Les repentirs du marquis

   

Paul Morand, sur l'écran de ma télévision, dans le salon de ma folie du faubourg de Hem, à Amiens. Je restais des heures devant la télévision, mon chat Wi-Fi à mes côtés. Il faisait un temps pourri, dehors. J'étais bien. Et j'écoutais ce vieux daim réactionnaire de Morand. Quelle bonheur la littérature! Quelle liberté! Bien mieux de la politique, que l'amour, que la vie, que le travail, que l'argent. On fait ce qu'on veut; on raconte ce qu'on veut. Sans la littérature, je crois que je me serais déjà coupé l'oreille droite par mesure de protestation contre la jungle capitaliste.

Paul Morand, sur l’écran de ma télévision, dans le salon de ma folie du faubourg de Hem, à Amiens. Je restais des heures devant la télévision, mon chat Wi-Fi à mes côtés. Il faisait un temps pourri, dehors. J’étais bien. Et j’écoutais ce vieux daim réactionnaire de Morand. Quelle bonheur la littérature! Quelle liberté! Bien mieux de la politique, que l’amour, que la vie, que le travail, que l’argent. On fait ce qu’on veut; on raconte ce qu’on veut. Sans la littérature, je crois que je me serais déjà coupé l’oreille droite par mesure de protestation contre la jungle capitaliste.

On connaît les repentirs du peintre. Pourquoi n’existerait-il pas les repentirs du chroniqueur? Voilà donc, lectrice bourrée de désirs (comme on l’eût dit d’une poupée de son), les repentirs du marquis, entends, ma fée fessue, les DVD que je n’avais pas eu le temps de regarder. À la faveur de vacances récentes et bien méritées, retiré que j’étais sur les terres de ma folie du faubourg de Hem, à Amiens, un proche a eu la bonne idée de remettre en marche un lecteur de DVD, que j’avais acheté chez Emmaüs en des temps immémoriaux et que je ne parvenais pas à faire fonctionner. Depuis, je me régale. Ainsi, je me suis tapé les 3h34 d’entretiens de Paul Morand, réalisés par l’excellent Pierre-André Boutang en juillet et août 1970 et en janvier 1971 (La collection des Archives du XXe siècle par Jean José Marchand, éditions Montparnasse, deux 2 DVD). Antipathique à souhait, méprisant pour les gens de peu, distant, regard fuyant, colin froid plein de morgue, Paul Morand est un parangon de la haute bourgeoisie dans tout ce qu’elle a de détestable. Mais quel merveilleux écrivain! Quel styliste hors pair! Quel sprinter de l’écriture! Pas étonnant que les Hussards, au sortir de la deuxième guerre mondiale, lui fissent une cour insistante, dégoûtés qu’ils étaient par le Nouveau roman, l’incarnation de l’horreur littéraire, et des romans à thèse des universitaires abscons. La correspondance que Morand entretint avec Chardonne montre à quel point ces deux-là furent de mauvais camarades, titulaires de qualités humaines étiques. Mais, comme tu le sais lectrice, on ne fait de bonne littérature avec de bons sentiments. Revu, avec un plaisir immense, trois films restaurés (par Pathé) issus des romans de l’inoubliable Pierre Véry : Les disparus de Saint-Agil (1938; de Christian-Jaque, avec Eric von Stroheim, Michel Simon et l’immense Robert Le Vigan, collaborateur notoire, ami de Céline, comédien hors pair, habité par le Diable, au regard fascinant), L’Assassinat du Père Noël (1941; de Christian-Jaque, avec Harry Baur, Fernand Ledoux et Le Vigan), et Goupi mains rouges (1943; de Jacques Becker avec Fernand Ledoux – mort à Villerville, en Normandie où fut tourné Un singe en hiver, d’après le roman éponyme d’Antoine Blondin, Ledoux qui, dans ce film ressemble terriblement à mon copain Flamm’, batteur des Rabeats – Le Vigan, toujours lui, dans le rôle de Tonkin qui nous donne, quand il grimpe dans l’arbre et tombe, l’une des plus grandes scènes du cinéma français). La pluie cinglait le toit de ma véranda. Mon chat Wi-Fi était à mes côtés. Il regardait ces films avec moi et semblait les apprécier. Je ne répondais plus au téléphone. Je me baignais dans cette France cinématographique oubliée que j’aime tant. Oui, lectrice, je suis un Français définitif.

Dimanche 17 avril 2016

Retour à l’envoyeur

                                      J’adore signer mes livres à la librairie Cognet, à Saint-Quentin. Je m’y revois, lycéen, au cœur des seventies, farfouillant dans les rayons à la recherche d’un Henry Miller, d’un Paul Morand, d’un Jacques Perret ou d’un Blaise Cendrars, l’esprit contrariant, à contrecourant des conseils que nous infligeaient nos enseignants chevelus et post-soixante-huitards ; ceux-ci désiraient me conduire sur les rives hautement modernes du Nouveau Roman (ce que la France littéraire a produit de plus horripilant, de plus horrible depuis des siècles) ou sur celles, contestataires, de la littérature engagée. Je me faisais un malin plaisir à raconter à mon professeur de lettres – une jolie Parisienne, très brune, au nom italien, qui ressemblait à Albertine Sarrazin -, que je dévorais les livres des Hussards (Nimier, Blondin, Déon, Haedens

Emmanuel Mousset, philosophe et écrivain, était venu me rendre une visite amicale à la librairie Cognet par un samedi pluvieux de Picardie, perdu dans l'univers.

Emmanuel Mousset, philosophe et écrivain, était venu me rendre une visite amicale à la librairie Cognet par un samedi pluvieux de Picardie, perdu dans l’univers.

). Elle ne comprenait pas que je puisse être attiré par ces désinvoltes « parfois à l’esprit de droite ». Je lui rétorquais qu’au moins, eux, racontaient de vraies, parlaient très bien de l’alcool et des filles. Robbe-Grillet et consorts me laissaient de marbre ; Camus (en dehors de L’Etranger) m’ennuyait. J’étais désolé de la désoler ; elle était si belle, si mystérieuse, si sensuelle. Je crois qu’il n’y a qu’en matière de littérature que je ne suis incapable de produire un effort dans le but, sournois, de séduire une femme. Cognet, donc ; j’y étais il y a quelques jours. C’est là que j’avais appris, il y a cinq ans environ, lors d’une séance de dédicaces, que l’une de mes amoureuses, F., était décédée une dizaine d’années plus tôt. J’étais accablé. Je la revoyais, apprentie hippie, avec son manteau en peau de chèvre retournée, son regard de myope, son long corps souple et doux de blonde vénitienne. Fauchée au milieu des eighties par le VIH. Elle m’avait inspirée le personnage de Clara, l’une des héroïnes de mon roman Des rires qui s’éteignent. Il y a quelques jours, le destin, une fois de plus, est venu frapper à ma porte à la librairie Cognet. L’écrivain et philosophe Emmanuel Mousset qui me rendait une visite amicale, me confia qu’il avait retrouvé mon roman Des petits bals sans importance, en première édition, publié au Dilettante avec une jolie couverture de Sempé, livre lesté d’une dédicace. Il me le tendit ; je la lis. Je pâlis. Ce livre je l’avais signé à mon copain Fred, en 1997. Guitariste de notre groupe de rock, il décéda dix ans plus tard. J’avais à l’époque consacrée l’une de mes chroniques, « So long, Fred », chronique qui se trouvait justement dans le recueil du même nom que j’étais en train de dédicacer à Emmanuel Mousset. Fred travaillait à quelques mètres à côté, à la Caisse d’Epargne de Saint-Quentin. A quelques mètres de notre cher Café des Halles, chez Odette, repère des jeunes musiciens bohèmes que nous étions. « La boucle est bouclée », lâcha Emmanuel, philosophe. Je regardais la pluie tomber sur le trottoir de la rue Victor-Basch ; j’avais le cœur gros.

                                                            Dimanche 21 décembre

Le critique et romancier Kléber Haedens aurait cent ans

 

Né le 13 décembre 1913 et mort en été 1976, Kléber Haedens, monarchiste et hussard dans l’âme, reste l’un de nos meilleurs écrivains contemporains.

Kléber Haedens était l’un des plus talentueux écrivains et critiques du XXe. Mais il était de droite. Pire – pour certains esprits étriqués! – monarchiste. On ne lui pardonna guère. Et la récente polémique (fomentée par quelques êtres politiques imbéciles, bornés et incultes ) qui embrasa la bonne ville de la Garenne-Colombes, il y a quelques années, quand le maire UMP voulut baptiser un collège du nom de Kléber-Haedens, montre à quel point le sujet est toujours sensible. Pourtant, bien qu’à droite toute, pas l’ombre de collaboration chez Haedens. Il considérait seulement que la littérature devait avoir l’élégance de se placer au-dessus de la politique. En cela, il rejoint l’esprit bien français et fort éclairé de Jean d’Ormesson qui, toujours, défendit Kléber. Un Jean d’Ormesson, tout de droite qu’il est, a pour

Kléber Haedens, écrivain, critique littéraire, journaliste sportif. Hussard.Kléber Haedens (à gauche; pour une fois!) fait la bise à son copain Antoine Blondin (à droite; of course!).La couverture de l'excellent essai que lui a consacré notre confrère Etienne de Montety, du Figaro littéraire.

tant été élevé dans la condamnation de l’Action française. Mais Jean d’Ormesson aimait follement les livres d’Haedens et le trouvait charmant, parangon de la bonne chère, du rugby et du style. Jean d’Ormesson aimait aussi Aragon, allant jusqu’à dire du bien des odes les plus staliniennes du grand poète de la Résistance. Tout cela est bien compliqué; il ne faut pas se fier à la littérature. C’est ce qui fait son charme.

Un hussard

Kléber Haedens, comme d’Ormesson, était avant tout un homme de liberté. Dans son remarquable Une Histoire de la littérature française (Grasset, coll. Les Cahiers Rouges), ne loue-t-il pas – et il a bien raison! – le romancier communiste Roger Vailland? Pied de nez aux convenances et aux chapelles politiques, Kléber n’écoute que ses – bons – goûts. En Vailland il voit le styliste, le hussard. Une sorte de hussard rouge, un hussard de gauche. Car Kléber Haedens, faut-il le rappeler, fut l’un des piliers de ce mouvement littéraire né au sortir de la Seconde Guerre, en réaction contre la dictature de la littérature engagée et de l’indéfendable Nouveau Roman. À ses côtés: Michel Déon, Jacques Laurent, Antoine Blondin, Roger Nimier, Stéphen Hecquet, Bernard Frank et quelques autres. De Kléber Haedens, il faut lire son chef-d’œuvre, Adios (Grasset, coll. Les Cahiers Rouges) mais aussi le court, délicieux et délicat L’Été finit sous les tilleuls (Grasset, coll. Les Cahiers Rouges). Et tous ses autres livres, bien sûr, car chez Haedens, tout est savoureux, subtil, léger et stendhalien.

PHILIPPE LACOCHE

«Patrick Poivre d’Arvor : « Les livres, c’est capital dans ma vie »

Patrick Poivre d'Arvor dans le train entre Amiens et Abbeville, vendredi 12 avril, vers 15h30.

Il est venu signer son dernier livre « Seules les traces font rêver » à la librairie Ternisien à Abbeville. On savait qu’il y aurait un monde fou. Alors, l’interview qu’il nous a accordée, s’est déroulée dans le train entre Amiens et la capitale du Ponthieu.

 

Pourquoi avoir écrit ce livre de souvenirs et de portraits? C’est une manière de bilan de vie. Pourtant, vous n’avez pourtant que 65 ans.

Au départ, c’est en fait à cet âge-là que j’avais prévu d’arrêter le journal télévisé. Je l’avais toujours dit. Comme vous le savez, ça s’est arrêté de manière prématurée. Je me suis débrouillé pour avoir du temps afin de faire le point sur les gens que j’avais rencontrés, sur tout ce que j’avais vu, connu. J’ai donc arrêté l’émission que je faisais sur France Cinq, La Traversée du Miroir. J’ai pris tous mes petits agendas, comme celui que j’ai là, sur moi; je les ai tous regardés afin de retrouver les faits saillants, et j’ai réordonné la chose. Me connaissant (je suis toujours en train de galoper), il s’agissait là d’un moment unique de tranquillité. Je le vois aujourd’hui : je suis reparti dans la mise en scène de Don Juan; je suis en train de terminer un livre; je termine l’adaptation d’une pièce de théâtre, etc. Tout cela va me prendre à nouveau beaucoup de temps. Je suis content d’avoir trouvé cette année pour faire le point, cette année de recul.

Dans quelles conditions avez-vous écrit ce livre?

J’ai toujours conservé mes agendas depuis que j’ai 22 ans. Je les ai tous mis sur la table. Je les ai repris jour après jour; j’y voyais défiler les noms des gens que je rencontrais. Remontaient en moi des souvenirs. Ou pas. Ensuite, j’ai réordonnancé avec mes passions successives, chronologiquement la lecture, puis l’écriture. (La lecture et l’écriture sont pour moi essentiels.) Ensuite, le métier de journaliste. Troisièmement, les rencontres avec les chefs d’états étrangers. Ensuite, je suis arrivé sur les chefs d’état français avec les portraits assez fouillés des uns et des autres. Puis quelques chapitres sur les figures artistiques ou de foi et d’espérance.

Vous êtes né à Reims. Quel souvenir gardez-vous de cette ville? Y avez-vous gardé des contacts?

Oui, bien sûr. Saint-Exupéry a dit qu’on était de son enfance comme on est d’un pays. Incontestablement, je suis de mon enfance; et je m’en rends bien compte dans ce livre. Pourtant, je n’ai pas d’agenda entre zéro et 20 ans. Mais me remontent tous ces souvenirs d’enfance. Mes premiers livres de poche lus chez le soldeur de la ville (il existe encore); mes premières émotions sportives vécues soit devant un poste de télé en noir et blanc, dehors, devant un magasin d’électroménager car mes parents n’avaient pas la télévision; soit vécus au stade Auguste-Delaune qui aujourd’hui, vibre à nouveau, et ça m’a fait plaisir de voir Reims en première division.

Vous souvenez-vous de la Vesle?

Oui, j’en parle souvent car ils nous arrivaient d’aller pique-niquer au bord de la Vesle avec ma mère. Nous allions aussi sur la montagne de Reims qui culmine à 80 mètres ce qui est quand même assez exceptionnel! (C’était notre petite fierté.) Je me souviens du canal. Tous ces moments, sont importants pour moi.

Roger Vailland habitait Reims, lui aussi.

Bien sûr. Je l’évoque car imaginer qu’une bande de jeunes gens (Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte, Daumal, etc.) avait fréquenté le lycée où j’étudiais… je trouvais ça magnifique. Ca me donnait de l’espoir; ça me laissait penser que c’était possible pour moi aussi. Ce qui n’est pas toujours facile car je venais d’un milieu modeste; mes parents n’avaient pas de relation. Il n’y avait aucune raison que je fasse un jour du journalisme, que j’écrive des livres… Mais qu’il y ait eu des gens comme eux, ou comme Rimbaud, à Charleville, à 70 kilomètres de chez nous , qui avaient eu cette audace, cela m’a apporté beaucoup.

Il n’y a pas de plaque sur la maison d’enfance de Roger Vailland, avenue de Laon, à Reims. C’est dommage, vous ne trouvez pas?

Oui, c’est dommage. Il faut que des gens très motivés fassent des démarches. Je suis parvenu à faire en sorte qu’une rue de Reims porte le nom de mon grand-père qui était poète (N.D.L.R. : son grand-mère maternel, Jean-Baptiste Jeuge, relieur et poète connu sous le nom d’auteur de Jean d’Arvor). Une rue un peu bizarre qui se trouve dans une zone de supermarchés mais c’était important pour moi qu’elle existe. Il y avait là une forte volonté de ma part. Vailland n’avait peu être pas d’héritiers qui aient pu entreprendre la démarche. Je n’oublie pas que Roger Vailland a eu le prix Interallié, comme moi (j’étais très heureux de l’avoir obtenu). Malraux l’avait récolté le premier; Vailland l’avait eu pour Drôle de jeu. C’était un joli cousinage.

Avez-vous déjà travaillé au journal L’Union?

Oui : à chaque fois que je revenais de mes reportages à l’étranger pour France-Inter, j’en faisais une version papier pour L’Union; je ne devais pas être payé pour ça. Mais j’étais très heureux de voir mon nom dans L’Union. J’étais très très fier. (N.D.L.R : à cet instant de l’interview, nous sommes toujours dans le train; il indique que nous passons tout près de la maison de Jules-Verne.) C’était des reportages que j’avais pu faire aux Philippines, à l’île Maurice, etc. Je signais également quelques tribunes dans les Libres opinions. J’étais très content; c’était un immense honneur qui m’était fait.

Votre livre – comme votre vie – , est riche et imposant. Il déborde d’histoires, d’Histoire et de rencontres. Quelle est la rencontre qui vous le plus marqué?

Jean-Paul II, le Dalaï Lama, en France l’abbé Pierre, soeur Emmanuelle qui est devenue une grand grande amie, le père Pedro, etc. Assez curieusement, ce sont des gens de foi alors que j’ai un rapport très compliqué avec la foi depuis que j’ai perdu un enfant, puis deux, puis trois, je me suis mis à avoir beaucoup de questions à poser à Celui qui a permis ça…

Et la rencontre la plus désagréable?

J’ai dû présenter dix mille journaux télévisés; on me parle toujours du dernier qui était très sympa, même s’il y a un côté sépulcral. Et on me parle toujours de deux minutes du conférence de presse de Fidel Castro. Si vous aviez comme ça m’énerve, s’agissant d’un homme que j’ai rencontré un an plus tard… s’agissant d’un truc que j’avais annoncé comme une conférence de presse… et de penser qu’il y a encore aujourd’hui des journalistes qui caquètent, répètent, par Wikipédia interposé, autant de rumeurs non vérifiés… Ils répètent quelque chose qui n’a jamais été ni de mon fait, ni sanctionné par qui que ce soit. Il n’y a eu que deux minutes d’un montage extrêmement maladroit. Oui, c’est l’une des choses qui m’a le plus énervé. J’ai été résumé à ça.. Ca en dit long sur notre métier, et sur le manque de confraternité.

Votre carrière se partage entre journalisme de haut vol et l’écriture littéraire et les livres. Vers quel domaine votre coeur penche-t-il?

Les livres parce que chronologiquement, ça a commencé par ça. J’ai écrit mon premier ouvrage à 17 ans; il a été publié bien plus tard et s’est appelé Les Enfants de l’Aube. Je ne suis devenu journaliste qu’à l’âge de 20 ans parce que j’avais gagné un concours à France-Inter. En importance et en trace (puisque c’est le titre de mon dernier ouvrage), évidemment les livres laissent plus de trace que les journaux télévisés. Les livres, c’est capital dans ma vie. Et c’est surtout ceux que j’ai lus qui ont été les plus importants. Ils m’ont formé.

Ne seriez-vous pas venu au journalisme dans le but d’accéder plus facilement à la littérature?

Mes modèles dans le journalisme étaient des écrivains. Kessel, Malraux, Bodard, Cendrars. Quand Victor Hugo écrit Choses vues, c’était déjà du journalisme. Du très grand journalisme; c’est ça que j’aimais. Au départ, si je voulais devenir diplomate, c’est que je pensais qu’on pouvait écrire très bien, très loin et que personne n’allait vous embêter pour le faire… Pour le journalisme, je me suis dit la même chose : je me suis dit que j’allais pouvoir continuer à témoigner, à raconter.

Vous venez de citer des écrivains-journalistes. D’autres écrivains ou personnalités diverses vous ont-ils marqué?

Oui, je suis fier d’avoir interviewé Andreï Sakharov , Norman Mailer, Alberto Moravia, Julien Green… et des gens qui sont devenus des amis. Car c’était impensable pour un petit garçon qui avait lu Françoise Sagan, Marguerite Duras, de devenir très proche de gens comme ça. Cela m’a rendu très heureux.

Vous sentez-vous plus proche d’un courant littéraire particulier (Nouveau Roman, les Hussards, les Existentialistes, etc.)?

J’avais fait une très bonne interview de Nathalie Sarraute; une interview très intéressante d’Alain Robbe-Grillet mais je ne me sens pas du tout proche du Nouveau Roman, ni de cette écriture-là. Les Hussards m’ont évidemment marqué. Roger Nimier, Antoine Blondin… Blondin et Jacques Laurent que j’ai eu la chance de rencontrer. Michel Déon que je revois toujours puisqu’on fait partie tous les deux des écrivains de marine. Ce sont des gens qui m’emballent.

Ex-Libris (TF 1, 1988-1999), Vol de Nuit (TF1, 1999-2008), Place aux livres… Quelle est aujourd’hui votre actualité en matière d’émissions littéraires et de critique littéraire?

Comme critique littéraire, je ne travaille plus que dans un magazine que j’apprécie beaucoup et qui s’appelle Plume. Sinon, j’ai arrêté les rubriques que je faisais dans Marie-France, dans Nice-Matin; je faisais trop de choses et je ne parvenais plus à m’en sortir. Actuellement, je travaille au sein de France-Loisirs pour les aider à dénicher des textes inattendus ou très anciens. Je suis en compagnie d’Amélie Nothomb, Franz-Olivier Giesbert, Françoise Chandernagor, Gilles Lapouge, etc. Nous disposons de deux pages. Nous nous entendons extrêmement bien. J’ai arrêté l’émission La Traversée du Miroir. Je n’ai plus d’émissions spécifiquement littéraires.

Ca ne vous manque pas?

Si. J’aimais vraiment beaucoup ça; si un jour ça peut se représenter, ça me ferait très plaisir. Cela me rendait heureux. J’ai pu faire découvrir de nombreux auteurs. C’est pour moi une fierté.

Vous êtes sur le point de vous rendre à Abbeville pour une séance de dédicaces à la librairie Ternisien-Duclercq. Connaissez-vous déjà Abbeville et la Picardie en général?

Oui, il y a quinze jours, je me suis rendu au Touquet avec mon frère pour faire une lecture. (J’aime beaucoup les lectures; j’en fait énormément en ce moment; soit des lectures de Cendrars et du Transsibérien avec un quatuor de jeunes femmes; soit avec un pianiste, un de mes amis d’enfance Jean-Philippe Collard avec des musiques de Chopin et des lectures de mon anthologie des plus beaux poèmes d’amour.). Au retour du Touquet, nous nous sommes arrêtés un peu à Abbeville, et nous sommes allés plus longuement dans la baie de Somme. Nous avons déjeuné à Saint-Valery-sur-Somme. J’ai beaucoup aimé; c’est très authentique. Il y a une vraie relation avec la nature. La terre et la mer se mélangent… J’aime beaucoup.

Vous êtes très attaché à la Bretagne. J’ai lu que votre famille était originaire de Fouquières-lès-Lens, dans le Pas-de-Calais. Est-ce exact?

Je l’ai lu comme vous, mais je ne le savais pas. C’est un généalogiste très sérieux qui affirme cela; il me fait descendre d’un certain Hugues Lepoivre. C’est tout à fait possible.

Vous avez été victime de diverses controverses (l’interview de Fidel Castro, accusation de plagiat par Jérôme Dupuis, de L’Express pour votre livre du Hemingway, etc. Quelle est celle qui vous a fait le plus souffrir? Comment l’avez-vous vécu?

On ne le vit jamais bien. On peut dire qu’on s’en fiche mais ce n’est pas vrai. Si c’est vrai c’est qu’à ses yeux, tout cela n’a pas beaucoup de prix. Or, la littérature et la vérité ont du prix. L’honneur, ça a aussi du prix. Maintenant pour vendre ou assouvir des rancoeurs personnelles, on est capable de faire n’importe quoi. On n’assassine pas les gens; on essaie juste de leur couper un peu les jarrets pour qu’ils courent moins vite car en général quelqu’un qui court vite ou qui a la tête qui dépasse, ça agace singulièrement dans ce pays; c’est dommage mais c’est comme ça. Il faut faire avec mais ça ne réconcilie pas vraiment avec la nature humaine, surtout dans un métier que j’adore mais qui est habité par un milieu que je n’adore pas tant que ça. Quand il y a des choses qui ne me plaisent pas, je le dis; alors quand vous dites que vous êtes écoeuré par une Une de Libération sur une rumeur sur Fabius, immédiatement, vous avez le droit à la vengeance ou aux tirs de barrages quelques jours plus tard dans le même journal. Mais à ce moment là, faut-il se taire? Garder ça pour soi? Non. Jusqu’au bout, je dirai ce que je pense.

Dans votre livre, vous expliquez que vous avez interviewé Jérôme Cahuzac.

Oui, c’est exact; c’était pour une émission qui s’appelle Place aux livres que je fais une fois par mois sur la chaîne parlementaire. C’était certainement le premier ministre que nous interrogions (nous sommes à trois pour les interviews). C’était juste après sa nomination, en juin dernier. Il était brillantissime. Pour beaucoup de gens, c’était une découverte car les gens ne le connaissaient pas. On découvrait un homme en pleine possession de ses moyens. Depuis, on a découvert quelqu’un qui était aussi en pleine possession d’un compte bancaire à l’étranger. Et peut-être de plusieurs; je ne sais pas. Ce qui est navrant c’est que cette affaire a jeté un discrédit sur l’ensemble de la classe politique. Et quand je lis un sondage dans Le Figaro qui dit que 70% des Français pensent que leurs élus sont corrompus, je me dis que c’est vraiment écoeurant pour les dits élus parce qu’on sait que ce n’est pas vrai; on les voit. Les politiques font un assez dur métier. Ils n’obtiennent pas assez de résultats; ils ont l’air d’avoir les bras ballants. On leur en veut beaucoup; il essaie pourtant de se démener. Ils ne sont pas servis pas le fait qu’ils se détestent tous les uns les autres. Ils se critiquent d’une manière assez puérile, y compris à l’intérieur de leurs propres camps. Il y a des scènes un peu théâtrale ou même tragicomiques à l’Assemblée qui, évidemment, ne font pas plaisir aux Français qui les jugent durement et de ce point de vue, ils n’ont pas tort. Sur le discrédit général, c’est un problème; on a vraiment besoin d’une classe politique. On a besoin d’autorité dans ce pays. On a besoin d’autorité à l’école. Là aussi, il y a des tas de gens qui contestent cette autorité. Des parents d’élèves qui rentrent dans l’école et se permettent de frapper des enseignants. Je trouve cette dérive-là lamentable. Tout va de pair : l’autorité est toujours contestée et, du coup, ce ne sont pas les meilleurs qui gagnent. J’espère que ce ne sera que passager, mais pour l’instant, c’est rude. Et ça fait beaucoup penser aux années Trente : l’antiparlementarisme, le rejet de toutes les élites, et tout le monde est fourré dans le même sac, les journalistes comme les autres.

Propos recueillis par Philippe Lacoche

Cérésa : l’aventurier des mots

Son Roman des aventuriersest un délice de drôlerie, de justesse et d’élégante simplicité. À l’image de cet écrivain doué qui a pratiqué tous les métiers.

François Cérésa à la terrasse du Rouquet, à Paris, un après-midi d'été 2011.

François Cérésa nous a habitués à la chose: son dernier livre, Le Roman des aventuriers, est un vrai bonheur de lecture. Très différent, pourtant, du délicieux et intimiste Sugar Puffs, paru à la rentrée littéraire de septembre 2011 et qui eût dû, si le monde des lettres avait été bien fait et empreint de justice, être couronné d’un des six grands prix. Qu’importe: le Cérésa continue sa route d’écrivain. Point d’amertume chez cet auteur plein d’humour, cultivé et sans morgue aucune: il a les pieds bien stables dans la glaise des mots. Ici, il est à son aise. Il est à son affaire. N’est-il pas lui-même une manière d’aventurier? Ne fut-il pas dans d’autres vies menuisier, maçon, peintre, démarcheur, livreur, chauffeur de maître, cover boy, étudiant en médecine, titulaire d’un Deug de philosophie en cours du soir, assistant sur des plateaux de cinéma, étudiant en art dramatique au cours Simon, militaire? Et, vous l’avez compris, lecteur, à un tel homme inutile de parler de l’indéfendable Nouveau roman (Robbe-Grillet, Claude Simon et consorts).Il vous regardera dans les yeux, dubitatif, et égrenera noms des – vrais! – écrivains qu’il aime: Stendhal, Maupassant, Hugo, les Hussards (Nimier, Blondin, Laurent, Déon). «Sans être l’inconditionnel qui astique tous les matins son sceptre d’Ottokar (c’est une image), j’assume mes turpitudes. Ce ne sont pas Claude Simon ni Marguerite Duras qui m’ont donné le goût de la lecture», confesse-t-il, avant d’avouer que c’est Tintin qui l’a conduit vers la lecture et l’écriture. Voilà un homme de goût. Car, comme il le dit joliment un peu plus loin, «une culture sans Tintin est une madeleine sans Proust».Il est drôle d’un bout à l’autre, Cérésa. Et c’est avec brio qu’il dessine les portraits de ses aventuriers préférés: Athos, Errol Flynn, Lancelot du lac, Raoul Walsh, Joseph Kessel, François Fournier-Sarlovèze, etc. Celui d’Errol est carrément superbe de finesse, de drôlerie, de connivence, à l’instar de celui de Kessel. Ces textes sans prétention sont à eux seuls des minis leçons de bonne littérature par maître Cérésa qui, jamais, ô grand jamais, ne voudrait être professeur. Ni donner de leçons. Chapeau bas!

PHILIPPE LACOCHE

Le Roman des aventuriers, François Cérésa, Le Rocher, 232 pages, 19,90 euros