Emotions en Picardie

   

Je me demandais si Blaise Cendrars était passé par cette rue...

Je me demandais si Blaise Cendrars était passé par cette rue…

Lys avait un rendez-vous à Rosières-en-Santerre. Ce n’est pas émotion que je l’y conduisis. Alors qu’elle était occupée, j’en profitais pour me balader dans le village. Les nuages étaient bas ; il pleuvait par intermittence. Un temps de Picardie profonde comme on les aime. Pierre Mac Orlan eût aimé. Pourtant c’était à Blaise Cendrars que je ne cessais de penser. Dans La Main coupée (page 75 de l’édition de poche en Folio), il raconte comment un colonel, « un vieux décrépi », les fit marcher – ses copains soldats et lui – de Paris à Rosières, alors que les trains destinés aux Poilus, les escortaient à vide. Drôle de façon d’entrer en Picardie pour le légionnaire Cendrars. « Au bout de quatre, cinq jours, nous arrivâmes épuisés à Rosières où nous fîmes surtout de la station debout, de même qu’à Frise, à Dompierre, au bois de la Vache et dans les tranchées de maints autres secteurs durant les mois et les mois qui allaient suivre », raconte l’écrivain. « (…) On était arrivé à la nuit tombante à Rosières. Il pleuvait. On avait formé les faisceaux dans un clos, allumé les feux sous les pommiers, distribué les vivres, chaque escouade faisant sa cuisine, les roulantes n’étant pas encore arrivées. » Je marche, me demande si Blaise Cendrars et ses copains légionnaires ont emprunté cette même rue. Il y a même une rue de la Guillotine, à Rosières. Cette fois, c’est aux chauffeurs du Santerre, ces bandits qui, au XVIIIe siècle, brûlaient les pieds de leurs victimes, commettant leurs forfaits dans l’est de la Somme.  Trois d’entre eux dont La Louve de Rainecourt furent guillotinés à Rosières-en-Santerre, le 17 octobre 1820. Cette rue fait-elle référence à ces terribles affaires, à ces exécutions ? Je pense ; je pense beaucoup quand je suis dans ma chère Picardie, à Rosières. Y a-t-il village plus picard que Rosières ? Certainement. Mais, on sent là-bas tout ce qui fait le charme blessé de notre région. Ces maisons de briques rouges, reconstruites après la Grande Guerre. On y sent la souffrance ; en tendant l’oreille, on y entendrait encore tonner le canon, hurler les soldats fauchés par la mitraille. Je pense ; je pense trop quand je suis à Rosières. Je pensais encore à notre chère Picardie, l’autre soir, au Coliseum lors de la cérémonie d’adieu de Claude Gewerc. Une belle cérémonie, il faut le reconnaître. Quand la voix d’un homme (qu’il soit politique ou pas) se noue d’émotion, il ne triche pas. Claude Gewerc était ému. C’est beau un homme politique ému ; c’est tellement mieux qu’un moustachu vociférant qui s’apprête à envahir la Pologne. Ou la France. Ou la Picardie. Une majorité de collaborateurs du Conseil régional étaient présents. Nombreux sont ceux qui étaient émus. Notre région fusionne avec le Nord-Picardie. Une page se tourne. Et quand la jolie Jennifer Larmore et l’Orchestre de Picardie invitèrent l’assistance à chanter tous ensemble « Rose de Picardie », de nombreux yeux se mouillèrent. Le Picard est rude et sensible ; c’est aussi pour ça qu’on l’aime.

                                                 Dimanche 27 décembre 2015

Les 3 vies du marquis

 

Le jolie Gaëlle Martin : son visage prend bien la lumière.  Elle se trouve ici devant ses oeuvres.

Le jolie Gaëlle Martin : son visage prend bien la lumière. Elle se trouve ici devant ses oeuvres.

Je sors mon appareil. Le visage de Gaëlle Martin prend bien la lumière, comme un paysage du Connemara, du côté de Galway. Lumière automnale. Au-dessus de sa magnifique chevelure rousse : quelques-uns de ses dessins. Nous sommes à la librairie Page d’Encre, à Amiens, un jour d’avril, sur Terre. Gaëlle y expose une vingtaine de dessins jusqu’au 7 mai. Le thème ? « Du bleu et des plumes ». Elle y mêle souvent aquarelle, crayons de couleur et, parfois, plumes et encres. Curieux comme je suis, tu me connais lectrice adorée et courtisée, je lui ai demandé pourquoi ce thème ? « Plumes pour écrire, plumes des oiseaux et il y a beaucoup de bleu même si c’est le rouge ma couleur préférée. (N.A.M.L.A. : il me démangeait de lui dire que c’est aussi la mienne, mais je n’ai pas envie qu’on me reproche de faire de la propagande d’autant que notre social-démocrate de président vient de balancer un scud à l’endroit du PCF des seventies ; sachez, mon bon président, que mon premier vote, je le fis à Tergnier, ville cheminote et rouge, et que je votais, of course, PC, comme les copains, comme les vieux résistants ; que voulez-vous, mon président, des socialistes libéraux comme des bourgeois, il y en avait peu dans ma petite ville ; on fait ce qu’on peut, mon président. Après ça, si je ne me bloque pas un redressement fiscal, je n’y comprends plus rien !) Mais le bleu se prête bien à l’aquarelle. » Je les aime bien les dessins des Gaëlle ; ils ont un côté faussement enfantin ravissant. Gaëlle est autodidacte mais elle avoue, non sans franchise, que Damien Cuvillier, le bédéiste et aquarelliste, l’a beaucoup conseillée. « C’est un génie ! » lance-t-elle, en agitant sa jolie crinière de presque Irlandaise. Autre exposition qui ne m’a pas laissé insensible : celle d’Alicia André, au Café, chez Pierre (jusqu’au 30 avril). Vingt et une œuvres accrochées aux murs de l’un de mes bistrots préférés. Des caricatures qu’elle nomme joliment « des déformations ». C’est réussi, original. « J’avais envie d’imposer le numérique ; ça reste difficile à aborder pour le public. » Il s’agissait de la première exposition de cette ancienne élève de l’ESAD. Prometteur. Quelques jours plus tard, je me suis rendu au ciné Saint-Leu pour y assister à la projection de l’excellent film Les 3 vies du chevalier, de Dominique Dattola. Ce dernier, grâce à une enquête longue et scrupuleuse, éclaire sur l’évolution de la liberté en France, en s’appuyant sur l’affaire du chevalier de La Barre, supplicié et brûlé sur la place publique dans la bonne et très pieuse ville d’Abbeville. Le jeune homme, une manière de punk aristo (un lointain cousin), coureur de jupons (pardi !) et bon picoleur (oh !) perdit la vie pour ne pas s’être découvert au passage d’une procession. Derrière tout ça : la vengeance d’un procureur mauvais comme une teigne que la tante de La Barre, une jolie abbesse éclairée, fan de Voltaire, avait éconduit. Très belles musiques de Franck Agier et Gérard Cohen Tannugi, interprétées par l’orchestre de Picardie.

                                                      Dimanche 26 avril 2015

Lucrèce et l’eau lourde

 

De gauche à droite : Sylviane Leonetti, directrice de ma médiathèque de Creil, Malek Chebel, écrivain, Danièle Carlier, élue à Creil, et Isabelle Rome, magistrate et écrivain.

De gauche à droite : Sylviane Leonetti, directrice de la médiathèque de Creil, Malek Chebel, écrivain, Danièle Carlier, élue à Creil, et Isabelle Rome, magistrate et écrivain.

Plus jamais je ne me moquerai des filles qui ont très fort envie de faire pipi. (N.A.M.L.A : ça remonte à l’enfance, à la cour d’école, à la cité Roosevelt, à Tergnier, nous n’étions peu évolués ; les filles, on les appelait « les pisseuses » ; sorry, lectrice adulée !) L’autre jour, je me suis pointé tout juste à l’heure pour assister au spectacle Lucrèce Borgia, d’après Victor Hugo, lesté d’une envie de pisser à ne pas laisser un platane dehors. Sur scène, Béatrice Dalle, Pierre Cartonnet et leurs amis pataugeaient dans des manières de piscines. A chacun de leurs déplacements : des gargouillis, des chuintements, des bruits aqueux qui ne faisaient qu’accentuer mon envie. N’y tenant plus, je préviens Lys, la dame de mon cœur, que je dois m’absenter quelques instants. Je fonce comme un dératé vers la sortie du bas. Et là, stupeur : pas moyen d’accéder aux toilettes, ni à la sortie principale. Dis-moi, Gilbert (Fillinger) : soit, je m’y suis pris comme un manche, soit il y a un truc qui n’allait pas ce soir-là car j’ai bien lu (« Sortie ») et j’étais comme enfermé. Je me suis donc tortillé sur mon siège pendant les deux heures qui restaient car je ne voulais pas déranger le public en remontant toute la salle pour accéder à la sortie du haut. C’était affreux ! Sinon, le spectacle, même vessie vide, ne m’a pas plu, mais vraiment pas plus du tout. C’est sur-joué, exagéré. L’effet de la flotte, qu’on comprend devient lourdingue. Les coups de flingue vers la fin sont ridicules. Béatrice Dalle était souvent inaudible. En revanche, j’ai adoré Catherine Dewitt, dans le rôle de La Negroni (elle assiste également David Bobée dans la mise en scène et la dramaturgie) ; mais, comme d’habitude, je ne suis pas très objectif car pour tout te dire, lectrice délurée, j’ai trouvé Catherine Dewitt  hyper sexy avec sa jupe fendue qui épousait de façon très érotique ses jolies cuisses laiteuses. C’était carrément délicieux. Sans transition, comme disait Loïc Gicquel, j’ai adoré le film Tokyo Fiancée (au Gaumont) d’après un roman d’Amélie Nothomb. Les amours d’une Française de 20 ans (campée par une Pauline Etienne très mignonne qui m’a rappelé une adorable très bonne copine) et d’un tout aussi adorable Japonais, doux, positif (campé par Taichi Inoue) Bien écrit ; bien joué. Très littéraire, pas prétentieux, pas chiant. J’ai tout autant adoré l’exposition David Bowie, au cours d’une visite retransmise, encore au Gaumont (j’avais les sens retournés au cours de « Life on Mars », mon morceau préféré), l’Orchestre de Picardie et le chœur Purcell Singers dans le Requiem de Mozart, à la Maison de la culture (je n’ai pas cessé de mater la cantatrice blonde, mignonne comme tout), et la conférence qu’a donnée Malek Chebel à la Faïencerie de Creil sur le thème de la République. Voilà, tu sais tout de ma vie, lectrice hanchue.

Dimanche 22 mars 2015.

Poètes, malgré la souffrance

                                

Jacques Béal est l'auteur de la très belle anthologie "Les Poètes de la Grande Guerre", parue aux éditions du Cherche-Midi.

Jacques Béal est l’auteur de la très belle anthologie « Les Poètes de la Grande Guerre », parue aux éditions du Cherche-Midi.

    En 1992, Jacques Béal publiait son anthologie –la seule et unique– des Poètes de la Grande Guerre (éditions Cherche Midi. Il y a vingt ans, Nicolas Auvray arrive comme administrateur de la Comédie de Picardie à Amiens. Et pour son anniversaire, Jacques lui offre son ouvrage, qui venait de sortir. Il y a trois ans, Auvray recontacte l’écrivain-journaliste amiénois: «Jacques, j’ai toujours ton livre. Et je prépare quelque chose autour de cette thématique.» C’est comme ça que tout a commencé, pour se conclure par ce spectacle Où est tombé ma jeunesse, mis en scène par Jean-Luc Revol, avec Tcheky Karyo en récitant…

Pouvez-vous nous présenter ce spectacle »

C’est moi qui ai eu l’idée du titre. Mais c’est en fait un titre d’Apollinaire. Pour moi, c’est lui le poète le plus important lié à la Première Guerre mondiale. Il y a bien sûr Blaise Cendrars que j’aime également beaucoup, mais pour la poésie pure, c’est Apollinaire. Je trouve que l’associer au termes «jeunesse», «tombée», ça pouvait être un bon titre. Ensuite on a cherché l’acteur qui pourrait porter ces poèmes sur scène. Plusieurs noms ont été évoqués et c’est Tchéky Karyo qui a été retenu.

Ce spectacle n’est pas une simple lecture.

Non, car Tchéky Karyo a appris les textes par cœur. Ce qui m’a fait plaisir, c’est qu’il m’a dit qu’il avait vraiment envie de s’investir dans ce projet. Pour lui, ce n’est pas un spectacle comme ça, en passant. Là, il récite, il ne lit pas. Il va jouer comme un acteur. C’est très différent. Il s’agit donc d’un spectacle musical. C’est une co-production franco-britannique entre la Région Picardie et les régions limitrophes en Angleterre. On a donc choisi des poésies françaises, et la musique qui entrecoupera les récits, sera constituée d’airs de l’époque interprétés en direct par des jeunes musiciens (dont un ténor plein d’avenir: Edmund Hastings). C’est Jean-Luc Revol, qui a obtenu un Molière il y a quelques années et qui est spécialiste du spectacle musical, qui fait la mise en scène. C’est lui a trouvé les chanteurs et les musiciens (avec la complicité de l’Orchestre de Picardie) et qui a trouvé une université très cotée en Angleterre pour réaliser la scénographie et les décors. Pour les textes, j’ai choisi les poèmes pour expliquer la guerre. La poésie est l’art de la concision, de l’émotion. La plupart des poèmes ont été écrits dans les tranchées. C’est beau d’associer la musique, la poésie, la littérature pour se souvenir de tous ceux qui ont écrit.

Comment avez-vous effectué la sélection des poèmes pour le spectacle?

Il y a un parti-pris du metteur en scène; parti-pris auquel j’ai souscris. Dans mon anthologie figurent des poèmes «va-t-en-guerre», comme un de Paul Claudel – grand poète mais qui était dans le confort de l’institution, à Paris. C’était un poète national. Il disait, «les p’tits gars allez-y! Allez-y!». Jean-Luc Revol n’a pas retenu les poètes qui, sur leur prestige, incitaient au patriotisme. Il a plutôt retenu les réfractaires, les gens dans la souffrance. Il y figure aussi un très beau poème de Blaise Cendrars sur Paris: au Jardin du Luxembourg, de jeunes enfants jouent à la guerre et, déjà, des invalides arrivent dans la ville en fête. En revanche, j’ai insisté pour que soit retenu un poème d’Apollinaire. J’ai rédigé une introduction assez sensible sur ce doux nom du Chemin des Dames mais qui, au cours de la guerre, deviendra une horreur. Dans cette introduction, j’ai mis mes tripes par rapport à ce que je ressentais.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE