Pluie anglaise et silure communiste

      Un matin de début août. La pluie claque sur le toit de ma véranda. J’adore ce bruit à la fois doux et vif. Mon chat Wi-Fi regarde, mélancolique, par la fenêtre le jardin détrempé. Il n’y a pas plus dépressif qu’un chat quand il pleut. Il sait qu’il n’aura pas le droit de sortir, à moins de le chausser de petites bottes. (Après tout, Charles Perrault y avait pensé avant moi avec son Chat botté.) Je pense à mes courges jaunes et vertes – au fond de mon terrain – qui doivent être lavées, brillantes, comme la peau des ventres des lézards. France Inter diffuse «Waterloo Sunset», des Kinks. Une pluie molle, tiède et si britannique sur le toit de ma véranda; les Kinks à la radio. Je suis aux anges. Je me mets à songer au Dahu (va savoir pourquoi, lectrice mon amour? Tel est l’esprit du Ternois moyen: imprévisible, bondissant comme un kangourou), un dancing de Vendeuil (Aisne) des années soixante-dix qui me faisait rêver alors que j’étais adolescent. Patrick Gadroy, un copain de collège plus âgé de moi et qui m’apprenait la guitare, y allait le samedi soir. Trop jeune, je me contentais d’aller boire des bières chez Hubert, café de la rue Pierre-Semard, à Tergnier, et de faire danser les petites Ternoises sur la piste de l’arrière-salle transformée en club: Le Stéréo. Gadroy me racontait qu’au Dahu, la musique était excellente. «Rien que du rhythm’n’blues et du rock anglais!» s’enthousiasmait-il. Je l’enviais. Je croyais entendre la mélodie de «(Sittin’ On) The Dock Of The B

Pluie anglaise sur Amiens, un jour d'été.

Pluie anglaise sur Amiens, un jour d’été.

ay», d’Otis Redding, ou «Sunshine Of Your Love», des Cream. Ou «Waterloo Sunset», des Kinks. Les Kinks, on y revient. Il pleuvait souvent sur Tergnier, quand en ce mois d’août de 1970 ou 71, Gadroy venait me visiter, sa guitare coincée entre les cuisses, juché sur son cyclomoteur bleu, un Peugeot 103, de la même couleur que le paquet de gauloises qu’il ne cessait de sortir. Puis il m’apprenait la descente d’accords de «Lay Lady Lay», de Dylan. Vendeuil encore. Je me souviens d’une partie de pêche que j’avais faite avec Gérard Leduc au parcours à truites. Nous n’étions pas riches et la partie de pêche coûtait cher. Nous avions dissimulé chacun deux truites dans nos musettes. Le propriétaire des lieux devait nous avoir repérés à l’aide de jumelles. Il nous avait gaulés à la sortie. Il nous avait gentiment réprimandés, et laissé repartir. Avec nos truites. Nous étions honteux. Et il s’était mis à pleuvoir quand nous étions remontés sur nos bicyclettes en direction de Tergnier. La sévérité magnanime et douillette des Trente glorieuses. Aujourd’hui, on pêche le silure dans l’étang municipal de Vendeuil. Le silure, ce gros poisson venu de l’Est – donc certainement communiste – qui n’a pas attendu que le capitalisme fiche en l’air de mur de Berlin pour nous envahir. Le silure est donc l’avenir du pêcheur comme la femme l’est de l’homme. Ce n’est pas poète rouge à la crinière blanche qui eût dit le contraire.

                                             Dimanche 11 septembre 2016

 « La bande son de mon existence »

     C’est en ces termes que l’excellent Eric Naulleau explique sa passion pour le tout aussi excellent rocker Graham Parker. Il lui a consacré un livre.

Eric Naulleau n’est pas n’importe qui. C’est un subtil écrivain, un passionné de littérature, un bretteur et passeur qui sait transmettre ses goûts. Animateur de l’émission « Ca balance à Paris », il a également été l’éditeur  des livres de Graham Parker aux éditions L’Esprit des Péninsules. Quant à Parker, génial auteur-compositeur, interprète et show man flamboyant, on dit de lui qu’il est le Springsteen anglais. Leur rencontre donne Parkeromane, un livre tout aussi passionné et flamboyant. Et original. Rencontre avec Eric Naulleau.

Que représente pour vous Graham Parker ?

C’est la bande son de mon existence. Ses chansons m’accompagnent depuis quarante ans maintenant. Et, sans tomber dans la folie, j’ai vérifié qu’il y avait une chanson de Graham Parker qui correspondant à chaque situation de l’existence. Ca m’a servi de boussole, comme dirait Matthias Esnard. Lui, c’est l’Orient ; moi, c’est Graham Parker.

Vous avez édité Graham Parker à L’Esprit des Péninsules. Ne seraient-ce pas d’abord ses textes qui vous ont séduit, ou serait-ce le tout, l’auteur et le compositeur ?

C’est le tout ; je suis très binaire en matière de rock. J’aime la musique boum boum. Je suis néanmoins très sensible à la qualité des textes rock. Et c’est vrai qu’il y a une qualité littéraire chez Graham Parker, qualité que je n’ai pas été surpris de redécouvrir dans son roman et ses nouvelles.

Vous avez découvert Graham Parker au concert du Stadium, à Paris, en 1977.

Il y avait du monde ce soir-là. L’agent actuel de Michel Houellebecq, François Samuelson, y était ; il m’a montré son billet de 1977. Et je lui ai dit, pour le calmer, que j’allais faire signer mon billet de ce concert – que j’ai aussi gardé – par les cinq membres de la Rumour. C’est ce que j’ai fait car je me suis dit : il faut quand même que chacun reste à sa place. La petite confrérie du 15 décembre 1977 se reconstitue petit à petit. Mon premier concert était un concert de Graham Parker ; ça laisse des traces indélébiles.

Dans quelles conditions avez-vous été amené à éditer ses textes à L’Esprit des Péninsules ?

J’étais en voiture avec un ami ; nous allions en Bulgarie. A la radio, passe une chanson inconnue de Graham Parker. Un peu plus tard, je lui ai écrit. Il m’a renvoyé une réponse manuscrite. Il me donne la provenance de la chanson. On commence donc à correspondre. Il me dit qu’il a recueil de nouvelles en préparation. Voilà. Je le lis ; je décide de l’éditer car, à mon avis, c’est un grand auteur que la France a reconnu contrairement à l’Angleterre et les Etats-Unis. Et ensuite, j’ai édité un roman.

Est-ce que le travail d’édition fut facile ? Etait-il exigeant ?

Il m’a fait confiance, comme moi je lui avais fait confiance en tant qu’auteur. La traductrice était très chevronnée. Elle était elle-même très impressionnée par la qualité des textes. Là, je n’ai pas seulement accompli un acte de fan, mais un acte d’amoureux de la littérature. Je pense vraiment que son recueil de nouvelles Pêche à la Carpe sous valium est admirable. Que ce soit comme artiste, auteur ou comme ami, je vais de satisfaction en satisfaction avec Graham Parker.

Vous êtes donc de vrais amis.

C’est même un ami de la famille. Ca lui arrive de venir diner à la maison quand il est de passage. Je raconte aussi que je vais chaque année à Minneapolis pour ses concerts ; il m’est arrivé d’y entraîner toute une partie de ma famille une dizaine de fois, alors que mes enfants sont plutôt intéressés par le rap. C’est une amitié qui s’est faite petit à petit. Ce n’est pas un Anglais pour rien. Il a des défenses. C’est une amitié qui s’est consolidée au fil des années. Nous nous considérons mutuellement comme des amis. De plus, il est assez sensible sur le fait que je le considère comme un rocker mais également comme un artiste complet. C’est quelqu’un qui est très fort en matière de littérature ; il a une vision du monde. C’est un être humain qui dépasse largement le simple fait d’écrire des chansons et de les interpréter. C’est aussi pour cela qu’on a fait ce spectacle aux Bouffes du Nord car il y a dans ses chansons, et dans le livre que j’ai écrit (j’essaie d’être à la hauteur de mon modèle), matière à faire un spectacle ce qui n’est pas le cas de tous les rockers.

Il a été catalogué comme artiste de pub rock à ses débuts. Comment définiriez-vous son style aujourd’hui ?

C’est très étrange. Il y a une seule chose qui fait grimper Graham Parker dans les sommets de rage, c’est quand on le catalogue son style de pub rock. Cette étiquette n’a aucun sens ; il suffit d’écouter du vrai pub rock pour s’en rendre compte. Lui, c’est une synthèse de rock à la Rolling Stones, de soul à la Aretha Franklin, de soul à la Van Morrison (à qui on le compare beaucoup) ; vous ajoutez à cela Otis Redding. Vous ajoutez à cela qu’il est apparu dans les années punk (même s’il n’a rien à avoir avec ce mouvement) ; en un sens il est tout de même porté par cette énergie originelle. C’est une synthèse de toutes les musiques que j’aime. Il y a même du reggae avec la chanson «

Eric Naulleau : fan inconditionnel de Graham Parker. Il lui rend un vibrant hommage dans un livre passionné et passionnant.

Eric Naulleau : fan inconditionnel de Graham Parker. Il lui rend un vibrant hommage dans un livre passionné et passionnant.

». Une synthèse reggae, soul, rock, blues.

Votre livre avait d’abord été publié chez Gawsewitch. Aujourd’hui, il est réédité chez Belfond. Est-ce une édition augmentée ?

Oui, c’est une édition très augmentée, et c’est même, à mon avis, l’édition définitive. Il y a une centaine de pages en plus. Il y a également tous les derniers développements de son œuvre. A la fin, je lui demande d’évoquer une chanson par album et lui demande de raconter d’où ça vient. J’ai ajouté des passages : il est revenu jouer en solo à Paris, puis avec la Rumour. Et il s’est passé quelque chose de très étrange puisque le troisième personnage du livre est devenu Minneapolis où je me rends chaque année et où je suis resté une semaine la dernière fois. Il y a trois personnages : Graham Parker, Minneapolis et moi car il s’agit aussi d’une sorte d’autobiographie.

Votre livre tient effectivement le l’essai, de la biographie, de l’autobiographie. Un livre à trois voix car il y a la voix de la ville.

La voix de la ville est très importante. Toutes les découvertes que je fais dans cette ville ; les découvertes littéraires. J’ai passé des moments dans un café formidable avec des personnages plus fêlés les uns que les autres. Parler, Minneapolis, l’été… tout ça forme un tout et qui rythme ma vie car il n’y a pas un 14 juillet que je ne passe là-bas. Il est aussi beaucoup question du centre d’art moderne de la ville. Et j’ai un peu conçu mon livre comme une œuvre d’art moderne, par fragments, dans le désordre chronologique. J’ai voulu donner à ce livre la forme d’une œuvre littéraire et un peu plastique ; j’espère que j’y suis parvenu. C’est au lecteur de me le dire.

Est-ce qu’il continue à écrire des textes purement littéraires ?

Je sais qu’il a commencé quelque chose ; je l’y encourage vivement. Il va se mettre en sourdine ; il ne fait plus de concerts avec le groupe. Et je crois que ça n’arrivera plus : je crois que je l’ai pour la dernière fois à Bristol il y a un mois. Je pense qu’il aura plus de temps pour l’écriture. J’espère pouvoir reprendre un peu de service dans l’édition pour pouvoir publier le prochain livre de Graham Parker. C’est un portraitiste formidable comme en témoigne son livre Pêche à la carpe sous Valium. De plus, c’est un autodidacte ; il vient d’un milieu où la littérature n’avait pas le droit de cité. Pas un milieu de culture littéraire. C’est donc assez miraculeux la qualité de ses textes de chansons et ses textes littéraires.

Si vous deviez le comparer à un écrivain ou à quelques écrivains, à qui le compareriez-vous ?

Ce n’est pas facile car il n’appartient pas à une famille littéraire très identifiable… Il faudrait que ce soit un Anglais car Graham Parker reste très anglais, bien qu’il ait vécu trente-cinq ans aux Etats-Unis. Donc ce serait un écrivain anglais avec cet humour anglais assez inimitable, cette ironie, cette distance envers la vie.

Quels sont vos projets de journaliste, de critique, d’homme de médias et d’écrivain ?

Je projette de persévérer dans mon travail à la télévision avec ces deux émissions que j’anime (et qui cette années marchent bien toutes les deux). Je viens de finir un script de cinéma. Un polar. Le mythe d’Orphée et d’Eurydice sous forme de polar. J’ai rencontré un producteur qui se dit intéressé. Mais ça ne pas dire qu’il va passer à l’acte rapidement. J’ai un réalisateur qui est un jeune Français installé à Los Angeles. Et j’ai écrit le rôle d’Orphée, je l’ai écrit précisément en pensant à Matthieu Amalric. Je vais proposer ce projet à d’autres producteurs. J’ai également la moitié d’un roman dans un tiroir, moitié de roman qui me saute aux yeux à chaque fois que j’ouvre le tiroir ; il me saute aux yeux comme un remord.

                                                      Propos recueillis

                                                      PHILIPPE LACOCHE