Elle embrasse un lépreux et attrape la peste

 « Elle embrasse un lépreux et attrape la peste. » Cette phrase n’est pas de Woody Allen, mais de Gilbert Fillinger, directeur de la Maison de la culture d’Amiens, lors de la présentation de la saison 2015-2016. C’est excellent ! Il a prononcé ce scud fendard, digne de Picabia ou de Desnos, en résumant l’un des spectacles proposés : L’Annonce faite à Marie (les 8 et 9 mars, au grand théâtre), de Paul Claudel dans une mise en scène d’Yves Beaunesne. Je ne sais pas si Paul Claudel disposait de beaucoup d’humour ; si c’est le cas, il a dû bien rire. Je sais que Gilbert en a et qu’il me pardonnera cette dénonciation, non pas faite à Marie, mais à vous, mes délicieuses lectrices qui, depuis 2005, me lisez avec avidité et concupiscence. Gilbert Fillinger n’a pas seulement de l’humour ; il est aussi et surtout un remarquable programmateur. En témoigne ce qu’il donnera à voir, à entendre, à sentir, à rêver tout au long de la prochaine saiso

Gilbert Fillinger, après la présentation de la saison 2015-2016.

Gilbert Fillinger, après la présentation de la saison 2015-2016.

n et que ma consoeur Estelle Thiébault vous a révélé par le menu, lectrices vous aussi menues, le mardi 16 juin en page 13 de notre édition d’Amiens. Rien que des spectacles de haute qualité. Normal : la grande dame culturelle de la capitale picarde fête ses cinquante ans puisqu’elle a été ouverte en 1965 et inaugurée par André Malraux le 19 mars 1966. Et dans l’éditorial de la brochure de présentation, l’actuel directeur a bien raison de rendre hommage au tout premier, l’éclairé, passionné et passionnant Philippe Tiry (dont Gilbert nous donne à voir une très belle photographie noir et blanc où Tiry, cigare très Orson Welles, contemple la place de le Maison de la culture), un passeur fraternel, disparu il y a peu. Mes coups de cœur de cette programmation ? Dee Dee Bridgewater & Irvin Mayfield, Light Bird, de Luc Petton qui met en scène des grues de Mandchourie (ces divas sont actuellement en résidence au zoo d’Amiens et dorment, dit-on, dans un grand hôtel du centre-ville ; Gilbert Fillinger précisa que la scène serait équipée d’un filet car elles sont très affectueuses et auraient tendance à venir câliner le public ; il faudra également leur mettre des couches car, parfois, elles n’oublient pas que leurs textes. Ah ! ces artistes !), Trissotin ou Les Femmes Savantes, du grand Molière dans une mise en scène de Macha Makeïeff, la délicieuse Marianne Faithfull  (que je rêverais d’interviewer pour lui demander si ce que Keith Richards raconte dans son autobiographie, au sujet de la promenade qu’il fît dans l’intimité de sa poitrine, est exact), Akhenaton, rappeur d’une intelligence vive, le bouillonnant Cali, Casse-Noisette, du ballet de l’Opéra National Tchaïkovski de Perm (qui me rappelle l’Union soviétique et qui me fait regretter que, jamais de ma pauvre vie, je ne pourrai passer à l’Est), Arno, si belge, si rock’n’roll, Figaro divorce, d’Ödön von Horvath (quel titre sublime ! Après le mariage, Figaro divorce), et tant d’autres choses. Merci, Gilbert Fillinger et à toute l’équipe de la Maison de la culture.

Dimanche 21 juin 2015.

Jean Renoir sous la neige

«Les enfants forment une ronde/Les monos sont jolies/Allez suer belles têtes blondes/Aux Thermes de Choussy/Allez soigner à l’arsenic/Vos souffles affaiblis/L’air est si doux dans la bruyère/Au Mont Sans-Souci.» J’avais en tête la mélodie de «Au Mont Sans-Souci», l’une des plus belles chansons françaises depuis que la chanson française existe. J’allais interviewer Jean-Louis Murat, et marchais, le cœur léger, vers l’hôtel Les Jardins du Marais, rue Amelot, dans le XIe arrondissement. Jean-Louis Murat y parle de l’enfance, certainement de la sienne, de la mienne aussi quelque part car nous sommes de la même génération, que, par d’étranges cheminements, j’ai du sang auvergnat qui coule dans mes veines. Il y évoque la bruyère de nos chères Trente glorieuses, une belle infirmière dont, immanquablement, on tombe amoureux quand on a 14 ans; un toboggan qu’il fut à La Bourboule ou dans le Parc Sellier de T

Déportés parce que juifs, "victimes innocentes de la barbarie nazie et de Vichy".

ergnier (Aisne) n’a que peu d’importance. Oui, mon attention fut attirée par une plaque apposée sur la façade de l’école primaire élémentaire du 17 de la rue Alphonse-Baudin (médecin et député à l’Assemblée de1849, franc-maçon, célèbre pour avoir été tué sur une barricade), dans le XIe. Je me mis à lire. Il y était question des quelque 1200 enfants du XIe exterminés, et des enfants de cette école qui, entre 1942 et 1944 furent déportés parce que juifs, «victimes innocentes de la barbarie nazie et du gouvernement de Vichy».Je pensais à nos Trente glorieuses heureuses, à Jean-Louis et à moi, et me disais que ces petits Juifs du XIe, ne connaîtront jamais les bruyères du Mont Sans-Souci, ni le toboggan du parc Sellier. J’ai connu la Bourboule sous la neige, dans une autre vie. C’était si beau, si émouvant, cette France qui n’avait pas bougé que, parfois, en regardant ma fille faire de la luge, j’avais les larmes aux yeux. L’autre soir, je marchais sous la neige. Au cinéma Orson-Welles, en compagnie de Lys, nous venions de voir Le Fleuve, film de Jean Renoir, sorti en1951, d’après un roman de Rumer Godden. Un film magnifique, magique, complètement irréel. Une vraie fiction littéraire dans laquelle, comme Lys me le fit remarquer non sans à-propos, l’ombre du père peintre est omniprésente. Les scènes, qui évoquent la vie de cette famille anglaise en Inde, ne sont rien d’autres que des tableaux. Un chef-d’œuvre.

Dimanche 17 mars 2013.