Jérôme Leroy broie du mort et nous enchante  

       Alors qu’on réédite son succulent premier roman, Jérôme Leroy sort un recueil de chroniques, oraisons funèbres pour les gens qu’il aime.

Page 37, à l’occasi

Jérôme Leroy.

Jérôme Leroy.

on de la mort de Michel Glouscard, philosophe communiste, Jérôme Leroy écrit : « Après la mort de Georges Labica (…), c’est au tour de Michel Glouscard de disparaître à l’âge de quatre-vingt-un ans. On a intérêt à renforcer la sécurité rapprochée autour de Badiou si on ne veut pas se retrouver avec Alain Minc comme symbole de la pensée radicale en France. » Leroy est marxiste ; on le savait. De plus, il a de l’humour. On est en droit de s’en réjouir. Réjouissant est certainement le terme qui qualifierait le mieux ce savoureux recueil de chroniques sobrement intitulé Loin devant ! et sous-titré Oraisons funèbres pour Thierry Roland et autres personnages illustres ou anonymes de ce temps. Mais peut-on se réjouir de la mort ? Non, mais, ici, on peut se réjouir de la qualité des textes de Jérôme Leroy. Parmi les personnalités, beaucoup de communistes ; on n’en attendait pas moins de lui. Ça fait du bien. Et on préféra ça à l’évocation des anciens Mao ou Trotskards aujourd’hui portés sur le vice de la loi du marché ou du capitalisme à visage social – traître ! – démocrate. Des communistes, mais pas que. Faut-il rappeler que Leroy, à la manière d’un Vailland ou d’un Claude Cabanes, est un hédoniste. À la mort de la très blonde Farrah Fawcette-Majors, il écrit, coquin : « La main droite, ou gauche, de tous les garçons ayant eu entre douze et seize ans en France, en 1978, est en deuil. » Imparable. On dirait du Fénéon. Il nous livre aussi d’incontournables portraits de Thierry Jonquet (« Ce devoir de déplaire, voire de tirer contre son propre camp dans une tradition toute bernanosienne, Jonquet l’avait assumé jusqu’au bout. »), d’Éric Rohmer (si juste aphorisme : « En art, on oublie trop souvent que seule la tradition est révolutionnaire. » Le cinéaste était royaliste.) et du vigneron d’exception que fut Marcel Lapierre (« une certaine idée du vin »), dont parle toujours avec émotion l’ami Sébastien Lapaque, romancier, nouvelliste et critique au Figaro littéraire. C’est justement Sébastien qui vient de rédiger la préface de la réédition de L’Orange de Malte, sublime roman de Jérôme. Et quelle préface ! Il y énonce avec une éclairante lucidité les qualités de cette première œuvre : « Jérôme Leroy est un garçon étonnant, qui après être entré dans la carrière à la fin des années 1980 auréolé des prestiges d’un splendide écrivain de droite, a brusquement opéré un virage à 180 º, laissant Drieu la Rochelle pour Aragon, Chardonne pour Nizan et Nimier pour Vailland. » Ce roman très hussard est empreint de mélancolie, d’alcool, d’air iodé et de Normandie balnéaire. Inoubliable.

PHILIPPE LACOCHE

 Loin devant ! Jérôme Leroy, l’Éditeur, 261 p. ; 18 €. L’Orange de Malte, Jérôme Leroy, La Thébaïde, 188 p. ; 16 €.

 

Éclairant Jean-Marie Rouart…

Il dresse le portrait de quelque 120 écrivains qu’il a adorés, et nous donne à lire des extraits du meilleur de leurs œuvres. Succulent.
Il est peu courant qu’un gros livre soit un grand livre (A la recherche du temps perdu, Proust; Le Vicomte de Bragelonne, de Dumas; Guerre et paix, de Tolstoï; Les Misérables, de Hugo; etc.) Ces amis qui enchantent la vie (quel joli titre!), de Jean-Marie Rouart, en est un. Il est gros (906 pages), et grand (passionnant, sensible et didactique; utile, terriblement utile. Et tellement littéraire et poétique!) Il est sous-titré Passions littéraires. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, est un gros lecteur (boulimique) et un grand lecteur (attentif, éclairé, éclairant, transmetteur, fraternel). C’est un excellent connaisseur de la littérature. Ce livre, qui propose des portraits d’écrivains choisis, des manières de préfaces passionnées, passionnantes, gourmandes, joyeuses, et des morceaux choisis de leurs œuvres, n’est rien d’autre, comme l’indique l’éditeur en quatrième de couverture, «le fruit d’une longue histoire d’amour». Il les classe par chapitre délicieusement subjectifs: «Les soleils païens» (Rabelais, Restif de la Bretonne, Casanova, Nietzsche, Maupassant, Colette, D.H. Lawrence, Henry Miller, etc.), «Les magiciens» (Toulet, Louÿs, Cocteau, Gary, Blondin, Zweig, Delteil, Aymé, etc.), «Les cœurs en écharpe» (Musset, Apollinaire, etc.), «Les amants malheureux de l’Histoire» (Bernis, Stendhal, Barrès, Zola, Drieu la Rochelle, Morand, Déon, etc.), «Les bourlingueurs de l’infini» (Loti, Cendrars, Hemingway, etc.), «Beaux et grands esprits» (Voltaire, Jean d’Ormesson, etc.), «Les fracasseurs de vitres» (Rousseau, Céline, Bernanos), «Voyeurs, pervers, nymphomanes» (Sachs, Anaïs Nin, etc.), «Les moitrinaire» (sublime néologisme! Léautaud, Gide, Nourissier, Houellebecq, Sollers, etc.),

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

«Les monuments qu’on visite» (Balzac, Hugo, Flaubert, Simenon, etc.). Et bien d’autres chapitres dans lesquels il n’oublie pas Baudelaire, Giono, Modiano, Bloy, Léon Daudet, Nizan, Nimier et Radiguet. Livre fort, livre émouvant, notamment quand il se demande l’intérêt de Tolstoï pour la franc-maçonnerie n’a pas été de nature à sa propre conversion «à la religion d’Hiram». Et lorsqu’il constate, un peu triste que des continents entiers de littérature resteront ignorés du lecteur avide. On adorera le portrait de Restif ( » il a troussé plus de femmes que de livres»), celui de Casanova (le mythe de l’aventurier; le bourgeois naissant qui doit tout à son mérite personnel et «fait la nique aux aristocrates»). De Cocteau, il dit si justement, qu’il est «un clavecin égaré au milieu du jazz», et de Marcel Aymé qu’il est un poète «qui n’a pas coupé les amarres avec le réalisme». Oui, ce livre est succulent, génial et sublime. Et, chose essentielle, il permet de goûter aux écrivains qu’on ne connaît pas encore. Merci, Jean-Marie Rouart!
PHILIPPE LACOCHE
Ces amis qui enchantent la vie, Passions littéraires, Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, Robert Laffont, 906 p.; 24 €.

Un dandy en robe noire et aux goûts très littéraires

Laurent Manhès : magistrat, fou de littérature, roule en Mustang. Très élégant.

Laurent Manhès : magistrat, fou de littérature, roule en Mustang. Très élégant.

Ancien avocat devenu magistrat, écrivain sous pseudonyme, fou de littérature, Laurent Manhès roule en Mustang et affiche une élégance rare.

Chemise blanche impeccable, écharpe grise, complet anthracite – comme son iris –, Laurent Manhès, ancien avocat devenu magistrat, affiche une élégance rare. Et quand on sait que ce fou de littérature, roule en Mustang, il ne serait pas absurde de penser qu’on a en face de soi un romancier un brin dandy et très germanopratin. Mais non. Il est né le 12 mai 1962, à Courbevoie, dans les Hauts-de-Seine, d’un père ouvrier dans l’industrie (d’origine auvergnate, « issu des bougnats montés à Paris à la fin du XIXe siècle ») et d’une mère secrétaire (originaire d’Alençon, en Normandie). Un frère âgé de cinq ans de plus que lui. Une petite enfance et une enfance heureuses. Sa mère cesse de travailler pour s’occuper de lui. Laurent est un enfant calme mais assez casse-cou qui apprécie mal le danger. « Toute mon enfance est marquée par des chutes à bicyclette », sourit-il. Ses quatre premières années, il les passe à Courbevoie, puis il suit ses parents à Toulouse, puis près d’Albi, puis à Dreux jusqu’à ses 12 ans, en 1974. Ces villes qu’il découvre, il les doit aux mutations de son père qui finiront par transformer ce dernier en cadre (dessinateur industriel). D’Évreux, il garde en mémoire le collège Jean-Jaurès qui n’existe plus, adossé à un cloître en centre-ville. Puis il fréquente le lycée d’Évreux jusqu’au bac, en 1980. Il se met à dévorer les livres : Gide, Camus, Sartre, Léon Bloy, Drieu La Rochelle, les Hussards (Nimier, Blondin), Vialatte… C’est à cette époque que lui vient l’envie d’écrire. Plus tard, bien plus tard, il publiera sous pseudonyme. Il fait également beaucoup de sports : tennis de table, foot, tennis, hand-ball. « Il me faut une raquette ou un ballon ; il faut que ce soit ludique. Nager, courir, ça m’ennuie… » Adolescence heureuse, un peu décalée. « J’étais très concentré, peu prompt au divertissement, mais je découvre les filles vers l’âge de 16 ans. Avant, je ne mesurais pas leur qualité d’attraction. Depuis, j’évite de trop me rattraper… »

Le bac B en poche, il passe le concours de Science Po, échoue à Paris mais réussit à Strasbourg et à Bordeaux. Il choisit Bordeaux. Il a 18 ans. Il double le programme en s’inscrivant en faculté de droit : « Je vais nettement préférer le droit à la formation Sciences Po que je trouve un peu auberge espagnole. » Il obtient un DEA de droit, effectue son service militaire au mont Valérien, à Suresnes, dans les transmissions. « J’étais à la police militaire. Je gardais l’entrée du fort. J’en garde un très bon souvenir. Je passais des nuits entières à lire et j’étais en compagnie de musiciens qui jouaient toute la nuit. L’un était premier prix de Conservatoire de Paris de violon… »

En 1988, il entre à l’école d’avocat de Bordeaux, puis, dès 1989, commence sa carrière dans un cabinet d’affaires de la capitale d’Aquitaine. Avant de réellement s’engager dans la vie professionnelle, il décide de partir aux États-Unis. Six mois à Boston ; six mois à New York. Il est recruté par la French librairy de Boston pour y animer des soirées francophones. On lui donne carte blanche. Il met en place des soirées vins-fromages. Il part à New York où des amis l’accueillent au coeur de Manathan. Il flâne, joue aux échecs à Central Park. Il rentre en France, s’inscrit au barreau de Paris, travaille pour de gros cabinets d’affaire internationaux et européens. Il adore Paris, habite dans le XVIIIe, mais en 1996, il décide de repartir en province. Direction Abbeville où il reprend le cabinet du regretté Pierre Talet, décédé d’une rupture d’anévrisme. De 1996 à 1999, il découvre l’activité d’un avocat de province généraliste. Il passe le concours d’intégration à la magistrature et l’obtient. Il cède son cabinet d’avocat le 30 décembre 1999, et devient magistrat le 2 janvier 2000 : « Ma carrière enjambe le fameux bug annoncé de l’an 2000. » Il passe six mois de formation à Boulogne-sur-Mer. Été 2000 : Laurent Manhès occupe le poste de substitut du procureur à Cherbourg. Puis, il effectuera trois ans à Caen, soit sept de parquet au total. En 2007, il devient vice-président du tribunal d’instance de Cherbourg ; en 2013, il est nommé vice-président de correctionnel à Amiens. « Grâce à ces fonctions d’avocat, de parquetier et de juge du siège, je dois être l’un des rares magistrats en France, sinon le seul à être allé aux assises comme avocat de la défense, avocat de la victime, avocat général (procureur) et juge de la cour d’assises. J’ai exercé toutes les places judiciaires de la cour d’assise… » résume-t-il. « Cette expérience me sert énormément comme président de correctionnel car mes interlocuteurs d’audience, c’est-à-dire les avocats et le procureur exercent des fonctions que je connais pour les avoir exercées. Cette expérience me procure une sérénité supplémentaire à l’audience et dans mes contacts avec les prévenus. À l’issue de cette première année de présidence d’un tribunal correctionnel, je m’aperçois que je juge très peu de vrais délinquants. Un vrai délinquant, c’est quelqu’un qui évolue dans des réseaux organisés et qui vit de sa délinquance. On en trouve généralement dans les grandes zones urbaines (Paris, Lyon, Marseille). En province, la délinquance concerne beaucoup de comportements isolés, fautifs occasionnels et très majoritairement liés à l’alcool. L’ampleur du phénomène alcoolique est extrêmement préoccupant. L’alcool est associé à toutes les occasions de la vie. Et on se heurte à un silence assourdissant des autorités publiques sur cette immense contamination par l’alcool de la société. Résoudre ce problème résoudrait aussi les difficultés de la justice, l’encombrement carcéral et certainement le déficit de la Sécurité sociale. Est-ce que quelqu’un qui se trouve en récidive alcoolique doit finir en prison ? Je ne le pense pas ; sa place dans un protocole de soins. » Dans la pensée unique, Laurent Manhès ? Point. Sa façon de rentrer en résistance : conduire une Mustang à l’heure où la norme devient la voiture électrique. Il fallait y penser.

PHILIPPE LACOCHE

 

 

Bio express

12 mai 1962 : naissance de Laurent Manhès à Courbevoie (92).

1987 : il obtient le DEA de droit privé.

1988 : il obtient de diplôme d’avocat de l’école d’avocats de Bordeaux.

1990 : il s’octroie une année sabbatique à Boston et à New York. Il donne des cours de français et perfectionne son anglais.

2000 : il quitte le métier d’avocat pour devenir magistrat.

2013 : il nommé vice-président du Tribunal correctionnel, à Amiens (80).

 

 

Dimanche d’enfance

La Nausée, en Bretagne…

 

 

Un dimanche d’enfance ou d’adolescence qui a marqué Laurent Manhès ? Il répond tout de go : celui au cours duquel il a découvert La Nausée de Jean-Paul Sartre. Il passa ainsi une semaine de ses vacances à le lire. Il n’a que 13 ans. Il n’y a pas d’âge pour se passionner pour la littérature. « Pour moi, c’est un chef-d’œuvre », confie-t-il aujourd’hui, la passion fait toujours briller sa pupille anthracite. « J’adore Roquentin, sa solitude. » La découverte s’effectue dans la maison de vacances ses grands-parents, en Bretagne. « Grâce à ce roman, je découvrais ce que l’école ne m’avait pas encore transmis : le goût de la littérature française. Sur le coup, j’ai associé Sartre à la Bretagne et à la chaleur ; ce que j’ai continué de faire ensuite. J’ai ressenti une certaine déception que je l’ai vu haranguer des ouvriers debout sur des bidons à la suite des événements de Mai 68. Là, il n’y avait plus rien d’estival. » Sinon ses autres dimanches, il les passe à Évreux ; ils sont rythmés par des activités sportives, dont le tennis de table « où j’étais bien classé ». Il se souvient des petits matins froids pour aller disputer des rencontres au Havre ou à Rouen. « Mes dimanches étaient rarement familiaux. »

 

 

« La Comédie Humaine noire » de Jérôme Leroy

                    Il est certainement le meilleur écrivain français de romans noirs. Il revient en force avec L’Ange gardien », qui n’est pas sans rappeler son précédent roman. Explications.

 

Votre dernier roman L’ange gardien n’est pas très éloigné de l’esprit et de tension du précédent, Le Bloc. On y retrouve certains personnages. Expliquez-moi votre démarche.

J’ai envie de créer une manière de Comédie Humaine noire. Je voudrais qu’un certain univers et donc certains personnages soient communs à mes romans noirs. Il ne s’agit pas de penser en terme de suite ou d’épisodes, les intrigues entre Le Bloc et L’Ange Gardien n’ont rien à voir mais elles se passent dans la même société, et on retrouve en arrière-plan des personnages du Bloc, par exemple mais qui n’ont plus le premier rôle.

 Avec L’Ange gardien vous poursuivez avec talent et obstination une société ultralibérale en pleine déroute. Peut-on parler de romans engagés à votre propos?

Je n’ai pas de message à délivrer. Je suis avant tout un raconteur d’histoires. Mais le fait de choisir certains sujets comme l’extrême-droite, le fonctionnent de plus en plus opaque de nos démocraties, le règne d’une certaine violence  envers les plus faibles n’est pas innocent. C’est ce qui m’intéresse de raconter. Le lecteur en pensera néanmoins ce qu’il voudra. Je me contente de lui montrer les choses tels que je les vois, pas de lui faire le catéchisme.

Vos personnages sont forts, passionnants, mystérieux : Berthet, Kardiatou, Martin Joubert… Lequel préférez-vous et pourquoi?

Merci pour eux. Je n’en préfère aucun. Ils représentent chacun à leur manière une façon d’être seul aujourd’hui et dans le romans si leurs destins sont liés, ils vont pourtant assez peu se croisé. Berthet est  une barbouze en fin de course, Joubert un écrivain fatigué et Kardiatou une jeune femme politique noire instrumentalisée par son propre gouvernement.

 Pensez-vous qu’on pourrait en arrivez là un jour : une espèce de police au sein de la police, un état dans l’état, une mort de la vraie démocratie?

L’histoire des démocraties est pleine d’affaires politico-policières non résolues, de Ben Barka à Pierre Goldman. Je ne sais pas si l’Unité existe en France, mais je sais par exemple que l’existence de la fameuse Loge P2 en Italie qui réunissait haut fonctionnaires, politiques, flics de certains services, journalistes, patrons pour empêcher le Par

Jérôme Leroy à la Fête de l'Humanité.

Jérôme Leroy à la Fête de l’Humanité.

ti communiste d’arriver au pouvoir est une réalité historique…

 Comment composez-vous vos histoires? Vos personnages sont-ils inspirés de personnages réels? 

Je regarde l’actualité, je m’intéresse à l’histoire récente et j’échafaude des hypothèses ou j’essaie d’imaginer la suite. Par exemple, pour le Bloc, c’était : bon, poussons la logique du FN jusqu’au bout, imaginons les aux portes du pouvoir, comment y sont-ils arrivés.

 Personnellement, vous êtes un écrivain et un citoyen engagé. Parlez-nous de votre engagement?

Je ne sais pas si cela influe autant que ça sur mes livres. Mais je pense que vos lecteurs auront compris que je suis à gauche, mais de la vieille gauche (en fait la plus jeune!), celle qui a toujours mêlé l’espérance communiste et l’amour de la République.

 Quels sont les écrivains qui vous ont marqué?

Les Hussards, pour le style notamment, Nimier, Déon, Blondin. Dans le Noir, outre les grands maîtres fondateurs comme Hammett, j’ai une vraie fascination pour Don deLillo et Ellroy ou encore Peace en Angleterre  qui savent faire de l’histoire contemporaine le plus passionnant des romans noirs. Mais, j’admire aussi beaucoup quelques grands noms du néopolar français comme Manchette, ADG ou mon copain trop tôt disparu Fajardie?

 Travaillez-vous sur un autre livre? 

No comment…Vous savez comme les écrivains sont superstitieux!

                          Propos recueillis par

                          PHILIPPE LACOCHE

L’Ange gardien, Jérôme Leroy, Gallimard, Série noire. 332 p. ; 18,90 €

Tout ce cinéma

 

J’ai regardé une à une toutes les places de séances de cinéma que j’avais accumulées depuis un an. Des noms de salles (Gaumont, Ciné Saint-Leu, Orson Welles); des noms de films souvent atrophiés, mutilés, faute de place sur les tickets (Les Invinc, Pour une F, Lein soleil, Les parapluies, etc.). Je me demandais ce que j’avais retenu de toutes ces heures à coller mes jeans élimés sur les fauteuils de velours incarnat? Des films vite oubliés. D’autres pas. Au contraire. Des belles émotions. Exemples: la trilogie de Bill Douglas (My Childhood -1972 – My Ain Folk-1973-

Tout ce cinéma; toutes ces places... qu'en reste-t-il?

My way home – 1978). J’ai adoré. Bouleversé. Trois chefs-d’oeuvres. Les deux premiers films retracent l’enfance et l’adolescence du cinéaste à Newcraighall, village de mineurs du sud de l’Écosse. Bill Douglas avait une gueule de rocker. Son enfance a été broyée par des maltraitances, par un capitalisme impitoyable. Par les mines. Il raconte tout ça dans sa trilogie. Ce besoin de fraternité qu’il éprouve. Et cette main qui se tend, un copain d’une famille riche et cultivée, au service militaire. Douglas réalise son rêve: il devient cinéaste. Sa façon de filmer relève de l’épure. C’est une beauté magique. Son écriture est totalement nouvelle sans être chiante, intello. Bill Douglas est mort d’un cancer à 57 ans. Mon âge aujourd’hui. J’ai adoré également Tabou, film magnifique de Miguel Gomes. Une œuvre lente, bizarre. On se croirait dans India Song, de Duras. C’est beau à pleurer. J’ai également aimé Mon âme par toi guérie, de François Dupeyron. Émouvant. Et Michael Kohlhaas, d’Arnaud des Pallières, film étonnant, fascinant, violent (pas d’une violence gratuite, of course) avec Mads Mikkelsen. Plein soleil, de René Clément. Ce film de1960 avec Marie Laforêt, Alain Delon, Maurice Ronet ne pouvait que me plaire. C’est un film de hussards. Paul Gégauff a scénarisé. Nimier, Déon et Vailland eussent pu l’écrire. Aimé aussi Elle s’en va, d’Emmanuelle Bercot, avec la sexy sexa Catherine Deneuve, tellement épanouie dans sa soixantaine baba révoltée. Je me suis également rendu compte que je n’aimerais jamais Jour de fête, de Tati, que je trouve surestimé et, pour tout dire, totalement idiot. J’ai également détesté L’histoire de ma mort, d’Albert Serra, film bêtement violent, morbide, vulgaire, scatologique. Aussi crétin de Sade. Je préfère décidément les doux et sensuels badinages de Laclos.

Dimanche 22 décembre 2013

L’élégance française contre l’Europe allemande et des marchés

De gauche à droite : Albert Noblesse, Philippe Legal, et Robert Poiret, de l'associatioàn "Ceux de Verduin", d'Airaines. Février 2012.

 Chez mon notaire, alors que j’étais dans la salle d’attente en train de lire, dans le Figaro Magazine, un article passionnant sur Annie Ernaux (photo très sexy d’elle, jeune, soixante-huitarde; elle eût pu être l’un des personnages de mon dernier roman, Des Rires qui s’éteignent, éditions Écriture, 15,95 euros, dans toutes les bonnes librairies), je la vis. Une collaboratrice, sans doute. Blonde, assez petite, la trentaine. Une manière de jupe avec bouffants comme, justement, les filles en portaient au cœur des seventies. Des cernes légers sous les yeux, d’une fille à qui les sales mecs n’ont pas fait de cadeaux. Elle a de l’allure. Je la regarde avec insistance. Elle le sent. Moi aussi, je suis un sale type. Quand je regarde une femme, je ne lâche pas. Oui, elle perçoit mon regard sur elle. Je la sens troublée. Elle parle avec un client de l’office, un pauvre mec, comme moi, qui se retrouve seul comme un pou sur la tête d’Alain Juppé après que sa femme l’eut quitté. Cette fille me plaît. Son allure; son côté petite bête légèrement blessée. Ça me rappelle, en novembre2004 quand, dans un cocktail de réunion d’un jury dont je faisais partie, traînant une gueule de bois terrible, j’avais croisé le regard d’une dame un peu plus âgée que moi. Brune, beaucoup d’assurance, de maintien. Un côté Anita Pallenberg. On appelle ça un coup de foudre. Devant l’assemblée médusée, nous avions échangé nos numéros de téléphone. Notre histoire d’amour, de passion charnelle brûlante plutôt, dura jusqu’en 2007.Une histoire très française. Mon tort, c’est de me croire constamment chez Laclos, chez Stendhal, chez Vailland et chez Nimier; ça me fait tenir debout. La France me colle à la peau. Un matin, sur le quai de la gare de Longueau, attendant le train de Paris, je rencontre Robert Poiret, Philippe Legal et Albert Noblesse, tous membres de l’association «Ceux de Verdun, leurs descendants et leurs amis», section d’Airaines. Ils se rendent à l’Arc de Triomphe, à l’appel de la fédération nationale de «Ceux de Verdun», pour commémorer l’anniversaire du début de la meurtrière bataille. Je trouve ça beau et émouvant, ces trois hommes qui persistent à se souvenir. Cette élégance désintéressée alors que le monde ne pense plus qu’au bling bling, au pognon, aux nouvelles technologies. Trois dandys ruraux. Élégance française.

Dimanche 11 mars 2012.