Normandie: impressionnant patrimoine littéraire chez les impressionnistes

Photo prise depuis le bac qui quitte le charmant village d'artistes La Bouille, sur la Seine.

A deux pas de la Picardie, découvrons ce circuit des écrivains entre Le Havre et Rouen. Musées, maisons de romanciers, bancs pour rêver… grâce aux mots : oublier ses maux.

Dire que la Normandie sait mettre en valeur son patrimoine littéraire est un euphémisme. Il faut dire qu’elle est bien dotée. (Pensez que notre chère Picardie, très bien dotée également avec ses La Fontaine, Racine, Claudel, Richepin, Dumas, Verne, Dorgelès, Laclos, etc., n’a jamais apposé une plaque sur la maison de naissance d’un des plus grands stylistes français, Roger Vailland, maison qui existe toujours à Acy-en-Multien, dans l’Oise; la Champagne n’est pas en reste avec notre cher écrivain communiste et libertin – ceci expliquerait-il cela? – puisque aucune plaque de mentionne que le cher Vailland a passé son enfance et son adolescence dans une jolie maison bourgeoise de l’avenue de Laon, à Reims.) Avec, dans le désordre et non sans une certaine subjectivité, Pierre Corneille, Gustave Flaubert, Jules Barbey d’Aurevilly, Maurice Leblanc, Guy de Maupassant, Victor Hugo, Jules Michelet, Benoît Duteurtre, etc., la Normandie en impose. Talent par essence, mais aussi talent par l’existence d’une communication exemplaire, efficace, légère et dynamique.

En témoigne l’opération médiatique, menée d’une main de maître par Éric Talbot, attaché de presse de Saint Maritime tourisme, et sobrement – mais joliment intitulée, clin d’oeil aux impressionnistes, of course! – La Normandie impressionnante, promenade littéraire en Seine-maritime. Celle-ci s’est déroulée dans la belle lumière claire et fade de début septembre. Il s’agissait de faire découvrir au pas de course – en deux jours – l’essentiel du patrimoine littéraire situé du Havre à Rouen, à une théorie de journalistes de la presse nationale et régionale. Pour les Picards, ce riche patrimoine littéraire est tout à fait accessible; il faut donc en profiter.

Exemple, au Havre, la promenade à la faveur des «bancs littéraires» (voir notre article ci-dessous). Bel outil, la bibliothèque Oscar-Neimeyer (exilé en Europe au milieu des années 1960, le célèbre architecte brésilien construisit notamment le siège du Parti communiste français, l’ancien siège du journal L’Humanité – un homme de goût! – et la Maison de la culture du Havre), un nouveau lieu confortable et spacieux a pris la place dans le petit Volcan, au cœur de l’espace Niemeyer.

Visite incontournable, celle du Musée Victor-Hugo, à Villequier. On entre dans une ancienne maison d’un armateur «dont la descendance a permis par onze donations de remeubler à l’identique lorsqu’elle fut transformée en 1957», comme le souligne Françoise Marchand, conférencière du lieu. Le musée conserve les souvenirs des séjours des deux familles Hugo-Vacquerie «unies par le mariage, puis la noyade tragique du couple Léopoldine Hugo-Charle Vacquerie». Il ne faut non plus se priver de visiter l’exposition Portrait de la France en vacances, à l’abbaye de Jumièges (jusqu’au 13 novembre prochain). Établie en collaboration avec l’agence Magnum Photos, elle présente une sélection d’oeuvres magistrales extraites de séries de quatre photographes (dont Henri Cartier-Bresson). Thème: l’évolution de 80 années d’arts de la représentation des vacances. À Rouen, Flaubert n’est, bien sûr, pas oublié avec l’hôtel littéraire Gustave-Flaubert dédié à l’immense romancier né dans cette ville où il a passé une bonne partie de sa vie.

 

Il ne faut se priver de visiter l’exposition « Portrait de la France en vacances », à l’abbaye de Jumièges

 

On n’oubliera pas de visiter le musée Pierre-Corneille, à Petite-Couronne, installé dans la maison que le dramaturge hérita de son père. Mobilier d’époque, peintures, éditions rares… un vrai bonheur! Le plaisir de l’esprit et des yeux, on le trouve encore en découvrant l’adorable ville de la Bouille, village d’artistes, que l’on visita sous la délicieuse et charmante présence d’Agnès Thomas-Maleville, descendante d’Hector Malot. Connu pour son bac qui assure la navette entre les deux rives de la Seine, c’est dans ce village que naquit Malot et que vint peindre Alfred Sisley. À Rouen toujours, faisons une halte au Musée Flaubert et d’Histoire de la Médecine, dans la demeure du XVIIIe siècle, où se trouve la chambre natale de Flaubert dans le logement de fonction de son père, chirurgien de l’Hôtel-Dieu. Étonnante et adorable Normandie littéraire!…

PHILIPPE LACOCHE

 

Les bustes de Beauvoir et de Sartre

Si littéraire Normandie! Quand on sort de la jolie gare de Rouen, impossible de ne pas passer devant le Métropole café. Un établissement à l’ancienne, tant dans le mobilier que dans l’atmosphère. On pourrait y croiser Emmanuel Bove, Henri Calet ou Pierre Mac Orlan. C’est à cet endroit que Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre se donnaient rendez-vous quand ils enseignaient en Normandie (lui au Havre, où, dit-on, il écrivit La Nausée; elle à Rouen). L’anecdote eût pu rester au stade de la légende, voire – horreur! – de la rumeur. Non: le Normand a de la mémoire littéraire. En témoignent une plaque explicative et les bustes de deux écrivains essentiels (désolé, Jean-Paul: on sait bien que l’Existence précède l’Essence!). Ph.L.

Le Métropole café, 111, rue Jeanne-d’Arc. Tel. 02 35 71 58 56.

 

Des bancs et des contacts

Une promenade littéraire au Havre ne peut se faire qu’avec le parcours des vingt bancs littéraires (notre photo) disposés à des endroits stratégiques de la ville. On peut ainsi découvrir des extraits des livres de grands auteurs (Balzac, Zola, Sartre, Duteurtre, Quignard, etc.) dans lesquels ils décrivent la ville portuaire ou même le lieu précis où vous vous trouvez. L’idée est succulente, inventive, géniale! (www.promenadelittéraire-lehavre.fr).

Autres contacts: Musée Victor-Hugo, 76490 Villequier, 02 35 56 78 31, www.museevictorhugo.fr. Abbaye de Jumièges, 24, rue Guillaume le Conquérant, 76480 Jumièges, 02 35 37 24 02. Best Western Gustave-Flaubert, 33, rue du Vieux-Palais, 76000 Rouen, 02 35 71 00 88, Hotelgustaveflaubert.com; Musée Pierre Corneille, 502, rue Pierre-Corneille, 76650 Petit-Couronne, 02 35 68 13 89, museepierrecorneille.fr

 

 

  Jérôme Leroy broie du mort et nous enchante  

       Alors qu’on réédite son succulent premier roman, Jérôme Leroy sort un recueil de chroniques, oraisons funèbres pour les gens qu’il aime.

Page 37, à l’occasi

Jérôme Leroy.

Jérôme Leroy.

on de la mort de Michel Glouscard, philosophe communiste, Jérôme Leroy écrit : « Après la mort de Georges Labica (…), c’est au tour de Michel Glouscard de disparaître à l’âge de quatre-vingt-un ans. On a intérêt à renforcer la sécurité rapprochée autour de Badiou si on ne veut pas se retrouver avec Alain Minc comme symbole de la pensée radicale en France. » Leroy est marxiste ; on le savait. De plus, il a de l’humour. On est en droit de s’en réjouir. Réjouissant est certainement le terme qui qualifierait le mieux ce savoureux recueil de chroniques sobrement intitulé Loin devant ! et sous-titré Oraisons funèbres pour Thierry Roland et autres personnages illustres ou anonymes de ce temps. Mais peut-on se réjouir de la mort ? Non, mais, ici, on peut se réjouir de la qualité des textes de Jérôme Leroy. Parmi les personnalités, beaucoup de communistes ; on n’en attendait pas moins de lui. Ça fait du bien. Et on préféra ça à l’évocation des anciens Mao ou Trotskards aujourd’hui portés sur le vice de la loi du marché ou du capitalisme à visage social – traître ! – démocrate. Des communistes, mais pas que. Faut-il rappeler que Leroy, à la manière d’un Vailland ou d’un Claude Cabanes, est un hédoniste. À la mort de la très blonde Farrah Fawcette-Majors, il écrit, coquin : « La main droite, ou gauche, de tous les garçons ayant eu entre douze et seize ans en France, en 1978, est en deuil. » Imparable. On dirait du Fénéon. Il nous livre aussi d’incontournables portraits de Thierry Jonquet (« Ce devoir de déplaire, voire de tirer contre son propre camp dans une tradition toute bernanosienne, Jonquet l’avait assumé jusqu’au bout. »), d’Éric Rohmer (si juste aphorisme : « En art, on oublie trop souvent que seule la tradition est révolutionnaire. » Le cinéaste était royaliste.) et du vigneron d’exception que fut Marcel Lapierre (« une certaine idée du vin »), dont parle toujours avec émotion l’ami Sébastien Lapaque, romancier, nouvelliste et critique au Figaro littéraire. C’est justement Sébastien qui vient de rédiger la préface de la réédition de L’Orange de Malte, sublime roman de Jérôme. Et quelle préface ! Il y énonce avec une éclairante lucidité les qualités de cette première œuvre : « Jérôme Leroy est un garçon étonnant, qui après être entré dans la carrière à la fin des années 1980 auréolé des prestiges d’un splendide écrivain de droite, a brusquement opéré un virage à 180 º, laissant Drieu la Rochelle pour Aragon, Chardonne pour Nizan et Nimier pour Vailland. » Ce roman très hussard est empreint de mélancolie, d’alcool, d’air iodé et de Normandie balnéaire. Inoubliable.

PHILIPPE LACOCHE

 Loin devant ! Jérôme Leroy, l’Éditeur, 261 p. ; 18 €. L’Orange de Malte, Jérôme Leroy, La Thébaïde, 188 p. ; 16 €.

 

Les coulisses de Michel Drucker sur les planches

Michel Drucker présentera son one-man-show à l’Auditorium d’Amiens, le 12 février prochain. L’une des toutes premières dates de sa première tournée. Interview.

Vous avez édité de nombreux livres de souvenirs. Pourquoi ce one-man-show aujourd’hui ?

Michel Drucker : Il y a très longtemps que je pense à ça. Je veux absolument savoir ce que ressentent les gens que je présente depuis des années. Les gens qui se produisent seuls sur scène. De nombreux copains me disaient qu’il était dommage que je ne raconte pas sur scène ce que je leur raconte souvent à l’issue d’un bon diner. Et le déclencheur – et je le dirai sur les planches – j’ai été assailli de coups de fil de la presse parisienne pour mes cinquante ans de carrière. Et il y a eu fin 2014, les cinquante ans de l’INA. Ils m’ont souhaité bon anniversaire car ils m’ont rappelé que j’avais l’âge de l’ORTF, créée en 1964. A cette occasion, l’INA s’était associé à Télé Magazine pour un grand sondage et une exposition dans un train itinérant, un TGV qui allait dans une dizaine de gares où il restait une journée ou deux. Le but était de revisiter tout ce qui s’était fait à la télévision. L’INA, France télévision, Télé Magazine se sont donc associés pour célébrer ensemble cinquante ans d’ORTF. Il y avait un wagon au milieu. Ce fut à cette occasion qu’ils me confièrent qu’il existait 5 000 heures d’images me concernant. Ca m’a semblé surréaliste ! Ils avaient mis ma photo sur l’un des wagons. Ca faisait un peu nécrologie toutes ces célébrations. Ils m’ont également fait savoir que j’avais été élu figure emblématique de la télévision avec Léon Zitrone, Jacques Martin et Guy Lux. Le président de France Télévision, de l’époque, Rémy Pflimlin, m’a proposé de faire une grande soirée. Subitement, j’ai eu l’impression qu’on célébrait  mon départ. Il y a avait un côté hommage posthume, ça sentait le sapin. Ca avait un côté César d’honneur, l’acteur qui n’a jamais eu de César et auquel on en octroie un en fin  de carrière… J’ai donc dit au président : « Vous êtes gentil, mais il y a déjà eu un film tiré d’un de mes livres. » A peine étais-je rentré chez moi qu’un journaliste du Parisien-Aujourd’hui en France me dit qu’à l’occasion du Salon des Séniors, le journal sortait un sondage le lendemain ; il m’annonce que je suis le sénior préféré des séniors. J’ai alors ressenti l’impression que ça sentait l’hommage posthume. J’ai dit à ma femme : « Est-ce que tu sais que tu es mariée avec un vieux, car à l’occasion d’un sondage, il apparaît que je suis le sénior auquel les séniors veulent ressembler ? » Je lui dis : « Johnny était l’idole des jeunes ; moi, je serais l’idole des vieux. » Je me suis enfermé tout un week-end et j’ai dit au président de France Télévision : « Non, je ne tiens pas à me regarder le nombril et voir défiler toute ma carrière avec toute une série de gens célèbres que j’ai présentés. » Je me suis dit : il y a mieux à faire ; je vais marquer le coup ; je vais réfléchir. Et puis… je garde chez moi toutes les photos de gens célèbres que j’ai interviewés, je les gardais aussi pour ma mère, et j’ai commencé à m’enfermer dans mon bureau avec ces photos. Et je songeais : « Mais ce n’est pas possible, là, c’est moi en 1964 ?… C’est moi avec bin, c’est moi avec Charles Vanel… avec Michèle Morgan, avec de Funès… C’est moi avec Christine Caron… c’est moi avec Guy Béart… C’est moi avec Anquetil… c’est moi avec Poulidor… » Bref… je me suis dit, j’ai une meilleure idée que ça : « Je vais aller devant le public pour raconter tout ça. » Je vais leur dire : « Pour en avoir le cœur net, on va appuyer sur la touche pause ; on va vider le disque dur. On va voir si on a vécu tout cela ensemble… car mes souvenirs sont les vôtres. Et moi je vais vous raconter ce qu’on a vécu ensemble, mais par l’envers du décor, par la coulisse. »  Le spectacle est né comme ça. Donc pendant une heure et demie  (j’ai du mal à faire tenir tout ça en une heure et demie, donc j’ai choisi les moments importants qui vont rappeler des souvenirs aux gens ; comme un album photos qu’on feuillette ensemble). Derrière moi, seront projetées des photos en noir et blanc qui vont jalonner tout ça… je vais parler de mes années soixante, de mon Zitrone à moi, de mon Couderc à moi, mon Chapatte à moi, mon Hallyday, mon Belmondo… Mon Chirac à moi, mon Mitterrand, mon Giscard… Je survole ainsi cinq décennies avec des photos qui arrivent derrière moi à des moments précis. Et je rends aussi hommage à ceux qui nous manquent, à ceux qui me manquent ; tous ceux que j’ai connus et qui ne sont plus là. Car quand on a autant d’heures de vol, j’ai découvert que mon jardin secret était un cimetière. Il y a un très nombre de personnes qui sont parties, les derniers en date étant Michel Delpech et Michel Galabru. Je vais donc rendre hommage à une quinzaine de gens qui nous manquent. A ma manière ; je dirai un mot à chacun : un mot à Berger, un mot à Poiret, à Serrault, à Balavoine, à Annie Girardot, à Romy Schneider… à tous ces gens-là.

Y aurait-il du son ?

Il y aura quelques extraits mais très peu.

Avez-vous testé ce spectacle dans d’autres villes ?

Non, je n’ai rien testé encore. Une fois, je suis allé à Aix-en-Provence, au salon du livre où là j’ai expliqué pourquoi j’allais faire ce spectacle. Je me suis expliqué pendant une heure ; les gens étaient très attentifs. Je ne suis pas rentré dans le détail car j’avais peur des réseaux sociaux et j’avais peur de retrouver tout mon spectacle sur Internet.

Quand commence votre tournée ?

Elle commence le 29 janvier, à Rennes. Je jouerai mon spectacle dans trente villes.

Rennes, ce n’est pas anodin pour vous.

C’est exact ; c’est là que j’ai passé ma toute petite enfance dans un village, près de Rennes, au côté de ma mère ; nous étions cachés. C’est donc symbolique. Rennes, ce sont les premières années de ma vie. Je jouerai à Rennes les 29 et 30 ; ensuite, j’irai à Tours ; là encore c’est symbolique car c’est à Tours que mon père est arrivé d’Europe centrale dans les années Trente. C’est là que mon frère a fait sa médecine, où il a pris sa retraite ; Tours est aussi une ville qui me tient à cœur. Ensuite, j’irai à Amiens, Lille, La Baule, etc. La tournée se terminera fin avril à Vichy le 30 avril. Ce sont souvent des théâtres à l’italienne qui contiennent 500 à 700 spectateurs. Fin septembre-début octobre, je serai aux Bouffes-Parisiens.

C’est à Rennes que votre mère a été sauvée par le père de Patrick Le Haye.

Ma mère a failli être arrêtée par la Gestapo sur le quai de la gare de Rennes, en 1942. Le père de Patrick Le Haye était un fin lettré ; il comprenait  et parlait l’allemand. Il s’est fait passer pour père ; d’où ma présence à Rennes.

Dans ce spectacle, allez-vous revenir sur vos origines juives ?

Non, pas du tout. Le spectacle évoque ma carrière télé. J’ai beaucoup parlé dans mon livre de mes origines.

Notre région, le Nord-Pas-de-Calais-Picardie, vous a marqué. Vous avez effectué votre service militaire à Compiègne dans la caserne où votre père avait été interné.

J’ai fait mes classes dans cette caserne, dans l’un des baraquements qui sert de mémorial. C’était là que se trouvait l’infirmerie. C’est une histoire folle, dont j’ai parlé dans mon livre. Je suis allé, il y a quelques années, à l’inauguration du mémorial de la Déportation, à Compiègne. C’est très émouvant. Quand j’ai visité le mémorial de la Shoa à Paris, et le mémorial de Drancy, c’était encore plus incroyable. J’ai visité le camp Drancy ; ce sont maintenant des logements sociaux qui ont la même configuration qu’à l’époque. Rien n’a bougé. Mon père était à Drancy après Compiègne. A l’époque de mes classes, je n’ai pas mesuré ; je n’avais que 18 ans. Ca a fait un choc terrible à mon père. Après, j’ai gambergé, et quand j’ai visité le mémorial plusieurs années après, à mon tour ça m’a fait un choc terrible.

Irez-vous visiter les camps de la mort (Auschwitz) ?

Oui, bien sûr ; je l’explique dans mon dernier livre.

Avez-vous toujours votre maison près de Gournay-en-Bray ?

Oui, toujours, c’est ma fille qui y habite.

L’Institut national de l’audiovisuel (INA) possède, disiez-vous, 5000 heures d’images vous concernant. Si on vous proposait de n’en montrer qu’une, de quelle séquence s’agirait-il ?

Sur scène, il n’y aura que cinq à six minutes d’images, mais beaucoup de photos. Ces images amènent des anecdotes que les gens ne connaissent pas. C’est l’envers du décor. Parmi, ces images, il y a aura

Michel Drucker : enfin sur scène pour raconter ses souvenirs.

Michel Drucker : enfin sur scène pour raconter ses souvenirs.

et Serge Gainsbourg ; c’est le document de ma carrière ; c’est aussi le document le plus demandé à l’INA. Il repasse en boucle en permanence ; je vais raconter la coulisse de cet événement. Je vais donc parler de mes débuts, de Zitrone, de mes débuts dans le journalisme sportif des années soixante ; je vais parler de Jacques Martin à qui j’ai succédé le dimanche après-midi. Je prendrai aussi quelques extraits de Champs Elysées. Mais l’extrait Houston-Gainsbourg est le plus impressionnant. L’extrait de mes débuts aussi, il y a cinquante et un ans. J’étais encadré par Couderc et par Zitrone. Le document, ils ne l’ont jamais retrouvé à l’INA mais il y a la photo.

Vous avez également rencontré Jimi Hendrix ?

Oui, j’ai fait une émission avec lui ; nous avons partagé la même loge. Il accordait sa guitare ; c’était tout à fait extraordinaire. C’est plus tard que je me suis rendu compte que j’avais rencontré une légende. C’étaient deux planètes différentes dans la même loge. Avec Joe Cocker, c’était également gratiné. C’était le Cocker de la première époque. C’était des gens très particuliers. C’est plus tard que j’ai pris conscience de leur importance…

Et David Bowie, vous l’avez rencontré ?

Oui, plusieurs fois. J’ai également rencontré The Cure.  Je me rends compte maintenant que j’ai vécu une vie très dense ; je m’en rends compte seulement car je ne regarde pas dans le rétroviseur. Et aujourd’hui beaucoup de gens me parlent souvent de ça. C’est pour cela que j’ai décidé de raconter tout ça sur scène.  A mon avis, il y aura d’autres spectacles.  Il y aura un deuxième plus tard, en tout cas car j’ai tellement de choses à raconter sur ce métier. Pour l’instant, j’ai fait un survol des choses fortes avec les politiques, Johnny, Belmondo, Delon… avec ceux qui sous-tendent ma carrière et qui ont eu des carrières longues. Certaines émissions autour de politiques ont été réalisées de façon assez particulière. Je me tourne également en dérision ; je parle de mes rapports avec ma mère et mon père ; de Céline Dion…

Michel Onfray vous apprécie beaucoup. Cela vous surprend-il ?

J’ai été très surpris et ému. VSD a fait trois pages sur moi, et ils ont appelé Michel Onfray. Il a dit que j’étais l’un des hommes de télévision préférés de son père.  Je suis allé dans le village de Michel Onfray ; c’était la première fois que je parlais devant mille personnes. Il m’a dit que je devrais continuer : « Car vous êtes un conteur. » Les gens m’ont écouté pendant une heure et quart. La Normandie nous rassemble. Lui, c’est Argentan ; moi c’est à 60 kilomètres d’Argentan. C’est un personnage passionnant.

Que pensez-vous du jeunisme ? Certains disent que vous pourriez  être poussé vers la porte de sortie. Qu’en est-il ?

Ce n’est pas aussi clair que ça, mais les nouveaux dirigeants de France Télévision, pour employer leur formule, veulent rajeunir les marques. Ca a commencé par Julien Lepers ; j’espère que ça ne va pas trop s’accélérer. J’ai eu une conversation très franche avec eux, il y a peu de temps, je pense qu’ils veulent effectivement rajeunir les marques. Mais toutes les personnes qui ont été écartées dernièrement l’ont été car, selon les dirigeants, leurs émissions étaient sur le déclin. Claire Chazal a été écartée car le journal télévisé avait perdu de l’audience. Je pense que même si les patrons de chaînes veulent rajeunir les marques, ils ne sont pas assez fous pour arrêter les émissions qui marchent. Mais c’est vrai qu’ils veulent rajeunir la structure de France 2 et de France Télévision. Les jeunes ne regardent pas la télévision traditionnelle ; ils sont sur les réseaux sociaux, sur Internet, sur leurs tablettes ; ils ne regardent pas la télévision. Moi, s’ils me connaissent, c’est parce qu’ils passent dire bonjour à leur grand-mère et qu’ils m’aperçoivent dans Vivement Dimanche. Pour répondre totalement à votre question, c’est peut-être un peu présomptueux de ma part, mais je pense que je n’ai pas tout dit. Je ne pense pas que les gens me ressentent comme un vieux de la télévision bizarrement. Même si je suis dans la soixante-quatorzième année et qu’apparemment, je ne les fait pas. Quand je fais des selfies avec des jeunes  de 25 ans ou leurs mamans, à l’aéroport, je n’ai pas l’impression qu’ils me regardent comme un vieux monsieur. Je pense donc que je n’ai pas tout dit ; mon one-man-show va beaucoup surprendre. J’aime parler aux gens ; j’aime aller vers eux. Je pense que j’ai un rapport assez fort, assez proche et affectif  avec ce pays, comme le souligne Michel Onfray, ce à travers deux ou trois générations de téléspectateurs. Je ne suis pas reçu comme quelqu’un faisant partie des élites cultivant le parisianisme ; je suis un provincial comme Michel Onfray. Lors de l’enregistrement de ma dernière émission, 95% des gens dans la salle venaient de province ; 35 villes de petite ou moyenne importance étaient représentées. J’ai un rapport très fort avec la province ; j’ai sillonné la France comme reporter sportif, à RTL, dans les émissions décentralisées, à Europe 1 pendant des années. Moi, j’ai fait de la télévision, mais tout le monde oublie que j’ai fait beaucoup de radio… J’ai fait une dizaine d’année à RTL ; c’est moi qui ai lancé un jeu – qui n’a pas duré longtemps, et qui s’appelait La Valise RTL. J’ai fait deux fois cinq ans à Europe. Je ne suis pas reçu comme quelqu’un d’issu des milieux parisiens. Comme dirait Coluche : des milieux autorisés. C’est pour ça que le public est fidèle à mes émissions. J’ai changé souvent d’émissions qui n’avaient rien à voir : Champs Elysées n’avait rien à voir avec Vivement Dimanche. Ces émissions ont duré assez longtemps ; Vivement Dimanche est en train de battre des records puisqu’on en est dans la dix-huitième année. On va peut-être rejoindre Martin qui en a fait vingt-deux. On me demande le 23 janvier de présenter un show du samedi soir, en hommage à Michel Delpech… j’ai fait les Johnny Hallyday, que j’ai fait la Nuit des héros de la médecine à la Salpêtrière… On m’a appris à être polyvalent. Avec tout ce que je sais faire, je veux croire que je serai encore là pour quelques années. Mais c’est vrai que le vent du jeunisme, je le sens. Mais quand ça s’arrêtera, je n’aurai pas à me plaindre car faire cinquante ans de carrière, c’est inimaginable. Il est même question que Vivement Dimanche soit un peu plus long. On me propose plein de choses. Donc, le jeunisme, je le sens, mais je ne me sens pas visé car ma meilleure garantie, ma meilleure assurance-vie, c’est le public qui suit mes émissions avec une grande fidélité, et c’est pour ça que je vais le voir en province pour l’en remercier.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Paul Personne : « J’avais emmagasiné soixante-dix chansons »

Paul Personne est l’un des meilleurs chanteurs de sa génération. Le blues colle à ses cordes de guitare comme la pulpe de mandarine sur les doigts de Jimmy Reed. Le blues, certes, mais pas que. Il n’a pas son pareil pour raconter une histoire en trois ou quatre minutes, sur fond de boogie ou de rock. Il a donné un concert le samedi 21 mars, au Ziquodrome, à Compiègne. Il a répondu à nos questions.

Courrier picard : Parlez-nous de votre dernier album Puzzle 14. Où a-t-il été enregistré ? Avec qui ? Dans quelle ambiance ?

Paul Personne : Il a été enregistré en 2013, à l’issue de la tournée de plus de deux années que j’avais mené à bien avec le groupe A l’Ouest ; au cours de celle-ci,  j’avais joué à l’Olympia ; nous avions fait des dates avec ZZ Top. Après cette tournée assez magique, j’avais l’impression de revenir à l’écurie. Et j’avais, pendant tout ce temps, emmagasiné soixante-dix chansons. Je voulais donc restituer ces presque trois années d’amitié sur scène. Ces chansons-là, je les voulais avec eux. Nous avons commencé à répéter dans leur grange, en Normandie, près d’Alençon, aménagée en salle de répétition. Je voulais mettre à plat quelque chose de bien. Puis, cette salle de répétition s’est transformée en studio. Je n’avais, en fait, aucune maquette de ces chansons ; j’avais juste quelques idées enregistrées sur un magnétophone à cassettes. Je leur proposais et on enregistrait. Résultat : cet album a été réalisé très rapidement avec très peu de prises ; et ça a marché en un clin d’œil. Ensuite, j’ai retravaillé les paroles ; j’ai remis un peu de claviers. On a avancé tranquilles. Les textes également, je les ai faits rapidement ; je ne voulais pas de trucs intellectuels. Juste des propos simples comme la musique.

Parlez-nous de la présente tournée.

C’est effectivement une vraie tournée de trois mois (de janvier à mars 2015). Une tournée très concentrée et je trouve ça vachement bien. Je vais faire de la promotion en Belgique et en Suisse mais l’essentiel des dates sont françaises. Elles se déroulent dans des salles de jauge très diverses : du club de 400 places aux salles de 1200 places. C’est très différent d’une tournée des Zéniths.

Le samedi 21 mars, vous avez donné un concert au Ziquodrome, à Compiègne. Avec quelle formation étiez-vous sur scène et quels morceaux avez-vous présentés ?

J’étais sur scène toujours avec le groupe A l’Ouest. Pourquoi changer une équipe qui gagne ? Avec eux, on se connaît si bien qu’on peut se permettre d’improviser. Nous étions donc dans la formation deux guitaristes, un bassiste et un batteur. J’ai interprété les chansons de Puzzle 14 et je suis allé piocher dans le grenier des souvenirs de mes anciens morceaux. Mais je ne le fais qu’avec les chansons qui m’émoustillent ; je ne me sens

Paul Personne. (Photo : Yann Buisson.)

Paul Personne. (Photo : Yann Buisson.)

pas obligé.

Aujourd’hui, en 2015, le blues, ça représente quoi pour vous ?

C’est effectivement une grosse influence pour moi. Mais je ne me suis jamais revendiqué comme bluesman. C’est vrai qu’au début, j’ai eu des expériences musicales très différentes : du boogie, du rock, etc.  (N.D.L.R : il cite Peter Green, Albert King, John Mayall, Crosby, Stills, Nash & Young, James Taylor, les Kinks, Stevie Wonder, etc.) Quand, je me suis rendu compte que certains me qualifiaient de bluesman exclusivement, je me suis dit qu’ils n’avaient compris qui j’étais réellement. En fait, mon album Puzzle 14 est peu blues. Il recèle des mélodies et des chansons. J’aime parler avec la guitare quand la voix arrête de dire des mots. En revanche, je n’aime pas les trucs démonstratifs à la guitare ; jouer vite, ce n’est pas mon truc.

Les paroles de vos chansons, les écrivez-vous systématiquement, ou demandez-vous de temps à autre la collaboration de paroliers extérieurs ?

Pour les derniers disques, je me suis débrouillé seul avec la page blanche. Je ne me suis jamais considéré comme un auteur. Mais dès que j’ai commencé à écrire en français, j’ai trouvé que ça cadrait bien avec mon histoire. Cela ne m’a pas empêché de demander des textes à Jacno, Bergman, Jean-Louis Aubert, Richard Bohringer, Christian Dupont, etc.

La guitare est l’une de vos passions. Sur quelle guitare préférez-vous jouer ? Gibson Lespaul ? Fender Stratocaster ?

Aujourd’hui, on m’appelle souvent l’homme à la Gibson ; avant, j’étais l’homme à la Stratocaster. Ma première guitare était une SG Junior blanche ; puis, je suis venu à la Strato. Mais dès que j’ai pu, je suis revenu à la Gibson. Les guitares ont été de supers copines dans ma vie…

Et sur quels amplificateurs ?

Actuellement, je joue avec une tête Orange et un baffle Vox, mais j’ai joué sur des Marshall, des Fender (Deluxe et Bassman). Et j’ai un fon très anglais.

Depuis La Folle Entreprise, votre carrière professionnelle est longue. Quel est votre meilleur souvenir ? Et le plus mauvais ?

Mettre le matos dans une vieille 403, dormir sur les plages, rencontrer des beatniks, tout ça dans les années soixante… voilà un bon souvenir. Mon premier passage à l’Olympia est également un bon souvenir. Et mon concert avec Johnny Hallyday et Eddy Mitchell, en voici un autre. Un mauvais souvenir ? Quand j’étais môme, je jouais dans un groupe à Carnon-Plage ; nous jouait dans un club. Et j’ai planté les copains musiciens du groupe. On dormait dans une camionnette. J’en avais marre ; ça m’a fait flipper. On faisait trois sets d’une heure ; au troisième set, je me retrouvais aphone. Cela a engendré chez moi des problèmes psychologiques. Je me suis cassé ; je suis remonté à Paris. Je me suis coupé les cheveux ; je disais que je voulais trouver un boulot normal. J’ai donc fait les trois-huit, et j’ai poussé des chariots de pain grillé. Le temps a passé ; j’avais un peu honte. Mes copains sont revenus. Et je suis reparti avec eux. Autre mauvais souvenir : lorsque je me suis cassé deux doigts de la main droite ; je ne pouvais plus jouer de guitare. Je suis allé à l’hôpital des mains. J’ai dû faire de la rééducation…

Vivez-vous toujours dans le Perche ?

Oui, toujours dans ma fermette du Perche. C’est une vie de solitude que je domestique. Avant j’étais dans la région de Toulouse ; j’ai aimé ces années toulousaines. A cette époque, il se passait quelque chose dans le rock en France. Tu en chiais mais il y avait de l’énergie. J’aime d’autres coins de France : le Périgord, le Quercy. J’aime les endroits sauvages.

« J’me taille » est une très belle chanson. De qui sont les paroles ?

J’ai longtemps gardé cette chanson dans mes tiroirs ; j’ai un problème dès que je sens un hit potentiel dans une chanson ; c’était son cas. J’ai peur de tomber dans le commercial. Et puis, je me suis débloqué avec ce morceau ; j’ai donc appelé un pote, Cyril Malinovski, dit Nérac, un journaliste qui est aussi parolier ; une plume ! Il a adoré le côté Springsteen, Dylan. Il a fait une première mouture de texte ; je lui ai demandé de la retravailler. Ce qu’il a fait. Et ça marché…

                                                    Propos recueillis par

                                                    PHILIPPE LACOCHE

Un dandy en robe noire et aux goûts très littéraires

Laurent Manhès : magistrat, fou de littérature, roule en Mustang. Très élégant.

Laurent Manhès : magistrat, fou de littérature, roule en Mustang. Très élégant.

Ancien avocat devenu magistrat, écrivain sous pseudonyme, fou de littérature, Laurent Manhès roule en Mustang et affiche une élégance rare.

Chemise blanche impeccable, écharpe grise, complet anthracite – comme son iris –, Laurent Manhès, ancien avocat devenu magistrat, affiche une élégance rare. Et quand on sait que ce fou de littérature, roule en Mustang, il ne serait pas absurde de penser qu’on a en face de soi un romancier un brin dandy et très germanopratin. Mais non. Il est né le 12 mai 1962, à Courbevoie, dans les Hauts-de-Seine, d’un père ouvrier dans l’industrie (d’origine auvergnate, « issu des bougnats montés à Paris à la fin du XIXe siècle ») et d’une mère secrétaire (originaire d’Alençon, en Normandie). Un frère âgé de cinq ans de plus que lui. Une petite enfance et une enfance heureuses. Sa mère cesse de travailler pour s’occuper de lui. Laurent est un enfant calme mais assez casse-cou qui apprécie mal le danger. « Toute mon enfance est marquée par des chutes à bicyclette », sourit-il. Ses quatre premières années, il les passe à Courbevoie, puis il suit ses parents à Toulouse, puis près d’Albi, puis à Dreux jusqu’à ses 12 ans, en 1974. Ces villes qu’il découvre, il les doit aux mutations de son père qui finiront par transformer ce dernier en cadre (dessinateur industriel). D’Évreux, il garde en mémoire le collège Jean-Jaurès qui n’existe plus, adossé à un cloître en centre-ville. Puis il fréquente le lycée d’Évreux jusqu’au bac, en 1980. Il se met à dévorer les livres : Gide, Camus, Sartre, Léon Bloy, Drieu La Rochelle, les Hussards (Nimier, Blondin), Vialatte… C’est à cette époque que lui vient l’envie d’écrire. Plus tard, bien plus tard, il publiera sous pseudonyme. Il fait également beaucoup de sports : tennis de table, foot, tennis, hand-ball. « Il me faut une raquette ou un ballon ; il faut que ce soit ludique. Nager, courir, ça m’ennuie… » Adolescence heureuse, un peu décalée. « J’étais très concentré, peu prompt au divertissement, mais je découvre les filles vers l’âge de 16 ans. Avant, je ne mesurais pas leur qualité d’attraction. Depuis, j’évite de trop me rattraper… »

Le bac B en poche, il passe le concours de Science Po, échoue à Paris mais réussit à Strasbourg et à Bordeaux. Il choisit Bordeaux. Il a 18 ans. Il double le programme en s’inscrivant en faculté de droit : « Je vais nettement préférer le droit à la formation Sciences Po que je trouve un peu auberge espagnole. » Il obtient un DEA de droit, effectue son service militaire au mont Valérien, à Suresnes, dans les transmissions. « J’étais à la police militaire. Je gardais l’entrée du fort. J’en garde un très bon souvenir. Je passais des nuits entières à lire et j’étais en compagnie de musiciens qui jouaient toute la nuit. L’un était premier prix de Conservatoire de Paris de violon… »

En 1988, il entre à l’école d’avocat de Bordeaux, puis, dès 1989, commence sa carrière dans un cabinet d’affaires de la capitale d’Aquitaine. Avant de réellement s’engager dans la vie professionnelle, il décide de partir aux États-Unis. Six mois à Boston ; six mois à New York. Il est recruté par la French librairy de Boston pour y animer des soirées francophones. On lui donne carte blanche. Il met en place des soirées vins-fromages. Il part à New York où des amis l’accueillent au coeur de Manathan. Il flâne, joue aux échecs à Central Park. Il rentre en France, s’inscrit au barreau de Paris, travaille pour de gros cabinets d’affaire internationaux et européens. Il adore Paris, habite dans le XVIIIe, mais en 1996, il décide de repartir en province. Direction Abbeville où il reprend le cabinet du regretté Pierre Talet, décédé d’une rupture d’anévrisme. De 1996 à 1999, il découvre l’activité d’un avocat de province généraliste. Il passe le concours d’intégration à la magistrature et l’obtient. Il cède son cabinet d’avocat le 30 décembre 1999, et devient magistrat le 2 janvier 2000 : « Ma carrière enjambe le fameux bug annoncé de l’an 2000. » Il passe six mois de formation à Boulogne-sur-Mer. Été 2000 : Laurent Manhès occupe le poste de substitut du procureur à Cherbourg. Puis, il effectuera trois ans à Caen, soit sept de parquet au total. En 2007, il devient vice-président du tribunal d’instance de Cherbourg ; en 2013, il est nommé vice-président de correctionnel à Amiens. « Grâce à ces fonctions d’avocat, de parquetier et de juge du siège, je dois être l’un des rares magistrats en France, sinon le seul à être allé aux assises comme avocat de la défense, avocat de la victime, avocat général (procureur) et juge de la cour d’assises. J’ai exercé toutes les places judiciaires de la cour d’assise… » résume-t-il. « Cette expérience me sert énormément comme président de correctionnel car mes interlocuteurs d’audience, c’est-à-dire les avocats et le procureur exercent des fonctions que je connais pour les avoir exercées. Cette expérience me procure une sérénité supplémentaire à l’audience et dans mes contacts avec les prévenus. À l’issue de cette première année de présidence d’un tribunal correctionnel, je m’aperçois que je juge très peu de vrais délinquants. Un vrai délinquant, c’est quelqu’un qui évolue dans des réseaux organisés et qui vit de sa délinquance. On en trouve généralement dans les grandes zones urbaines (Paris, Lyon, Marseille). En province, la délinquance concerne beaucoup de comportements isolés, fautifs occasionnels et très majoritairement liés à l’alcool. L’ampleur du phénomène alcoolique est extrêmement préoccupant. L’alcool est associé à toutes les occasions de la vie. Et on se heurte à un silence assourdissant des autorités publiques sur cette immense contamination par l’alcool de la société. Résoudre ce problème résoudrait aussi les difficultés de la justice, l’encombrement carcéral et certainement le déficit de la Sécurité sociale. Est-ce que quelqu’un qui se trouve en récidive alcoolique doit finir en prison ? Je ne le pense pas ; sa place dans un protocole de soins. » Dans la pensée unique, Laurent Manhès ? Point. Sa façon de rentrer en résistance : conduire une Mustang à l’heure où la norme devient la voiture électrique. Il fallait y penser.

PHILIPPE LACOCHE

 

 

Bio express

12 mai 1962 : naissance de Laurent Manhès à Courbevoie (92).

1987 : il obtient le DEA de droit privé.

1988 : il obtient de diplôme d’avocat de l’école d’avocats de Bordeaux.

1990 : il s’octroie une année sabbatique à Boston et à New York. Il donne des cours de français et perfectionne son anglais.

2000 : il quitte le métier d’avocat pour devenir magistrat.

2013 : il nommé vice-président du Tribunal correctionnel, à Amiens (80).

 

 

Dimanche d’enfance

La Nausée, en Bretagne…

 

 

Un dimanche d’enfance ou d’adolescence qui a marqué Laurent Manhès ? Il répond tout de go : celui au cours duquel il a découvert La Nausée de Jean-Paul Sartre. Il passa ainsi une semaine de ses vacances à le lire. Il n’a que 13 ans. Il n’y a pas d’âge pour se passionner pour la littérature. « Pour moi, c’est un chef-d’œuvre », confie-t-il aujourd’hui, la passion fait toujours briller sa pupille anthracite. « J’adore Roquentin, sa solitude. » La découverte s’effectue dans la maison de vacances ses grands-parents, en Bretagne. « Grâce à ce roman, je découvrais ce que l’école ne m’avait pas encore transmis : le goût de la littérature française. Sur le coup, j’ai associé Sartre à la Bretagne et à la chaleur ; ce que j’ai continué de faire ensuite. J’ai ressenti une certaine déception que je l’ai vu haranguer des ouvriers debout sur des bidons à la suite des événements de Mai 68. Là, il n’y avait plus rien d’estival. » Sinon ses autres dimanches, il les passe à Évreux ; ils sont rythmés par des activités sportives, dont le tennis de table « où j’étais bien classé ». Il se souvient des petits matins froids pour aller disputer des rencontres au Havre ou à Rouen. « Mes dimanches étaient rarement familiaux. »