politique noire instrumentalisée par son propre gouvernement.

 Pensez-vous qu’on pourrait en arrivez là un jour : une espèce de police au sein de la police, un état dans l’état, une mort de la vraie démocratie?

L’histoire des démocraties est pleine d’affaires politico-policières non résolues, de Ben Barka à Pierre Goldman. Je ne sais pas si l’Unité existe en France, mais je sais par exemple que l’existence de la fameuse Loge P2 en Italie qui réunissait haut fonctionnaires, politiques, flics de certains services, journalistes, patrons pour empêcher le Par

Jérôme Leroy à la Fête de l'Humanité.

Jérôme Leroy à la Fête de l’Humanité.

ti communiste d’arriver au pouvoir est une réalité historique…

 Comment composez-vous vos histoires? Vos personnages sont-ils inspirés de personnages réels? 

Je regarde l’actualité, je m’intéresse à l’histoire récente et j’échafaude des hypothèses ou j’essaie d’imaginer la suite. Par exemple, pour le Bloc, c’était : bon, poussons la logique du FN jusqu’au bout, imaginons les aux portes du pouvoir, comment y sont-ils arrivés.

 Personnellement, vous êtes un écrivain et un citoyen engagé. Parlez-nous de votre engagement?

Je ne sais pas si cela influe autant que ça sur mes livres. Mais je pense que vos lecteurs auront compris que je suis à gauche, mais de la vieille gauche (en fait la plus jeune!), celle qui a toujours mêlé l’espérance communiste et l’amour de la République.

 Quels sont les écrivains qui vous ont marqué?

Les Hussards, pour le style notamment, Nimier, Déon, Blondin. Dans le Noir, outre les grands maîtres fondateurs comme Hammett, j’ai une vraie fascination pour Don deLillo et Ellroy ou encore Peace en Angleterre  qui savent faire de l’histoire contemporaine le plus passionnant des romans noirs. Mais, j’admire aussi beaucoup quelques grands noms du néopolar français comme Manchette, ADG ou mon copain trop tôt disparu Fajardie?

 Travaillez-vous sur un autre livre? 

No comment…Vous savez comme les écrivains sont superstitieux!

                          Propos recueillis par

                          PHILIPPE LACOCHE

L’Ange gardien, Jérôme Leroy, Gallimard, Série noire. 332 p. ; 18,90 €

Roger Vailland, Picard, boudé par la Picardie et la Champagne

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Pourquoi Roger Vailland, l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, né en Picardie, petit-fils d’un Picard, n’est-il pas du tout reconnu en Picardie? Sur la maison blanche où il est né, le 16 octobre 1907, rue de Meaux, à Acy-en-Multien, dans le sud de l’Oise, aucune plaque apposée. Aucun hommage particulier, dans notre belle Picardie, non plus, pour commémorer le centenaire de sa naissance le 16 octobre 2007. La Picardie se rattrapera-t-elle le 12 mai 2015 pour se souvenir de sa mort? On est en droit de l’espérer. La Champagne n’est pas en reste. Au 283, avenue de Laon, à Reims, aucune plaque non plus, ne rappelle qu’il a passé dans cette coquette maison bourgeoise, une partie de son enfance et de son adolescence, fomentant dans sa chambre, avec ses amis lycées Roger Gilbert- Lecomte et René Daumal, la confrérie des Phrères simplistes qui deviendra le Grand Jeu, sublime mouvement poétique, parallèle au Surréalisme. Surréalisme qui lui doit tant et qui lui a rendu si mal en excluant Vailland de son sein, lors d’un procès stalinien avant l’heure mené d’une main de fer par le pape André Breton. La raison? Devenu journaliste, alors qu’il travaillait pour Paris-Soir, «rédacteur-en-chefisé» par Pierre Lazarref, Vailland avait fait un article, assez neutre pourtant, sur le préfet Chiappe, homme de droite. Exclu du Surréalisme. On était peu de chose au royaume des poètes!

Courageux résistant

Il passa donc son enfance en Picardie, car son géomètre de père, franc-maçon, avait jeté son dévolu sur le cabinet d’Acy-en-Multien, dans l’Oise. Roger y vécut jusqu’en 1910, date à laquelle son père décida de s’installer à Paris. À Acy, Roger vécut entouré de femmes, couvé par sa mère et sa grand-mère. Est-ce la raison qui le conduira, toute sa vie, à aimer les filles à la folie? En attendant, Roger grandit, à Paris, puis à Reims, où il devient un adolescent révolté, passionné de littérature et d’écriture, déjà, avec ses amis lycéens Daumal et Roger Gilbert-Lecomte. Comme Rimbaud, ils pratiquent le dérèglement des sens. Alcool, drogues. Premiers contacts subreptices avec les dames de plaisir… (Il évoquera, plus tard, son enfance rémoise dans l’un de ses plus beaux romans, Un jeune homme seul, éd. Corrêa, 1950) Roger est brillant. Intelligent, sensible. Il adore déjà les grands écrivains: Stendhal, Flaubert, Choderlos de Laclos, cet autre Picard. À Reims, son professeur de philosophie a été Marcel Déat, qui deviendra un collabo notoire. Il part au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Son compagnon de khâgne n’est autre que Robert Brasillach, autre grand écrivain qui fit le mauvais choix la guerre venue. Vailland aurait pu basculer dans la collaboration. Il n’en fit rien. Car, après avoir pratiqué le journalisme à Paris-Soir (dès les années trente), il entre dans la Résistance et dirige un réseau de renseignement qui rendra de sérieux services à l’état-major de Londres. Dans la Résistance, il côtoie notamment l’inoubliable Jacques-Francis Rolland (qui deviendra picard, lui aussi, enseignant au lycée de Beauvais) et Daniel Cordier. L’expérience de la Résistance, sera le thème à son premier roman, Drôle de jeu, Prix Interallié 1945, le plus bel écrit sur la lutte des combattants de l’ombre. Vailland n’arrêtera plus d’écrire. Ses romans, sublimes, se succéderont: les Mauvais coups, Beau Masque, 325.000 francs, etc. Vailland est un immense styliste, une plume sèche. Celle d’une manière de Hussard de gauche, un hussard rouge. Car, entre-temps, il est devenu communiste. Un militant admirable, courageux, mais jamais donneur de leçons. Un prince, un dandy qui continue à boire comme un trou, à consommer de la dope, à courir les filles, à consommer des licornes (ses petites putains qu’il aime faire partager à Élisabeth, sa femme). Un mec sulfureux, adoré par les militants de base du PC, détesté par l’apparatchik puritain qui lui reproche ses mœurs et jalouse son indéniable courage dans la Résistance. En 1956, lorsqu’il apprend les crimes du stalinisme, il se contente de retourner le portrait de Staline. Jamais il ne crachera dans la soupe; jamais il ne critiquera ce fol espoir quasi christique que fut le communisme pour la classe ouvrière, au sortir de la guerre. Il en gardera sa détestation de la bourgeoisie, profitant pourtant à fond des plaisirs. Alcool, tabac, excès divers. Filles, licornes. Il quittera ce bas monde en mai 1965 (cancer des poumons), inhumé le 13 mai, dans le cimetière de Meillonnas, dans l’Ain. Son cercueil recouvert du drap noir de la Libre-Pensée. Est-ce le fait qu’il fut un dandy rouge aristocratique, un stalinien, un homme de tous les plaisirs qui lui vaut cette non-reconnaissance en Picardie et en Champagne? Si c’est le cas, c‘est navrant. Car, tout honnête homme sait bien que la littérature dépasse de loin la politique et la morale. Le monarchiste Kléber Haedens ne disait-il pas du communiste Vailland qu’il était l’un de nos plus grands écrivains? De quoi donner des boutons aux critiques littéraires de la bien pensance et de la pensée unique.

 

PHILIPPE LACOCHE