Fruité comme une chanson des Kinks

Éric Neuhoff nous entraîne dans une époque morte à tout jamais. Nostalgie acidulée. Un régal.

Page 41: «Dans le garage, c’était le même bon vieux désordre. Le youyou qui servait à rejoindre le bateau était appuyé contre le mur du fond. La grosse bouée orange gisait par terre avec sa chaîne dont les maillons étaient rouillés, couverts de coquillages minuscules. Des bouteilles de gaz vides alignées à droite. Des glacières attendaient en vain des pique-niques qui ne viendraient plus.» Page 103: «C’était une maison faite de crépi et de soleil.» Ces deux phrases montrent, s’il en était encore besoin, à quel écrivain, à quel romancier plutôt, on a affaire. Éric Neuhoff est l’un de nos meilleurs romanciers. Il ne cesse de nous le rappeler en égrenant, calmement, ses livres (Précautions d’usage, La Table ronde, 1982, Barbe à papa, Belfond, 1995, La Petite Française, 1997, Un bien fou, 2001, etc., et tant d’autres tout aussi délicats); nous les attendons avec impatience et les recevons avec un plaisir toujours renouvelé, comme nous attend(i)ons ceux de Patrick Modiano ou ceux du regretté Michel Déon à qui le romancier dédicace son ouvrage. Les romans de Neuhoff dégagent un charme indicible, un parfum rare; ceux d’une petite musique qui distille, phrase après phrase, chapitre après chapitre, une mélancolie pudique, une nostalgie acidulée mais jamais sombre. Est-ce le fait qu’il évoque ici une France – une Espagne, plutôt! – d’avant. Une époque en tout cas qui ne reviendra jamais plus. La mondialisation n’était pas encore là. Le capitalisme avait encore un visage humain. La consommation n’avait rien de ce monstre délétère qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres. On consommait, pourrait-on dire un peu bêtement, pour se faire plaisir. Pour reprendre à la vie une revanche, une grande goulée de bonheur dont la guerre, pas si lointaine, nous avait privés.

Hula hoop

Éric Neuhoff nous replonge d’abord au début des délicieuses Sixties, adorées Trente glorieuses. Le narrateur, comme chaque été, suit ses parents sur cette Costa Brava écrasée de soleil. Il y retrouve ses amis. Parfums d’ambre solaire, d’eau javellisée des piscines. Vins rosés capiteux, alcools forts dont on s’abreuve, le soir, pour se donner du courage avant d’embrasser les filles. Les parents sont là, rassurants dans leurs unions qu’on pourrait croire indestructibles, malgré la houle légère des petites tensions et les non-dits muets comme des carpes cuir. Le divorce est encore cette chose exceptionnelle. Les épouses font semblant d’être soumises, mais n’ont jamais été aussi libres car elles aiment follement les hommes et ont autre chose à faire que revendiquer des idéologies: elles préfèrent être belles et profiter, parfois, des plaisirs subreptices. L’amour a la forme d’un hula-hoop: il tourne en rond mais joyeusement dans le cœur de ces étés aux chaleurs interminables. Il fait tourner les têtes.

Le narrateur, devenu adulte, marié et peut-être au bord de la rupture, arrive sur son lieu de villégiatures adolescentes, en compagnie de ses deux adorables enfants. Il souhaite leur faire voir l’endroit où il a été tant heureux. Il retrouve quelques-uns de ses amis. Mais le cœur y est-il encore après toutes ces années? Les stroboscopes s’affolaient sur les pistes de danse. Ocaña gagnait le Tour de France. Neil Young, Jim Morrison ( «L.A. Woman»); les Stones («Their Satanic Majesty Request» et» Jumpin’Jack Flash») et les Beatles qui faisaient des bras de fer dans les têtes de leurs fans respectifs… Ce roman est aussi frais, pétillant et délicieux qu’une chanson des Kinks. Neuhof eût pu être l’arrangeur de «Plastic Man» ou de «King Kong». Il en a la sensibilité. Son Costa Brava es un régal.PHILIPPE LACOCHE

Costa Brava, Eric Neuhoff ; Albin Michel ;

Eric Neuhoff
Photo : Laurent Monlaü

 297 p. ; 19,50 €.

 

L’élégante mélancolie de François Long

  Cet album, magnifique et poignant, de François Long, n‘est pas né par hasard. Il est né d’une nécessité après la souffrance générée par la perte d’êtres chers. Explications.

Ce disque est poignant d’un bout à l’autre. Il est beau, apaisé, sans colère, sans rage, mais terriblement mélancolique. D’une mélancolie poignante comme celles de quelques grands artistes :  Nick Drake, Alan Wilson (de Canned Heat), Neil Young. François est un élément fort de l’excellent groupe les Rabeats ; il n’est pas que cela. Derrière la basse Höfner de McCartney, se cache un poète, un artiste qui cherche, qui lance des poignées d’étoiles de larmes dans la nuit à la recherche d’un père et d’une mère qu’il vient de perdre. Et à qui il aurait voulu dire encore plus : « Je vous aime. » Explications.

Comment est né cet album ? Où, quand et avec qui a-t-il été enregistré ?

La perte d’êtres chers m’a incité à écrire de nouveaux morceaux. Light Years From Home devait être un EP de trois ou quatre titres. Et, au final, il y en a sept dont un titre composé initialement pour l’album précédent, titre qui sera la toute première collaboration avec Elise Marianne dont le talent d’écriture et la voix aura permis de le sauver !  Elise participera à l’élaboration de trois autres titres. Sur cet album, on retrouve mes fidèles amis Flamm et Simon Postel aux batteries sur trois titres. Je me suis chargé du reste, voix, guitares, basses, claviers, programmations et mixage. Maxence Collart et Bérenger Nail ont masterisé le tout. Et comme pour le premier album, j’ai demandé à mon photographe préféré, Lwood de me faire la photo de la pochette.

« Je ne lui avais jamais dit « je t’aime »… » François Long

Expliquez-nous le titre Light years from home ? C’est un titre très stonien pour le fan de Beatles que vous êtes.

2000 light years from home! J’adore ce titre des Stones. Une facette pas super connue de ce groupe. Avec l’album Their Satanic Majesties Request, les Stones sortent leur Sgt Peppers. Il n’y a qu’un pas entre les Beatles et les Stones. Et en fin de compte, je ne suis pas beaucoup plus Beatles que Stones, je suis plutôt les deux ! À des années lumières d’ici, donc. Une façon d’illustrer l’éloignement définitif de personnes que j’aime plus que tout.

Il recèle une couleur assez sombre. Pourquoi ?

Initialement, je travaillais sur une suite à The Seven Others. Mais de récents événements m’ont inspiré bien autre chose. Le décès de mon père m’a profondément affecté… Une douleur terrible. Un vide. Puis, David Bowie est parti. Un autre vide, artistique celui-là. Il nous manque terriblement. Quelques mois plus tard, Maman est décédée. Une période difficile depuis mai 2015…

Est-ce que ce côté sombre peut s’expliquer par la poignante chanson «

La pochette du disque de François Long. Superbe photo.

», destinée à votre père défunt ?

Avec tous ces tristes événements, ce nouvel album ne pouvait pas être joyeux. J’ai d’abord écrit « The Damage is Done », que l’on peut traduire par « le mal est fait », chanson dédiée à ma mère pour qui la maladie d’Alzheimer a fait qu’elle ne s’est pas même rendue compte que Papa était parti… J’ai écrit « The Man I Love » pour mon père, me rendant compte que je ne lui avais jamais dit « je t’aime ». Ça ne se faisait pas, sûrement… Faites-le, ça ne coûte rien. C’est juste de l’amour et on en a tous besoin…

A quels artistes, chanteurs et groupes avez-vous pensé en composant ce disque ?

David Bowie, sans aucun doute. Il est pour moi l’artiste avec un grand « A ». L’artiste pluriel qui a poussé l’art, que ce soit la musique, l’écriture, la mode, l’esthétique, tout, simplement plus loin. Il expérimentait, repoussait sans cesse les limites. Un pionnier, un découvreur de talents, un guide.

Sly d’un côté ; vous de l’autres. Est-ce à dire que le groupe les Rabeats inspire ses membres et les conduise vers des albums solo ?

Je ne pense pas qu’il y est de liens directs entre nos projets solo et les Rabeats. Nous faisons notre truc, chacun dans notre coin. C’est simplement par envie, voire une nécessité légitime, d’exposer ce qu’on a en tête à un moment donné.

Quels sont vos projets ?

Je travaille sur un troisième projet, voire même un quatrième. Et simultanément, je mets tout en œuvre pour que je puisse jouer mes titres en concert, seul en acoustique ou accompagné pour une formule plus proche des albums.

                                                                   Propos recueillis par

                                                                   PHILIPPE LACOCHE

Light Years From Home, François Long. CD sept titres. (www.francoislong.fr/infolightyearsfromhome)

 

Alice Botté et sa brûlée n’ont pas vieilli

        «Ma Stratocaster, je l’appelle ma Brûlée car elle a cramé dans un local de répétition. Je la considère comme mon membre fictif.» Samedi soir, Alice Botté, l’un des meilleurs guitaristes français actuels, était sur scène au côté de Thiéfaine au Rétro C Trop Festival, à Tilloloy, près de Roye, dans la Somme. Et sa sacrée Brûle était entre ses doigts d’or. Il la quittait pour rejoindre le manche d’une vieille Gretsch de 1961 et une Gibson SG conçue sur mesure par un luthier. Alice Botté ne manque pas de métier. Ce Nancéien – comme CharlElie Couture qu’il a longtemps accompagné – a joué avec ce dernier dès 1979. On le retrouve notamment sur le troisième album de Couture, Pochette surprise (Island, 1980). Avec CharlElie, il a fait de la scène, du studio. D

Alice Botté, l'un des meilleurs guitaristes français actuels.

Alice Botté, l’un des meilleurs guitaristes français actuels.

ès le début des années 80, il avait créé son groupe, Les Fonctionnaires, en compagnie de Tom Novembre, le frère de Couture. En 2003, il avait rencontré la femme de sa vie, Barbee, chanteuse, auteur-compositrice avec qui il crée le groupe Berline. Il produit également des groupes indépendants, compose des musiques de pub (notamment pour Chanel). Mais, surtout, il est de toutes les fêtes musicales avec Thiéfaine, sur scène et en studio. Ses influences? Hendrix, on s’en doutait. «C’est en l’écoutant que j’ai eu envie de faire de la musique», explique cet autodidacte qui avoue ne pas lire la musique. Il cite aussi Neil Young, King Crimson, Can, Brian Eno et «pleins de trucs expérimentaux comme Pierre Henry ».             «Chez Hendrix, j’aime son sens de la liberté», dit-il. «Après l’avoir écouté, je me suis mis à triturer les sons. Paradoxalement, je n’écoute pas beaucoup de guitaristes. J’ai besoin d’être libre…»

Son autre passion : la lecture. Il adore Stefan Zweig, Céline, Camus, Lautréamont. «La littérature, c’est une porte qui s’ouvre; j’ai besoin de ça.» Mais, même s’il ne le dit pas, sa vraie passion, c’est aussi et surtout La Brûlée, sa chère Fender Stratocaster avec laquelle il a enflammé, samedi, la scène du Rétro C Trop, de Tilloloy, où Blaise Cendrars, l’un des écrivains les plus rock de la littérature avait combattu en 1915. Normal qu’il ait donné le meilleur de lui-même, Alice Botté, hier soir; il y avait dans l’air des parfums de littérature.

PHILIPPE LACOCHE

Le conteur Jean Mareska

Ancien critique rock à Best, biographe passionnant, écrivain, Jean Mareska passe à la fiction avec des nouvelles. Pas de frime. Juste des histoires.

 

Jean Mareska, connu comme biographe des plus grands, passe aujourd'hui avec talent à la fiction.

La nouvelle est un genre difficile; la nouvelle rock l’est encore plus. Dans ce dernier – et dans celui de la littérature dite rock en général – il y a plusieurs manières de s’y adonner. Celle qui, volontairement, se distancie de son sujet, le toise un peu de haut, prend quasiment le parti de ne pas parler de rock (Bayon, Chalumeau, Adrien, etc.).Celle qui n’y pense même pas pour évoluer – avec un beau talent et inspiration – vers là le polar énergique, là vers la littérature dite blanche, assez classique, voire la poésie pure (Patrick Eudeline, Michel Embareck, François Gorin, Pierre Mikaïloff, Jean-Luc Manet).Celle qui reste passionnée par le journalisme, la chronique, l’essai, la biographie (Philippe Manœuvre, Philippe Garnier, Francis Dordor, François Ducray, etc.). Les écrivains cités sont tous des critiques de rock ou d’anciens rock critics. Jean Mareska, un ex de la rédaction de Best, qui œuvra longtemps – et avec succès – dans des maisons de disques n’échappe pas à la règle. Lui, choisit le parti de rendre hommage à la musique qu’il aime. La musique de son cœur: le rock. Il nous donne à lire six excellentes nouvelles, écrites avec efficacité et, souvent, avec élégance. On y croise Mick Jagger (qui vient se divertir dans une boîte parisienne, créant la panique parmi le personnel de l’établissement, notamment auprès du narrateur, un DJ talentueux et très esprit seventies), Led Zeppelin (avec une intrigante affaire de magie noire autour de Jimmy Page), Neil Young (plus vrai que nature; belle trouvaille de cimetière d’Indiens au fond d’une cave!), Eagles, Grateful Dead…

Jean Mareska nous entraîne également dans une belle virée au mythique studio du Château d’Hérouville. Tout cela est bigrement bien vu, vif, amusant ou émouvant. On se sent bien dans les nouvelles Mareska car l’homme ne prend pas la pose; il n’en rajoute pas, ne frime pas. (Certains rock critics ou anciens rock critics devraient en prendre de la graine.) Il raconte des histoires, point barre. En cela, c’est un vrai écrivain. On attend maintenant un roman.

PHILIPPE LACOCHE

Contes et légendes du rock, Neil Young, Led Zeppelin, Mick Jagger et les autres…, Jean Mareska, Camion Blanc, 173p., 28 euros.