Michel Houellebecq aime « Tendre Rock »

Je l’avoue humblement : j’ai été heureux, ému et honoré, mercredi, en ouvrant le numéro des Inrockuptibles dont le rédacteur en chef n’était autre que Michel Houellebecq.

La rédaction lui a notamment demandé ses choix de livres « d’auteurs qu’il aime mais qui n’ont pas reçu l’accueil médiatique qu’ils méritaient« .

L’auteur des Particules élémentaires a choisi dix-huit livres, dont Tendre rock, paru en 2003 aux éditions Mille et Une Nuits, certainement le plus autobiographique de mes romans.Inrock-Houellebecq-Critique tendre Rock-Ph.L.-Juin 2016 001 Inrock-Houellebecq-Livres-Intro-Ph.L.-Juin 2016 001 Inrock-Houellebecq-Ph.L.Couverture-Juin 2016 001

Dans cet ouvrage, je rends hommage à la revue Best (et à Christian Lebrun et Patrice Boutin; salut fraternel de ma part; vous me manquez) qui, en 1977, m’accueillirent à bras ouverts comme journaliste stagiaire; à l’arrivée du punk à Paris; et à mes amours naissantes avec Féline, mon ex-femme, dans cette bonne ville de Tergnier (Aisne), cheminote et rouge comme le sang des résistants communistes massacrés par les nazis.

Merci Michel; merci également à Bruno Juffin qui a rédigé cette épatante chronique littéraire.

Ph.L.

CINEMA « Je baignais dans ce monde agricole, dans ce milieu paysan »

Benoît Delépine.

Benoît Delépine.

Fils de l’ancien maire-agriculteur d’Holnon, près de Saint-Quentin, Benoît Delépine vient de réaliser, avec son complice Gustave Kervern, le film « Saint Amour », avec Depardieu et Poelvoorde.

 

Comment vous est venue l’idée de ce film ?

En tant que cinéastes, on en est à notre septième film ; on essaie de ne pas se répéter. On a essayé de ne pas faire un road movie ; on cherchait un lieu clos. L’idée, c’était de le faire au Salon de l’agriculture, entièrement. Et puis, on avait écrit un film très dramatique qui se terminait par le suicide du père agriculteur qui avait un cancer dû aux pesticides. Il se suicidait en plein salon. On a proposé cette idée aux organisateurs du salon qui n’ont pas vraiment été enthousiastes. On a donc abandonné cette idée de film. Du coup, on a tourné un autre film qui était Near Death Experience, tourné dans la montagne Sainte-Victoire, avec Michel Houellebecq. En revanche, l’idée de tourner quelque chose dans cet endroit unique qu’est le Salon de l’agriculture est restée. On a changé notre scenario pour en sortir, car il était impossible de tourner pendant les quinze jours du salon. De fil en aiguille, on en est venu à cette idée. Du suicide, on est parti vers quelques chose de plus gai ; d’où ce film. De plus, en février 2015, on sortait des attentats de Charlie Hebdo.

Quel regard portez-vous sur les difficultés du monde agricole ?

En tant que fils d’agriculteur (à Holnon, près de Saint-Quentin), j’ai constaté les mutations qui étaient déjà à l’oeuvre du temps de mon père.  Il y a eu des concentrations et une industrialisation du monde agricole. Il y a encore des choix d’investissement à faire, toujours plus importants. (Ils peuvent aller sur plusieurs dizaines de millions d’euros sur des dizaines, des vingtaines d’années.). On ne demande plus aux agriculteurs d’aimer la nature, mais d’être des chefs d’entreprises qui gèrent des budgets. C’est aussi pour ça que ça nous a intéressés de faire ce film, même si c’est arrière-plan car ça reste une comédie. Dès qu’il y a un changement de subventions ou que les marchés s’écroulent, tout est fichu par terre. Ca peut provoquer des suicides chez les agriculteurs. Comme chez tous les gens endettés. Cette problématique, est aussi à l’œuvre quand on évoque le chauffeur de taxi (N.D.L.R. : Vincent Lacoste, dans le film) qui a dû débourser 200 000 euros pour sa licence…

Votre père avait une exploitation de quelle dimension ?

Mon père avait à l’origine une ferme d’une quarantaine d’hectares. Il avait dû s’endetter pour acheter les terres en questions. Il a eu l’intelligence de penser qu’on n’aurait jamais envie de reprendre la ferme ; il ne m’a jamais obligé de monter sur un tracteur. En même temps, je baignais dans ce monde agricole, dans ce milieu paysan ; j’ai beaucoup d’amis paysans. Et j’aime la campagne. Dès que j’ai eu 18 ans, je suis allé vivre à la campagne, en Charente. Au moment où je vous parle, je suis dans la nature.

Le film La Vache se déroule également en parti au Salon de l’agriculture. Pourrait-on dire que le salon, et le monde agricole (et ses difficultés) inspireraient beaucoup les cinéastes ces derniers temps ?

On était verts car, pendant que nous tournions, nous avons appris qu’un autre film se tournait et traitait à peu près du même thème. Visiblement, c’est un film très différent. Je n’ai pas encore pu voir La Vache.

Initialement, le film devait réunir Jean-Roger Milo et Grégory Gadebois. On ne les retrouve plus au générique. Pourquoi ?

Ils étaient prévus pour la version dramatique du film. La version huis-clos. Un film ça évolue. Comme des enfants. Jean-Roger Milo n’a pas senti de faire Near Death Experience. On a donc fait appel à Michel Houellebecq. Ce film terminé, on a vraiment eu envie de faire une comédie ; du coup, on l’a fait avec d’autres acteurs. De toute façon, je ne voyais pas du tout Jean-Roger Milo incarner le rôle du père joué, dans le film, par Gérard Depardieu.

A l’origine, l’idée de faire appel à Jean-Roger Milo était-elle venue de notre ami picard, le regretté Raymond Défossé. Car Milo et lui se connaissaient bien.

Non, pas du tout. Je sais que Raymond et Jean-Roger se connaissaient. En fait, c’est en voyant Germinal qu’on a pensé à Jean-Roger. Mais aujourd’hui, il n’est plus du tout dans l’univers du cinéma. Aujourd’hui, il marche ; il marche dans la campagne en France. On avait déjà eu du mal à le convaincre pour jouer dans notre première version.

Il marche ?

Oui, aux dernières nouvelles, il marchait. C’est un poète, Milo.

Oui, c’est un poète, un grand artiste. Pour revenir à notre ami Raymond qui joue – subrepticement – le rôle de Follin, copain de Jean (Depardieu), quelques mois plus tard, il quittait ce monde. Comment appréhendait-il de jouer dans ce film ? Etait-il heureux de jouer dans ce film ? Etait-ce vous qui l’aviez  sollicité ?

Raymond avait eu un accident cardiaque un an et demi avant. Il était en train de s’en remettre. Il avait déjà joué dans notre film Le Grand Soir dans lequel il avait été vraiment très très bon. On a donc eu l’idée de lui proposer ce nouveau rôle, également pour lui donner un but alors qu’il venait de se retrouver à la retraite. C’est vrai qu’il était fatigué ; je ne suis pas certain que c’était une bonne idée de le faire jouer en plein Salon de l’agriculture car il y avait plein de monde ; les acteurs et tout le monde étaient en panique. En tout cas, il l’a fait. Nous tenions absolument au fait qu’il figure dans le montage final. Raymond, c’était notre guide.

Si la mort n’en avait pas décidé autrement, il aurait pu poursuivre cette carrière naissante de comédien dans vos futurs films.

Si tant est que nous en fassions d’autres… Il nous avait surpris en bien en tant que comédien. On fait souvent appel aux gens qu’on aime. On voulait que Raymond figure dans nos films. On avait donc tenté l’expérience dans Le Grand Soir. Avec ce genre d’expérience, une fois sur deux ça peut mal se passer. Il se trouve que Raymond a vraiment été parfait. On a toujours des conditions de tournage assez raides. On tourne un film entier en un mois. On a souvent le droit à trois prises au grand maximum. Il faut donc que les comédiens soient bons tout de suite ; sinon, c’est une cata pour le reste ! Et lui, Raymond, il a vraiment été bon tout de suite. Avec Dupontel, il prenait son temps ; il était calme. Il a été impeccable, malgré le fait, qu’au salon, on était tous au bord de la rupture, vu qu’on avait tourné en deux jours et midi, vingt minutes de film, ce qui est impossible ! Le tout en caméra cachée ; c’était de la folie furieuse. Tout le monde sautait sur Depardieu qui, du coup, était très énervé.

Réunir Depardieu et Poelvoorde, ça devait être épatant ? On a l’impression qu’ils picolent réellement dans les scènes…

Depardieu, il ne boit plus une goutte. Je ne l’ai vu qu’une fois bourré, et hors d’un tournage. En tout cas sur Mammouth et sur ce film, il ne picolait pas du tout. Mais peut-être que sur d’autres films, avec d’autres personnes, il picole. Il a eu un quadruple pontage, donc il fait gaffe. En revanche, Benoît, lui, c’est différent… Pour les dix scènes de l’ivresse, il essayait de les faire en condition du réel. (Rires.)

C’était le naturel qui revenait au galop ?

Oui… mais il ne pouvait pas faire ça tous les jours non plus. Il fallait quand même ramener un film ! Ces dix scènes de l’ivresse, on a mis une journée pour les tourner ; il arrivait à jeun le matin, et se retrouvait totalement ivre le soir. C’était bien. Au Salon de l’agriculture, il était un peu attaqué ; sinon, pour le reste, ça allait.

Depardieu-Poelvoorde constituent-ils un duo d’acteurs qu’il faut « tenir », diriger, ou, au contraire, qu’on peut laisser improviser ?

Ils sont indépendants, mais nous aussi. On n’a pas peur d’eux non plus. C’est bien qu’ils s’amusent ; ils sont très complices tous les deux. C’est grâce à cette complicité qu’ils parviennent à obtenir ce naturel. En tant que metteurs  en scène, les gens peuvent avoir l’impression qu’on les a forcés à venir ; ce n’est pas le cas du tout. Ils sont venus tout seul. Lors des tournages, on leur dit simplement quand ils sont mauvais. Ca peut arriver qu’ils soient dans l’outrance de temps en temps, mais c’est rare.

Michel Houellebecq, vous lui a donné un très beau rôle. Ce directeur de gîte totalement allumé… C’est un plaisir…

Il est extraordinaire ; c’est un homme extraordinaire. Il n’a pas peur des silences. Il est inouï… Avec lui, dans notre film Near Dearh Experience, ce fut une rencontre folle. C’est un acteur né. On pourrait écrire une comédie entière avec lui ; je ne sais pas si on aura le temps de faire ça… Il est trop bon…

Le jeune Vincent Lacoste est également remarquable. Vous vous connaissiez depuis longtemps ? Comment s’est faite votre rencontre ?

Non… à l’origine c’était Michel Houellebecq qui devait jouer le chauffeur de taxi. Mais il y a eu les attentats. C’est donc devenu impossible. On a donc dû rechercher un autre acteur ; on s’est dit qu’il fallait trouver un acteur qui ne ressemblait pas du tout à Michel Houellebecq. On a voulu prendre un jeune. On a changé notre scénario pour que ça puisse coller. On s’est dit que Vincent Lacoste, ce serait génial. Nous l’avions rencontré deux fois au préalable. On l’avait bien aimé. Il a un vrai caractère. Ce n’est pas un bourgeois ; il est parisien. Son grand-père était paysan ; il en parle bien. Il a été choisi, à ses débuts, lors d’un casting de beaux gosses ; il était encore au lycée. C’est un gars extraordinaire ; c’est une pépite.

Cécile Sallette, dans le rôle de Vénus, crève, elle aussi, l’écran !

Elle jouait dans Mon âme par toi guérie, du regretté Dupeyron, mort il y a quelques jours ; dans ce film, elle était excellente ; elle jouait le rôle d’une alcoolique. Extraordinaire ! On avait flashé sur elle ; elle incarnait tout à fait, pour nous, Vénus.

Quels sont les premiers chiffres en salles ?

On n’y connaît rien, mais c’est vrai que notre distributeur nous a communiqué les premiers chiffres de la toute première séance du matin, aux Halles : 67 entrées ; il était archi contents car on arrivait en tête des chiffres qui sortaient cette semaine-là. Celui derrière, il faisait 32 ; c’est pour ça, que notre distributeur était content. Sur le film Michael Kael contre la World News Company, on avait fait dix entrées ; le même distributeur m’avait dit : « C’est mort ! ». 67, il m’a dit que c’était un succès. Dès 9h05, on sait déjà si ça allait être un échec ou un succès. On sait, en tout cas, que ce ne sera, pas un bide. On était content car sur le Near Death Experience, on avait très peu d’entrées : 20 000. Si on veut continuer à faire des films, c’est tout de même mieux de ne pas faire un bide.

Propos recueillis par

                                 PHILIPPE LACOCHE

 

Les faits

  • Le Saint-Quentinois Benoît Delépine a réalisé, en compagnie de son complice Gustave Kervern, l’excellent film «Saint Amour», sorti le 2 mars.
  • Il présentera l’oeuvre, en après-première, au cinéma Cinéquai 02, à Saint-Quentin, le jeudi 10 mars, à 20 heures.
  • Le père de Benoît était maire d’Holnon (Aisne) et agriculteur.

 

 « La bande son de mon existence »

     C’est en ces termes que l’excellent Eric Naulleau explique sa passion pour le tout aussi excellent rocker Graham Parker. Il lui a consacré un livre.

Eric Naulleau n’est pas n’importe qui. C’est un subtil écrivain, un passionné de littérature, un bretteur et passeur qui sait transmettre ses goûts. Animateur de l’émission « Ca balance à Paris », il a également été l’éditeur  des livres de Graham Parker aux éditions L’Esprit des Péninsules. Quant à Parker, génial auteur-compositeur, interprète et show man flamboyant, on dit de lui qu’il est le Springsteen anglais. Leur rencontre donne Parkeromane, un livre tout aussi passionné et flamboyant. Et original. Rencontre avec Eric Naulleau.

Que représente pour vous Graham Parker ?

C’est la bande son de mon existence. Ses chansons m’accompagnent depuis quarante ans maintenant. Et, sans tomber dans la folie, j’ai vérifié qu’il y avait une chanson de Graham Parker qui correspondant à chaque situation de l’existence. Ca m’a servi de boussole, comme dirait Matthias Esnard. Lui, c’est l’Orient ; moi, c’est Graham Parker.

Vous avez édité Graham Parker à L’Esprit des Péninsules. Ne seraient-ce pas d’abord ses textes qui vous ont séduit, ou serait-ce le tout, l’auteur et le compositeur ?

C’est le tout ; je suis très binaire en matière de rock. J’aime la musique boum boum. Je suis néanmoins très sensible à la qualité des textes rock. Et c’est vrai qu’il y a une qualité littéraire chez Graham Parker, qualité que je n’ai pas été surpris de redécouvrir dans son roman et ses nouvelles.

Vous avez découvert Graham Parker au concert du Stadium, à Paris, en 1977.

Il y avait du monde ce soir-là. L’agent actuel de Michel Houellebecq, François Samuelson, y était ; il m’a montré son billet de 1977. Et je lui ai dit, pour le calmer, que j’allais faire signer mon billet de ce concert – que j’ai aussi gardé – par les cinq membres de la Rumour. C’est ce que j’ai fait car je me suis dit : il faut quand même que chacun reste à sa place. La petite confrérie du 15 décembre 1977 se reconstitue petit à petit. Mon premier concert était un concert de Graham Parker ; ça laisse des traces indélébiles.

Dans quelles conditions avez-vous été amené à éditer ses textes à L’Esprit des Péninsules ?

J’étais en voiture avec un ami ; nous allions en Bulgarie. A la radio, passe une chanson inconnue de Graham Parker. Un peu plus tard, je lui ai écrit. Il m’a renvoyé une réponse manuscrite. Il me donne la provenance de la chanson. On commence donc à correspondre. Il me dit qu’il a recueil de nouvelles en préparation. Voilà. Je le lis ; je décide de l’éditer car, à mon avis, c’est un grand auteur que la France a reconnu contrairement à l’Angleterre et les Etats-Unis. Et ensuite, j’ai édité un roman.

Est-ce que le travail d’édition fut facile ? Etait-il exigeant ?

Il m’a fait confiance, comme moi je lui avais fait confiance en tant qu’auteur. La traductrice était très chevronnée. Elle était elle-même très impressionnée par la qualité des textes. Là, je n’ai pas seulement accompli un acte de fan, mais un acte d’amoureux de la littérature. Je pense vraiment que son recueil de nouvelles Pêche à la Carpe sous valium est admirable. Que ce soit comme artiste, auteur ou comme ami, je vais de satisfaction en satisfaction avec Graham Parker.

Vous êtes donc de vrais amis.

C’est même un ami de la famille. Ca lui arrive de venir diner à la maison quand il est de passage. Je raconte aussi que je vais chaque année à Minneapolis pour ses concerts ; il m’est arrivé d’y entraîner toute une partie de ma famille une dizaine de fois, alors que mes enfants sont plutôt intéressés par le rap. C’est une amitié qui s’est faite petit à petit. Ce n’est pas un Anglais pour rien. Il a des défenses. C’est une amitié qui s’est consolidée au fil des années. Nous nous considérons mutuellement comme des amis. De plus, il est assez sensible sur le fait que je le considère comme un rocker mais également comme un artiste complet. C’est quelqu’un qui est très fort en matière de littérature ; il a une vision du monde. C’est un être humain qui dépasse largement le simple fait d’écrire des chansons et de les interpréter. C’est aussi pour cela qu’on a fait ce spectacle aux Bouffes du Nord car il y a dans ses chansons, et dans le livre que j’ai écrit (j’essaie d’être à la hauteur de mon modèle), matière à faire un spectacle ce qui n’est pas le cas de tous les rockers.

Il a été catalogué comme artiste de pub rock à ses débuts. Comment définiriez-vous son style aujourd’hui ?

C’est très étrange. Il y a une seule chose qui fait grimper Graham Parker dans les sommets de rage, c’est quand on le catalogue son style de pub rock. Cette étiquette n’a aucun sens ; il suffit d’écouter du vrai pub rock pour s’en rendre compte. Lui, c’est une synthèse de rock à la Rolling Stones, de soul à la Aretha Franklin, de soul à la Van Morrison (à qui on le compare beaucoup) ; vous ajoutez à cela Otis Redding. Vous ajoutez à cela qu’il est apparu dans les années punk (même s’il n’a rien à avoir avec ce mouvement) ; en un sens il est tout de même porté par cette énergie originelle. C’est une synthèse de toutes les musiques que j’aime. Il y a même du reggae avec la chanson «

Eric Naulleau : fan inconditionnel de Graham Parker. Il lui rend un vibrant hommage dans un livre passionné et passionnant.

Eric Naulleau : fan inconditionnel de Graham Parker. Il lui rend un vibrant hommage dans un livre passionné et passionnant.

». Une synthèse reggae, soul, rock, blues.

Votre livre avait d’abord été publié chez Gawsewitch. Aujourd’hui, il est réédité chez Belfond. Est-ce une édition augmentée ?

Oui, c’est une édition très augmentée, et c’est même, à mon avis, l’édition définitive. Il y a une centaine de pages en plus. Il y a également tous les derniers développements de son œuvre. A la fin, je lui demande d’évoquer une chanson par album et lui demande de raconter d’où ça vient. J’ai ajouté des passages : il est revenu jouer en solo à Paris, puis avec la Rumour. Et il s’est passé quelque chose de très étrange puisque le troisième personnage du livre est devenu Minneapolis où je me rends chaque année et où je suis resté une semaine la dernière fois. Il y a trois personnages : Graham Parker, Minneapolis et moi car il s’agit aussi d’une sorte d’autobiographie.

Votre livre tient effectivement le l’essai, de la biographie, de l’autobiographie. Un livre à trois voix car il y a la voix de la ville.

La voix de la ville est très importante. Toutes les découvertes que je fais dans cette ville ; les découvertes littéraires. J’ai passé des moments dans un café formidable avec des personnages plus fêlés les uns que les autres. Parler, Minneapolis, l’été… tout ça forme un tout et qui rythme ma vie car il n’y a pas un 14 juillet que je ne passe là-bas. Il est aussi beaucoup question du centre d’art moderne de la ville. Et j’ai un peu conçu mon livre comme une œuvre d’art moderne, par fragments, dans le désordre chronologique. J’ai voulu donner à ce livre la forme d’une œuvre littéraire et un peu plastique ; j’espère que j’y suis parvenu. C’est au lecteur de me le dire.

Est-ce qu’il continue à écrire des textes purement littéraires ?

Je sais qu’il a commencé quelque chose ; je l’y encourage vivement. Il va se mettre en sourdine ; il ne fait plus de concerts avec le groupe. Et je crois que ça n’arrivera plus : je crois que je l’ai pour la dernière fois à Bristol il y a un mois. Je pense qu’il aura plus de temps pour l’écriture. J’espère pouvoir reprendre un peu de service dans l’édition pour pouvoir publier le prochain livre de Graham Parker. C’est un portraitiste formidable comme en témoigne son livre Pêche à la carpe sous Valium. De plus, c’est un autodidacte ; il vient d’un milieu où la littérature n’avait pas le droit de cité. Pas un milieu de culture littéraire. C’est donc assez miraculeux la qualité de ses textes de chansons et ses textes littéraires.

Si vous deviez le comparer à un écrivain ou à quelques écrivains, à qui le compareriez-vous ?

Ce n’est pas facile car il n’appartient pas à une famille littéraire très identifiable… Il faudrait que ce soit un Anglais car Graham Parker reste très anglais, bien qu’il ait vécu trente-cinq ans aux Etats-Unis. Donc ce serait un écrivain anglais avec cet humour anglais assez inimitable, cette ironie, cette distance envers la vie.

Quels sont vos projets de journaliste, de critique, d’homme de médias et d’écrivain ?

Je projette de persévérer dans mon travail à la télévision avec ces deux émissions que j’anime (et qui cette années marchent bien toutes les deux). Je viens de finir un script de cinéma. Un polar. Le mythe d’Orphée et d’Eurydice sous forme de polar. J’ai rencontré un producteur qui se dit intéressé. Mais ça ne pas dire qu’il va passer à l’acte rapidement. J’ai un réalisateur qui est un jeune Français installé à Los Angeles. Et j’ai écrit le rôle d’Orphée, je l’ai écrit précisément en pensant à Matthieu Amalric. Je vais proposer ce projet à d’autres producteurs. J’ai également la moitié d’un roman dans un tiroir, moitié de roman qui me saute aux yeux à chaque fois que j’ouvre le tiroir ; il me saute aux yeux comme un remord.

                                                      Propos recueillis

                                                      PHILIPPE LACOCHE

Un dictionnaire lumineux, éclairant

       Avec son Dictionnaire chic de littérature française, Christian Authier nous régale et nous guide. Totale réussite.

Dans l’avant-propos de son livre, Christian Authier annonce la couleur : « Ce Dictionnaire chic de littérature française est d’abord un dictionnaire « vivant », contemporain, qui s’efforce de rendre hommage ou de rendre justice à des écrivains dont la plupart sont parmi nous, construisent leur œuvre sous l’attention des médias et des lecteurs ou dans leur totale indifférence. » C’est une belle tâche, noble, salvatrice, généreuse. Car, le sait-on, rien n’est pire pour un écrivain – qui plus est quand il est sincère, désintéressé – que l’indifférence. Ce dictionnaire remplit sa tâche à merveille. On est en droit de remercier Christian Authier. Nous le savions excellent romancier (Enterrement de vie de garçon, Les Liens défaits, prix Roger-Nimier 2006), essayiste pertinent et précis (De chez nous, prix Renaudot essai 2014), il se révèle dans ce dictionnaire comme un critique littéraire de premier ordre et un exquis portraitiste qui, à l’instar d’un Jean-Marie Rouart par exemple, parvient à débusquer chez un écrivain la faille minuscule, la fêlure infime ou, au contraire, la force jusqu’ici passée sous silence.

Les écrivains qu’il nous présente sont pour la plupart vivants. Il nous les montre, souvent, sous un jour nouveau. Grâce à lui, c’est un autre Patrick Besson qu’on découvre, plus sensible et mélancolique qu’il n’y paraît. Il faut dire qu’il connaît bien son sujet. Ne lui-a-t-il pas consacré, dès 1998, une biographie aux éditions du Rocher ? Le portrait de François Cérésa, empreint d’une grande délicatesse, ravit par sa justesse, sa pertinence. Il en va de même de celui de Michel Déon dont il écrit qu’il « aiguise sa lucidité désolée et implacable sans perdre sa faculté d’émerveillement. Il se promène parmi les ruines, mais n’oublie pas de ramasser les dernières pépites offertes à ceux qui n’ont jamais cédé au renoncement ni au désespoir. » Il consacre un beau texte à François Bott, estimant qu’il est « de ceux qui écrivent leurs livres en se promenant dans les villes, en flânant, en sachant trouver aux décors du quo

L'excellent écrivain Christian Authier.

L’excellent écrivain Christian Authier.

tidien des airs de cour de récréation éternelles propices aux vagabondages de l’imagination. » Et celui dans lequel il dépeint Patrick Modiano : « Ce romancier archiviste plonge sans cesse dans le maelström de la mémoire. Sa mémoire, la mémoire collective, la mémoire de personnages réels ou inventés. C’est un kaléidoscope ou un manège. On en ressort souvent avec les yeux brouillés et le cœur à l’envers. »

Il ne faut pas non plus passer à côté des portraits qu’il nous donne à lire d’Eric Holder, d’Eric Neuhoff, de Michel Houellebecq, de Pierre-Louis Basse, de Stéphane Denis, de Bernard Chapuis, de Jérôme Garcin, de Sébastien Lapaque, ou de Benoît Duteurtre. Et comment oublier ces écrivains défunts, mais toujours bien présents dans nos mémoires et nos cœur : Frédéric Berthet, Roger Nimier, Félicien Marceau, Frédéric H. Fajardie, Michel Mohrt… Ce Dictionnaire chic de littérature française est une totale réussite ; il est éclairant, lumineux.

                                                      PHILIPPE LACOCHE

Dictionnaire chic de littérature française, Christian Authier ; Ecriture. 285 p. ; 22 €.

Yann Moix : « Léa, je l’adore ! »

           Nous avons rencontré Yann Moix à Paris. Il nous parle de ses débuts dans l’émission « On n’est pas couché » mais aussi de ses projets.

    Depuis son arrivée dans l’émission On n’est pas couché, de Laurent Ruquier, aux côtés de Léa Salamé,  sur  France 2, Yann Moix est sous les feux de la rampe. Excellent romancier (il faut lire Anissa Corto et Naissance, deux livres essentiels qui témoignent de ses grandes qualités d’écrivain), cinéaste talentueux et drôle (le succulent Podium), il se révèle un intervieweur de haut vol, percutant, étonnant, tantôt cinglant, tantôt laudatif et passionné. Littéraire et bretteur toujours. Rencontre au Rouquet, sur le boulevard Saint-Germain.

Quelle est la genèse de votre arrivée dans l’émission On n’est pas couché ?

Tout commence en 1996. Laurent Ruquier m’avait demandé de venir participer à son émission sur France-Inter à l’occasion de la sorte de mon roman Jubilations vers le ciel ; à l’époque, son émission s’appelait Rien à cirer. Depuis ce moment, malgré quelques espacements dans le temps, j’ai toujours travaillé avec lui. Parfois, pendant des années, je ne l’ai plus vraiment vu. Dans les années 2000, il a fait appel à moi comme chroniqueur.  De 2010 à 2014, j’ai participé à son émission On va s’gêner ! Puis, j’ai participé aux Grosses Têtes, l’an dernier, sur RTL.  Un jour, il m’a demandé si j’étais partant pour On n’est pas couché. C’était il y a un an.

Est-ce que vous avez hésité ?

Pas une fraction de seconde ! D’une part, pour admiration pour Laurent ; d’autre part, c’est un poste qui ne se refuse pas.

Qu’est-ce qui vous intéressait ? Le fort impact médiatique ? Ou faire passer des messages, des idées ?

Faire passer des choses. C’est le service public. Mon idée ? Utiliser ma petite culture, et mon intelligence moyenne, mais personnelle, pour trouver des angles afin de défricher des aspects de l’actualité. C’est passionnant car dans une même émission, on peut trouver Alain Finkielkraut et Sylvie Vartan. Le grand écart, j’adore ça, moi qui aime autant Michel Delpech que Franz Liszt. J’adore à la fois Frank Zappa et Michel Delpech. Donc, ça me parle. Je peux, dans la même journée, regarder Les gendarmes de Saint-Tropez et lire du  Heidegger.

On vous demande aussi des réactions et des commentaires sur la politique. Vous avez une bonne culture en la matière, mais ce n’est pas non plus votre spécialité.

C’est vrai, et ça se ressent.  Au cours des quatre premières émissions, mes interventions sur la politique étaient surréalistes ; elles n’étaient pas dans le coup.  Pour la première fois, au cours de la cinquième émission, Nadine Morano était ma première vraie interview politique.  C’est quelque chose qui s’apprend ; je l’apprends sur le tas. Ca commence à venir.  J’ai compris comment il fallait faire : il faut leur parler d’actualité. Si tu lis leur livre dans les détails, ce n’est pas super intéressant.  J’ai également appris qu’il fallait oublier ses notes, les questions qu’on a préparées…

Comment analysez-vous votre rencontre avec Michel Onfray ?

J’ai des idées très claires là-dessus.  Médiatiquement, il a gagné le combat, mais intellectuellement, je l’ai gagné. J’ai eu le tort de commencer par une agression. Mais je l’ai contraint, presque sans le vouloir, à découvrir une facette de lui, à la fois mesquine et glauque, que beaucoup de gens ont vue. Certes, il a gagné mais je lui ai quand même mis de bons bourre-pifs ! Il a pris de bons coups dans la gueule, mais, il faut être honnête, aux points, il a gagné.  Mes questions étaient tout à fait correctes, voire même d’un très bon niveau. Mais j’ai eu le tort de choisir la forme de l’agression et de l’agressivité. Il s’est donc défendu, ce qui est normal. Mes questions étaient violentes, mais elles étaient aussi intellectuelles. Ses réponses étaient de la cuisine de chez Grasset. Donc ses réponses étaient indignes de mes questions.  Il a donc gagné sur la forme, mais il a perdu sur le fond.  Il s’est révélé ce que je pense qu’il est : un énorme réactionnaire qui n’est pas loin de coucher avec l’extrême-droite.  Peut-être pas avec l’extrême-droite mais avec une droite dure.  Moi j’adore les gens, quelles que soient leurs opinions, mais les gens qui assument leurs opinions.  Hier, il y avait un mec de Valeurs Actuelles qui est pro-Zemmour à 100%, on a pu discuter.  Tandis que Onfray n’assume pas ce qu’il est ; il n’a pas fait son coming out.  Il est glauque ; ça se voit sur son visage qu’il y a un problème.  Il n’est pas en accord avec lui-même. Il faut qu’il fasse son coming out et qu’il dise : « Oui, je suis de droite dure. » Il n’est pas de gauche ; il a  le droit d’être de droite dure ce que lui reproche c’est de ne pas l’avouer. Je veux bien discuter avec un mec de gauche radicale, de droite radicale ; je suis d’une tolérance totale pour les idées.

Comment ça se passe entre Léa Salamé et vous ?

Léa, je l’adore car elle a été d’une immense gentillesse à mon endroit, tout comme Laurent l’a été.  Ils ont tout fait pour m’aider.  Léa m’a même proposé qu’on prépare les questions des politiques ensemble.  J’ai refusé car je voulais me planter avec mes propres défauts.  C’est une fille super généreuse, drôle. On se marre. Il y a une complicité entre nous ; ce n’est pas un truc artificiel ni fabriqué ; j’adore cette fille.  Je vais vous dire un truc : il y avait longtemps qu’il n’y avait pas un duo qui s’entendait bien dans cette émission.  La dernière fois c’était le duo Zemmour-Naulleau.  Polony et Pulvar, s’entendaient bien au début après on sentait que c’était moins ça.  Celui que j’ai préféré de toute l’histoire des chroniqueurs, c’est Naulleau.  C’est le mec capable de dire à Jacques Attali : « Vous n’êtes pas un économiste. » C’est comme s’il avait dit à Georges Brassens : « Vous ne savez pas jouer de la guitare. » Il est fou à lier ! Je l’adore ; j’adore aussi Léa. J’adore Naulleau et Polony.

Vous avez signé pour combien de temps avec cette émission ?

J’ai signé pour trente-huit émissions, c’est-à-dire une année ; pour l’instant, je ne pense pas à l’année prochaine ; il peut se passer des milliers de choses. Ils peuvent en avoir marre ; je peux ne pas convenir. Moi, je n’ai aucun pouvoir ; je me plierai à leur décision.  S’ils me reconduisent parce que ça s’est bien passé, je serai heureux.  S’ils estiment que je n’ai pas été au niveau, je m’inclinerai.

Vous avez interviewé Michel Houellebecq avec beaucoup de pertinence, et vous nous avez envie de lire ou de relire Christine Angot.

Il faut toujours prendre la défense des écrivains dans une société qui les méprise, et parfois même, qui les hait. Les écrivains sont pour moi ce qu’il y a de plus précieux au monde.  Un pays où il n’y a pas d’écrivains… une ville où il n’y a pas de librairies, c’est inconcevable. C’est là que la pensée a lieu. Quand Onfray a dit : « La pensée ce n’est pas pour vous », sous, prétexte que je ne suis qu’écrivain, c’est d’une bêtise abyssale car un écrivain pense.  C’était terriblement stupide.  Je pense que le problème de Michel Onfray c’est qu’il n’est pas très intelligent. (Ca vous pouvez l’écrire.)

Vous avez longtemps était feuilletoniste au Figaro littéraire. Vous continuez, dans l’émission, à interviewer des écrivains. Vous devez lire énormément ?

A cela s’ajoutent les séminaires que j’anime : sur Francis Ponge, sur Kafka… Les conférences sur Hiedegger après être sorti d’une émission avec Bigard. Et j’ai réalisé Podium.

D’où vous vient ce plaisir du grand écart ?

Le bonheur d’être sur terre.

Vous devez lire très vite.

Non, en fait, au contraire : je lis très lentement.  Je suis d’une lenteur, comme lecteur ! Comme écrivain, je suis rapide ; comme lecteur, je suis lent.  J’ai la même lenteur pour lire Heidegger que pour lire une interview de Michel Sardou ! Il m’arrive dans le cadre de l’émission, de suggérer à Laurent Ruquier et à Catherine Barma, un nom d’écrivain. J’ai une petite légitimité pour inviter un écrivain ; je pense que Laurent me fait confiance.  Ce sont Laurent et Catherine qui dé

Yann Moix, à la terrasse du Rouquet, en octobre dernier.

Yann Moix, à la terrasse du Rouquet, en octobre dernier.

cident au final. Le vrai chef, c’est Laurent. Il faut accepter qu’il soit le chef d’orchestre.  J’aimais bien Aymeric Caron.  Ca, c’est mon ouverture d’esprit car je suis symétriquement opposé à ce qu’il pense, mais j’adore ça. Quelqu’un qui en cohérence avec sa pensée, même s’il est très différente de la mienne, j’aime bien.  Je n’aime pas les chiffres, il adore ça ; il est très très à gauche, une gauche même « tête à claques ». Il est pro-Palestinien d’une manière caricaturale, tandis que je suis plus souvent pro-Israël, il faut le dire.  Il est clair qu’on n’est pas du tout sur la même longueur d’ondes. J’avais beaucoup de plaisir à l’entendre car une opinion qui n’est pas la mienne – comme on peut lire L’Humanité et Le Figaro dans la même journée – j’ai toujours plaisir à l’entendre.  Comme dans un orchestre, chaque instrument vient jouer sa partition. Ce n’est pas parce que la contrebasse n’est pas mon instrument préféré qu’il n’en faut pas dans un orchestre. Aragon était communiste ; c’était un génie. Céline était collabo, c’était un génie.  La littérature, c’est une ouverture d’esprit. Des salauds peuvent être des génies. Des mecs moralement acceptables peuvent être des médiocres.  La littérature, par définition, est une ouverture totale.  La magie de l’art c’est que des pourritures peuvent être des génies ; alors, tous les moralistes paniquent.  Certaines personnes seraient effrayées en connaissant la vie intime de Roger Vailland.  C’est le Sade du XXe siècle.  Je ne suis pas homosexuel, mais je me suis aperçu un jour que la majorité des écrivains que j’aime sont tous homosexuels : Proust, Gide, Fassbinder et Pasolini. Ce sont les écrivains que je préfère au monde ; l’homosexualité est au centre de leurs œuvres.  Je suis en osmose totale avec ces quatre génies qui sont homosexuels, mais le fait qu’ils soient homosexuels ne les détermine en rien ; il atteigne l’universalité par leur homosexualité.  Le raisonnement est valable pour Sartre qui a défendu Staline ; et Sartre est un génie. L’ouverture, c’est la littérature.

Où en sont vos projets cinématographiques et littéraires ?

Je termine un film sur la Corée du Sud et la Corée du Nord où j’ai effectué plusieurs voyages. C’est un très long film.  Et je prépare Podium II. J’ai terminé trois livres : un sur la Corée du Nord (un roman) ; un sur la Terreur (un essai) et un sur le Judaïsme (un essai).  Et j’ai fait une suite à Une simple lettre d’amour qui va s’appeler Neuf ruptures et demie. (C’est la première fois que je l’annonce.) Le titre me paraît pas mal ; j’en changerai peut-être. Chaque chapitre commence à partir du moment où la fille me dit : « C’est fini entre nous. » Tous ces livres paraîtront chez Grasset à qui je suis fidèle.

                                       Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

C’est Jérôme

  Un recueil de poèmes, un autre de nouvelles. Jérôme Leroy chante C. Jérôme, la France comme on l’aime et les femmes aux seins lourds dans des rues jaunes. Superbe !

Jérôme Leroy sort parallèlement un recueil de nouvelles, Les jours d’après, Contes noirs et un recueil de poèmes, Sauf dans les chansons, les deux opus chez l’un de ses éditeurs fétiches, La Table Ronde. Devant une telle situation, il serait de coutume de s’attarder sur le premier, – comme on privilégie souvent le roman par apport aux nouvelles – et d’expédier en deux phrases la poésie. Eh bien non ! Nous ferons ici l’inverse ; non pas que les nouvelles de Jérôme Leroy ne valent pas le détour. Au contraire : il excelle dans le genre, et celles-ci sont du meilleur cru. Mais ses poésie sont, comment dire ?, si attachantes, si singulières ; elles nous font le même effet que les meilleurs morceaux de Michel Houellebecq. Jérôme Leroy est un poète, un vrai, dans le sens où, jamais, grand jamais, il ne s’adonne au pédantisme, aux recherches absconses et rebutantes. Tout au contraire ; il travaille les ambiances, les atmosphères comme un luthier ou un facteur de clavecin façonne le bois précieux. Il nous procure des émotions subtiles, nuancées. Les mots résonnent, sonnent comme une basse Höfner sur les plus grands standards de la Stax ou de la Motown. Là, il décrit « une femme aux seins lourds dans une rue jaune » ; on est quelque part en province, du côté de Metz, de Thionville. On court on ne sait pas trop après quoi. Tant pis; le plus important, c’est ce spleen acidulé qui nous prend, qui nous transporte, qui nous berce dans ces sous-préfectures si françaises qui se réveillent les yeux gonflés de sommeil lourd dans des odeurs de pain frais, de café et de suie. Grâce à Leroy, on se promène du côté de Simenon, de Pirotte, de chez Mac Orlan, ou de chez Hardellet. C’est beau, c’est juste ; ça sonne ; ça bouleverse. Lorsqu’on lui parle des liseuses et autres tablettes, le poète Leroy se recroqueville : « On n’a jamais vu un livre qui tombait en panne. » Imparable. On constatera aussi les bouffées marxistes qui l’étreignent quand les angoisses capitalistiques et ultralibérales se font insupportables.

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l'oeuvre de l'écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d'Amiens après la conférence.

Il y a quelques mois, Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l’oeuvre de l’écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d’Amiens après une conférence.

Et comment ne pas s’émouvoir face à ce tombeau pour C. Jérôme, hymne à « ces petits bals sans importance » (joli clin d’oeil fraternel à quelque autre auteur méconnu et provincial) ? Du charme, son recueil de nouvelle (de contes ?), Les jours d’après, n’en manque pas. Jérôme égrène une quinzaine de nouvelles succulentes, rapides, nerveuses, félines et racées, dont celle, « Crèvecoeur » qu’il avait donnée au Courrier picard il y a quelques années. On y trouve notamment un mainate qui siffle les filles, des bobos agaçants, un cadre intermédiaire homosexuel, un beffroi (celui de Lille) qui se fait personnage, voire héros. Ces saletés de eighties qui générèrent l’ultralibéralisme et le triomphe de l’entreprise, en prennent pour leur grade ; le social-démocrate François Mitterrand aussi tandis que le général de Gaulle et les communistes fraternisent au nom de la France, de l’état, de la république une et indivisible, enfin autour de tout ce qu’on devrait aimer, désirer, étreindre alors qu’on nous bassine avec l’imbécile modernité de l’Europe des marchés. Et puis, comment ne pas succomber aux vapeurs si françaises du champagne Drappier, 100 Pinot noir ? Impossible.

                                                                PHILIPPE LACOCHE

Sauf dans les chansons, Jérôme Leroy, La Table Ronde, 170 p. ; 14 €. ; Les jours d’après, Contes noirs, Jérôme Leroy, La Table Ronde, coll. La petite Vermillon ; 299 p. ; 8 €.

Sublime, tout simplement !

                                     «Near Death Experience», dernier film de Benoît Delépine et Gustave Kervern, avec Michel Houellebecq, est un film hors-norme, poétiquement désespéré. Et très politique.

À l’image de certains films de Jodorowsky, d’Arrabal ou de Buñuel, Near Death Experience, dernier film de Benoît Delépine et de Gustave Kervern, ne laissera personne insensible. On aimera ou on détestera. Dans la réaction, il est certain que le tiède d’y aura pas de place. Car c’est un film hors norme, à la fois poétique et philosophique, très politique mais sans matraquage de messages, un saccage en règle de la société ultralibérale et de ses conséquences indéfendables sur l’humain. Ce film est magnique, sublime, prenant, génial car il est d’une sincérité désarmante. L’écriture du monologue – écrit à quatre mains par Delépine et Kervern – lu en off par Michel Houellebecq est d’une force incroyable (il méritait publication sous la forme d’un livre). Il en va du même des dialogues. La lenteur de l’œuvre est digne des meilleurs pages de Patrick Modiano. Et Houellebecq – qui a refusé d’écrire une seule ligne du monologue et des dialogues, préférant faire l’acteur – se révèle un très grand comédien. Que nous racontent-ils, Gus et Benoît? Les prérégrinations de Paul (Michel Houellebecq), employé dans une plate-forme téléphonique de France Télécom, en plein burn -out. Un vendredi 13, après le journal télévisé de Jean-Pierre Pernau

Benoît Delépine au cours de la conférence de presse, à l'Hôtel Bellevue, à Lille.

Benoît Delépine au cours de la conférence de presse, à l’Hôtel Bellevue, à Lille.

t sur TF1, vers 13 heures, après avoir terminé le cubitainer de rosé, décide de tout plaquer: famille, maison, boulot. Il endosse son maillot Bic, grimpe sur son vélo et roule, parfois en danseuse, dans la montagne où il compte bien en finir avec sa vie pourrie par un capitalisme odieux, et un ultralibéralisme aux ordres d’un rendement économique quasi fasciste. La tête de Houellebecq – «un vrai sans dents» dont une certaine sociale démocratie molle et bobo pourrait bien se moquer, qui n’a plus de dents sur la mâchoire supérieure et refuse de porter un dentier — oscille entre celle de Céline et d’Artaud. L’un des premières scènes où on le voit attablé devant sur Ricard est digne d’Emmanuel Bove. La désespoir dans ce qu’il a plus cru; du jus de dépression noir comme un conte d’Edgar Poe. Sa façon de tenir sa clope entre le majeur et l’annulaire. «Je suis mort. Je n’avais jamais fait de sport car je n’aime pas perdre. J’ai fait du vélo car j’ai du cholestérol.». Il voudrait passer à l’acte, sauter dans le vide. Il rencontre un braconnier-vagabond, dispute avec lui une partie de billes avec des petits coureurs. «Mais toujours ils meurent, les petits coureurs», eût-il pu dire, phrase que tous les nostalgiques de Trente glorieuses, comprendront. Il reconstruit sa famille avec des pierres. S’adresse à eux. À ses enfants, il dit: «Mieux vaut un père mort qu’un père sans vie.» Il s’adresse à son grand-père: «Avant, on était vieux. On ne nous demandait pas d’atteindre des objectifs, d’être un homme viril, de manger équilibrer» Il y a des gens sur terre qui se disent de gauche, et qui hurlent qu’ils aiment les entreprises, qu’ils sont des libéraux. Il y en a d’autres comme Delépine, Kervern et Houellebecq qui hurlent, eux, qu’on fait fausse route. Qu’il faut aller voir ailleurs, dans une manière de folie rimbaldienne. Triste? Certainement pas. Ce film désespéré est plein d’espoir pour un monde meilleur. Les artistes, les vrais, ont bien plus à dire que les politiques carriéristes de tout bord. Near Death Experience: sublime, tout simplement.

 

PHILIPPE LACOCHE

 

« Houellebecq ne ment jamais. Jamais »

                                  Voilà ce qu’estime Benoît Delépine, rencontré devant une bière fruité consommée à la terrasse d’un café de Lille, juste après la projection en avant-première de «Near Death Experience». Rencontre. Et des propos excusifs par certains aspects, rien que pour toi, lectrice de mon blog. Et surtout, cours voir (au ciné Saint-Leu, à Am

Benoît Delépine, lors du débat  après la projection du film.

Benoît Delépine, lors du débat après la projection du film.

iens, à partir du mercredi 17 septembre) ce film génial, sincère et politiquement décapant.

Qui est à l’origine de l’idée maîtresse de ce film ? Gus ou vous-même ?

A l’origine, c’est un article paru dans Aujourd’hui. Nous étions éloignés, pendant les vacances. Mais nous l’avons lu en même temps. Ca racontait l’histoire d’un mec qui était parti pour tenter de se suicider dans la montagne Sainte-Victoire et qui, finalement, avait vécu quatre mois dans la nature ; il n’était pas parvenu à se suicider, ce grâce à une messe qui se déroulait dans un village. Il n’était pas passé à l’acte. Il avait repris goût à la vie, mais il avait zoné dans la montagne. Et il était revenu chez lui. On ne sait pas ce que le type est devenu. Mais Gus et moi, on s’est dit que c’était une belle idée de départ pour un film. La seule chose qu’on savait c’est qu’on voulait faire un drame. Pas une comédie. Nous voulions faire un film plus fluide qui ne soit pas – même si on aime la comédie – une succession de gags, de situations cocasses. Même si c’est marrant, on perd inévitablement en fluidité. On est moins dans la fluidité ; nous avons fait de bons films mais qui sont souvent chaotiques. Là, on voulait faire quelque chose de fulgurant, qui touche, ce sans être pollué par des gags, même si on ne peut pas s’empêcher de distiller un peu d’humour noir. Nous avions travaillé sur un autre film qui ne s’est pas fait. Comme on a Groland, on ne peut tourner que l’été. On était malheureux de ne pas avoir fait l’autre film ; on est donc revenus à ce fait divers. On a commencé à écrire ; on en en parlé à l’acteur qui devait faire le film précédent. Il ne le sentait pas ; il n’avait pas envie de faire ça pour x raisons personnelles.

Qui était cet acteur ?

Il s’appelle Jean-Roger Milo. C’est un super acteur, mais il n’avait pas envie. Et on tombé au moment où Michel Houellebecq était de retour d’Irlande pour sortir son recueil de poèmes. On avait gardé le contact qu’on avait eu avec lui lors du film Le Grand Soir (où on lui avait proposé un rôle qu’il était sur le point d’accepter), on s’est dit : « C’est lui qu’il nous faut car il a tout ce qu’il faut pour donner un mystère supplémentaire à l’ensemble. » Ca s’est fait de façon aussi simple que ça.

C’est un film très poétique, mais aussi très philosophique et très politique. Ce sont des conditions de travail générées par la société capitaliste qui conduisent Paul (Houellebecq) au désespoir. Que pensez-vous de cette analyse ?

Oui, c’est un personnage déplacé. Il travaille pour France Télécom. Ces salariés étaient des gens qui travaillaient avant aux PTT, qui faisaient certains types de travaux, et qui ont été trimballés de département en département. Ils étaient postiers ; ils revenaient dans des bureaux, au service commercial. Et notre Paul, lui, il se retrouve sur une plateforme téléphonique. C’est ça qu’on voulait montrer : les gens qui aimaient leur boulot, pouvaient être trimballés par une DRH et se retrouver dans des boulots qui ne leur correspondaient pas et ça devenait pour eux invivable.

Vous avez écrit, Gus et vous, tous les dialogues et tout le monologue formulé par Houellebecq. Comment avez-vous fait pour parvenir à une telle fluidité, une telle cohérence ?

C’est selon nos problèmes personnels. Pour le couple, c’était plutôt Gustave. Moi, c’était plutôt sur le grand-père, la dégénérescence. C’était des choses qui nous touchaient. En abordant chacun de notre côté les sujets qui nous tenaient à cœur, finalement, nous étions dans la même problématique. C’est vrai que c’est un film existentiel, sur l’existence : « Qu’est-ce qu’on fout là ? » Sur l’écriture, quand nous avons eu la certitude que Michel acceptait de faire le film, nous nous sommes attachés à l’écriture, en bénéficiant de ses conseils. Nous avions même pensé inclure des morceaux de ses textes. Il ne voulait pas ; il souhaitait ne faire que l’acteur. Nous lui disions que nous voulions faire un film poétique et que ses textes seraient les bienvenus. Il nous a répondu : « Pour être un poète, il suffit de dire sa vérité. » De ce fait, nous sommes allés à fond dans ce qu’on pensait, sans affèterie. On ne s’est pas caché ; on a pris nos cas et on a tout balancé sur la table. En le côtoyant, je sais maintenant que ce qui fait la force de Houellebecq, c’est qu’il ne ment jamais. Jamais. C’est pour ça que parfois, il y a des silences étonnants dans ses interviews ; il cherche le bon mot. Il cherche à décrire vraiment ce qu’il ressent le plus sincèrement et le plus honnêtement. Nous avons donc essayé, pour l’écriture du texte, de suivre son conseil.

Ce texte il eût pu l’écrire. Vous êtes parvenus dans votre texte à distiller tout le désespoir qui affleure dans toute son œuvre.

C’est aussi parce qu’on a le même âge que lui. On a vécu des expériences similaires…

La scène avec les petits coureurs, c’est génial !

Oui, les petits coureurs… Je pense que ça a dû plaire à mon frère car avec lui on jouait aux petits coureurs avec des billes des après-midis entières. Je pense que Houellebecq ne connaissait pas le jeu. C’était la première fois qu’il y jouait. Mais pour le reste, on avait tout en commun, Michel et nous.

Gus et vous, connaissiez-vous bien l’œuvre de Houellebecq avant d’écrire ce film ?

Gustave, je ne suis pas certains qu’il ait lu un de ses livres. Moi, je les ai tous lus. Mais je n’ai aucune mémoire des titres. Mais je me suis interdit de les relire pour faire le film. Un moment, je lui ai envoyé un mail en demandant s’il ne trouvait pas que les monologues n’avaient pas l’air d’être du sous-Houellebecq. « Non, non, continuez ! Ca n’a rien à voir », nous a-t-il répondu.

Pourtant, l’osmose entre la tonalité du film et celle de l’oeuvre de Houellebecq est parfaite.

Nous l’avons rendue en langage cinématographique et peut-être que pour un écrivain, ce n’est pas si simple que ça. Nous avons voulu donner un côté littéraire ; on est dans le cerveau de quelqu’un (et de plusieurs personnages). Ce qui se passe dans son cerveau est produit par la voix off. On approche la littérature mais on apporte le visuel qui génère d’autres idées.

Reconstituer sa famille à l’aide de pierres empilées, c’est un symbole très fort. Qui est à l’origine de cette idée ?

C’est Gus qui a eu cette idée. Moi, j’ai eu l’idée de l’ombre. Ca, ce sont des idées de cinoche.

Et l’avion qui traverse le ciel juste au bon moment, était-ce réellement un hasard comme vous le disiez lors de la conférence de presse ?

En fait, j’ai un peu menti. En fait, il n’est pas passé à ce moment précis. On a triché avec des effets spéciaux ; on l’a mieux placé dans le tempo du film. Il y a eu le truc à la con… Quand il y a le morceau de Black Sabbath et que Paul joue avec sa cigarette dans la nuit, il avait un poil de nez monstrueux qui prenait toute la lumière. Et comme le plan dure hyper longtemps, on s’est dit que le poil de nez allait perturber toute l’ambiance cinématographique ; donc on a éliminé le sacré poil de nez par un effet technique.

Le physique de Houellebecq fait vraiment penser à celui de Céline et à celui d’Artaud.

Parfois, il y a une tête d’une force. Whoua !… C’est carrément un grand acteur. C’est un grand acteur pour une raison simple. Il m’a dit : «  Quand on démarre une séquence, il y a un grand calme qui s’installe qui s’installe en moi. » Alors que chez la plupart des comédiens, c’est un grand stress qui s’installe quand on dit « Action ! ».  Tu te dis que si tu merdes, c’est foutu ; il y a donc une grande nervosité qui s’installe. Forcément, même si tu as bien appris ton texte… Lui, Michel, il a ça naturellement… un calme total l’envahit et il parvient à faire ce qu’il a fait dans le film. C’est fou !

On a vraiment l’impression que cette histoire aurait pu lui arriver. Le personnage c’est presque lui.

Dans les interviews, il dit que le personnage, Paul, ce n’est pas lui. Dans L’enlèvement de Michel Houellebecq (N.D.L.R. : un téléfilm de Guillaume Nicloux programmé il y a peu sur Arte), c’est son propre rôle. Mais il joue quand même un rôle. Mais dans notre film, il nous a dit que s’il n’avait pas réussi dans l’écriture, « ça aurait pu être moi »… On avait même écrit dans le CV du personnage qu’il avait une licence de lettres modernes ; et après il arrive aux PTT… Ca pourrait être lui ; il aurait pu se retrouver dans un cas comme celui-là. C’est ça aussi qu’il a aimé.

Avez-vous eu des difficultés pour le convaincre de faire le film ?

Ca aurait pu mal se passer. Il se trouve que ça s’est joué dans un bar. On est resté quatre heures. Peut-être que s’il ne nous avait pas bien sentis, il aurait coupé court. On est sorti quatre heures après… Il avait oublié sa serviette dans le bar. C’était un beau rendez-vous de travail…

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quels sont vos projets ?

On travaille sur un projet de comédie, mais on ne parviendra jamais à faire un truc qui amène des millions de spectateurs… On adore les films italiens, les comédies noires des années soixante. On aimerait bien faire un truc comme ça mais ancré dans notre époque. Après, c’est la difficulté d’écrire ; ça a l’air simple mais ça ne l’est pas du tout.  C’est une prouesse… C’est compliqué d’écrire une comédie quand tu as une dizaine de personnages, tout en restant dans une forme de fluidité. On sait que quand tu proposes un rôle à des acteurs, il faut que tous aient leur petit moment de gloire dans le film. Il y a quelque chose qui nous gêne… Réussir à faire une comédie fluide.

Votre film contient une lenteur très poétique.

Les gens doivent se demander quand ça commence… Mais c’était une volonté :  que tout à coup ça monte, ça monte…

                                   Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

 

 

Jean-François Danquin passe les écrivains en revue

Jean-François Danquin, peintre, écrivain. exposition librairie du laryrinthe, à Amiens; ici avec un portrait de Roger Vailland. Octobre 2013.

C’est toujours un plaisir pour moi de croiser le peintre et écrivain Jean-François Danquin. Je le voyais plus souvent lorsque j’habitais dans le quartier Saint-Leu où il réside.Il n’était pas rare que nous nous conversions, rue du Don.Rock’n’roll et littérature, bien sûr. L’homme est un fin lettré. Un esprit libre, capable de goûter les sprints fulgurants de Paul Morand (auquel il a consacré un travail universitaire) que les considérations marxistes et aristocratiques de Roger Vailland. Nous avons en commun une foule de romanciers et nouvellistes, les plus divers, les plus paradoxaux: de Marcel Aymé à Jacques Perret, d’Henri Calet à Emmanuel Bove, de Blaise Cendrars à Louis-Ferdinand Céline. On retrouve bon nombre d’entre eux parmi les quelque cinquante portraits qu’il a accrochés, il y a peu, sur les murs de la jolie librairie de Philippe Leleu, Le Labyrinthe, à Saint-Leu. (On peut voir les œuvres jusqu’à la fin du mois d’octobre.) Roger Vailland, bien sûr (pour me faire plaisir, il a brandi ce tableau au moment de la photo), mais aussi Raymond Carver, Jules Verne, La Fontaine, Émile Zola, Georges Darien, Jacques Darras, Michel Houellebecq. Rien que du beau monde. Du monde, il y en avait lors du vernissage. Et comme il faisait beau, Philippe, le maître des lieux, avait installé une table dans la rue, avec vin et jus de fruits. Les conversations portaient sur les superbes peintures de Jean-François, des acryliques sur carton, mais aussi sur l’air du temps, bruissement de la vie culturelle amiénoise. Miettes de vie, de pensée, dans l’air doux de Saint-Leu par une tiède soirée d’automne. L’a-t-il vu? Mais je suis persuadé que Jean-François eût aimé le film Gabrielle, de Louise Archambault, projeté au Ciné Saint-Leu. Il n’y a que les Canadiens pour s’attaquer à des sujets aussi difficiles sans tomber dans le larmoyant ou le pathos. Gabrielle et Martin, deux jeunes déficients mentaux, se sont rencontrés dans la chorale Les Muses de Montréal. Ils s’aiment comme des fous. Mais la chose n’est pas forcément bien vue dans leur entourage… Gabrielle doit prouver son autonomie car elle rêve de vivre avec Martin dans un appartement. En attendant, ils répètent car la chorale doit chanter avec Robert Charlebois. Ce film magnifique, terriblement émouvant, est poignant d’un bout à l’autre.

Dimanche 27 octobre 2013

Besson pour tous les goûts

Les fans de Patrick Besson vont y trouver leur compte : il sort en même temps un excellent roman et un recueil de ses critiques littéraires.

Les lectrices et lecteurs de Patrick Besson, ses fans, vont être aux anges: l’écrivain, par ailleurs chroniqueur au Point, sort parallèlement deux livres. Un roman, Puta madre, du meilleur cru; et un recueil de ses critiques littéraires, Avons-nous lu?, sous-titré Précis incendiaire de littérature contemporaine.

Il a ancré l’histoire de son roman au Mexique; il fallait s’en douter. En effet, il suffisait de lire ses dernières chroniques du Point pour comprendre qu’il s’y rendait souvent. On comprend mieux maintenant. Puta madre suit pas à pas Maximilien qui, pour s’éloigner de la femme avec qui il s’est pacsé, se retrouve à Cancun. C’est le début d’une aventure pleine de tensions, de folies, de rebondissements. Maximilien boit beaucoup, câline, en peu de temps, un bon nombre de filles adorables. Dort peu. Ce n’est pas la peine car les choses vont trop vite. Son ancienne compagne, devenue la maîtresse d’un célèbre metteur en scène de Hollywood, est retrouvée assassinée, à l’instar de ce dernier. On s’en doute, le pauvre Maximilien devra rendre des comptes. Les actions s’enchaînent à un rythme haletant. Patrick Besson mène sa narration tambour battant, grâce à des rafales de dialogues nets, limpides, vifs qui font avancer l’histoire tout la clarifiant. C’est du grand art. Savoir faire dialoguer ses personnages nécessite du talent. Nombreux sont les écrivains qui en font les frais. Les dialogues sont tout sauf du remplissage; ils doivent être la respiration d’un texte. Besson l’a compris depuis longtemps. Là, il excelle dans le genre. Et toujours ce sens inouï de la formule: là, «le champag

Patrick Besson : un roman percutant, et des critiques littéraires très enlevées. Du Besson pur jus.

ne n’est pas de l’alcool, c’est de l’eau avec un sourire à l’intérieur»; ici, il fait dire à une maquerelle que «l’érection délie les bourses».Un peu plus loin, «le jeune homme paraissait si heureux qu’on avait l’impression qu’à travers le pansement son œil crevé avait recommencé à voir, notamment l’avenir.» Un festival de finesse et d’humour. Ce sens de la formule, on le retrouve, bien sûr, dans les chroniques littéraires qu’il a données au Figaro littéraire, à Marianne et à Nice matin. Besson y évoque les meilleurs écrivains (Benoît Duteurtre, Éric Holder, Michel Houellebecq, Michel Déon, Éric Neuhoff, Antoine Blondin, Drieu la Rochelle, Georges Simenon, Philippe Vilain, Pierre Benoit, Yann Moix, Patrick Rambaud, Christian Authier, Alain Paucard, Michel Mohrt, Maurice Pons, Jacques Brenner, Patrick Modiano, etc.), et descend les plus mauvais, nombreux eux aussi. Car, comme l’écrit Patrick Besson, «l’art est le monde de l’injustice».

PHILIPPE LACOCHE

«Puta madre», Patrick Besson, Fayard, 173 p.; 15 euros.

«Avons-nous lu?», Patrick Besson, Fayard, 983 p.; 26 euros.