Pour Jacques Duclos et Felice Gimondi

L’excellent cinéaste Gérard Courant, inventif et singulier.

Quel bonheur de descendre, par une journée de presque printemps, à la station de métro Croix de Chavaux, à Montreuil (l’avant-dernière de la ligne 9)! J’apprends par mon bon ami Wikipédia, qu’en 2011, 4 978 787 voyageurs sont entrés à cette station, et qu’elle a vu entrer 5 167 717 voyageurs en 2013 «ce qui la place à la 80e position des stations de métro pour sa fréquentation». On nous dit combien de personnes sont entrées, mais pas combien en sont ressorties. C’est étrange. Tout est étrange, à Paris, comme à Montreuil. Étrange. En cet après-midi de mars 2017, moi, je n’avais pas envie de remonter à la surface. Non pas que je renâclasse d’aller rentre une visite à Gérard Courant, merveilleux et inventif cinéaste, spécialiste des portraits des écrivains, qui m’invitait fort gentiment à procéder, devant caméra, à lire le début de dernier roman et de mon petit livre-hommage à Vailland. J’adore Gérard, et je ne manquerai pas, lectrice dodue, si Dieu et Marx me prêtent vie, de dresser de lui un portrait dans l’une de nos prochaines pages livres dominicales. J’étais tout simplement fasciné par le nom: Jacques Duclos. Des images me revenaient. Retour à mon pays favori: celui de l’enfance. Les Trente glorieuses. Tergnier. Sur l’écran de la télévision Ribet-Desjardins en noir et blanc de mes parents, le visage rond, jovial, d’ourson pyrénéen, du député communiste. Sa voix rocailleuse. Jacques Duclos. Voilà un nom qui sonne bien! Parlementaire, entre 1945 et 1947, il proposa à l’Assemblée la nationalisation d’une bonne partie de l’économie française. Sidérurgie, chimie, électricité, marine marchande, etc. L’économie de marché n’était pas aussi cinglée que celle d’aujourd’hui. Le Front national n’existait pas. Je jouais aux billes sur un tas de sable près du vieux transformateur en briques de la cité Roosevelt, et faisait avancer, sur des routes que j’avais tracées, des petits coureurs en plastique et en métal que j’avais baptisés Gimondi, Jourden, Lebaube, Van Loy. J’entendais des bribes de dialogues sur la télévision familiale; on y parlait de Georges Pompidou, d’Alain Poher et de Jacques Duclos. Naître et mourir sont totalement absurdes. Mais vieillir… vieillir est indéfendable: on devient mélancolique ou fou. Ou les deux. La vie nous écorche le cortex avec ses tracas, ses deuils, ses filles ou femmes qui ne savent pas ce qu’elles veulent; tout cela vous plante dans le cœur des échardes qui finissent par s’infecter et vous pourrir l’âme. Alors, un après-midi de presque printemps, à Montreuil lorsqu’on lit sur une plaque de métro le nom de Jacques Duclos, on file au pays de l’enfance. Il y fait toujours beau; les oiseaux chantent des mélodies d’amour et de tendresse. Finalement, j’ai remonté l’escalier du métro et me suis posé devant la caméra de Gérard Courant. Mon visage de vieux – avec ces yeux sartriens, ces rides, ces cernes – pâlissait sous la lumière crue du projecteur. « Moteur ! » a dit Gérard. Aurais-je encore assez d’essence?

Dimanche 19 mars 2017.

 

 

Dans sanguines de Patrick Besson

Patrick Besson, écrivain, français; grand voyageur. Un talent.

Patrick Besson, écrivain, français; grand voyageur. Un talent.

Avec « Déplacements », il nous propose d’exquises esquisses recueillies

 dans un carnet de voyages élégant, surprenant et sincère.

    Qu’est-ce qui fait courir Patrick Besson ? Mystère. Le journalisme. Peut-être. Son activité – intense – d’écrivain ? Certainement. Seul ou en compagnie, il ne cesse de se déplacer. Pour notre plus grand plaisir. Car lorsqu’il marche, qu’il prend le train, l’avion, le taxi ou le bateau, il pense ; il lui arrive même souvent d’écrire. Ce sont ces écrits qu’il nous livre ici, dans ce succulent Déplacements, publié dans l’excellente collection « Le sentiment géographique » dirigée par Christian Giudicelli.

    Et où se déplace-t-il, Patrick Besson ? Un peu partout : Belgrade, Cancun, Rabat, Casablanca, Marrakech, Paris, Saint-Amand-les-Eaux, Nice, Gennevilliers, Téhéran, Brazzaville, Etats-Unis d’Amérique, Gand, Varsovie, Bangkok, etc.

    Il n’arrête pas. Il en résulte les textes qu’il nous donne ici à lire, souvent courts, directs, bien cadrés, bien envoyés, drôles, élégants, sans graisse. Du vrai Besson. Exemple : « Il n’y a rien au-dessus de la beauté féminine asiatique. J’aime ces jambes légères qui auront toute ma vie six ou sept heures d’avance sur mon désir. » On dirait du Morand ; non, c’est du Besson. Ce sont parfois des aphorismes, amusés, rieurs, ou mélancoliques et pluvieux. Car si Patrick Besson passe beaucoup de temps à nous faire croire qu’il n’a pas de coeur, nous sommes au regret de lui faire savoir qu’il en a. Sinon, il ne serait pas communiste. Il aurait fait des affaires, mené à bien une carrière, aurait appelé à soutenir Manuel Valls ce qui, au fond, revient au même.

    On le suit donc dans ses pérégrinations. A Bangkok, il lit Thomas Mann et Goethe et constate, vif, que « la lecture » est « le seul plaisir solitaire qu’on ait l’occasion de pratiquer » dans cette ville. A Téhéran, il confie que son accompagnateur est « un Paucard iranien : il me chante du Brel, du Joe Dassin, du Charles Aznavour et même du Charles Trenet. » Et, tout près de là, quand une pré-adolescente lui demande d’où il vient, il s’étonne : « Une fillette me fait de grands sourires. En Iran, j’ai la cote avec les moins de seize ans. Je pourrais devenir le Matzneff chiite. »

   Emouvant et intime, il est à Nice ; il parle de sa mère qui, après sa fuite de Croatie et son départ d’Italie, s’était installée dans cette ville chère à Romain Gary et à quelques autres. Il confie qu’il a des photos d’elle en noir et blanc sur la plage de galets : « Elle est en bikini et sourit comme je ne l’ai jamais vue sourire à Montreuil. Elle est encore brune. Elle deviendra blonde à Paris, comme Brigitte Bardot et Catherine Devenue. » C’est beau quand un grand garçon né en 1956 se souvient de sa maman. On a l’impression d’entendre la voix du général de Gaulle, de lire L’Aurore ou Combat en buvant son café, de pouvoir encore croiser Roger Vailland ou Kléber Haedens en entrant au Rouquet. Ces parfums inimitables de Trente glorieuses dans le cœur des grands garçons nostalgiques. Paris, parlons-en. Ou plutôt, écoutons-le, Besson, nous en parler. On comprend à quel point il est amoureux de sa ville. De la Rotonde, où il s’attarde sur le rouge au front des banquettes, il nous fait une sanguine, là où Emmanuel Bove nous eût proposé un fusain. Vous l’aurez compris, ces Déplacements sont de haute tenue et d’une élégance inouïe.

                                                                 PHILIPPE LACOCHE

Déplacements, Patrick Besson, Gallimard, coll. Le sentiment géographique, 126 p. ; 15,50 €.

Patrick Besson : « Je lis très peu les articles politiques »

                  Il donne peu d’interviews. Surtout quand il s’agit de presse, de journalisme, de République et de politique. Long entretien avec le célèbre Hussard rouge.

Quel regard portez-vous sur le rôle de la profession de journaliste avant, pendant et après un conflit, une guerre ?

Patrick Besson : Auparavant, les journalistes, dans les conflits, servaient à la propagande de l’état, à l’exception de quelques journaux d’opposition qui étaient très rares et minoritaires. Le but est de mentir sur l’état des guerres. En gros, c’est un rôle lamentable. Cet état de fait a été sauvé par des gens courageux, des esprits exceptionnels, qui, souvent, ont donné leurs vies car ils s’étaient approchés trop près de la vérité, trop près du feu. Les récits de guerre sont rarement intéressants, mais quand ils le sont, ils le sont vraiment. Je pense au reportage qu’a fait Hemingway en 1944 quand il a pris le bar du Ritz (comme quoi il n’y a pas eu une résistance énorme…). Il était très myope ; il était gros. Les Allemands étaient déjà partis. Sinon, je crois qu’il n’y serait pas arrivé.

Robert Capa également.

Les photographes et les cameramen, c’est un autre problème. Ils ont la fausse impression qu’ils sont protégés par leur appareil. Comme ils voient à travers une image qu’ils fabriquent, ils pensent que c’est un spectacle, que c’est loin. Alors qu’ils sont souvent trop près. C’est comme ça qu’ils se font buter, les cameramen et les photographes. Le seul conflit que j’ai vu de près (en dehors de ma vie conjugale), c’est l’ex-Yougoslavie. Ce que j’y ai vu ne m’a donné une très bonne opinion des reporters. Je me souviens d’un reporter de FR 3 qui m’a dit : « Moi je suis musulman ; je chargerai les Serbes car je suis musulman. » Je lui dis : « Et tu me dis ça à moi ? ». Il répond : « Oui, tu vas le répéter mais ça n’a pas d’importance… » Tout ça pour montrer quel degré d’impunité ont certains journalistes par rapport à des événements parce qu’ils savent que ce qu’il faut penser est plus important que ce qu’il est juste de penser. Je n’ai pas une idée très haute des reporters de guerre. Je pense qu’une guerre, la seule façon d’être au plus près de la vérité, c’est de la faire, c’est d’être devant. Et pour être devant, il est préférable d’avoir une arme qu’un appareil photo. Les seules personnes qui connaissent la guerre sont celles qui l’ont faite. En plus de ça, les reporters de guerre vont d’un conflit à l’autre, comme quand tu vas d’une plage à une autre. Ce qu’ils savent du pays et des enjeux, c’est très limité. Ce sont les grandes lignes qu’on leur a tracées au journal, en leur disant, plus ou moins,  ce qu’il fallait qu’ils écrivent. Du coup, le travail qu’ils font sur le terrain – sauf quelques exceptions qui connaissent vraiment la situation – ce n’est pas vraiment intéressant.

Vous êtes allé en Serbie. Vraiment sur le terrain. Vous y êtes allé de votre plein gré ?

Oui, comme ça. J’aimais bien ces gens. (J’étais payé par l’état pour espionner les Serbes de Bosnie ; c’est comme ça que j’ai pu acheter mon château en Touraine. –Rires -) Des copains me disaient : « Viens à Cannes, à Monte Carlo… » Je leur ai répondu : « Non, je vais en Serbie, c’est bien plus marrant ! ».

Que représente pour vous le mot « liberté de la presse » ?

Je ne sais pas en quelle mesure la presse peut être libre. Il est un fait que si tous les journaux appartiennent à l’état, la presse ne peut pas être libre. Si elle appartient au grand capitalisme, elle est un petit peu plus libre, mais elle n’est pas libre non plus. En gros, aujourd’hui tous les journaux appartiennent à des milliardaires qui ne vont pas défendre les intérêts des classes populaires. Leur intérêt c’est que les classes populaires travaillent pour eux. Donc dans les deux cas, je ne sais pas trop ce que liberté de la presse veut dire. « Liberté », j’ai une petite idée ; « presse », j’en ai une autre. Mais « liberté de la presse », ça m’échappe. Pour moi, chaque personne en se levant doit défendre la liberté. Elle doit dire ce qu’elle pense ; elle doit mettre ses pensées en action. La première chose qu’on se doit à soi-même, c’est d’être libre. C’est le travail de chacun ; la liberté de la presse ne va tomber du ciel. La liberté non plus. C’est à nous de la fabriquer tous les jours ; c’est un combat sans cesse recommencé. Dans certains pays, cela a conduit à la mort, à l’emprisonnement. Il y a différentes sortes de morts et d’emprisonnements. Dans certains pays, on peut se retrouver mort sans être réellement mort. L’étouffoir fonctionne bien dans certains pays. La démocratie a un outil très perfectionné qui lui permet de se débarrasser des gêneurs sans les tuer. Je pense à l’autodestruction, à la retraite… Encore une fois, la liberté, c’est un combat quotidien qui doit être mené par tous, en permanence. En essayant de ruser pour survivre pour continuer de se battre. Il y a toujours un moment où ça casse.

Qu’est-ce qui vous paraît le plus dangereux ? Une liberté de la presse limitée par l’état, ou une liberté de la presse limitée par l’argent  et le capitalisme?

Dans une certaine mesure, vu ce que j’écris, je ne suis pas sûr quand dans le système communiste (alors que je suis communiste), ou fasciste, ou religieux, je ne suis pas certain que je pourrais écrire ce que j’écris. Pour moi, pour écrire ce que je pense, c’est le système dans lequel on vit qui permet le plus de liberté. En Iran, en Arabie-Saoudite ou au Rwanda, je ne pourrais pas écrire ce que j’écris. Peut-être quand dans la presse latino-américaine, l’expression est plus libre. Même à Cuba, ou aux Etats-Unis, je ne vois pas comment j’y arriverais… Aux Etats-Unis, on est passé à un stade ultra-moraliste… Peut-être que ça passerait – ce que j’écris – grâce à l’humour. Car les Américains sont très sensibles à l’humour. Peut-être qu’ils me laisseraient faire et dire… en même temps, il y a toujours un danger à passer pour original, iconoclaste, anticonformiste. Ca t’isole complètement. Moi, je ne me sens ni iconoclaste, ni original, ni anticonformiste. Je me sens complètement normal, sincère, droit. Aujourd’hui, quelqu’un qui dit des choses de façon différentes, on le met dans une case… Ca été le cas de Nabe, de Dieudonné… C’est le rôle de l’anticonformiste. C’est le rôle du mouton noir, du bouc émissaire. Après, on dit : « Regardez, on est démocrate… » Sauf qu’on fait passer à la télé, un mec original entouré par vingt mecs qui ne le sont pas. Le mec original a donc l’air tout seul et fou. C’est comme un slalom spécial ; il faut aller très vite, et tourner très vite devant la borne, pour ne pas être arrêté, ni catalogué. C’est un travail ultra complexe.

Est-ce que vous avez l’impression que le journalisme accompagne réellement, voire enrichisse, la réflexion politique ?

En fait, je n’ai pas d’avis car je lis très peu les articles politiques. Ca ne m’intéresse pas ; je trouve que c’est creux. Un an après, on ne sait de plus de quoi ça parle. La politique politicienne, ce n’est pas ce que je lis dans la presse. Je lis les papiers sur l’économie, car je trouve ça important. En gros, les économistes, c’est un peu comme les médecins. Ils sont obligés de lire les chiffres ; ils ne glosent pas les pensées de Vall

Patrock Besson se livre au cours d'un long entretien.

Patrock Besson se livre au cours d’un long entretien.

s, sur Cécile Duflot… On s’en fout. La politique politicienne ne m’intéresse pas. Je pense qu’on pourrait tenter de supprimer la politique, en tout cas lui donner moins de place dans les médias. Là tout d’un coup parce qu’il y a un con qui va remplacer dans un ministère de con, on ne parle plus que de ça… On s’en fout de savoir qui va remplacer machin ou machine… Peut-être qu’au fond, quand on va chercher très loin, c’est important… Mais pour moi, la rentrée littéraire, c’est plus important. Les expos qu’il va y avoir, c’est plus important ; les inventions, c’est plus important. On ne connaît même pas le nom du mec qui a inventé le tire-bouchon.

Quel regard portez-vous sur deux conflits que vous connaissez bien : ceux de l’ex-Yougoslavie, et ceux du Rwanda ?

Pendant les guerres, tout le monde est injuste, et tout le monde ment. Et tout le monde commet des crimes. Evidemment, on ne peut pas comparer Hiroshima et Auschwitz, mais quand même, Hiroshima, c’est bien dégueulasse. C’est vrai que ce sont les nazis qui ont commencé, mais quand même… Hiroshima, c’était un crime de guerre caractérisé. 150 000 civils assassinés le même jour avec une bombe que plus personne n’a osé depuis utiliser… C’est difficile d’avoir un avis dans un conflit ou un autre car, ou bien,  on n’a pas d’intérêt dans le conflit et là on est trop loin. Ou bien on a des intérêts amicaux, politiques, sexuels, littéraires, culturels, ou ethniques, et là on est trop près. En ce qui concerne les conflits en ex-Yougoslavie, en gros, les Serbes se sont fait baiser. Mais c’est un peu de leur faute parce qu’ils ont mal joué. Quant au Rwanda, effectivement il y a eu un génocide. Les Hutus ont massacré les Tutsis. C’est indiscutable. C’est aussi que depuis vingt ans, le Rwanda est une dictature. Mais c’est une dictature qui fonctionne bien. Personne ne peut l’ouvrir ; personne ne peut rien dire contre Kagamé, n’empêche que c’est un des pays d’Afrique qui marchent le mieux. Et c’est vrai que pendant quatre siècles, les Tutsis, les bergers, ont dominé et exploité les Hutus qui étaient des cultivateurs. Personne ne donne la raison, mais c’est quatre siècles de haine des opprimés Hutus contre les Tutsis. Mais d’un autre côté, je ne vois pas comment on peut justifier le génocide d’un million de personnes… Et aussi, ce qui s’est passé, c’est que le FPR  de Kagamé, en 1994, il occupait un tiers du Rwanda depuis plusieurs années. Et sur les tiers qu’il occupait, les gens avaient été massacrés ou expulsés. Il y avait un camp de concentration, un camp de regroupement où vivaient les Hutus qui avaient été chassés de leur terre par les Tutsis. Et les Hutus qui venaient les voir, se disaient si les Tutsis reviennent ça va être notre tour. Après l’attentat organisé par Kagamé, ils ont vu que la guerre recommençait, ils se sont dit : « Il faut exterminer les Tutsis . » Ce qui était  monstrueux, aberrant, et surtout une faute politique énorme. Mais ça se sont des choses qu’on n’explique pas ; pour les gens qui passent dans la rue, là, place de Clichy, ils te diront : « Les Serbes ont massacré les Bosniaques ; les Tutsis ont massacré Hutus. » Ils s’arrêtent là ; ils pensent à autre chose, à leur bite, à leur compte en banque, à leur bagnole ; ils n’iront jamais chercher ce qui s’est passé avant, ce qui s’est passé à côté. Moi, il me semble que notre rôle à nous, quand on peut le faire, c’est d’expliquer les choses. Ni justifier, ni excuser, mais juste expliquer. On a toujours cru que le régime soviétique tenait grâce au KGB, mais non, il tenait grâce aux écrivains et aux journalistes. C’est eux qui faisaient la propagande ; ils étaient très bien traités contrairement à ce qu’on peut croire. Les journalistes et les écrivains, n’importe lequel, et toi et moi, si on sortait un livre là-bas, on en aurait vendu des millions. Après ça, on dit : « Vous êtes communiste ? Ouais… » On aurait notre datcha, notre bagnole, nos vacances… c’était comme ça qu’ils étaient traités les écrivains et les journalistes en Union soviétique. On a l’impression que parce qu’il y a eu dix dissidents, tous les journalistes et tous les écrivains étaient des dissidents. Pas du tout ; ça a été des collabos. Comme d’autres ont été des collabos pendant l’Occupation. Ce n’est pas une profession de courage ; c’est le contraire. C’est la profession des lâches. (Rires.)

Quels sont, parmi les livres que vous avez écrits, ceux que vous conseilleriez à vos lecteurs qui s’intéressent aux guerres qui secouent ou qui ont secoué le monde ?

Il y a mon livre sur le Rwanda et le Congo sorti en 2009, Mais le fleuve tuera l’homme blanc, chez Fayard (on peut le trouver en Point-Seuil).  Et puis il y a Contre les calomniateurs de la Serbie (chez Fayard)qui rassemble tous les textes que j’ai écrits  sur le sujet pendant presque dix ans. Ces textes ont paru dans la presse française ou la presse serbe.

Pourquoi avoir sorti le roman La Mémoire de Clara, au Rocher ? Comment l’idée vous est-elle venue ?

J’avais signé, pour une belle somme, chez Plon pour une bio de Carla Bruni, et je me suis rendu compte qu’il ne lui était rien arrivé. Elle a défilé, puis elle a chanté, puis elle a épousé un président. C’est complètement banal ; je me suis dit : « Qu’est-ce que je vais raconter ? » On m’a dit que c’était une super idée. Et comme je pense que je suis con, et que les autres doivent avoir raison, tout le temps. Et je me suis rendu que les autres avaient tort. Ou alors, ils sont encore plus cons que moi. Alors, j’ai cherché. Je me suis dit, comment je vais faire ? Il fallait que je rende l’argent ? Là, ça je n’ai jamais pu le faire. Comme Serge Benamou dit dans La Vérité si je mens II. « Moi rendre de l’argent ? Tu peux me couper les doigts, les couilles… » Alors, je me suis dit que j’allais écrire un roman. C’est parti en vrille, un peu. Je me suis dit : un roman ils ne vont pas le publier, ils vont le refuser. Et puis moi, j’ai gardé l’argent. J’ai donc fait un roman, un roman le plus libre  possible; je me suis dit : « Je m’en fous, il ne paraîtra pas. » Je trouvais que le livre était super mais  hyper scandaleux, j’ai cherché longtemps un éditeur ou une structure qui pourrait le sortir. Je voulais le faire chez un petit éditeur de Montreuil. Au départ, il m’a dit : je n’ai rien à perdre. Mais quand il a lu le manuscrit. Il m’a dit : « Ah, ça va être difficile ! ». Je me suis rendu compte que les gens qui n’avaient rien à perdre, avaient plus à perdre que les gens qui ont quelque chose à perdre. Un mec du Rocher m’a dit que ça le faisait marrer. Et les gens qui l’ont lu depuis que le livre existe sont morts de rire. En même temps, j’étais content car c’est la première fois qu’on me refuse un livre depuis des siècles. Je me suis : « Il est peut-être bon celui-là ! ». (Rires…)

                                           Propos recueillis par Philippe Lacoche.

 

Un champagne de l’Aube par un après-midi de pluie

 

Lou-Mary en duo avec Chris Evans.

J’ai toujours adoré les bars d’hôtels. Ils ont un côté à la fois intime et impersonnel qui me séduit. On y passe comme des ombres, nous, les hommes, en compagnie de femmes qui sont les nôtres.Ou pas. On y boit des champagnes improbables, rares, délicats; les conversations y sont feutrées comme les coussinets des pattes félines. À ce propos, je me souviens des longues après-midi pluvieuses que je passais avec Féline, mon ex-épouse, au bar de ce bel établissement qui se nommait encore Hôtel de France (quel joli nom, éminemment plus beau que ceux des chaînes mondiales ou européennes qui ne veulent plus rien dire), à Abbeville. Elle y buvait un champagne de l’Aube, non pas le matin, comme ce nom du breuvage délicat eût dû l’y conduire, mais vers 16heures; j’y savourais une bière pression aussi fraîche que la pluie de ces printemps incessants, dont les grosses gouttes molles s’écrasaient contre les vitrines comme des larmes. L’odeur poivrée de l’osier des fauteuil m’invitait à des rêves coloniaux. L’autre soir, Lys et moi étions au nouveau bar de l’Hôtel du Carlton, à Amiens, au premier étage. Le maître, des lieux, sympathique, a eu la bonne idée d’y installer un vaste salon fumeur ce qui prouve qu’il existe encore des gens qui savent vivre et qui résistent aux furies hygiénistes de lois frigides au nom viticole. Nous n’étions pas d’accord sur le film Hôtel Normandy, que nous venions de voir au Gaumont, œuvrette que je trouvais délicieuse (à l’image d’Helena Noguerra), charmante et légère, digne d’un Jacques Laurent ou d’un Félicien Marceau, et que Lys trouvait facile et convenue. En revanche, nous étions tout à faire d’accord pour dire que Mud est un chef-d’œuvre. Mud, c’est l’économie efficace du style de Steinbeck et l’universalité poignante de Mark Twain. Sublime. J’ai également adoré, la soirée d’anniversaire (60 ans) de Daniel Grardel, au Lucullus. Mon peintre préféré avait convié l’excellent rocker Chris Evans, élégant, intelligent et sympathique, à distiller son répertoire. Et quel plaisir le duo qu’il nous proposa en compagnie de mon ex-grande sauterelle, l’adorable Lou-Mary de retour en terres picardes. Lou était accompagnée d’Athos, son Westie, qui, après m’avoir reconnu, m’embrassa et me donna des nouvelles de son frère, le chat Bébert, resté à Montreuil.

Dimanche 19 mai 2013

Besson, mine de rien

Patrick Besson signe un petit livre attachant par sa fraîcheur.

 Dans la veine de « 28, boulevard Aristide-Briand », Le Jour intimes, court recueils de récits, nous permet d’apercevoir, entre les lignes, un Besson plus tendre.

     En 2001, Patrick Besson publiait l’un de ses meilleurs livres chez Bartillat: 28, boulevard Aristide-Briand. Un texte tendre, très intime, dans lequel, avec élégance, il évoquait son enfance à Montreuil, en banlieue parisienne, dans l’habitation parentale située au 28, boulevard Aristide-Briand. L’écrivain-bretteur se confiait, racontait et se souvenait. C’était doux, émouvant. Très réussi. Il revient aujourd’hui, chez le même éditeur, avec Les Jours intimes, un texte de la même facture. Des textes plutôt, de courts récits, nouvelles, commentaires, confidences qui parlent, une fois encore, de l’enfance, mais aussi de la famille et de l’amour. «Patrick Besson a rassemblé dans ce volume des textes importants qui lui tiennent à cœur et dévoilent un aspect méconnu de sa personnalité», souligne l’éditeur dans le prière d’insérer. Il a la bonne idée de nous redonner à lire le succulent Vacances en Botnie, initialement publié dans l’adorable petite collection Nouvelles, du Rocher. Ce texte est un pur bonheur d’humour, de précision, de sincérité. Besson, en quelques dizaines de feuillets, décrit la Suède telle qu’il la voit, telle qu’il la sent. Il eût pu être un grand journaliste s’il n’avait été écrivain. Mine de rien, Vacances en Botnie est un remarquable et très analytique texte sur la Suède. Mine de rien; c’est souvent «mine de rien» avec Patrick Besson lui qui, auteur aujourd’hui d’une centaine d’opus, en a usé des mines. Mine de rien; c’est ce qui fait son charme au Besson. Cette légèreté grave qui a l’élégance de nous faire croire, à nous lecteurs, que c’est facile d’écrire. Alors que c’est si difficile.

    Et puis, il y a « De l’amour », page 79, sublime déclaration à une femme aimée. On y retrouve Besson, titulaire de ce talent rare: posséder le sens de la formule qui fait sens: «Tu es un bulldozer sentimental. Je vais avoir beaucoup de mal à me passer de toi. Nous allons être atrocement heureux.».

    Enfin, page 91, on retrouvera avec plaisir Souvenir d’Ana Ivanovic, nouvelle qu’il avait écrite, en 2011, pour le Courrier picard.

PHILIPPE LACOCHE

«Les Jours intimes», Patrick Besson, Bartillat, 142 p., 13,90 euros

Toutes ces femmes que je comble, rue Saint-Louis-en-Île

 

Guy Bedos, souriant, à l'hôtel du Jeu de Paume, rue Saint-Louis-en-Île, à Paris.

 J’ai souvent rendu heureuses les femmes que j’aime, rue Saint-Louis-en-Île, à Paris. Je me souviens d’un hiver d’antan; j’avais convié Lou-Mary lors de l’interview de Brigitte Fontaine, chez elle, dans cette vieille et si française voie, empreinte d’Histoire, d’histoires, et de pierre blanche. On y entend presque les remous céladon de la Seine; on croit y entendre les roues des carrosses grincer sur les pavés et les jurons des cochers avinés, rougeauds et rugueux. La France comme on l’aime. Lou adore faire le grand écart, et pas seulement sur la scène du cabaret La Belle Époque, à Briquemesnil, où elle se produit souvent, s’adonnant avec grâce et sensualité à des french cancans émouvants. Ainsi voue-t-elle une passion sans limite aux si différentes Mylène Farmer et Brigitte Fontaine. « C’est le plus beau cadeau que tu aies pu me faire», m’avait-elle glissé à l’oreille dans la froidure hiémale de la capitale. Depuis, de l’eau a coulé sous le pont Mirabeau. Lou est partie à Montreuil. J’apprécie toujours autant Apollinaire. Il y a quelques jours, c’est Lys que j’ai invitée à l’interview de Guy Bedos qu’elle apprécie beaucoup. Lys était en beauté avec son bonnet zébré façon léopard, so british. Belle comme la rosée sur le gazon d’Hyde Park le lendemain du concert des Stones en 1969.Pour se faire pardonner d’être si mignonne, elle nous fit attendre, partie se poudrer le nez aux toilettes. Guy Bedos, gentleman, ne voulait pas commencer sans elle. Ce fut un grand moment en compagnie de cet artiste drôle, élégant, et courtois. Le weekend dernier, Lys est parvenue à me faire assister à un opéra de trois heures au Gaumont d’Amiens: L’Élixir d’amour, de Gaetano Donizetti. C’était délicieux. Costumes colorés comme un album de Tintin, voix époustouflantes, et histoire d’amour digne de Francis Carco ou de Pierre Benoit. En sortant du cinéma, nous nous sommes follement amusés à la Nuit Blanche, et avons croisé à deux reprises les excellents Ghislaine Roche, directrice du centre culturel d’Etouvie, et Thierry Bonté, 2e vice-président d’Amiens Métropole. L’automne me va bien au teint, lectrice.

Dimanche 21 octobre 2012.