Disparaître : quel bonheur!

   Jérôme Leroy nous donne le meilleur de son talent dans un roman d’une force rare.

Quel livre! Quel beau li

Jérôme Leroy : un style d’écriture.

vre! Quel livre fort! Jérôme Leroy nous donne là le meilleur de son talent. Ce qu’il nous dit est grave. Inquiétant. Nous sommes en 2015. Sans raison apparente, des milliers de personnes choisissent de disparaître. De s’évaporer dans la nature sans laisser de trace; elles parviennent à déjouer les réseaux de surveillance mis en place par le système. Les autorités et le gouvernement qui s’inquiètent, tentent de dissimuler le phénomène, nommé – bel euphémisme! – l’Éclipse. Des professeurs quittent leurs postes; des quidams abandonnent leur famille. Un ministre affirme que ses fonctions ne l’intéressent plus et prend la poudre d’escampette.

Deux points de vue

Pour nous raconter cette histoire singulière, Jérôme Leroy prend deux points de vue. Il nous invite à suivre à la trace Guillaume Trimbert, écrivain quinquagénaire, au bout du rouleau, qui, lui aussi, est tenté par l’Éclipse. La trace de celui-ci, c’est Agnès Delvaux, jeune capitaine des services secrets qui la suit. (Il s’agit du deuxième point de vue.) Elle ne le lâche pas, car elle sent bien qu’il va prendre la tangente. Mais d’autres raisons, plus secrètes, plus personnelles, plus obscures, la motivent.

L’auteur nous les révèle au fil de la narration; nous ne les dévoilerons pas afin de préserver l’effet de surprise pour les lecteurs. Par certains côtés, Guillaume Trimbert fait penser à Leroy. Page 76 : «Le communisme pour moi, c’est comme la plage pour Mélina Mercouri dans Jamais le dimanche: c’est là qu’on finit toujours après les tragédies, parce que la plage, ça règle tout, à condition de ne jamais en revenir. C’est bleu, doré, avec des filles qui dansent sous les tamaris. La propriété privée se limite à un transat ou une sortie de bain et une Pléiade de Morand posée dessus pour la faire tenir. Bref, le communisme, pour moi c’était une fin de l’histoire sexy, poétique et balnéaire.»

On remarquera également que Trimbert a été professeur en zone difficile dans le Nord de la France, qu’il apprécie la littérature de droite, tout, comme on vient de le comprendre, il se dit nostalgique d’une certaine forme de marxisme et qu’il aime boire des verres avec des amis proches que les membres du sérail littéraire sauront reconnaître.

Et puis, il y a le style de Jérôme Leroy. Cette belle langue française, précise, limpide, d’une simplicité rare comme celle des plus grands stylistes. «J’étais en résidence du côté de Lombez, je revenais d’une médiathèque, assez jolie pour une fois, installée dans une ancienne chapelle romane. Le temps était mauvais depuis trois jours et rien n’est triste comme ce gris blanc dans des pays qui ne sont pas faits pour ça. Un peu comme une belle fille qui fait la tête.» Superbe. À l’image de ce roman.

PHILIPPE LACOCHE

Un peu plus tard dans la saison, Jérôme Leroy ; La Table ronde ; 254 p. ; 18 €.

 

Les portraits gouleyants de Patrick Besson

Dans « Nouvelle galerie », il dresse les portraits d’un vingtaine de personnalités, artistes, comédiens, académiciens, etc. C’est un vrai régal!

Que dire d’autre? C’est un régal. Cette vingtaine de portraits réunis sous le titre adorable de Nouvelle Galerie, est un régal. C’est à la fois dur, vachard, drôle, très drôle. Parfois émouvant. Et quand on gratte, tout est vérifié, bétonné, sérieux. Besson a le rictus imparable. Quand il le décoche, il tape juste. Et fort. Plus de cent kilos de talent dans la tronche, ça peut faire mal. C’est presque du Douillet si ce dernier avait su si bien écrire. Il ne faut pas l’être, douillet, quand on se fait allumer par Patrick Besson. Quand on se fait câliner, ça fait un bien fou. Car c’est écrit, envoyé. Il a un sens inné de la formule, Patrick Besson.

«Les bonnes âmes salopes des lettres»

Il nous croque ici – dans le désordre et liste non exhaustive – l’excellent Jean Yanne («Il a trouvé dans le métier d’acteur ce qu’il n’a pas trouvé dans celui de chansonnier ou d’auteur: un moyen d’exprimer sa gravité.» C’est tout Yanne; tout est dit.), l’indémodable Françoise Sagan (avec ce rappel essentiel: «Il y eut enfin une pétition en faveur d’une grâce fiscale pour Sagan que, sur l’instigation de Jean-François Coulomb et Éric Neuhoff, nous fûmes une trentaine d’écrivains à signer, ce qui fit hurler les bonnes âmes salopes des lettres.»), la craquante Sophie Marceau («Dans La Boum (1980), Marceau est un bébé requin brun.»), du terrifiant Helmunt Newtow («inventeur de la femme tyran»), Mélina Mercouri («la grande rabâcheuse de gaieté grecque»), Grace Kelly («Grace Kelly a grossi. Les communistes monégasques l’appellent Graisse Kelly, mais comme ils sont une dizaine et que personne ne les écoute, le prince Rainier ne les envoie pas en prison.»), les festivals de Cannes (l’année 1968: «l’époque où les marxistes français ont couché avec le plus de jolies filles.» Et puis, il y a ces petits clins d’œil de confidence exquise, page

Patrick Besson.

89, dans le portrait consacré à Emmanuelle Seigner: «Dans le hall du Raphaël, il y a Robert Hue. Le sénateur Robert Hue. On se serre la main, entre cocos. J’ai dit à Emmanuelle que j’étais communiste, c’est peut-être pour ça qu’elle est partie si vite. Ou alors elle avait peur que j’essaie de l’embrasser de force sous la verrière du Raphaël. Parce que moi, je n’ai pas renoncé à la dictature du prolétariat.»

Passent également dans la galerie de portraits Mazarine Pingeot, Carla Bruni, Jean d’Ormesson, Bettina Rheims, Frédéric Beigbeder, Jacques Martin, Patrick Poivre d’Arvor, Michael Jackson et quelques autres.

Patrick Besson a l’aphorisme gouleyant. Sa prose est un Chinon qu’on boit un soir de printemps quand tout s’apprête à renaître.

PHILIPPE LACOCHE

« Nouvelle galerie », Patrick Besson, Mille et Une Nuits, 118 p.; 4,50 euros.