Entre Bernanos et Gibeau

    François Thibaux exce

François Thibaux.

lle dans un recueil de nouvelles hallucinées et sublimes.

Avec Les rois barbares, il a fait fort, François Thibaux. Très fort. Pas étonnant pour cet écrivain, qui réside aujourd’hui près de Soissons, loué par la critique, et s’est vu attribuer le prix Paul-Léautaud pour Notre-Dame des Ombres 1997 (le Cherche Midi), et le prix Joseph-Delteil 2000 pour Le Guerrier Nu (Denoël). On sera fasciné, puis on adorera la première nouvelle, «Gel», un texte magistralement poétique et brutal, baroque, qui balance entre les horreurs de la société capitaliste d’aujourd’hui et les hautes froidures du Moyen Âge. Comment résister à celui qui écrit cette phrase: «De chaque côté de la croix, dos à dos et les traits dévorés par la mousse, le Christ amputé d’un bras et le saint évêque faiseur de miracles témoignent d’une civilisation engloutie.» C’est la phrase d’un grand prosateur; elle convoque les hallucinations de Bernanos et les mélancolies de Gibeau.

Cimetières militaires

Il y en a d’autres, comme cette déclaration d’amour fou à la belle Florence Valsery, la jeune couturière dont rien, «pas même mes cigarettes et ma bière à dix degrés», ne délivre le narrateur: «Quand je pense à elle, de l’aurore au crépuscule et de la nuit à l’aube, je tremble. Mes jambes flageolent chaque fois que je la croise ou que je l’aperçois de dos le long des chemins, très loin, avec sa peau très blanche qui donne envie de mordre, ses cheveux noirs au chignon relâché sur la nuque, en pantalon trop large et souliers plats.» C’est superbe. Un peu plus loin, il nous dit aussi les étangs souillés par les détritus des pêcheurs du dimanche et des jeunes couples gavés de pizzas «buvant au goulot leur bière chaude ou tirant sur leurs joints jusqu’à tomber à la renverse au milieu des roseaux tandis que leurs marmots jouent et rient sur les berges, non loin du cimetière militaire parsemé de stèle musulmanes ou juives et que longent, sur la route nationale, les camions de betteraves lancées à tombeau ouvert sans se soucier des bêtes qu’ils écrasent». Les cimetières militaires parsèment – constellent? – ces textes puissants. Pas de doute possible, nous sommes dans l’Aisne, le plus beau département de France, certainement près de Soissons. Il faut un regard neuf – celui de Pascal Lainé de La Dentellière -pour ressentir la beauté tragique de ces terres ingrates où il faut beaucoup de courage pour ne pas se jeter dans les étangs ou se perdre à jamais dans les brumes axonaises, les veines gonflées par les cachets blancs et rouges du joyeux Tranxène. Un peu plus loin encore, il y a la rivière qui charrie des bouteilles en plastique et des capotes anglaises, déchets de notre beau capitalisme triomphant et répugnant, puis des cadavres de moineaux desséchés dans l’église. Qui n’a pas vu, un jour, un de ces cadavres de moineaux desséchés dans une des églises, près de la Vesle, ne connaît rien de la vie. Bon Dieu que c’est fort, cher Thibaux. Et ces hérons qui meurent les pattes prises dans l’eau d’un étang gelé. Ça, c’est digne de Maupassant sous LSD. Toutes les autres nouvelles sont du même cru. Oui, il a fait très fort, François Thibaux.

PHILIPPE LACOCHE

Les rois barbares, François Thibaux; postface Vincent Guillier; éd. du Labyrinthe; 186 p.; 15 €.

 

 

J’ai assassiné Patrick Modiano

Une chronique journalistique ou littéraire se doit d’être sincère; c’est là la moindre des politesses, une minuscule tentative d’élégance. Je serai donc sincère, lectrice, amour, petit animal blessé, au risque de m’adonner au mauvais goût: en ce matin gris du mercredi 28 septembre 2016, quelque part dans l’Univers, c’est-à-dire au cœur de mon cher quartier du Faubourg-de-Hem, dans ma maison de

la délicieuse Sarah McCoy.

la délicieuse Sarah McCoy.

résistant (Pierre Derobertmazure), à Amiens, j’écoutai France Inter en buvant mon café. Soudain, la voix de l’excellent Edouard Baer qui évoque Patrick Modiano. Serait-ce ce ciel bas qui pendouille sur les framboisiers de mon jardin, ce ciel au bord des larmes, ce ciel éteint, ce ciel d’étain? Je sens un tremblement dans la voix de Baer, une manière de tristesse. Et l’emploi de cet imparfait… Je me dis: «Modiano est mort…». Tout repasse alors dans ma grosse tête de Ternois: ma découverte de Villa Triste, en 1982, dans ma chambre de la maison de mes parents, à Tergnier. L’émotion que procure la rencontre avec un livre, un écrivain qu’on pressent qu’il sera essentiel dans votre vie. Patrick Modiano restera avec quelques autres une sublime consolation (le terme est de Jean-Marie Rouart) face à l’absurdité totale et la cruauté (parfois) de l’existence. Je me dis, il fallait bien que ça arrive; c’était arrivé à d’autres grands écrivains qui me consolèrent, en d’autres temps (Verlaine, Rimbaud, Maupassant, Vailland, Haedens, Cendrars, Calet, Bove, etc.). Il n’empêche, c’est affreux un écrivain qui meurt. C’est un mur de sensibilité, d’atmosphères, de rosée de mots, qui s’effondre. Je continue à écouter Baer et me rends compte, bientôt, avec bonheur, que l’excellent Edouard est invité d’Augustin Trapenard pour évoquer le spectacle qu’il donne au Théâtre Antoine, à Paris, autour de Un pedigree, de notre cher Modiano. Donc, ce dernier est bien vivant. Il nous donnera encore d’autres romans et récits qui nous transporteront… Je dois être victime d’un syndrome dépressif. L’homéopathie, le Prozac et le Tranxène ne me suffisent plus. Voilà que je me mets à faire mourir un prix Nobel de Littérature. En parlant de consolation, je me suis rendu avec un vif plaisir l’autre nuit, au cirque d’Amiens, au Festiv’Art, pour assister aux concerts de la jolie petite Anglaise Findlay (bonne voix, présence scénique, mais quel son pourri du fait qu’elle jouait trop fort!), de MB 14 (original) et surtout celui de Sarah Mc Coy, chanteuse-pianiste américaine, sorte de punkette adorablement ronde, toute en cuisses et en fesses – un bonheur! – une ogresse bluesy à la voix de Janis Joplin. J’ai complètement craqué sur ce spectacle sublime, émouvant, totalement déjanté. Totalement hors norme. On sent la fêlure chez cette fille magnifique. En fait, elle ne s’est jamais remise de la mort de son père quand elle avait 20 ans. Poignant comme sa voix; comme sa présence. En l’écoutant me revenait en mémoire quelques perles nacrées de tristesse de l’immense Tom Waits. Mon syndrome dépressif, may be.

                                                       Dimanche 2 octobre 2016.

Sensations fortes au Futuroscope

futuroscope-1A la fin des années quatre-vingt, à la faveur d’un retour de vacances, certainement dans le Sud-Ouest (Biarritz ?), il me souvient de m’être arrêté, en famille, au Futuroscope, près de Poitiers. A la fois divertissant et éducatif, philosophiquement intéressé par les grands rêves de l’homme, ouvert sur les sciences… tout cela m’avait intrigué. Nous nous y étions rendus, y avions passé quelques heures. Un bon moment, mais tout cela reste flou dans mon esprit. Fin août dernier, une fois encore à la faveur d’un retour de vacances, un proche me proposa d’aller y faire un tour. « Pourquoi pas ? » répondis-je, étonné par moi-même qui suis plus intéressé par les nouvelles de Maupassant, les mélancolies de Verlaine ou les états d’âme de Henry Miller que par l’évolution des nouvelles technologies. A dire vrai, je fus bien inspiré car, une fois encore, presque 25 ans plus tard, j’ai passé au Futuroscope un très agréable moment. Un parc pour les enfants ? Pas seulement : fort de 25 attractions, il a opté depuis longtemps pour une manière de partage intergénérationnel. En un mot, comme l’expliquait sur place un des responsables, « l’expérience de visite associe l’image et la technologie de pointe à des dispositifs d’attraction plus classique, au service d’une expérience fun et familiale ». Et ça marche : avec 1 830 000 visiteurs et 96 M€ de chiffre d’affaires l’an passé, le Futuroscope est le deuxième parc d’attraction de France, juste derrière l’indéboulonnable Disneyland Paris. C’est vrai qu’il y a de quoi en profiter : pour la deuxième fois, le Futuroscope a remporté, après l’attraction Arthur, l’aventure 4D (impressionnante : je l’ai testée ! Montée d’adrénaline garantie !), le prix de la meilleure attraction au monde pour La Machine à Voyager dans le temps des Lapins Crétins. Celle-là aussi, je l’ai testée et c’était à la fois didactique, historiquement très précis et surtout, surtout, bidonnant avec les effets spéciaux qui accompagnent les idioties des sacrées bestioles ! Mais les plus fortes sensations, je les ai obtenues grâce à l’attraction Danse avec les Robots. Ca fait gentiment peur ; on est bigrement secoué. Et c’est réussi. Dans un ambiance clubbing, dix robots de sept mètres de haut, détournés de l’industrie automobile, s’élancent dans une chorégraphie aérienne au rythme de cinq hits issus de la playlist de DJ Martin Solveig. On est embarqué par deux. Ca démarre ; on est balancés et renversés dans tous les sens. On se retrouve pris en otage par les caprices de ces robots-danseurs… J’ai adoré. En me renseignant sur le lieu, j’ai appris que le Futuroscope était né de la volonté de René Monory (1923-2009), président du Sénat, ministre de l’Education nationale, de l’Economie, président du Conseil général de la Vienne, etc. et surtout fan de pêche. Un homme qui aime la pêche à la ligne ne peut pas être totalement mauvais. Et quand, en plus, il ressemble un peu à Galabru, l’un de mes acteurs préférés, je me dis qu’il n’y a pas de hasard… Monory et le marquis : même combat !

Dimanche 18 septembre 2016

Franz-Olivier Giesbert : «Je suis l’enfant des écrivains que j’ai aimés »

Franz-Olivier Giesbert était récemment à la librairie Martelle, à Amiens, où il a signé son excellent roman « L’arracheuse de dents ». Interview.

Il a le style sec et juste des Hussards, l’esprit documenté d’un Zola ou d’un Balzac, la verve retenue et fraîche d’un Giono. Franz-Olivier Giesbert n’est pas seulement un grand journaliste ; c’est un romancier remarquable. Son dernier roman, L’arracheuse de dents en est la preuve. Il nous promène dans les pas de Lucile Bradsock, qui se réfugie chez un dentiste au cœur de la Révolution françFranz-Olivier Giesbert.aise. Il lui apprend le métier. Elle croise Robespierre, part en Amérique, rencontre les grands de ce monde (Napoléon, La Fayette, Washington). Une aventureuse et une grande amoureuse. Bref : un portrait de femme comme on les aime.

 

Contrairement à ce qu’on pourrait croire au prime abord, ce roman est une pure fiction.

Franz-Olivier Giesbert : Le principe même du roman – ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est Aragon – , c’est le mentir vrai. Donc, dans ce roman, tout est vrai et tout est faux. Le personnage central, Lucile Bradsock, truculente, drôle, assez scandaleuse, n’a jamais existé. Mais les lieux, l’époque, les personnages qu’elle va rencontrer ont existé. Et derrière tout ça, il y a un gros travail d’enquête que je ne laisse pas transparaître car j’essaie d’écrire léger. Mais si on me dit qu’elle aurait pu très bien exister, je réponds oui : elle aurait très bien pu exister car tout ce cadre-là était bien présent ; j’ai beaucoup travaillé et je me suis inspiré de femmes qui, à l’époque, étaient déjà comme ça. Toute une vague de femmes qui arrivèrent à la fin du XIXe siècle et qui voulurent prendre le pouvoir ; mais les hommes les remirent à leur place en les envoyant à l’échafaud (comme ce fut le cas, avant, au cours de la Révolution française, et même ailleurs). C’est une période étrange dans l’histoire des femmes, période qui culmine avec George Sand, personnage absolument fascinant. L’une des femmes les plus fascinantes de l’histoire de l’humanité, bien plus que Cléopâtre. Elle connaissait tout le monde ; elle tirait toutes les ficelles…

Quelle est la part du travail de recherche pour un roman comme celui-ci ?

Pour moi, le personnage est vivant. Je le suis ; de temps en temps, il se rend dans des endroits qui n’étaient pas prévus. Donc, à ce moment-là, je m’arrête et j’enquête. C’est ce qui est en train d’arriver pour un autre roman. La Normandie, ce n’est pas prévu. Mais je n’ai pas eu besoin d’enquêter car c’est mon pays. Ce qui était prévu au départ, c’était les Indiens, et ça a dérivé sur la Révolution française. Ca tombe bien car je connais très bien cette période de l’Histoire ; comme par hasard, quand ça dérive, ça arrive toujours sur des sujets que je connais très bien. Donc, j’ai suivi mon personnage, Lucile, et elle va très vite par moments. Ce qui est amusant quand on écrit, car elle galope tellement vite qu’on a du mal à la suivre. On a l’impression d’être à la traîne.

Pourquoi lui avoir attribué cette profession de dentiste ? C’est singulier.

C’est venu comme ça…

Vous avez dû vous documenter, une fois de plus ?

Oui. Je me suis demandé ce qu’était la profession de dentiste à cette époque. Donc je me renseigne, je m’informe, j’achète des bouquins ; je tombe sur l’ouvrage de Pierre Fauchard, un personnage très important de la dentisterie à l’époque, et le truc part comme ça… Au fur et à mesure de l’écriture du livre, des périodes me paraissent plus faciles, et d’autres, moins ; elles me contraignent à m’arrêter, à me documenter. Je ne connaissais rien à la dentisterie ; je ne connaissais rien du personnage de Fauchard. Je n’ai pas de problème d’inspiration, mais de temps en temps je m’arrête. J’essaie de comprendre, d’apprendre.

Ne serait-ce pas le travail de journaliste qui reprendrait le dessus ?

Non, je crois que c’est celui de l’écrivain. C’est comme ça que j’aime travailler. Michel Tournier, par exemple, se documentait de manière dingue. On est là avec des livres qu’on a commandés, à prendre des notes, à vérifier, à faire des synthèses… On est toujours obligés de travailler sur tout ce qui se passe autour. Comment les gens vivaient ? S’ils regardaient l’heure tout le temps ? Ce sont les questions de base qu’on se pose en permanence pour être au plus près de l’histoire qu’on raconte.

Là, ne serait-ce pas votre côté balzacien qui ressort dans cette façon de procéder ?

Moi, j’adore ça ! Et quand on me dit ça, je considère ça comme un compliment. Balzac est un écrivain immense. Mais simplement, il écrivait à une époque où on pouvait traîner en longueur ; on avait le droit aux longueurs. Et même au début du XXe siècle, quand on regarde certains romans d’Aragon, c’est interminable. Maintenant, nous n’avons plus le droit à la longueur. Je fais partie de ceux qui pensent quand on écrit un roman, il faut aller vite. Les temps ont changé ; le roman est en concurrence avec plein d’autres choses. Il faut être réaliste ; on a un devoir de rapidité, d’accrocher. Hugo avait compris ça. Hugo écrit des bouquins trop longs mais il n’y a pas de longueurs. Ca va vite. Certains autres, comme Balzac, écrivaient très long, mais c’était génial.

Vous disiez, au cours de la conférence donnée à la librairie Martelle, que vous aimiez bien Stendhal mais que vous pouviez vous en passer. Cela m’a un peu étonné.

Il a écrit de très beaux textes sur l’amour évidemment. J’aime bien si… Mais pour moi, ce n’est pas Dostoïevski… Il y a une espèce de culture de Stendhal que je n’ai pas toujours bien comprise. Mais c’est un grand écrivain. On n’a pas l’impression qu’il approfondisse les sujets, ça passe comme ça… Je ne suis pas  bien emballé.

Vous devez lui préférer Zola ?

J’aime bien Zola ; c’est un très bon écrivain. Il enquête beaucoup. Parfois trop. Quand il écrit La Terre, on voit bien que c’est un homme de la ville et qu’il n’a pas travaillé assez le sujet ; c’en devient comique tellement c’est à côté de la plaque ! En même temps, il a réussi des livres qui sont extraordinaires.

Vous aimez beaucoup Steinbeck. Tortilla Flat notamment.

Tortilla Flat, c’est une fable. Steinbeck fait partie des gens qui ont été écartés pour des raisons politiques : il était communiste quand il ne le fallait pas et anti-communiste quand il ne le fallait pas. C’est-à-dire qu’il a toujours été à contre-courant ; c’est pour cela qu’il a disparu. Il a été très proche du Parti communiste pendant des années ; à un moment, il se retourne et il ne fallait pas car toute la culture dominante de l’époque était plus ou moins communiste. On a besoin de ces grands écrivains quand on écrit. Je revoyais Tom Wolfe il y a un an ou deux ; il me disait qu’il fallait relire un Zola par an. C’est ce que j’ai commencé à faire.

Vous êtes aussi passionné par les grands écrivains russes.

Il n’y a pas tant de pays qui soient parvenus à devenir de vrais creusets littéraires. Il y l’Angleterre, la France, la Russie et les Etats-Unis. Après, il y a quelques exceptions ici ou là… Je l’enlève pas à l’Allemagne la philosophie et la musique.

Il y a Zweig aussi, en Autriche.

Oui, mais, l’Autrice n’est pas l’Allemagne.

Exact.

La littérature russe est tellement profonde ; elle va au cœur des choses. C’est justement ce qu’on peut reprocher à Stendhal où on est toujours dans l’amour. Dostoïevski, c’est la folie humaine. Il écrit trop long, bien entendu. Ces personnages sont juste incroyables ! Il y a aussi Tolstoï ; j’adore Tolstoï ! Et ses nouvelles qui sont toujours aussi actuelles ; c’est un personnage extraordinaire.

Vous parliez tout à l’heure de Crime et châtiment ; vous aviez cette formule épatante et audacieuse : « C’est mal écrit mais c’est le plus grand livre de la littérature car les personnages sont vivants. » Tout est dit.

Dostoïevski : j’ai un souvenir très précis. Fin des années 80 ; j’étais à Saint-Pétersbourg, lors d’un dîner où les gens parlaient très bien le français ; il y avait là des Russes spécialistes de la littérature française. A un moment donné, la discussion part sur Dostoïevski. Je leur dis : « C’est dommage, en France, qu’il soit si mal traduit. » Je me rends compte que j’ai dit une connerie car les gens reprennent : « Ah, bon ? C’est mal traduit ? ». Jusqu’à ce que l’un des convives se marre et dise : « Mais non, c’est très mal écrit ! ». Les Russes le savent et le disent ; ça n’empêche pas qu’ils considèrent que c’est un très grand écrivain. En France, on devrait faire attention car on fait des romans emmerdants mais bien écrits. Dostoïevski, il y a plein de points d’exclamation, des points de suspension, des répétions, etc. mais ses livres vous prennent aux tripes et on voit les personnages. Ce sont des personnages vivants. Porphyre est vivant… ce sont comme des visions qu’on a… Dostoïevski est un écrivain majeur ; je ne sais pas si c’est le plus grand, on ne sait pas… Quand il y a Molière, Shakespeare, Hugo et Homère à côté, c’est difficile à dire… Il y a aussi Aragon ; en cela je suis comme Jean d’Ormesson. Aragon est mon poète préféré. Même ses trucs sur les communistes, on est un peu triste pour lui mais à la fin il n’y croit plus lui-même. Mais quelle beauté ! Il m’a dédicacé Les Poètes car je le connaissais ; je l’avais interviewé pour Paris Normandie. J’étais tout jeune ; j’avais 18 ans. Il y a un poème qui s’appelle « Second intermède » ; c’est sur l’amour. Ca m’arrive de temps en temps de le lire à haute voix ; ça me donne envie de pleurer pourtant ce n’est pas triste mais c’est tellement beau ; les mots sont tellement bien choisis. Je ne suis pas capable de le réciter ; j’ai une bonne mémoire mais je ne suis pas capable de réciter des poèmes.

Pour écrire un roman, il faut toujours un déclencheur.

Oui. Il faut par exemple un personnage. Je ne me dis pas : « Je vais écrire un livre pour raconter la Révolution française, ou sur la guerre de Sécession, ou sur la révolte indienne. » Non, dans mon dernier roman, j’avais une femme : justicière et violente ; c’était ça le concept ; la cuisinière d’Himmler (N.D.L.R. : il fait référence à son roman La cuisinière d’Himmler, Gallimard, 2013 ; Prix Epicure) où là j’ai une victime joyeuse. Là, ce n’est pas là même chose : c’est une justicière qui ne laisse rien passer. La cuisinière d’Himmler, elle, se vengeait un peu, mais elle laissait passer plein de trucs. De toute façon, elle en prend plein à la gueule. Elle voit toute sa famille mourir devant elle ; elle voit ses enfants mourir pendant la guerre. Elle essaie de faire ce qu’elle peut pour récupérer ses gosses, mais ça ne marche pas… Elle va d’échecs en échecs. Lucile, elle, n’échoue pas. Parfois, elle en prend plein à la gueule, elle aussi, mais elle rebondit et repart à l’attaque. C’est sa marque de fabrique. Et elle a ce côté vengeance, que moi je n’ai pas ; je considère que c’est une perte de temps la vengeance, la rancune. Il y a un grand chanteur qui m’a fait un procès horrible ; il avait tous les torts, du reste il a perdu… Je me souviens qu’il y a dix ans, je le vois ; je me précipite vers lui et il a fait comme si je voulais lui casser la gueule. Or, je l’ai salué car je n’en avais rien à foutre. C’est passé… Et j’avais gagné le procès.

Vous disiez que vous écriviez dans la joie et dans la jubilation.

Si c’était le contraire, je ne préférerais ne pas écrire. Je n’écrirais pas si je souffrais, si j’avais l’angoisse de la page blanche. Le problème, c’est que la page blanche se remplit trop vite. Après, il y a le travail derrière. Et moi, la page se remplit toujours dans la joie. Ce genre d’attitude (écrire dans la souffrance) pénalise beaucoup la littérature française. Dostoïevski, vous pensez qu’il n’écrivait pas dans la joie ? (Le souci c’est qu’un éditeur eût dû passer derrière avec une paire de ciseaux.) Il ne souffrait pas, même s’il racontait des histoires de souffrance, ça partait comme ça… Même si les histoires de Stefan Sweig sont tristes, je suis persuadé qu’il n’écrivait pas dans la souffrance lui non plus. Victor Hugo, il se marrait tout seul en relisant ses phrases ; et ça allait trop vite… La main n’arrivait pas à suivre. Il y a une sorte de jubilation ; après, il y a certes un travail à faire. Sinon, on est un génie ; je ne suis pas un génie, donc je suis obligé de retravailler derrière. Je préférerais ne pas trop travailler mais… Victor Hugo ne retravaillait pas tant que ça. Si, sur Les Misérables, il a passé beaucoup de temps.

Vous citiez tout à l’heure l’un de vos éditeurs chez Gallimard qui vous faisait beaucoup retravailler. Qui vous édite chez Gallimard ?

C’est toujours Richard Millet. Oui, j’ai besoin d’un regard dur pour me faire progresser.

C’est lui que vous évoquiez, qui vous faisait beaucoup retravailler ?

Oui, Richard Millet mais aussi Thomas Simonnet, que j’aime beaucoup également. J’ai besoin d’un regard différent. De toute façon quand j’ai terminé un livre, je sais qu’il n’est pas fini. Un livre n’est jamais fini ; le gros problème qu’on a c’est quand il est parti, on ne peut plus retoucher ; c’est pour ça qu’on ne l’aime plus. C’est comme ça pour tous les livres. Je ne veux pas relire mes livres après parution. J’admire énormément Michel Déon qui, dès années plus tard, a repris Les Poneys sauvages… car, comme il disait : « Il y a plein d’adverbes, d’adjectifs… On n’en peut plus… »

Le Poneys sauvages est un magnifique roman.

Oui, c’est une livre superbe. La première version était déjà superbe, la nouvelle version est encore mieux. Moi, je lutte toujours contre les adverbes et les adjectifs. Je n’ai pas trop de problèmes avec ça, sauf peut-être dans mes premiers livres. J’enlève, j’enlève… Je suis très dur là-dessus… Les livres qui restent, les livres qui restent ?… Regardez Maupassant, comme son écriture est moderne. C’est dingue ! Où est l’adjectif ? Il n’y en a pas. Ou un de temps en temps.

Oui, c’est juste et net.

Oui, c’est ça. Il faut écrire propre ; c’est ce qu’on doit au lecteur. J’essaie d’écrire les livres que j’aurais envie de lire. Des livres dans lesquels on s’amuse, on est libre. Ca y va. On donne des coups ; les pieds par ci-par-là ; à droite à gauche… J’adore ça.

Vous parliez de votre bonheur d’être sur terre, de votre joie de vivre. Vous me rappelez l’un de mes écrivains préférés, Kléber Haedens que vous avez peut-être lu… Vous partagez cela avec d’autres écrivains, notamment ceux des Hussards… Vous vous sentez proche des Hussards ?

Je n’ai pas l’impression de faire partie d’une école… mais les Hussards, c’est vrai que Michel Déon est un maître pour moi. Parfois, il se trouve que mes maîtres sont des amis. Ce n’est pas la même école mais je me sentais proche de Tournier, même si je ne travaillais pas comme lui, mais, comme moi, il enquêtait beaucoup. Pour moi, Le Roi des aulnes, c’est énorme ! C’est un chef-d’œuvre. Je suis, c’est vrai, passionné par les Hussards, mais en même temps, j’ai l’impression d’être l’enfant de Michel Tournier et de Jean Giono. Là, on est très loin des Hussards. C’est amusant car j’ai habité à Manosque ; je connais très bien Sylvie Giono, sa fille…

Vous connaissez également René Frégni, très certainement ?

Oui, bien sûr… Je me sens également très proche de l’école américaine ; j’ai très bien connu Norman Mailer qui était un ami… Julien Green m’a aussi énormément apporté. Et un écrivain que j’ai adoré sans l’avoir jamais rencontré, William Styron, a eu la gentillesse de faire la préface de l’un de mes livres dans sa version américaine… J’étais très fier… Etrangement, parmi les écrivains que je viens de vous citer, il n’y a pas de femmes mais je parle souvent de George Sand car c’est un personnage qui me fascine complètement. Je n’écrirais pas sa biographie car il y en a eu tellement qui sont excellentes (je les ai toutes lues)… Il y a aussi son autobiographie, Histoire de ma vie, qui est très bonne aussi… Elle, c’est un écrivain modeste, qui ne se la pète pas. J’adore ! Je suis l’enfant de tous les écrivains que j’ai aimés. Mais il y en avait des vivants. Julien Green, j’ai adoré certains de ses livres ; d’autres moins. Green m’a appris des choses incroyables. Même chose pour Tournier, pour Norman Mailer…

Pourriez-vous nous parlez de votre prochain roman dont vous avez déjà écrit la moitié ?

Je n’aime pas parler de mon livre à venir. Je peux dire que c’est encore un roman historique, en tout cas qui se passe dans l’Histoire. Mais j’ai du mal à parler de mes projets, même à mes proches. Il se passe quelque chose de bizarre quand on est en train d’écrire ; on est dans un processus qui est tellement jouissif ; il n’y a pas d’obstacles. On a toujours peur que ça s’arrête et ça peut s’arrêter. Je me souviens d’une panne monstrueuse pour un livre. Exemple : j’ai un livre de 600 pages que je n’ai jamais publié. C’est un livre que j’ai écrit il y a quinze ans. J’ai arrêté de l’écrire ; je me souviens d’une panne de ce genre-là. Je me souviens d’une autre panne à laquelle je m’étais confronté parce que j’avais lu justement Crime et Châtiment. C’était une erreur à ne pas faire parce que ça bloque tout ; on se dit : « Jamais, je n’arriverai à faire ça… Ce n’est pas la peine.» Les chefs-d’œuvre me cassent, me bloquent ; on a envie de les imiter, de retrouver cette énergie… On se trouve minable. On est très fragile quand on écrit. Là, je fais le malin ; là, en ce moment, tout me paraît facile mais on sait que demain, ça peut être tout autrement.

Mais là, ce n’est visiblement pas le cas. Votre écriture est portée par une manière de jubilation.

Oui, c’est vrai, mais il n’empêche qu’un de mes livres de 600 pages est resté comme ça, en plan… Et c’était un livre très ambitieux. Non, en fait, ce n’était pas Crime et Châtiment que j’avais lu… Je ne me souviens plus ce que j’avais lu et qui m’avait bloqué… Il faudrait que je retrouve.

Propos recueillis par

                                                    PHILIPPE LACOCHE

L’arracheuse de dents, Franz-Olivier Giesbert, Gallimard ; 435 p. ; 21 €.

Éclairant Jean-Marie Rouart…

Il dresse le portrait de quelque 120 écrivains qu’il a adorés, et nous donne à lire des extraits du meilleur de leurs œuvres. Succulent.
Il est peu courant qu’un gros livre soit un grand livre (A la recherche du temps perdu, Proust; Le Vicomte de Bragelonne, de Dumas; Guerre et paix, de Tolstoï; Les Misérables, de Hugo; etc.) Ces amis qui enchantent la vie (quel joli titre!), de Jean-Marie Rouart, en est un. Il est gros (906 pages), et grand (passionnant, sensible et didactique; utile, terriblement utile. Et tellement littéraire et poétique!) Il est sous-titré Passions littéraires. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, est un gros lecteur (boulimique) et un grand lecteur (attentif, éclairé, éclairant, transmetteur, fraternel). C’est un excellent connaisseur de la littérature. Ce livre, qui propose des portraits d’écrivains choisis, des manières de préfaces passionnées, passionnantes, gourmandes, joyeuses, et des morceaux choisis de leurs œuvres, n’est rien d’autre, comme l’indique l’éditeur en quatrième de couverture, «le fruit d’une longue histoire d’amour». Il les classe par chapitre délicieusement subjectifs: «Les soleils païens» (Rabelais, Restif de la Bretonne, Casanova, Nietzsche, Maupassant, Colette, D.H. Lawrence, Henry Miller, etc.), «Les magiciens» (Toulet, Louÿs, Cocteau, Gary, Blondin, Zweig, Delteil, Aymé, etc.), «Les cœurs en écharpe» (Musset, Apollinaire, etc.), «Les amants malheureux de l’Histoire» (Bernis, Stendhal, Barrès, Zola, Drieu la Rochelle, Morand, Déon, etc.), «Les bourlingueurs de l’infini» (Loti, Cendrars, Hemingway, etc.), «Beaux et grands esprits» (Voltaire, Jean d’Ormesson, etc.), «Les fracasseurs de vitres» (Rousseau, Céline, Bernanos), «Voyeurs, pervers, nymphomanes» (Sachs, Anaïs Nin, etc.), «Les moitrinaire» (sublime néologisme! Léautaud, Gide, Nourissier, Houellebecq, Sollers, etc.),

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

«Les monuments qu’on visite» (Balzac, Hugo, Flaubert, Simenon, etc.). Et bien d’autres chapitres dans lesquels il n’oublie pas Baudelaire, Giono, Modiano, Bloy, Léon Daudet, Nizan, Nimier et Radiguet. Livre fort, livre émouvant, notamment quand il se demande l’intérêt de Tolstoï pour la franc-maçonnerie n’a pas été de nature à sa propre conversion «à la religion d’Hiram». Et lorsqu’il constate, un peu triste que des continents entiers de littérature resteront ignorés du lecteur avide. On adorera le portrait de Restif ( » il a troussé plus de femmes que de livres»), celui de Casanova (le mythe de l’aventurier; le bourgeois naissant qui doit tout à son mérite personnel et «fait la nique aux aristocrates»). De Cocteau, il dit si justement, qu’il est «un clavecin égaré au milieu du jazz», et de Marcel Aymé qu’il est un poète «qui n’a pas coupé les amarres avec le réalisme». Oui, ce livre est succulent, génial et sublime. Et, chose essentielle, il permet de goûter aux écrivains qu’on ne connaît pas encore. Merci, Jean-Marie Rouart!
PHILIPPE LACOCHE
Ces amis qui enchantent la vie, Passions littéraires, Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, Robert Laffont, 906 p.; 24 €.

Chutons avec Patrick Besson

 La nouvelle est u 

Patrick Besson, écrivain.

Patrick Besson, écrivain.

n genre littéraire subtil et difficile. Avec « L’indulgence du soleil et de l’automne », Patrick Besson s’y adonne avec grâce et élégance.

La nouvelle n’est pas un genre facile. Il faut être un sprinter, détenir le sens de la formule, une plume à la fois dense et légère, posséder la faculté – rare – de savoir chuter sans se faire mal ni – surtout – faire mal à son texte, donc au lecteur. Les maîtres du genre sont, au final, peu nombreux : Stefan Zweig, Maupassant, Pierre Mac Orlan, Bukowski, Eric Holder. Avec L’indulgence du soleil et de l’automne (quel beau titre !), Patrick Besson s’y adonne avec grâce, élégance et non sans une manière de volupté, pour ne pas dire de jubilation. Dès la première nouvelle – dont il extrait le titre d’une citation de Nietzsche : « A présent et pour plusieurs années, je ne demande qu’une chose : la paix, l’oubli, l’indulgence du soleil et de l’automne. » –  il nous met en présence avec une jeune vieille fille de 28 ans, qui aime l’ail, l’oignon cru, la masturbation (certainement la cause de son célibat, constate Besson, impayable) et le grand philosophe moustachu ; elle l’aime assez fort pour qu’elle se laissât faire un fils : le 2 juin 1888. « Il ne sait pas qui était son père », précise la jeune vieille fille qui sent l’ail et l’oignon cru.

La deuxième  nous donne à voir une traductrice sikh. Ca démarre sur les chapeaux de routes : « L’une des plus belles jeunes femmes de Mumbai était couchée à ses pieds. Le problème c’est qu’elle était morte. » Morte et on ne retrouverait jamais son corps : « Il était en lui. »

Dans « La joueuse russe », il met en scène une tennis woman – Sonia Kournipova ; quelqu’un se cacherait-il derrière ce pseudonyme ? –  qui pousse un cri singulier lors de l’exercice de son sport favori. Le narrateur, Rajiv, se demande si elle pousse le même cri pendant l’amour. Pour répondre à cette question, le plus simple est de l’essayer : « Il eut beau secouer, mordre, lécher, branler et sodomiser Sonia : il n’en tirait pas un son. Il pesait de tout son poids sur elle : rien. C’était si troublant que Rajiv, tandis qu’il était au sommet de l’excitation érotique, débanda. Alors la Russe poussa son célèbre cri. »

Et comment ne pas adorer l’excellente nouvelle « Tous ses amants s’appelaient Patrick », dont il ne faut rien dévoiler de l’histoire, et surtout pas la chute : superbe.

Voilà un petit recueil fort réjouissant qui se déguste sans modération.

PHILIPPE LACOCHE

L’indulgence du soleil et de l’automne, Patrick Besson, Fayard Nouvelles- 110 p. ; 13 €.

 

Pour chasser ses préjugés de vieux bobo écolo

 

Thierry Delefosse, chasseur et écrivain talentueux.

 La chasse a mauvaise presse. Souvent à tort. Le dernier excellent ouvrage de Thierry Delefosse, écrit avec sensibilité et poésie, le prouve.

 Ah! La chasse! On savait que ce loisir faisait beaucoup de bruit. On sait depuis quelques décennies, sous la pression des lobbyings divers, du politiquement correct, de la trouille bleue de la mort, qu’il fait encore plus de bruit dans notre République. Pourtant, c’est bien cette dernière qui, dès 1789, n’a cessé de le démocratiser et de faire en sorte qu’il pût être pratiqué non plus seulement par les aristos. Mais par les roturiers et prolos de tout bord. On peut comprendre qu’il faille combattre les viandards, beaufs avinés qui, sous l’effet de l’anis, abattent, maladroits, camarades, femmes, filles, fils, mères, gardes-chasse, chiens. Tout sauf le pauvre faisan lâché et convoité. Mais, heureusement, ils ne constituent pas la majorité des chasseurs qui, faut-il le rappeler, sont des gens responsables, qui s’adonnent, dans le cadre des lois républicaines, à leur passion. De grands écrivains ne cessaient de le rappeler. Il faut lire les pages magnifiques dévolues à cette activité par notre regretté camarade Jean-Jacques Brochier; celles précises, émouvantes et poétiques du Roger Vailland des Mauvais coups; celles, sublimes, de délicieux Dumas.

Thierry Delefosse, journaliste cynégétique depuis 25 ans, rédacteur en chef du magasine Nos chasses de migrateurs, est de ceux là. S’il tire plus vite que son ombre, il lit aussi plus vite que celle-ci : « N’ayant jamais eu de télé à la maison, je suis effectivement un grand lecteur. J’aime beaucoup Maupassant, Giono, Moinot mais aussi Simenon. J’ai lu tous les Maigret! » annonce-t-il, si éloigné ces chasseurs de gallinettes cendrées. Le livre qu’il vient de sortir, La chasse au cœur, en est la preuve. C’est un bel ouvrage très écrit, très littéraire, tissé d’atmosphères, d’ambiances, qu’il nous donne à lire. « L’idée initiale était de raconter tous les petits coups de chasse que j’ai pu faire en France au cours des mes voyages, et quelques aventures à l’étranger, au gibier d’eau« , confie-t-il. « Au fil de la rédaction, elle s’est enrichie de choses très personnelles sur ma façon de vivre la chasse, ma famille, mes amis, les chiens… » Et quand on l’interroge sur les raisons de la mauvaise réputation de la chasse, il répond tout de go : « Cela vient d’abord de l’exode rural. On ne vit pas de la même façon qu’à la campagne : on ne tue pas le poulet, on l’achète sous cellophane. Ensuite, l’humanisation des animaux, le syndrome Walt Disney, l’anthropomorphisme… Enfin nos sociétés refusent l’idée de la mort, la repoussent et même l’ignorent. Réécoutez Brassens : mais où sont les funérailles d’antan? » Et quand on lui demande pourquoi la pêche, elle, est bien mieux acceptée : « Les cannes à pêche ne font pas de bruit et les poissons ne saignent pas. »

La chasse au cœur, livre doux et paisible, lui non plus de fait pas de bruit. Pourtant, il est beau car écrit avec style et sincérité par un authentique écrivain. « Je fréquente depuis l’âge de 6 ans – j’en ai 52 – un bois dans la région de Conty. C’est un bonheur : j’ai vu des chênes grandir et ils me verront mourir. » On dirait du Vailland.

Philippe Lacoche (*)

La chasse au cœur, Thierry Delefosse, Versicolor Editions (45, rue Maurice-Berteaux, 78600 Le Mesnil-le-Roi; ed@versicolor.fr), 251 pages, 25 euros.

 

(*) Derniers livres : Des Rires qui s’éteignent (éd. Ecriture) et Le dernier hiver de Victorine (éd. La Licorne).