L’élégante écriture d’Eric Neuhoff

Avec « Deux ou trois leçons de snobisme », chroniques écrites pour le Figaro Magazine, Eric Neuhoff nous régale de son style étincelant.

Eric Neuhoff est, sans aucun doute, l’un des meilleurs stylistes français actuels. Il a retenu la leçon des plus grands – Colette, Jules Renard, Paul Morand, Bernard Frank, etc. – : refuser l’afféterie, l’emploi du mot juste, seulement le mot juste. Il ajoute à cela un sens aigu de la concision : phrases courtes, ponctuation uppercut. Avec sa belle prose, il nous fait sourire, voire rire, s’attardant sur l

Eric Neuhoff Photo : Laurent Monlaü.

Eric Neuhoff
Photo : Laurent Monlaü.

e « septembrisme » (l’art de prendre ses vacances en septembre), sur les plaisirs du champagne, constate, amusé, qu’Aragon est mort le même jour que Maurice Biraud, que les étudiant de Mai 68 manifestaient en cravate, que les éditions Fleuve noir, valent mille fois le catalogue des éditions de Minuit, et se souvient, un brin nostalgique, du charme des bars d’hôtels. Ce livre est un régal.

Toutes ces chroniques ont été écrites pour Le Figaro Magazine. A quelle période?

Eric Neuhoff : Depuis deux ou trois ans, à un rythme hebdomadaire. On doit y retrouver des échos de l’actualité. Le tout est de percer ce qui reste de l’esprit français. Enfin, c’était ça l’idée de départ.
Comment définiriez-vous ce genre littéraire si particulier qu’est la chronique?

C’est comme la nouvelle. Il faut faire court, trouver un angle, choisir la chute. Le tout est de saisir un peu d’air du temps. Cela sert de gymnastique.
Vous n’employez jamais le « je »; vous lui préférez le « nous ». Pourquoi?

Il faut laisser le je à l’autofiction. Le nous est plus musical. Son côté à la fois démodé et majestueux ne me déplaît pas. Il y a aussi un aspect générationnel. Je parle en gros pour les gens qui ont grandi dans les années 60-70. Le je doit plutôt être réservé au roman ou au journal intime. Dans un magazine, cela sonnerait bizarre. Ou alors il faudrait utiliser un faux je, comme Bernard Frank qui ne disait pourtant rien de lui-même.
Il y a un style Eric Neuhoff. Des phrases courtes, précises; peu de relatives. Pourrait-on parler de « ligne claire »? 

L’ennemi, c’est l’adverbe. Les subordonnées sont déconseillées. C’est l’avantage d’écrire à la main. Cela permet de raturer. Avec les machines, on a la flemme de corriger. On rajoute des choses. Cela alourdit. Ligne claire ? Je crois qu’il s’agit d’un terme de bande dessinée. J’aime bien le côté propre, l’absence de fils qui dépassent. Comme disait Jean Rhys : « Si vous avez un doute, coupez. »
Vos chroniques sont empreintes à la fois d’une manière de jubilation, de goût (très Haedens) pour le bonheur et les plaisirs, et en même temps d’une mélancolie. Dans la vie, vous sentez-vous plus joyeux que mélancolique?

La mélancolie, j’ai horreur de ça. Sinon, il faut rester chez soi. Si l’on sort, c’est pour s’amuser, voir des amis, s’attabler dans un restaurant, refaire le monde avec du champagne.
Il n’y a plus que vous pour vous souvenir de Maurice Biraud, des Saintes Chéries, de Belphégor, de Thierry La Fronde. Vous souvenez-vous de la marque du téléviseur en noir et blanc de vos parents? Quel enfant étiez-vous?

Je crois que la marque était Grandin. Si je ne me trompe pas, c’était le vrai nom du chanteur Frank Alamo. Je sais que je m’ennuyais beaucoup à l’école. C’est pour ça que j’étais bon élève : pour que ça soit fini plus vite. J’en fais encore des cauchemars. J’aimais les westerns et Bob Morane, les disques des Charlots et les albums de Lucky Luke. Rien de très original.
Votre portrait de Frédéric Berthet est superbe. Vous l’avez bien connu? Comment était-il dans la vie? Quel livre de lui conseilleriez-vous? 

J’ai connu Berthet en 1986 quand il a sorti Simple journée d’été. Il était conseiller culturel à New York et était venu à Paris pour le lancement de son livre. Nous avons pris un verre au bar du Pont-Royal et cela s’est terminé très tard dans la nuit. Il était très pince-sans-rire et désespéré. Dans Daimler s’en va  il avait raconté par avance la façon dont il est mort.
Quel sera votre prochain livre, et quand?

Un roman, Costa Brava, qui se passe sur plusieurs étés en Espagne. Ca doit paraître au début de l’année prochaine.

                                            Propos recueillis

                                            par PHILIPPE LACOCHE

 

Magnifique article de Thomas Morales sur le recueil Les Dessous chics

Chères lectrices…

Thomas Morales, auteur du superbe article sur le livre Les Dessous chics, édité par La Thébaïde en partenariat avec Le Courrier picard

Thomas Morales, auteur du superbe article sur le livre Les Dessous chics, édité par La Thébaïde en partenariat avec Le Courrier picard

Les Chroniques picardes de Lacoche réunies

J’aime les écrivains de la pénombre, les crooners de province qui, chaque semaine, susurrent des mots tendres sur le ton de la confidence et de la bravade. L’exception française se niche dans cette relation fragile, essentielle, vitale entre celui qui écrit et celui qui lit. Deux solitudes éclairées par les mystères de la littérature. Depuis François Villon, la ballade est entendue ! Philippe Lacoche, hussard rouge de la lignée Roger Vailland/Jacques-Francis Rolland, tient une chronique régulière, « Les Dessous chics », dans le Courrier Picard où il exhale sa mélancolie cheminote, sa hargne rock et sa fibre aristo. Les Editions La Thébaïde ont réuni, pour la première fois, les exquis billets d’humeur de ce marquis vagabond sur la période 2005-2010. Enfermées dans leur HLM ou leur belle demeure, ses chères lectrices de la Somme, de l’Oise et de l’Aisne comme il les appelle, attendent, lascives, sa missive pleine de larmes, pleine de charme. Elles l’implorent même de les déshabiller d’une formule, oui mais pas trop vite, avec la langueur vespérale du Cardinal de Bernis. Cet enfant triste, héritier de Vialatte et Calet ne cache pas son dépit amoureux. Il a lu jusqu’au calice les réprouvés, ceux que l’Université et les médias méprisent depuis cinquante années. Chaque jour, il s’éloigne de notre époque qui fait la part belle aux imposteurs et aux falsificateurs. Un monde où le flirt et la littérature ne suffisent plus aux honnêtes hommes, n’a pas d’avenir raisonnable. Lacoche, pêcheur impénitent de chevesnes, se réfugie dans ses rêveries d’adolescents, se souvient de la silhouette d’une fillette à couettes, d’un roman de Kléber Haedens ou d’un film de Maurice Biraud. Il entretient la flamme d’une conversation imaginaire au fil de l’eau. Il évoque, à toutes les saisons de la vie, ses coups de cœur pour des groupes bruyants, des auteurs sensibles et des créatures évanescentes surgies de la brume picarde. Ce journaliste est un poète du quotidien qui sait extraire des terres ouvrières, des splendeurs de nostalgie. Ses émotions simples, les plus délicates à écrire, germent dans votre esprit. On ne se lasse pas de le suivre au gré de ses rencontres buissonnières, interviews dans la Capitale de quelques célébrités, virées nocturnes et expositions locales. Ce styliste élégant nous entraîne sur un chemin sentimental, improbable sentier où l’on croise aussi bien les Forbans, Yann Moix, Hervé Vilard, Jack Ralite, Patrick Eudeline que Michel Déon. Comment résister à la fragilité de quelqu’un qui crie « la littérature me rend fou » ? Nous avons trouvé-là un frère de papier. C’est la noblesse de la presse écrite régionale que d’ouvrir (encore) ses colonnes à quelques seigneurs de la plume. Partout en France, il existe de preux chevaliers, souvent incompris et moqués, qui ferraillent dans leur rédaction pour qu’un écrivain oublié lu jusqu’au petit matin ne tombe dans l’oubli. Ces résistants courent d’immenses risques professionnels car ils ne pissent pas de la copie, ils embellissent nos week-ends par quelques traits d’esprit. A Paris, trop souvent, les journalistes manquent de jus. Ils ont la prose sèche, le verbe claudiquant et la métaphore bancale. Gérard Guégan à Sud-Ouest, Christian Laborde à La Nouvelle République des Pyrénées ou Christian Authier dans l’Opinion Indépendante de Toulouse sont les derniers défenseurs d’un art d’écrire à la française. Pour les âmes sensibles, les caractères d’imprimerie n’ont pas perdu leur mystique. Philippe Lacoche, marquis d’ascendance communarde, chaussé de Doc Martens et roulant carrosse en Peugeot 206 possède la foi des premiers croisés. Ces textes d’une ferveur touchante nous accompagnent longtemps.

Thomas Morales

Les Dessous chics de Philippe Lacoche – Editions La Thébaïde –

Lettre de remerciements à Gilbert Fillinger

 

«Amiens, le jeudi 5 avril 2012, 9h55.Cher Gilbert, Une fois n’est pas coutume. Tu connais mes goûts singuliers, mes penchants quasi pervers, mes inclinations de beau-frère qui me conduisent à préférer les films des Charlots à ceux d’Ernst Ingmar Bergman. Qu’y puis-je? Je suis bon public, d’humeur assez joyeuse surtout quand les filles m’aiment, me câlinent, et, tu t’en doutes, c’est le cas en ce moment avec ma délicieuse petite Anglaise Lady Lys qui, avec son succulent accent birkinien, adoucit mes jours et mes nuits. (Tu as vu, lectrice folle de moi comme je fais des phrases proustiennes, longues comme un jour sans poulettes?) Oui, disais-je, Bergman me gave et je sais que c’est mal. Jean-Luc Godard aussi (sauf À bout de souffle et Pierrot le Fou; scoop au passage, lectrice: un copain écrivain, dont je tairai le nom, m’a certifié que, lorsqu’il était jeune sa plaisanterie préférée était de marcher sur les mains dans les cocktails intellos, histoire de choquer le bourgeois; c’est Mauriac qui devait être content devant les plaisanteries simiesques du jeune époux de sa petite-fille Anne Wiazemsky) et là encore je sais que c’est mal. Je déteste certains des films intellos et chiants de Rohmer et de Doillon, et là je sais bien que j’ai raison. Ma tasse de thé, cher Gilbert, ce sont les séries B, les navets français des années 50 avec Maurice Biraud (mon idole), les Lautner dialogués par Audiard. On ne peut pas se refaire; quand on a eu la chance de naître à Tergnier (Aisne), ville cheminote, souvent communiste, on est plus sensible aux anars de droite, voire de gauche, qu’aux donneurs de leçon des universités et des Droits de l’Homme. Tout ça pour te dire, camarade Gilbert que, tu m’as ravi en programmant, l’autre soir, Le gros, la vache et le mainate, opérette barge issue d’un texte de Pierre Guillois, sur une mise en scène de Bernard Menez. En sortant de ton temple de la culture, j’avais mal aux côtes tellement j’avais rigolé. Ma Lady Lys, à qui je devais cette inoubliable sortie, était dans le même état que moi. Menez est un grand; on le savait depuis sa magnifique chanson «Jolie poupée» (1984), qui marquait enfin le retour de la chanson à textes. Cette opérette barge est grasse, iconoclaste, complètement cinglée, politiquement incorrecte. Elle fait du bien à la tête. Merci Gilbert. Ton dévoué Lacoche.»

Dimanche 8 avril 2012.