Hélène Delavault : « L’acte vocal est une prise de parole »

La chanteuse donnera son spectacle « Apocalypse-Café, Paris-Berlin années

Hélène Delavault. Photo : P. Dietzi.

20 », à la Maison de la culture d’Amiens les 3, 4 6 et 7 février prochains. A ne pas manquer.

Chère Hélène Delavault, qu’est-ce qui vous plaît dans le genre cabaret ?

Quelque part, le mot cabaret est un peu trompeur. En fait, je chante des chansons de cabarets, chantées pendant la République de Weimar à Berlin, et des chansons françaises de la même époque. Il ne faudrait pas que les spectateurs viennent avec l’impression qu’ils vont assister à un spectacle de cabaret dans le style des Folies Bergère. Ca n’a rien à voir. J’utilise aussi des textes du Canard enchaîné de l’époque, et aussi des articles de journalistes, dont l’un, allemand (Kurt Tucholsky) qui écrivait beaucoup de textes de chansons et qui s’est engagé dans une démarche pacifiste après la guerre de 14. Il était très pré-européen avant l’heure ; il était contre les nationalismes. J’ai été frappée de voir en lisant ces textes-là de constater les ressemblances avec les problématiques qui nous agitent en ce moment.

Un peu dans l’esprit de Kurt Weill et des poètes Dada ?

Oui, c’est ça. En même temps, c’est drôle, comique. Mais en même temps, ça fait référence à une certaine démoralisation. Ca commence comme une rigolade, puis ça va vers des évocations de la guerre.

La montée du nazisme est certainement évoquée ?

Oui, c’est comme si ce journaliste allemand l’avait humé dans l’air. Dans les années 20, l’Allemagne n’était pas dans l’euphorie. Ils étaient vaincus, misérables ; ils n’avaient rien à manger. Ils imaginaient qu’il y aurait un petit espoir d’autre chose. Kurt Tucholsky l’a très bien senti dans un texte crépusculaire dans lequel il dit : « On ne sait pas du tout où on va. Toutes nos valeurs sur la famille, la patrie, etc. tout ça s’écroule ; on ne sait pas du tout où l’on va. »

C’est un peu ce qu’on vit actuellement…

Tout à fait. C’est frappant.

En quoi l’esprit de ces artistes de cabaret était-il contestataire ?

J’ai puisé dans certains recueils de textes, dont l’un, en Allemagne, intitulé Moment d’angoisse chez les riches. Ce journaliste, Kurt Tucholsky, a été tenté par le communisme, mais il était irrécupérable et tout de suite il s’est rendu compte que la solution soviétique n’était pas celle qu’il fallait. Le cabaret de Berlin était assez littéraire et politisé, plus que le cabaret français.

Parmi les artistes français de cabaret de cette époque (Fréhel, Damia, Mistinguett, Georgius, Dranem…) laquelle ou lequel préférez-vous ?

J’adore Dranem.

« Le trou de mon quai » est une chanson épatante !

Oui, j’avais même pensé la mettre dans le programme de mon spectacle mais je pense que ça ne serait pas forcément bien passé dans le cadre de la dramaturgie…

Comment avez-vous travaillé pour concevoir votre spectacle ?

Surtout avec les recueils de chansons. Et il y a une vingtaine d’années, j’avais fait un enregistrement de chanson de cette époque-là, que j’avais appelé Les rues de la nuit, et dans lequel j’avais interprété certaines chansons en allemand. Il y avait donc des chansons que je connaissais déjà. Et j’ai des recueils chez moi…

Que tentez-vous-vous de faire passer à travers votre spectacle ? Quelles sont les idées forces que vous véhiculez ?

Quand on élabore un programme, un cherche d’abord les chansons. Ca correspond bien sûr aux pensées qu’on a ; personnellement, je suis de gauche et profondément européenne et pacifiste ; donc, ce ne sont pas des idées très à la mode. J’ai été frappée de voir, que, dans les années 20, – surtout en Allemagne mais aussi en France, notamment dans Le Canard enchaîné – c’était déjà une préoccupation. Ces années-là, correspondent à l’effondrement des idéologies qui ont conduit à la boucherie de 14-18. Cela s’est appliqué non seulement aux croyances politiques, mais aussi à l’évolution des mœurs, notamment en ce qui concerne la condition de la femme qui avait dû assurer la responsabilité de travail, de gestion de famille, etc., pendant la guerre. Parfois, elles ont vécu douloureusement. Certaines ont vu revenir leurs maris ; elles avaient pris des habitudes. Même au niveau du vêtement, pendant la guerre on a abandonné le corset. Même si c’est le couturier Paul Poiret qui, le premier, a dessiné des robes sans corsets pour les femmes riches, n’empêche que c’était déjà dans l’air. Je cite deux très courts textes de Colette, sur le désir amoureux, dont elle parle comme d’une addiction. Je couple ça avec deux chansons très sentimentales sur l’amour ; l’une parle de l’amour heureux, l’autre qui parle de l’amour qui n’est jamais heureux (« Toutes les histoires d’amour qui finissent mal… »,  comme dit une autre chanson). Il y a d’autres chansons qui sont sur le retour du militarisme. La première chanson que chante Romain Dayez évoque le fait que la guerre est finie et on cherche des souvenirs ; on cherche des casques et tout ça. C’est sur l’air de « La Madelon ». Et ça dit : « Tant qu’on pourra boire un coup et pincer le menton des filles, tout ira bien ; ça n’a pas d’importance que les Boches ne paient pas leurs dettes et que les Soviétiques nous menacent. Les ouvriers peuvent bien se mettre en grève mais tout ira bien. » Et ça se termine par un texte de 1920 de Kurt Tucholsky. Les années 20, c’est aussi le mouvement Dada. Il y a aura dans le spectacle des petits objets un peu dérisoires. Mon spectacle est très gai, très marrant avec un côté un peu dingue, et en même temps ça dit des choses extrêmement grave.

On dit que vous n’hésitez pas à faire sauter les différents verrous des genres musicaux. Est-ce vrai ? Et comment procédez-vous ?

Je suis d’éducation très classique. J’ai appris à chanter le lyrique mais ça fait trente ans que je chante des chansons. Je n’ai pas encore chanté vraiment de musiques rock car ça ne m’intéresse pas. Et je trouve qu’il n’y a pas toujours trop de musique là-dedans et parfois les textes… enfin, bref !  C’est pour cela que je me suis tournée vers les chansons de ces années-là. Il y avait des textes marrants et des mélodies. Mais on les chante de façon différente. J’ai un jeune partenaire, Romain Dayez…

Sur scène, vous serez donc en compagnie de Romain Dayez (chant) et Cyrille Lehn (piano). Qui sont-ils ?

Ce sont deux hommes jeunes. Je suis entouré de deux beaux jeunes gens. Cyrille est professeur de piano, mais il est aussi arrangeur. Il vient d’arranger un disque de Nathalie Dessay ; il est aussi professeur d’harmonie au Conservatoire national supérieur de Paris. Romain, c’est un chanteur lyrique très atypique. Je l’ai découvert Quand il venait de sortir du conservatoire, l’an passé. Il avait un parcours libre à faire en tant qu’étudiant ; il avait monté tout un parcours avec de la musique classique et des chansons. Je l’ai trouvé tellement merveilleux (il a une présence sur scène, un talent de comédien, et il est drôle), que j’ai voulu travailler avec lui. Notre but n’est pas du tout de faire de la démonstration vocale.

Vous avez fait des études de lettres et des études musicales. Vous sentez-vous plus littéraire qu’artiste musicale ou chanteuse ? Ou l’inverse ?

C’est complètement lié ; j’ai du mal à répondre à cette question. Je suis fan de musique depuis que je suis toute petite. Je jouais du piano et voulais jouer du Chopin et du Bach. J’ai découvert l’art du chant, non pas par l’opéra qui ne m’intéressait pas, et la voix en soi ne m’intéresse pas. Mais c’est effectivement transmettre aussi. J’ai découvert le lied  allemand qui est une musique romantique merveilleuse. C’est ça qui m’a décidé à chanter. Pour moi, c’est toujours lié. L’acte vocal est un acte théâtral ; c’est une prise de parole.

Le 6 janvier 1989, votre spectacle « La Républicaine », aux Bouffes du Nord, était attaqué, dit-on, par les Camelots du roi. Vous souvenez-vous de cet incident ?

Je faisais un spectacle autour de Révolution française ; ça s’appelait La Républicaine. Il y avait beaucoup d’humour et ça évoquait la Révolution française et il y avait même une chanson sur Cuba, sur les luttes des peuples. J’avais fait beaucoup de recherches à la Bibliothèque nationale. La Révolution française de 1789 a aboli la censure. Il y avait donc énormément de chansons politiques  – des pamphlets – que les Français écrivaient et se transmettaient sous le manteau. Il y a un ouvrage magnifique d’un historien américain qui se nomme Robert Darnton. Il a étudié toutes ces chansons comme émergeant de l’opinion publique. J’ai donc fait ce spectacle qui était à la gloire de la République. Un soir, j’étais sur la scène des Bouffes du Nord (où il n’y a pas de scène en hauteur). J’ai vu débarquer sur moi des types en blousons de cuir, cagoulés (même pas le courage du visage découvert) ; ils se sont jetés sur moi et m’ont arrosée de gaz lacrymogène. Ils sont sortis de la salle en criant « Vive le roi ! ». Des enquêtes ont été menées par la police ; quelques semaines avant, il y avait eu l’incendie du cinéma Saint-Michel. C’est comme ça qu’ils ont retrouvé mes agresseurs. Trois jeunes types dont l’un était à la limite de la débilité mentale ; il faisait partie d’un groupe qui se nommait la Restauration nationale. Donc, ce n’était pas directement les Camelots du roi. C’était en janvier 1989 ; les socialistes étaient au pouvoir. Toute la presse de droite accusait beaucoup la gauche de faire l’apologie de la guillotine. Cette agression a donc été fortement médiatisée. C’était considéré comme une atteinte à la liberté d’expression ; j’ai reçu plein de soutiens, des tonnes de lettres.

Quels sont vos projets ?

Nous sommes en train, Romain et moi, de concevoir un petit clip pour présenter notre spectacle. Il sera dadaïste ; on essaiera de le mettre en ligne en janvier 2017. Actuellement, ce que je veux, c’est faire tourner ce spectacle. On en a donné une première mouture, dans la maison de l’Allemagne, à la Cité université Henrich Heine. C’était en mars dernier ; ce qui a donné lieu à une très jolie critique dans Le Canard enchaîné.

                                          Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

Lambert Wilson et Yves Montand : la même tessiture pour le même goût des mots

      Le comédien  donnera son spectacle « Lambert Wilson chante Yves Montand », le jeudi 15 décembre, à la Maison de la culture.

Il n’imite jamais ; il reste lui-même. Lambert Wilson possède assez de métier pour ne pas tomber dans les écueils du genre. Les chansons de Montand, il les passe au filtre de sa sensibilité. Lambert Montand ? Yves Wilson ? On  n’est pas loin de ça tant les expressions de ces deux artistes sont proches. On les sent en connivence. Et c’est très bien. Lambert explique sa démarche.

Lambert Wilson, comment avez-vous rencontré l’œuvre d’Yves Montand ? Par quelles chansons ? A quels endroits ? Quand ?

Tout a commencé en 1990. J’étais au cours de mon premier spectacle de tour de chant qui s’intitulait Lambert Wilson chante (de façon assez prétentieuse, du reste ; mais peu importe !). De Montand, j’ai chanté « Les feuilles mortes », « Trois petites notes de musique », etc. En 1997, toujours avec mon camarade Bruno Fontaine, on a fait un spectacle sur la chanson dans le cinéma. Là, nous avions fait d’autres titres de Montand, dont « Amour, mon cher amour », etc. En fait, je me trouvais très bien dans ces chansons, notamment au niveau de la tessiture. (On a exactement la même.) Il y a aussi un goût commun pour les mots et la poésie qu’on peut dire. Lui et moi, nous sommes amoureux des auteurs, des mots, de la poésie. Lui pouvait ne faire que réciter « Barbara », de Prévert, ou la chanter. C’est un endroit où l’on se trouve à mi-chemin entre le jeu et la musique ; c’est-à-dire le lyrisme des mots finalement. Je n’ai pas pensé an terme de tour de chant au départ. L’idée, c’est comme si j’avais vu une photo noir et blanc (avec poursuite) de lui de dos ; lui sur scène. Une affiche, un peu. Je me suis dit  qu’il y avait là une idée, un personnage derrière lequel je pourrais me planquer afin de faire un spectacle théâtral en musique. J’insiste sur le côté théâtral ; je ne voulais pas seulement faire un tour de chant. Je voulais me servir de ce personnage pour le raconter. Ne pas du tout l’imiter mais raconter sa vie par son répertoire. Il se trouve que j’avais mis ça un peu de côté. J’avais rencontré Carole Amiel, sa veuve ; elle m’avait donné sa bénédiction. Mais mes activités dans le cinéma m’avaient happé. Et voilà… Entre temps, les gens de Sony m’ont contacté ; ils m’ont proposé de faire le disque. J’ai dit oui ; on a foncé. Ca a été un petit détour pour arriver jusqu’à Montand. Ce que j’avais alors en tête, c’est ce que je propose maintenant. C’est-à-dire une évocation de Montand comme un acteur qui se raconte. C’est pour cela que je voulais absolument un metteur en scène de théâtre. En l’occurrence il s’agit du directeur du Théâtre national populaire de Villeurbanne (Christian Schiaretti) ; j’ai eu du nez car c’est un artiste qui défend les couleurs du TNP dans son Histoire. Il a fait une salle de répétition Georges-Wilson (mon père) à Villeurbanne. Il a su trouver la connexion entre l’histoire du TNP et Montand qui a chanté pour Vilar, en 1952, à Gennevilliers, en même temps que Gérard Philipe jouait Le Cid.  Il y avait un engagement partagé, un engagement politique clair, très prolétaire ; et ça, ça plaît beaucoup à Christian. Christian m’a aidé à faire le lien grâce à des textes de

L’excellent Lambert Wilson.

Semprun, le grand ami de Montand, qui a écrit des choses magnifiques sur lui, sur son passé ouvrier, sur les grandes rencontres de sa vie (Simone Signoret, Piaf, Marylin, etc.). Sur son engagement politique. Sur sa gloire aussi. A son rayonnement quand les gens sont suspendus à ses lèvres. Son rêve de l’Amérique ; son rêve de fils d’émigré qui eût pu aller en Amérique. C’est toute cette courbe que Semprun évoque. Moi, je dis ces textes entre les chansons.

Une sorte de fil rouge narratif ?

Exactement. C’est ça la différence avec un tour de chant traditionnel. On peut jouer sur les mots : bien sûr que c’est un tour de chant. Je chante trente chansons… ca nous permet de couvrir un panorama très large, qui est le sien. Ca va de chose très évocatrices des années 40 (« Battling Joe » », « Luna Park »…) à des choses très épurées de Prévert (« Les feuilles mortes », « Barbara »…). Et des choses plus engagées comme « Casse-tête », d’après un poème de Gébé, de Charlie-Hebdo, qui avait écrit ce poème sur les violences policières. Mais aussi des chansons comme « Le chant de Partisans », ou encore « Le temps des cerises ».

Est-ce que vous l’avez réellement rencontré ou pas du tout ?

Pas du tout. En revanche, quand j’étais très jeune, j’avais fait un film avec Catherine Allégret qui avait organisé quelque chose. Elle m’avait raconté son effort, son retour d’Amérique. Rencontrer à nouveau l’Amérique, aller chanter à New York où il avait été célébré, ça m’avait plu. Il avait ça en lui ; il fallait qu’il refasse de la musique. C’était mon seul contact avec lui.

Qu’est-ce qui vous fascine en lui ? Le chanteur ? Le comédien ?

C’est son désir d’auto construction. C’est un peu ça qu’on raconte ; c’est l’émigré. Ce n’est pas simplement une nécessité d’adaptation ; c’est un désir de dépassement par la langue française qui est sublimé. C’est ça qui me fascine le plus ; son ambition de vivre le rêve du père, qui est le rêve de l’Amérique. Un truc qui le pousse au cul… Je suis très fasciné par le chanteur, et tout particulièrement le chanteur au milieu de sa carrière, c’est-à-dire les années 60. Là où il est le plus épuré. Je respecte énormément l’acteur qui a une présence incontestable. Dans mon inconscient, je suis très attiré par la fin des années 50 et le début des années 60.

La période compagnon de route du Parti communiste. Période que votre père avait également connue.

Exactement ; c’est là que l’on rejoint l’histoire du TNP. Dans l’après-guerre, il y a un désir d’héroïsme. C’est toute une génération de gens qui ont beaucoup souffert, et de la pauvreté, et de la guerre. Et cette énergie-là me fascine. Ce désir d’héroïsme s’exprime dans le choix des textes. Ce qui me fascine aussi chez Montand, c’est que ce n’est pas une œuvre ni écrite, ni composée. Ce sont ses choix ; il a laissé un ouvrage de choix. Il a marqué au fer rouge des chansons qui sont définitivement associées à lui : « Les feuilles mortes », par exemple. Il est difficile de ne pas penser à Montand quand on écoute cette chanson, même si elle a été chantée dans le monde entier.

Vous chanterez à la maison de la culture d’Amiens le jeudi 15 décembre. Avec quelle formation serez-vous sur scène ?

Bruno Fontaine a réarrangé une deuxième fois. Il aura certains titres en commun avec le disque, mais il a tout de même réarrangé… Il y aura – lui compris- six musiciens. Ce sont des musiciens qui sont aussi à l’aise dans un son classique que dans un style jazz.

Ce ne sera donc pas l’orchestre symphonique qui vous accompagnait et que l’on voit sur certaines vidéos?

Non, ce sera encore autre chose. A un trio jazz (piano, basse, batterie), il a ajouté un violoncelle, un clarinettiste (qui joue toutes les clarinettes) et un instrument inattendu : le cor (et aussi du bugle). C’est vraiment génial. C’est donc un ensemble extrêmement polymorphe dans le son. Parfois, c’est vraiment jazz des années 50, de club ; parfois, on est dans un classique plus épuré (pour « Barbara », pour « Les feuilles mortes »). Dans un son de sonates. La difficulté fut de trouver des musiciens qui étaient souples pour passer d’un style à un autre. Par exemple, le batteur est également percussionniste chez Boulez… Tous ces musiciens sont très polyvalents.

Comment s’est faite la rencontre avec Bruno Fontaine ?

On s’était rencontré car je souhaitais faire un tour de chant ; ce fut une évidence immédiate. C’est très difficile de passer des mains de Bruno Fontaine à celles d’un autre pianiste. Il est aussi à l’aise dans le classique que dans le jazz. Il est plus qu’un accompagnateur ; c’est quelqu’un avec qui on respire.

Vous êtes en totalement connivence.

Oui, c’est fou ! Si nous faisions juste piano voix, nous pourrions ne pas répéter, tellement on se connaît, tellement il connaît la moindre de mes respirations. Artistiquement et humainement, c’est une chance pour nous qu’on se soit trouvés.

Quelles sont vos deux ou trois chansons préférées de Montand ?

J’ai une tendresse particulière pour « Les feuilles mortes » car cela me rappelle des moments-clé de ma vie ; des moments graves, heureux. Ou même très graves. Il y a aussi des chansons de Francis Lemarque qui sont merveilleuses. Bien entendu « A Paris », chanson merveilleuse, difficile à chanter. Et une autre chanson de Francis Lemarque qui s’appelle « Toi, tu ne ressembles à personne ».

Avez d’autres points communs avec Yves Montand en dehors de la tessiture ?

Oui, je pense que nous avons la même utilisation du corps sur scène ; mais attention ; je ne l’imite pas. Je n’ai pas voulu regarder les vidéos. La joie de vivre du corps également. On est à mi-chemin entre la revue, le danseur… c’est une sorte de liberté ; un goût de s’exprimer à travers le corps ; oui, nous avons ça en commun.

Quels sont vos projets ?

Il y a trois films qui vont sortir. Le premier, une comédie, que j’ai tournée avec Juliette Binoche et Camille Pottin; ça s’appelle Telle mère, telle fille. Ca sortira en mars. C’est un film de Noémie Saglio. Ensuite, le 5 avril, je serai dans le film Corporate, un film sur le monde du travail. C’est un film de Nicolas Silhol. Je joue le rôle d’un DRH épouvantable. Et je viens de terminer, en Belgique, le film du romancier Marc Dugain ; il a adapté le livre de Chantal Thomas  qui s’appelle L’échange des princesses, magnifique film d’époque où je joue le roi d’Espagne, Philippe V, le petit-fils de Louis XIV. C’est un film avec Olivier Gourmet.

                                      Propos recueillis par

                                      PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

Blues d’automne et brumes tourangelles

J.J. Milteau (à gauche) et Eric Bibb.C’est étrange la vie; la mienne en tout cas. Il y a parfois de troublantes coïncidences. L’autre soir, je suis allé au concert d’Eric Bibb et J.J. Milteau, à la Maison de culture d’Amiens. Spectacle magnifique! Eric Bibb et J.J. Milteau (surtout ne l’appelez plus Jean-Jacques, il tient à son J.J. – prononcez «jay jay» – comme à son premier harmonica Marine Band!): pas de surprise; ils excellent dans leurs domaines. Égaux à eux-mêmes. Mais la rythmique, composée de Gilles Michel à la basse et de Larry Crockett à la batterie: un régal de précision, de souplesse, de sobriété, de modestie rassérénante. Il m’était difficile – moi qui, lors de mes amours avec Lou-Mary, officiais comme bassiste sur le manche de mon Höfner adorée – de quitter des yeux les doigts de Gilles Michel. Quant à Larry Crockett, il affichait une justesse, de ton et de timbre, exceptionnelle. Aucune afféterie, aucun effet. Ce type est la Colette des drums. Et, en me replongeant dans la biographie de Gilles Michel, je me suis rendu compte qu’il avait joué à maintes reprises aux côtés de l’ami Luc Bertin (notamment dans Bug, Brand New Cadillac et Ron Smith), pianiste laférois (donc presque ternois!), mon regret fut grand de ne pas être allé lui parler. En revanche, je suis allé dire deux mots (il était pressé de «plier les gaules», entendez: ranger le matériel) à J.J. Milteau. J’ai eu le temps de lui demander des nouvelles de Patrick Verbeke. Et de Benoît Blue Boy. C’est là que la vie devient étrange; tu ne me croiras pas lectrice admirée, convoitée, parfois fessée: quelques jours plus tard, grâce à Facebook, je reprends contact avec Benoît que j’avais perdu de vue depuis mes années de journaliste à la revue Best. Il était en Indes. Nous étions heureux de nous retrouver. Des souvenirs me remontaient à la tronche. Mon école de journalisme à Tours. C’est en effet dans cette ville que je le vis pour la première fois en concert. Je fus séduit par ses indéniables talents d’harmoniciste, mais aussi par le fait qu’il fut un des premiers à chanter du blues presque traditionnel en français. Ça devait être en 1976. Je me souviens encore des odeurs de bernache, vin bourru, dans les rues pleines de brouillard, l’automne. Des descentes qu’on faisait dans les caves de Vouvray, en compagnie de notre professeur de journalisme, Jean Chédaille, grand reporter à la Nouvelle République du Centre-Ouest, et écrivain. De mes copains de promotion Jean-Luc Péchinot, Evelyne Bellanger, Alain Bertrand, Michel Caillol, Armelle Moutongo-Black, Jean-Luc Pays, Loïc Gicquel, Jacques Benzakoun… En mai 1977, je proposais à Christian Lebrun, mon regretté rédacteur en chef de Best, d’interviewer Benoît afin qu’il me parlât de sa technique à l’harmonica; je débarquais chez lui, à Tours. Il me servit du bourbon, et je repartis, un peu ivre, vers la capitale où j’effectuais mon stage de fin d’études au 23 de la rue d’Antin, chez Best. Je revis ensuite Benoît à plusieurs reprises lors de concerts mémorables, évoquant aussi ses excellents albums dans les pages de Best et de L’Aisne Nouvelle. La roue tourne comme un blues de Jimmy Reed.

Dimanche 6 novembre 2016.

Comme un léger sentiment de honte

Il en va du métier de journaliste comme celui d’homme. Ou d’écrivain. Il réserve souvent des surprises, bonnes ou mauvaises. Celle-là était-elle bonne ou mauvaise? Je ne saurais le dire. Et qu’importe. Et étais-je venu à la présentation de la saison 2016-2017 de la Maison de la culture d’Amiens comme journaliste, comme écrivain, ou comme homme. D’abord comme homme, j’en suis certain. La culture, la lecture, le rock’n’roll, les femmes me font tenir debout. Ce n’est pas toujours évident par les temps qui courent; on resterait bien couché à écouter la pluie frapper contre les vitres. Des temps qui courent et qui tuent; retour à la barbarie. On fling

Gilbert Fillinger répond aux intermittents du spectacles.

Gilbert Fillinger répond aux intermittents du spectacles.

ue des homosexuels, des policiers, une députée travailliste fraternelle; on dézingue les acquis sociaux, ceux des luttes de nos pères. Rester coucher, oui, on en a envie parfois. Je m’étais levé ce matin-là. Et le soir, je m’étais rendu, l’âme assez légère, à la Maison de la Culture. Sur scène, une trentaine d’intermittents du spectacle avait investi l’espace afin d’exposer leurs revendications alors que le directeur, Gilbert Fillinger, s’apprêtait à procéder à la présentation de sa belle et riche programmation. Calmes et dignes, les intermittents avaient déployé des banderoles, s’exprimaient au micro, demandaient à Gilbert Fillinger de se positionner. Celui-ci avec autant de calme et de dignité répondait aux manifestants. Rien de méchant, rien de violent. Pourtant, une partie de la foule commença à manifester son mécontentement. Ce mécontentement se transforma en huée, et, pour certains, en insultes. Derrière moi, une dame s’était mise à les traiter des tous les noms. Quand je lui demandais de se calmer, elle me traita de communiste et me demanda si j’étais allé voir ce qui se passait derrière le mur de Berlin à l’époque. (J’eusse pu lui répondre que non, et qu’il s’agissait là d’un de mes plus grands regrets car j’eusse bien été capable d’y rester. Vous imaginez les gros titres: «Dégoûté par le capitalisme, le marquis des Dessous chics passe à l’Est». Mais je m’abstins; elle avait l’air si bornée que ça n’en valait pas la peine; je la laissais vociférer.) C’était triste de voir une partie de ces spectateurs qui se pique de culture hurler contre des intermittents qui, justement, sont les piliers de la culture. Sans eux, point de spectacles. Je me sentais mal. J’avais honte pour eux. Certains se disaient pris en otage. Tu parles; on les avait retardés d’une petite demi-heure de présentation. Ils iraient se coucher un peu plus tard. La belle affaire. Qu’ont-ils pensé, ces vociférants-insultants quand, un peu plus tard, certains artistes venus présenter leurs spectacles, affirmèrent leur soutien aux intermittents? Je pensais à Malraux, à Jean Vilar. D’accord ou pas, jamais ils se seraient mis à brailler devant des gens non violents qui ne demandaient que la parole.

Dimanche 19 juin 2016

Les corps de mes petites amoureuses des seventies

Commençons par les choses sérieuses. Je me suis rendu, en compagnie de Lys, à la projection de la vidéo Il n’y a pas de rapport, hommage à Jacques Lacan, de François Rouan, dans la salle du cinéma Orson-Welles, à la Maison de la culture d’Amiens. L’événement était suivi d’une discussion proposée par des psychanalystes membres de l’Ecole de la Cause Freudienne, Patricia Wartelle, Jean-Philippe Parchliniak et Philippe Béra. Le public était invité à rencontrer François Rouan après son exposition Les Trotteuses. Il s’agissait de saisir « une part de ce qui amena le psychanalyste Jacques François Rouan. On voit deux jolies filles nues dans la vidéo.Lacan vers l’œuvre de François Rouan », expliquent les organisateurs qui précisent que « cette rencontre fut importante, voire déterminante pour l’artiste. » J’aime mes amis éditeurs Mireille et Philippe Béra et leur amie Patricia Wartelle. Mais j’avoue humblement que je ne sais quoi penser de Jacques Lacan. L’inconscient est fascinant, comme l’art, comme la littérature, comme l’amour, comme le rêve. Je ne comprends pas tout de la psychanalyse. Les écrits de Freud m’ont fasciné quand j’étais lycéen au lycée Henri-Martin, au cœur des seventies. Je me laissais guider par Jean Poupart, professeur de philosophie. Ses mots résonnaient dans ma grosse tête de Ternois, surtout quand nous nous étions enfilé quatre ou cinq bières chez Odette, café des Halles, avant le cours. C’était doux, chaud, comme les mots de Desnos et de Tzara, que l’enseignant, élève de Gaston Bachelard, vénérait également. J’ai regardé la vidéo de François avec ce même étonnement, cette naïveté infantile qui génère une exquise douceur. J’avoue que les corps des deux jeunes filles du film me fascinaient. Ils me rappelaient les rondeurs duveteuses de mes petites amoureuses saint-quentinoises des années 1970, lascives, libres, délurées, entreprenantes. Je connaissais déjà Freud, Marx, mais pas Lacan. Ni Rouan, ni mes amis les Béra. C’était il y a longtemps, si longtemps que ça me fatigue rien qu’à y penser. C’est peut-être ça, la psychanalyse : se laisser aller, se laisser submerger par ses rêves, ses fantasmes (ses phantasmes, comme on l’écrivait au temps des seventies), ne plus sentir le poids du temps qui passe. Oublier la loi El Khomri. Et ne penser qu’aux petites amoureuses de ses 17 ans. Serais-je un freudo-marxiste ? Vu : deux pièces de théâtre fascinantes. Petits crimes conjugaux, d’Eric-Emmanuel Schmitt, dans une mise en scène de Marianne Epin, à la Comédie de Picardie. Schmitt a du talent. Il écrit bien, concis, rapide comme la montée d’une ivresse au Picon-bière. Sens aigu du dialogue, des personnages bien campés. On dirait du Félicien Marceau. Le thème est grave : la vie à deux, le couple qui dure. Lacan a déjà dû parler de tout ça ; je ne sais pas. L’autre pièce : Monsieur de Pourceaugnac, de Molière, musique de Lully, dans une mise en scène de Clément Hervieu-Léger, à la Maison de la culture. Un vrai régal. Le mariage (encore !), l’argent (cette plaie, quand on en manque !), la maladie… autant de thèmes chers à Molière. La mise en scène dispense un rythme insensé, une vitesse vertigineuse. Et les Musiciens des Arts Florissants servent Lully à la perfection. Un vrai bonheur !

                                                                Dimanche 10 avril 2016

 Ces spectacles et ces films qui nous emportent

   

Avec Christophe Salengro, de Groland, nous eûmes une pensée émue pour notre ami Raymond Défossé (au centre sur la photo).

Avec Christophe Salengro, de Groland, nous eûmes une pensée émue pour notre ami Raymond Défossé (au centre sur la photo).

Qu’est-ce qui fait qu’un spectacle ou un film nous emporte, nous emmène très loin ? Etrange alchimie entre le jeu des comédiens, la mise en scène, les éclairages, le son, et, bien sûr, l’histoire. A la Maison de la culture d’Amiens, je suis allé voir Contact, de Philippe Decouflé. C’était sublime, envoûtant. Très fort. Decouflé n’est pas un débutant. On doit à ce danseur et chorégraphe la mise en scène des cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux olympiques d’Albertville, en 1992 et bien d’autres choses. Il s’est spécialisé dans la création de spectacles totaux qui mêlent avec gourmandise, folie et allégresse chorégraphies, costumes ébouriffants, lumières déroutantes et, parfois, vidéos. Contact n’est rien d’autre qu’une comédie musicale. Car, ici, la musique joue un rôle primordial grâce aux oeuvres originales composées et interprétées sur scène par les excellents Nosfell (chant, guitare) et Pierre Le Bourgeois (multi instrumentiste). Ces derniers égrenaient des compositions teintées de pop et de rock aux mélodies d’une limpidité et d’une beauté déconcertantes. Philippe Decouflé inscrit sa création sur la scène d’une manière de cabaret expressionniste. Les artistes passent en revue les moments essentiels du music-hall. Decouflé détricote ses souvenirs, part du mythe faustien de Mephisto, revisite West side story et s’adonne avec quelques clins d’œil appuyés à Pina Bausch. Parmi la quinzaine de comédiens-danseurs, l’inénarrable Christophe Salengro, célèbre président de la bande de Groland chère à Benoît Delépine et Gustave de Kervern. Un spectacle joyeux, fantasque, parfois tendre, sensible, émouvant ; parfois burlesque et dadaïste. Du grand art. A l’issue de la représentation, je retrouvais au bar de la Maison de la culture l’éclairant ami Jean-Pierre Bergeon, fondateur, en compagnie de Jean-Pierre Marcos, Jean-Pierre Garcia, Gilles Laprévotte et Denis Dormoy – au cours de sixties – de la revue Ciné Critique. Aujourd’hui notamment chroniqueur sur France Bleu, il n’a pas son pareil pour faire partager son enthousiasme, sa passion pour un spectacle, un film, un livre. Toujours avec humour. Nous discutâmes sans relâche de Contact, peu après que je me fus entretenu, au bar, avec Christophe Salengro avec lequel nous eûmes une pensée émue pour notre ami Raymond Défossé. Je retrouvais Jean-Pierre Bergeon quelques jours plus tard, au Gaumont où je venais d’assister à la projection d’un superbe film 21 nuits avec Pattie, œuvre d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu avec la mignonne Isabelle Carré, la sensuelle et délurée Karin Viard, l’immense André Dussollier et l’éblouissant Denis Lavant, plus cintré que jamais. Fascinant. L’histoire ? En plein été, Caroline (Isabelle Carré), Parisienne quadra, mère de famille, débarque dans un village du sud de la France. Son but ? Organiser l’enterrement de sa mère, une avocate aux amours multiples et très indépendante. Sur place, c’est  Pattie (Karin Viard) qui l’accueille ; elle ne cesse de lui raconter par le menu et en terme poétiquement crus ses aventures amoureuses avec les autochtones mâles et vigoureux. Subitement, le corps de la défunte disparaît… Cette fable panthéiste est au final un hymne à la nature, au plaisir sexuel, au désir. A la vie. Inoubliable.

Dimanche 6 décembre 2015

 

Guili-Dee Dee

 

De gauche à droite : Teddy Henin, Benjamin Teissèdre, Léandre Leber.

De gauche à droite : Teddy Henin, Benjamin Teissèdre, Léandre Leber.

Cela m’apprendra à ne pas  -toujours – me lever à un spectacle, surtout quand c’est l’artiste qui le demande. J’ai toujours eu horreur qu’on me dise ce que j’avais à faire. Surtout quand je suis crevé et que je suis confortablement assis sur un fauteuil incarnat à la Maison de la culture d’Amiens. La scène se passe au concert de Dee Dee Bridgewater. Toute la salle s’est levée pour ovationner la grande dame du jazz. Quelques fainéants n’ont pas décollé leurs fesses de leurs fauteuils. Je suis de ceux-là. Et voilà que la Dee Dee et ses musiciens entreprennent de faire un tour – tout en continuant à jouer – parmi l’assistance. Je la vois qui se pointe. Je suis toujours assis. Je me doute qu’il va se passer quelque chose. Va-t-elle se vexer ? Me prendre un bizarre, un étonnant, un original, un maniaque, un mauvais coucheur ? La voilà qui passe devant moi. Ouf , elle est passée. Mais non… D’un seul coup, je sens une main sur mon gros crâne presque chauve de Ternois non fabiusien et encore moins giscardien. Puis des lèvres. C’est chaud et doux. Oui, tu l’as compris, lectrice adulée, jalouse comme un pou dans mes rares cheveux, la Dee Dee me fait un baiser sur la tête. Je suis à la fois étonné et charmé. J’en profite, chère Dee Dee, pour vous faire savoir que si je ne me suis pas levé ce n’est pas que je n’ai point apprécié votre concert, mais simplement, j’étais fatigué et que je suis un tantinet contrariant. Vous avez une voix sublime ; vous êtes une très grande artiste. Vos musiciens sont géniaux. (J’ai rarement entendu un aussi bon batteur.) Mais, confidence, j’ai un problème avec le jazz quel qu’il soit. Contrairement au rock’n’roll, au blues, à la chanson qui peuvent me mettre en transe, le jazz – si bon soit-t-il – n’y parvient pas. Contrairement à votre baiser sur le crâne. Sinon, j’ai vu deux très belles expositions de photographies. La première se déroule jusqu’au 11 octobre, au Studio 111, 219, route d’Abbeville, à Amiens. Elle est l’œuvre de trois photographes : Léandre Leber, Benjamin Teissèdre et Teddy Henin. « C’est l’amitié qui nous a réunis », disent-il. Le premier propose des dessins poétiques qu’il réalise sur les corps : « Toutes les surfaces sont bonnes », confie Léandre. « Ici, c’est sur la peau. » Le second recherche « le sens profond des images poétiques » car il se sent autant écrivain que poète. Ses thèmes ? L’amour, la solitude. « Ce sont des photos climatiques, atmosphériques. Presque des absences », confie Benjamin. Quant à Teddy, il s’adonne au light painting, c’est-à-dire qu’il peint avec la lumière. « Mon pinceau, c’est la lampe-torche », souligne Teddy. Trois indéniables talents. Autre lieu, autre exposition : au Café, chez l’ami Pierre, au 17 de la rue Flatters où j’ai beaucoup aimé les œuvres du Monsieur Flash, des portraits, visages burinés, marqués, pleins d’expressions. Impressionnant. (Jusqu’au 14 octobre.)

Dimanche 4 octobre 2015.

Elle embrasse un lépreux et attrape la peste

 « Elle embrasse un lépreux et attrape la peste. » Cette phrase n’est pas de Woody Allen, mais de Gilbert Fillinger, directeur de la Maison de la culture d’Amiens, lors de la présentation de la saison 2015-2016. C’est excellent ! Il a prononcé ce scud fendard, digne de Picabia ou de Desnos, en résumant l’un des spectacles proposés : L’Annonce faite à Marie (les 8 et 9 mars, au grand théâtre), de Paul Claudel dans une mise en scène d’Yves Beaunesne. Je ne sais pas si Paul Claudel disposait de beaucoup d’humour ; si c’est le cas, il a dû bien rire. Je sais que Gilbert en a et qu’il me pardonnera cette dénonciation, non pas faite à Marie, mais à vous, mes délicieuses lectrices qui, depuis 2005, me lisez avec avidité et concupiscence. Gilbert Fillinger n’a pas seulement de l’humour ; il est aussi et surtout un remarquable programmateur. En témoigne ce qu’il donnera à voir, à entendre, à sentir, à rêver tout au long de la prochaine saiso

Gilbert Fillinger, après la présentation de la saison 2015-2016.

Gilbert Fillinger, après la présentation de la saison 2015-2016.

n et que ma consoeur Estelle Thiébault vous a révélé par le menu, lectrices vous aussi menues, le mardi 16 juin en page 13 de notre édition d’Amiens. Rien que des spectacles de haute qualité. Normal : la grande dame culturelle de la capitale picarde fête ses cinquante ans puisqu’elle a été ouverte en 1965 et inaugurée par André Malraux le 19 mars 1966. Et dans l’éditorial de la brochure de présentation, l’actuel directeur a bien raison de rendre hommage au tout premier, l’éclairé, passionné et passionnant Philippe Tiry (dont Gilbert nous donne à voir une très belle photographie noir et blanc où Tiry, cigare très Orson Welles, contemple la place de le Maison de la culture), un passeur fraternel, disparu il y a peu. Mes coups de cœur de cette programmation ? Dee Dee Bridgewater & Irvin Mayfield, Light Bird, de Luc Petton qui met en scène des grues de Mandchourie (ces divas sont actuellement en résidence au zoo d’Amiens et dorment, dit-on, dans un grand hôtel du centre-ville ; Gilbert Fillinger précisa que la scène serait équipée d’un filet car elles sont très affectueuses et auraient tendance à venir câliner le public ; il faudra également leur mettre des couches car, parfois, elles n’oublient pas que leurs textes. Ah ! ces artistes !), Trissotin ou Les Femmes Savantes, du grand Molière dans une mise en scène de Macha Makeïeff, la délicieuse Marianne Faithfull  (que je rêverais d’interviewer pour lui demander si ce que Keith Richards raconte dans son autobiographie, au sujet de la promenade qu’il fît dans l’intimité de sa poitrine, est exact), Akhenaton, rappeur d’une intelligence vive, le bouillonnant Cali, Casse-Noisette, du ballet de l’Opéra National Tchaïkovski de Perm (qui me rappelle l’Union soviétique et qui me fait regretter que, jamais de ma pauvre vie, je ne pourrai passer à l’Est), Arno, si belge, si rock’n’roll, Figaro divorce, d’Ödön von Horvath (quel titre sublime ! Après le mariage, Figaro divorce), et tant d’autres choses. Merci, Gilbert Fillinger et à toute l’équipe de la Maison de la culture.

Dimanche 21 juin 2015.

D’un prix l’autre

de gauche à droite : Florian Zeller, Emilie de Turckheim, lauréate du prix Roger-Nimier 2015, et Nicolas d'Estienne d'Orves.

De gauche à droite : Florian Zeller, Emilie de Turckheim, lauréate du prix Roger-Nimier 2015, et Nicolas d’Estienne d’Orves.

D’un prix l’autre, eût dit Louis-Ferdinand Céline comme il l’eût dit des châteaux. Je me suis rendu au Fouquet’s pour la remise du prix Roger-Nimier. J’étais joyeux car je savais que celui-ci était attribué à ma copine Emilie de Turckheim pour son roman Le Disparition du nombril (éd. Héloïse d’Ormesson). Emilie était en verve ; son discours de remerciement valait son pesant d’humour, de bons mots, d’élégance. Elle évoqua sa découverte du romancier Nimier, dans la bibliothèque familiale qui contenait Les Epées, égaré entre quelques opus de Gérard de Villiers (SAS). Autour d’elle, les membres du jury étaient hilares. Emilie ne manque pas de panache ; ce prix Roger-Nimier lui va bien au teint. Sa grossesse devait, elle aussi, lui procurer un joli masque de future jeune maman. Car c’est l’histoire de son roman (récit ?). Émilie, dès qu’elle sait qu’elle est enceinte, tient son journal. Sincère, elle confie tout – ou presque, l’essentiel en tout cas : son quotidien de femme enceinte, les anecdotes, ses espoirs, ses tracas ; elle parle de ses amis, de ses amours passées et présentes, de son fils de deux ans… « Et surtout l’émouvante rencontre avec la « petite prune » qui grandit jour après jour dans ce ventre qui lentement s’arrondit et s’alourdit jusqu’à faire disparaître son nombril », comme l’écrit joliment son éditeur en quatrième de couverture. J’étais également ravi de retrouver quelques écrivains, amis ou copains pour certains : Florian Zeller, Eric Neuhoff, Nicolas d’Estienne d’Orves, Arnaud Guillon, Bernard Chapuis, entourés de leurs aînés, Jean-Marie Rouart, Philippe Tesson, Patrick Poivre d’Arvor, Denis Huisman, Didier van Cauwelaert, etc. J’ai dit à Philippe Tesson, l’écrivain de plus axonais de la terre avec moi, que je revenais d’un reportage dans son cher pays de Thiérache ; je lui ai parlé d’Iron (« C’est juste à côté de chez moi », m’a-t-il confié). Florian, Nicolas, Emilie et moi, nous nous sommes donné des nouvelles du microcosme littéraire. C’était pétillant et joyeux comme le champagne Fouquet’s servi alors que sur l’avenue des Champs Elysées, le cortège des voitures accompagnant le roi d’Espagne en visite à Paris, luisait sous le soleil de cette fin de matinée de presque été. Le soir, je me suis rendu à l’hôtel Montalembert où était remis le prix Marie Claire du roman féminin, attribué à l’Iranienne Saïdeh Pakravan (Azadi, éd. Belfond). J’y retrouvais avec plaisir mon copain l’écrivain Cyril Montana et son adorable fiancée, saluait l’écrivain et critique Fabrice Gaignault, rédacteur chef culture à Marie Claire, lui glissait un mot sur Vince Taylor (qui lui a inspiré son dernier roman), juste avant qu’il ne proclamât le nom de la lauréate. Belle ambiance également, à la Maison de la culture d’Amiens cette fois, à l’occasion du vernissage de l’exposition Liberté et contrainte (de Craig Thompson et Edmond Baudoin en compagnie d’autres bédéistes) qui marquait l’arrivée officielle de la bande dessinée à la Maison de la culture. Pour le plus grand plaisir de Justin Wadlow, membre du conseil d’administration de l’association « On a marché sur la bulle », qui a servi de lien entre les uns et les autres. Super !
Dimanche 7 juin 2015

Lucrèce et l’eau lourde

 

De gauche à droite : Sylviane Leonetti, directrice de ma médiathèque de Creil, Malek Chebel, écrivain, Danièle Carlier, élue à Creil, et Isabelle Rome, magistrate et écrivain.

De gauche à droite : Sylviane Leonetti, directrice de la médiathèque de Creil, Malek Chebel, écrivain, Danièle Carlier, élue à Creil, et Isabelle Rome, magistrate et écrivain.

Plus jamais je ne me moquerai des filles qui ont très fort envie de faire pipi. (N.A.M.L.A : ça remonte à l’enfance, à la cour d’école, à la cité Roosevelt, à Tergnier, nous n’étions peu évolués ; les filles, on les appelait « les pisseuses » ; sorry, lectrice adulée !) L’autre jour, je me suis pointé tout juste à l’heure pour assister au spectacle Lucrèce Borgia, d’après Victor Hugo, lesté d’une envie de pisser à ne pas laisser un platane dehors. Sur scène, Béatrice Dalle, Pierre Cartonnet et leurs amis pataugeaient dans des manières de piscines. A chacun de leurs déplacements : des gargouillis, des chuintements, des bruits aqueux qui ne faisaient qu’accentuer mon envie. N’y tenant plus, je préviens Lys, la dame de mon cœur, que je dois m’absenter quelques instants. Je fonce comme un dératé vers la sortie du bas. Et là, stupeur : pas moyen d’accéder aux toilettes, ni à la sortie principale. Dis-moi, Gilbert (Fillinger) : soit, je m’y suis pris comme un manche, soit il y a un truc qui n’allait pas ce soir-là car j’ai bien lu (« Sortie ») et j’étais comme enfermé. Je me suis donc tortillé sur mon siège pendant les deux heures qui restaient car je ne voulais pas déranger le public en remontant toute la salle pour accéder à la sortie du haut. C’était affreux ! Sinon, le spectacle, même vessie vide, ne m’a pas plu, mais vraiment pas plus du tout. C’est sur-joué, exagéré. L’effet de la flotte, qu’on comprend devient lourdingue. Les coups de flingue vers la fin sont ridicules. Béatrice Dalle était souvent inaudible. En revanche, j’ai adoré Catherine Dewitt, dans le rôle de La Negroni (elle assiste également David Bobée dans la mise en scène et la dramaturgie) ; mais, comme d’habitude, je ne suis pas très objectif car pour tout te dire, lectrice délurée, j’ai trouvé Catherine Dewitt  hyper sexy avec sa jupe fendue qui épousait de façon très érotique ses jolies cuisses laiteuses. C’était carrément délicieux. Sans transition, comme disait Loïc Gicquel, j’ai adoré le film Tokyo Fiancée (au Gaumont) d’après un roman d’Amélie Nothomb. Les amours d’une Française de 20 ans (campée par une Pauline Etienne très mignonne qui m’a rappelé une adorable très bonne copine) et d’un tout aussi adorable Japonais, doux, positif (campé par Taichi Inoue) Bien écrit ; bien joué. Très littéraire, pas prétentieux, pas chiant. J’ai tout autant adoré l’exposition David Bowie, au cours d’une visite retransmise, encore au Gaumont (j’avais les sens retournés au cours de « Life on Mars », mon morceau préféré), l’Orchestre de Picardie et le chœur Purcell Singers dans le Requiem de Mozart, à la Maison de la culture (je n’ai pas cessé de mater la cantatrice blonde, mignonne comme tout), et la conférence qu’a donnée Malek Chebel à la Faïencerie de Creil sur le thème de la République. Voilà, tu sais tout de ma vie, lectrice hanchue.

Dimanche 22 mars 2015.