La fée verte, les écrivains et les équidés

Il y avait plusieurs années que je n’avais pas participé, en tant qu’écrivain, à la très belle opération Leitura Furiosa, organisée par le Cardan, association qui lutte en faveur des personnes fâchées avec la lecture et l’écriture. Il y a deux semaines, au comptoir du Bar du Midi (BDM), l’un mes bistrots préférés, un bon copain, Jean-Michel, membre actif du Cardan, me fit savoir qu’un auteur ne pouvait venir; il me demandait donc, de la part de Jean-Christophe Iriarte-Arriola, l’âme du Cardan, si je pouvais me libérer. Je répondis par l’affirmative, ravi. Le vendredi, je me rendis au CAPS (Culture, animation, prévention, sports), rue Edmond-Rostand, où m

Les membres du groupe CAPS et des encadrants de l’opération Leitura Furiosa, devant la Maison de la culture d’Amiens.

’attendaient les responsables du lieu et un groupe de six personnes (Sullivan, 13 ans, et sa mère, Marina, 41 ans; Antoine, 16 ans, et sa mère Marie-Annick, 48 ans; Maïva, 14 ans, et sa mère Sophie, 49 ans). But de jeu: se rencontrer et échanger pendant une journée. Et le soir, écriture d’un texte pour l’écrivain, texte illustré et imprimé en grand format, puis lu le dimanche sur la scène de la Maison de la culture. Tout se déroula fort bien. Le matin, nous restâmes au CAPS afin de faire connaissance; l’après-midi, ils me firent visiter le quartier Philéas-Lebesgue où je ne tardais pas à me rendre compte que presque toutes les rues portaient des noms d’écrivains (Blaise Pascal, Pierre Mac Orlan, Condorcet, Paul Verlaine, Edmond Rostand, Jacques Prévert, etc.) Il y a même un petit parc baptisé «Square des écrivains». Cela m’inspira un texte dans lequel j’imaginais une rencontre entre eux autour d’un apéro à l’absinthe, la fée verte. (Je devais avoir soif pour songer à ce pastis d’intellectuels qui en rendit fou plus d’un; je n’ai pas besoin de ça, c’est quasiment déjà fait). Un sansonnet en train – justement – de déguster des gâteaux à apéritif abandonnés dans un parterre à l’herbe maigrelette, m’inspira aussi. Le ciel était gris; il donnait mauvaise mine aux immeubles. On se serait cru dans un roman d’Emmanuel Bove. Le dimanche, il pleuvait. Je suis allé boire un café dans un PMU situé presque en face de la Maison de la culture. Je matais l’immense écran sur lequel déboulaient les chevaux d’une course de trot attelé. Je repensais à ma mère, parieuse invétérée qui jouait au tiercé tous les dimanches. Je revoyais la pince métallique en forme de tête de dauphin. Oscar RL, Ozo, Roquepine, Une de Mai… Freddy Head, Henri Levesque, Jean-René Gougeon, Robert Jallu… Le Tremblay, Enghien, Maison-Laffitte (que ma mère surnommait Maison-Lafuite car elle perdait toujours quand le tiercé se déroulait sur cet hippodrome). Tous ces noms de jockeys, de drivers, de chevaux, me remontaient à la tête, bulles de souvenirs. Soudain, je me rendis compte que la course que je contemplais se passait à La Capelle, en Thiérache où je m’étais rendu à deux reprises en peu de temps en compagnie d’une amie chère. Mon esprit, encore, vagabonda. Je revoyais les églises fortifiées, les bocages quasi irlandais. Le présent m’ennuie; il n’y a que le passé qui me distraie un peu de la mélancolie.

                                                         Dimanche 14 mai 2017.

François Morel : le « mélancomique »

Ses chroniques sur France Inter

François Morel.

sont délicieuses d’humour, d’impertinence et de mélancolie. Ses chansons le sont aussi. A la fois chanteur, comédien, parolier, écrivain et chroniqueur, François Morel a l’humour littéraire ; il aime les mots. Ce sont des bonbons qu’il suçote avec gourmandise. La langue française est son amie. Il viendra chanter, le 25 avril, à la Maison de la culture d’Amiens. Il a répondu à nos questions.

François Morel, vous allez vous produire, le 25 avril prochain, à la Maison de la culture d’Amiens. Qu’allez-vous nous interpréter ? L’intégralité de votre dernier album, ou d’autres chansons ?

Le gros du spectacle sera effectivement composé des chansons du dernier album, La vie (titre provisoire). Je travaille avec Antoine Salher qui est plus connecté sur le disque, et moi je suis plus connecté sur la scène. Quand je pense à des chansons, je me dis qu’il faut qu’elles puissent présenter un intérêt scénique. Et il y a aura quelques chansons supplémentaires. Il serait étonnant que je n’ajoute pas une chanson de Trénet. Ca bouge assez souvent, le répertoire ; la semaine dernière, nous avons rajouté une chanson qui figurait sur le premier disque. Le plat principal est le dernier disque et de temps en temps, il y a des petits rajouts.

Avec quelle formation allez-vous vous produire sur la scène d’Amiens ?

Il y a aura quatre musiciens. Antoine Sahler qui est le compositeur, sera au piano, à la trompette et au mégaphone. Tous les musiciens sont multi-instrumentistes. Il y a une clarinettistes-saxophoniste qui fait du clavier de temps en temps. Il y a une percussionniste. Il y a aussi un contrebassiste-guitariste (Amos Mah).

Les critiques ont dit que votre dernier disque était à la fois teinté d’optimisme et de mélancolie. Etes-vous d’accord ? Est-ce que le terme de « mélancomique », attribué à Guy Bedos, vous convient, et pourquoi ?

Oui, il me semble que c’est bien Guy Bedos qui ait inventé ce mot-valise. Oui, ça me va pas mal ! J’aime bien passer d’une émotion à l’autre. C’est un spectacle sur la vie ; il y a donc parfois des virages un peu compliqués. Il y a des chansons très lugubres qui suivent des chansons comiques. Il y a des montagnes russes dans ce spectacle. J’aime bien les films italiens ; j’aime bien ce qui mélange les genres.

Vous aimez la littérature aussi. Henri Calet, Emmanuel Bove, sont-ils des auteurs qui vous parlent ?

Beaucoup, oui. Mes amis, d’Emmanuel Bove, c’est magnifique ; j’avais fait une lecture publique de ce roman. J’aimerais bien ae reprendre. C’est parfois douloureux et…

Comment se sont passés les 28 concerts que vous avez donnés, cet automne, au théâtre du Rond-Point, à Paris ? Qu’en avez-vous retiré ?

En gros, excellemment ! (Rires.) Les gens étaient contents ; moi aussi. Ils étaient ravis ; il y a une petite appréhension quand on arrive dans la salle car le fait que je fasse le chanteur ne convainc forcément d’emblée. Il faut rassurer les gens en leur disant que je n’abandonne pas l’humour. Je ne fais pas le contraire de ce que j’ai fait jusque-là. Sur scène, il y a de l’humour, de la comédie ; je prends parfois les chansons comme des petites pièces de théâtre. Il y a de la musique, de vraies chansons. Ca ressemble aussi à un récital. J’ai envie de rendre un petit hommage moqueur au music-hall d’avant. J’ai des images comme ça d’Yves Montand sur scène, dans son rond de lumière. Et les musiciens relégués dans le fond. Je n’avais pas envie que tout le spectacle fonctionne comme ça, mais j’avais envie qu’il y ait des clins d’œil à cet univers-là.

Vous êtes à la fois chanteur, comédien, parolier, écrivain et chroniqueur sur France Inter. Dans quelle activité vous sentez-vous le plus à l’aise ?

Mon vrai espace, c’est quand même la scène. C’est là que je me sens le mieux. Pour faire comédien ou le chanteur. Si j’écris c’est moins pour être lu dans les livres que pour me retrouver sur scène et à avoir des choses à dire. Mon activité principale, c’est la scène.

Le fait de venir d’un milieu modeste (père cheminot ; mère dactylo), et de province, a-t-il influencé votre expression ?

J’adore l’univers qu’a vécu mon père dans son enfance. Je pense aussi que si j’ai un goût pour les mots c’est que ceux-ci ne sont pas venus spontanément. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour les gens qui s’expriment extrêmement bien. Je n’ai pas le sentiment de m’exprimer toujours très bien dans ma vie. Et si je recherche ça dans mes chroniques ou dans mes chansons, c’est parce que j’ai eu à me battre pour m’exprimer correctement.

C’est la chanteuse Juliette qui a mis en scène votre spectacle. Comment avez-vous travaillé ensemble ?

C’est la deuxième fois qu’elle me met en scène ; j’aime beaucoup ma collaboration avec elle. On s’entend bien ; on est joyeux ensemble. On bosse beaucoup ; elle est rapide. Elle a plein d’idées. Quand les idées ne sont pas bonnes, on les abandonne et on en trouve d’autres. Elle a une très bonne connaissance de ce qui constitue un récital de chansons. Pour l’ordre des chansons, elle m’a apporté beaucoup de choses. Elle a vraiment travaillé sur la mise en scène ; sur les entrées, les départs. Elle a un grand sens musical, même si c’est Antoine qui écrivait, elle avait aussi son mot à dire, et ses sensations étaient très bonnes.

Quels sont vos projets après cette tournée de concerts ?

J’avais eu une commande Jeanine Roze qui est productrice plutôt dans la musique classique ; elle m’avait sollicité pour que je fasse une lecture spectacle autour de Raymond Devos. J’ai fait une première ébauche au Théâtre des Champs-Elysées. Je pense que je vais continuer pour en faire un vrai spectacle.

Et ce serait quand ?

Je ne sais pas car j’ai encore envie de défendre mon dernier album.

                                               Propos recueillis par

                                               PHILIPPE LACOCHE

 

La page 112 des Liaisons dangereuses

      Le Prix de la page 112 est une distinction littéraire qui ne manque pas d’originalité. Créé par l’éditrice, traductrice et critique littéraire Claire Debru, et dénommé ainsi pour rendre hommage à une réplique de Woody Allen dans Hannah et ses sœurs, il a été remis, il y a quelques jours, au primo-romancier de 70 ans Dominique Rameau pour son roman Sanglier, paru en janvier aux éditions José Corti. Il faisait doux. La soirée était belle; la lumière aussi. Je me suis dirigé vers la gare SNCF pour assister à la remise de cette cinquième édition; elle se déroulait au restaurant Roger la grenouille, 28, rue des Grands-Augustins, dans le XIe arrondissement, à Paris. Je répondais ainsi à l’invitation de mon ami Alain Paucard qui devait, lui aussi, s’y rendre. Et parmi les dix livres sélectionnés se trouvaient ceux de mes copains Jérôme Leroy (pour Un peu tard dans la saison, La Table ronde) et Yann Moix (Terreur, Grasset) avec lesquels je comptais bien trinquer. Jérôme – qui manqua le fameux prix d’une voix: 6 pour Rameau contre 5 pour lui) n’était pas présent; Yann non plus. En revanche, l’ensemble du jury avait fait le déplacement, dont le juré mystère, Bernard Cerquiglini, linguiste éminent, invité par Marcel Bénabou, écrivain et historien, membre de l’Ouvroir de littérature potentielle (OuLiPo). Dominique Rameau s’est vu remettre un chèque de 1200 €, un magnum de Bourgogne et la page 112 de son ouvrage encadrée. Tout cela ne manque pas de panache. Selon les jurés conquis, son roman non plus. Il raconte la vie de Sybille qui, un beau jour, se retrouve dans le Morvan. Elle est seule, paumée, et finit par s’établir dans une maison qui lui a été prêtée. Elle découvrira une nature qui, jusqu’ici, lui était méconnue, et des personnages hauts en couleur. Au cours de la remise du prix, l’ambiance était conviviale et bon enfant. Je discutai avec François Taillandier, croisai Dominique Noguez, m’enthousiasmai avec un ancien collaborateur de notre chère et regrettée revue Immédiatement, si folle, si libre, si impertinente dans laquelle j’écrivais avec un immense plaisir, évoquai quelques souvenirs du Dilettante (éditeur chez lequel nous avions effectué nos premiers pas), avec l’écrivain Bruno Tessarech. Et fis la connaissance de la charmante Claire Debru. Nous trinquâmes fraternellement avec Alain Paucard et avec son pote Francis, talentueux saxophoniste qui a accompagné les plus grands: de Claude Nougaro et Cab Calloway. L’ambiance n’eût pas déplu à Pierre Choderlos de Laclos. Ses Liaisons dangereuses ont justement été lues par Elsa Lepoivre et Denis Podalydès, de la Comédie française, et Marcel Bozonnet, à la Maison de la culture d’Amiens, à l’occasion des 60 ans de la librairie Martelle. Quel bonheur ce fut de (re)découvrir la langue superbe de L

De gauche à droite : Françoise Gaudefroy, Gilbert Fillinger, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Marcel Bozonnet et Anne Martelle.

aclos, écrivain exceptionnel! Nombreux furent ceux, ce soir-là, qui se demandèrent pourquoi Amiens, où il est né en 1741, ne lui a jamais rendu un hommage digne de son talent. Mystère.

                                                 Dimanche 9 avril 2017.

 

Jean Rouaud ne sera pas le parrain de mon Canon

     

La délicieuse Marina Tomé pris à l’aide de mon téléphone portable Samsung, à la Comédie de Picardie, à Amiens.

J’étais pourtant tout heureux d’utiliser pour la première fois mon nouvel appareil photographique de dotation, un Canon Power Shot SX20 numéro 9033104150, muni d’un chargeur, d’une carte SD512 KO et d’un cordon USB. Cela faisait plusieurs semaines que je l’attendais, contraint que j’étais de réaliser mes photographies à l’aide de mon téléphone portable. Je plaçais donc le nouveau venu dans un sac en toile bleu nuit, couleur des yeux d’Isabelle Adjani, don promotionnel de l’éditeur de mon dernier roman, les éditions L’Archipel, et partait, tout guilleret, vers la Maison de la culture afin d’assister à la rencontre-discussion avec un écrivain que j’apprécie : Jean Rouaud (Prix Goncourt 1990 pour son très beau Les Champs d’honneur.) A Amiens, il venait évoquer son dernier livre Tout paradis n’est pas perdu (Grasset), recueil de ses chroniques parues dans L’Humanité, mon, journal préféré, en bon marxiste ternois que je suis. Il faisait doux; l’air était tiède comme une figue à l’ombre d’un vieux mur de pierres à Coimbra. Je me disais que c’était un belle façon de baptiser mon arme de service (l’appareil photographique est un peu le FAMAS du reporter, et, contrairement au Service militaire, on ne nous demande même pas de savoir le démonter) en photographiant un écrivain de cette qualité. Je m’avance donc devant le premier rang de spectateurs. Je tente de me faire tout petit. Je shoote quatre fois exactement l’écrivain. Deux fois sans flash; deux fois avec mon flash minuscule. Soudain, l’orateur s’arrête de parler, me fixe, et annonce, péremptoire, qu’il lui est impossible de parler dans ces conditions. En gros, ma présence le gave, l’agace, le paralyse. C’est gênant quand on est conférencier. On se doute bien qu’un pauvre type de mon acabit va venir prendre quelques photographies pour le journal local. Ou alors, on précise aux organisateurs : interdit aux journalistes, pas de photographies. Je me relève, mécontent, lui fait remarquer devant l’assistance médusée qu’il sera bien content d’avoir quelques lignes dans le journal. Se souvenant que, sous peu, à la Maison de la culture, était programmée une lecture autour des Liaisons dangereuses de Laclos (grand défenseur de la liberté d’expression), je lui lance que j’apprécie Choderlos. Et m’assieds. Une dame me dit que je suis grossier. Son portable, qu’elle n’a pas éteint, se met à sonner alors de l’écrivain a repris sa conférence. A la fin, je lui fais remarquer que ce détail-là est également grossier. Elle m’invective. Quel triste baptême pour mon pauvre petit Canon Power Shot. Rassure-toi, lectrice : je continue à penser que Jean Rouaud est un très grand écrivain. Tout comme Marina Tomé, que je suis allé voir (et photographier avec mon téléphone portable) interpréter son propre spectacle, La Lune en plein jour à la Comédie de Picardie, est une grande comédienne. Un spectacle de qualité axé autour de la question de l’identité qui, dit-elle, l’obsède. Elle a posé, douce, agréable. Quelle belle marraine elle eût pu être pour mon nouvel appareil photographique!

Dimanche 2 avril 2017.

 

 

Christophe: le neveu de la nuit

     Christophe à la Maison de la culture d’Amiens, un début de nuit (bien sûr) de tout juste printemps, c’est-à-dire quelque part dans l’Univers. Il fait presque froid, cru, en tout cas. Un début de printemps comme il doit en exister dans les territoires de l’Est, ces plateaux exposés, celui de Langres, par exemple (et pourquoi pas?), celui de Diderot. Tiens lectrice, un début de printemps cru dont l’air eût pu caresser la peau de l’enfant Diderot en 1723. Le rapport avec Christophe? Aucun. C’est là le plaisir du chroniqueur: raconter ce qu’il veut, quand il veut, où il veut, en tout cas dans l’espace qui lui est dévolu dans ce cher journal. Si, je tiens de rapport: j’aime Denis Diderot et j’aime Christophe. La différence? Je ne me suis pas plus intéressé à la première partie du Neveu de Rameau, œuvre magistrale, archétype même du roman français «moderne» (moderne: quel mot horrible et absurde. C’est un mot libéral. Libéral: mon insulte préférée actuellement.) J’avoue que j’ai préféré, et de loin, la seconde partie du concert de Christophe à la première au cours de laquelle il restituait les morceaux de son dernier album Les Vestiges du chaos. Non pas que cela fût mauvais, agaçant, non; tant s’en faut! Mais c’était nouveau. Et, à mon âge, on préfère les gâteries au goût d’antan, les arômes qui vous rappellent ceux de l’enfance, les saveurs de terres conquises, retournées, labourées, l’humus rassurant de ce qui a été. (La Réaction m’a pris il y a quelques mois, comme la grippe espagnole a emporté Guillaume Apollinaire, la syphilis, Alphonse Daudet. Je ne m’en porte pas plus mal; j’eusse pu être dévoré par des ambitions libérales ou noyé par la vague macroniste.) Christophe y égrena ses impérissables succès, qu’il peut paraître vulgaire aujourd’hui de qualifier de tubes (tout ce qui n’est pas moderne aujourd’hui devient vulgaire; quelle époque de crétins!): «Paradis perdus» «Les mots bleus», «Les marionnettes», «Señorita»… D’abord seul au piano – son élégance de dandy blond-blanc septuagénaire, se reflétait sur l’ébène glacée de l’instrument dans la presque nuit de la scène – il appela tour à tour et un à un ses musiciens à l’accompagner. J’en profitais pour admirer le physique de jeune fille, la jupe plissée, les petits bonds de biche, et surtout le jeu de basse splendide de Rachel. Incroyable : le comédien Vincent Lindon le rejoignit sur scène pour interpréter, à ses côtés, une chanson ; il se peut qu’il refasse le coup, selon son emploi du temps, au cours d’autres concerts de la tournée. Christophe: du grand art. Cette même douce impression, je l’ai retrouvée, au cours du dernier weekend, en me rendant au Salon du livre d’Abbeville, à l’espace Saint-Andr

Lucien Suel.

é. Les ami(e)s écrivains étaient nombreux. J’étais heureux de les y retrouver dans une ambiance conviviale, fraternelle, confortée par une organisation impeccable. Parmi eux: Lucien Suel, le poète, écrivain et dessinateur des Flandres, qui me parla avec enthousiasme de ses deux nouveaux livres: Ni bruit ni fureur, des poèmes, à La Table Ronde, et Angèle ou Le Syndrome de la wassingue, que publie la souriante Dominique Brisson dans sa maison d’édition Cours Toujours, basée dans l’Aisne. L’Aisne de mon enfance. La boucle est bouclée.

                                                  Dimanche 26 mars 2017

 

Hélène Delavault : « L’acte vocal est une prise de parole »

La chanteuse donnera son spectacle « Apocalypse-Café, Paris-Berlin années

Hélène Delavault. Photo : P. Dietzi.

20 », à la Maison de la culture d’Amiens les 3, 4 6 et 7 février prochains. A ne pas manquer.

Chère Hélène Delavault, qu’est-ce qui vous plaît dans le genre cabaret ?

Quelque part, le mot cabaret est un peu trompeur. En fait, je chante des chansons de cabarets, chantées pendant la République de Weimar à Berlin, et des chansons françaises de la même époque. Il ne faudrait pas que les spectateurs viennent avec l’impression qu’ils vont assister à un spectacle de cabaret dans le style des Folies Bergère. Ca n’a rien à voir. J’utilise aussi des textes du Canard enchaîné de l’époque, et aussi des articles de journalistes, dont l’un, allemand (Kurt Tucholsky) qui écrivait beaucoup de textes de chansons et qui s’est engagé dans une démarche pacifiste après la guerre de 14. Il était très pré-européen avant l’heure ; il était contre les nationalismes. J’ai été frappée de voir en lisant ces textes-là de constater les ressemblances avec les problématiques qui nous agitent en ce moment.

Un peu dans l’esprit de Kurt Weill et des poètes Dada ?

Oui, c’est ça. En même temps, c’est drôle, comique. Mais en même temps, ça fait référence à une certaine démoralisation. Ca commence comme une rigolade, puis ça va vers des évocations de la guerre.

La montée du nazisme est certainement évoquée ?

Oui, c’est comme si ce journaliste allemand l’avait humé dans l’air. Dans les années 20, l’Allemagne n’était pas dans l’euphorie. Ils étaient vaincus, misérables ; ils n’avaient rien à manger. Ils imaginaient qu’il y aurait un petit espoir d’autre chose. Kurt Tucholsky l’a très bien senti dans un texte crépusculaire dans lequel il dit : « On ne sait pas du tout où on va. Toutes nos valeurs sur la famille, la patrie, etc. tout ça s’écroule ; on ne sait pas du tout où l’on va. »

C’est un peu ce qu’on vit actuellement…

Tout à fait. C’est frappant.

En quoi l’esprit de ces artistes de cabaret était-il contestataire ?

J’ai puisé dans certains recueils de textes, dont l’un, en Allemagne, intitulé Moment d’angoisse chez les riches. Ce journaliste, Kurt Tucholsky, a été tenté par le communisme, mais il était irrécupérable et tout de suite il s’est rendu compte que la solution soviétique n’était pas celle qu’il fallait. Le cabaret de Berlin était assez littéraire et politisé, plus que le cabaret français.

Parmi les artistes français de cabaret de cette époque (Fréhel, Damia, Mistinguett, Georgius, Dranem…) laquelle ou lequel préférez-vous ?

J’adore Dranem.

« Le trou de mon quai » est une chanson épatante !

Oui, j’avais même pensé la mettre dans le programme de mon spectacle mais je pense que ça ne serait pas forcément bien passé dans le cadre de la dramaturgie…

Comment avez-vous travaillé pour concevoir votre spectacle ?

Surtout avec les recueils de chansons. Et il y a une vingtaine d’années, j’avais fait un enregistrement de chanson de cette époque-là, que j’avais appelé Les rues de la nuit, et dans lequel j’avais interprété certaines chansons en allemand. Il y avait donc des chansons que je connaissais déjà. Et j’ai des recueils chez moi…

Que tentez-vous-vous de faire passer à travers votre spectacle ? Quelles sont les idées forces que vous véhiculez ?

Quand on élabore un programme, un cherche d’abord les chansons. Ca correspond bien sûr aux pensées qu’on a ; personnellement, je suis de gauche et profondément européenne et pacifiste ; donc, ce ne sont pas des idées très à la mode. J’ai été frappée de voir, que, dans les années 20, – surtout en Allemagne mais aussi en France, notamment dans Le Canard enchaîné – c’était déjà une préoccupation. Ces années-là, correspondent à l’effondrement des idéologies qui ont conduit à la boucherie de 14-18. Cela s’est appliqué non seulement aux croyances politiques, mais aussi à l’évolution des mœurs, notamment en ce qui concerne la condition de la femme qui avait dû assurer la responsabilité de travail, de gestion de famille, etc., pendant la guerre. Parfois, elles ont vécu douloureusement. Certaines ont vu revenir leurs maris ; elles avaient pris des habitudes. Même au niveau du vêtement, pendant la guerre on a abandonné le corset. Même si c’est le couturier Paul Poiret qui, le premier, a dessiné des robes sans corsets pour les femmes riches, n’empêche que c’était déjà dans l’air. Je cite deux très courts textes de Colette, sur le désir amoureux, dont elle parle comme d’une addiction. Je couple ça avec deux chansons très sentimentales sur l’amour ; l’une parle de l’amour heureux, l’autre qui parle de l’amour qui n’est jamais heureux (« Toutes les histoires d’amour qui finissent mal… »,  comme dit une autre chanson). Il y a d’autres chansons qui sont sur le retour du militarisme. La première chanson que chante Romain Dayez évoque le fait que la guerre est finie et on cherche des souvenirs ; on cherche des casques et tout ça. C’est sur l’air de « La Madelon ». Et ça dit : « Tant qu’on pourra boire un coup et pincer le menton des filles, tout ira bien ; ça n’a pas d’importance que les Boches ne paient pas leurs dettes et que les Soviétiques nous menacent. Les ouvriers peuvent bien se mettre en grève mais tout ira bien. » Et ça se termine par un texte de 1920 de Kurt Tucholsky. Les années 20, c’est aussi le mouvement Dada. Il y a aura dans le spectacle des petits objets un peu dérisoires. Mon spectacle est très gai, très marrant avec un côté un peu dingue, et en même temps ça dit des choses extrêmement grave.

On dit que vous n’hésitez pas à faire sauter les différents verrous des genres musicaux. Est-ce vrai ? Et comment procédez-vous ?

Je suis d’éducation très classique. J’ai appris à chanter le lyrique mais ça fait trente ans que je chante des chansons. Je n’ai pas encore chanté vraiment de musiques rock car ça ne m’intéresse pas. Et je trouve qu’il n’y a pas toujours trop de musique là-dedans et parfois les textes… enfin, bref !  C’est pour cela que je me suis tournée vers les chansons de ces années-là. Il y avait des textes marrants et des mélodies. Mais on les chante de façon différente. J’ai un jeune partenaire, Romain Dayez…

Sur scène, vous serez donc en compagnie de Romain Dayez (chant) et Cyrille Lehn (piano). Qui sont-ils ?

Ce sont deux hommes jeunes. Je suis entouré de deux beaux jeunes gens. Cyrille est professeur de piano, mais il est aussi arrangeur. Il vient d’arranger un disque de Nathalie Dessay ; il est aussi professeur d’harmonie au Conservatoire national supérieur de Paris. Romain, c’est un chanteur lyrique très atypique. Je l’ai découvert Quand il venait de sortir du conservatoire, l’an passé. Il avait un parcours libre à faire en tant qu’étudiant ; il avait monté tout un parcours avec de la musique classique et des chansons. Je l’ai trouvé tellement merveilleux (il a une présence sur scène, un talent de comédien, et il est drôle), que j’ai voulu travailler avec lui. Notre but n’est pas du tout de faire de la démonstration vocale.

Vous avez fait des études de lettres et des études musicales. Vous sentez-vous plus littéraire qu’artiste musicale ou chanteuse ? Ou l’inverse ?

C’est complètement lié ; j’ai du mal à répondre à cette question. Je suis fan de musique depuis que je suis toute petite. Je jouais du piano et voulais jouer du Chopin et du Bach. J’ai découvert l’art du chant, non pas par l’opéra qui ne m’intéressait pas, et la voix en soi ne m’intéresse pas. Mais c’est effectivement transmettre aussi. J’ai découvert le lied  allemand qui est une musique romantique merveilleuse. C’est ça qui m’a décidé à chanter. Pour moi, c’est toujours lié. L’acte vocal est un acte théâtral ; c’est une prise de parole.

Le 6 janvier 1989, votre spectacle « La Républicaine », aux Bouffes du Nord, était attaqué, dit-on, par les Camelots du roi. Vous souvenez-vous de cet incident ?

Je faisais un spectacle autour de Révolution française ; ça s’appelait La Républicaine. Il y avait beaucoup d’humour et ça évoquait la Révolution française et il y avait même une chanson sur Cuba, sur les luttes des peuples. J’avais fait beaucoup de recherches à la Bibliothèque nationale. La Révolution française de 1789 a aboli la censure. Il y avait donc énormément de chansons politiques  – des pamphlets – que les Français écrivaient et se transmettaient sous le manteau. Il y a un ouvrage magnifique d’un historien américain qui se nomme Robert Darnton. Il a étudié toutes ces chansons comme émergeant de l’opinion publique. J’ai donc fait ce spectacle qui était à la gloire de la République. Un soir, j’étais sur la scène des Bouffes du Nord (où il n’y a pas de scène en hauteur). J’ai vu débarquer sur moi des types en blousons de cuir, cagoulés (même pas le courage du visage découvert) ; ils se sont jetés sur moi et m’ont arrosée de gaz lacrymogène. Ils sont sortis de la salle en criant « Vive le roi ! ». Des enquêtes ont été menées par la police ; quelques semaines avant, il y avait eu l’incendie du cinéma Saint-Michel. C’est comme ça qu’ils ont retrouvé mes agresseurs. Trois jeunes types dont l’un était à la limite de la débilité mentale ; il faisait partie d’un groupe qui se nommait la Restauration nationale. Donc, ce n’était pas directement les Camelots du roi. C’était en janvier 1989 ; les socialistes étaient au pouvoir. Toute la presse de droite accusait beaucoup la gauche de faire l’apologie de la guillotine. Cette agression a donc été fortement médiatisée. C’était considéré comme une atteinte à la liberté d’expression ; j’ai reçu plein de soutiens, des tonnes de lettres.

Quels sont vos projets ?

Nous sommes en train, Romain et moi, de concevoir un petit clip pour présenter notre spectacle. Il sera dadaïste ; on essaiera de le mettre en ligne en janvier 2017. Actuellement, ce que je veux, c’est faire tourner ce spectacle. On en a donné une première mouture, dans la maison de l’Allemagne, à la Cité université Henrich Heine. C’était en mars dernier ; ce qui a donné lieu à une très jolie critique dans Le Canard enchaîné.

                                          Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

Lambert Wilson et Yves Montand : la même tessiture pour le même goût des mots

      Le comédien  donnera son spectacle « Lambert Wilson chante Yves Montand », le jeudi 15 décembre, à la Maison de la culture.

Il n’imite jamais ; il reste lui-même. Lambert Wilson possède assez de métier pour ne pas tomber dans les écueils du genre. Les chansons de Montand, il les passe au filtre de sa sensibilité. Lambert Montand ? Yves Wilson ? On  n’est pas loin de ça tant les expressions de ces deux artistes sont proches. On les sent en connivence. Et c’est très bien. Lambert explique sa démarche.

Lambert Wilson, comment avez-vous rencontré l’œuvre d’Yves Montand ? Par quelles chansons ? A quels endroits ? Quand ?

Tout a commencé en 1990. J’étais au cours de mon premier spectacle de tour de chant qui s’intitulait Lambert Wilson chante (de façon assez prétentieuse, du reste ; mais peu importe !). De Montand, j’ai chanté « Les feuilles mortes », « Trois petites notes de musique », etc. En 1997, toujours avec mon camarade Bruno Fontaine, on a fait un spectacle sur la chanson dans le cinéma. Là, nous avions fait d’autres titres de Montand, dont « Amour, mon cher amour », etc. En fait, je me trouvais très bien dans ces chansons, notamment au niveau de la tessiture. (On a exactement la même.) Il y a aussi un goût commun pour les mots et la poésie qu’on peut dire. Lui et moi, nous sommes amoureux des auteurs, des mots, de la poésie. Lui pouvait ne faire que réciter « Barbara », de Prévert, ou la chanter. C’est un endroit où l’on se trouve à mi-chemin entre le jeu et la musique ; c’est-à-dire le lyrisme des mots finalement. Je n’ai pas pensé an terme de tour de chant au départ. L’idée, c’est comme si j’avais vu une photo noir et blanc (avec poursuite) de lui de dos ; lui sur scène. Une affiche, un peu. Je me suis dit  qu’il y avait là une idée, un personnage derrière lequel je pourrais me planquer afin de faire un spectacle théâtral en musique. J’insiste sur le côté théâtral ; je ne voulais pas seulement faire un tour de chant. Je voulais me servir de ce personnage pour le raconter. Ne pas du tout l’imiter mais raconter sa vie par son répertoire. Il se trouve que j’avais mis ça un peu de côté. J’avais rencontré Carole Amiel, sa veuve ; elle m’avait donné sa bénédiction. Mais mes activités dans le cinéma m’avaient happé. Et voilà… Entre temps, les gens de Sony m’ont contacté ; ils m’ont proposé de faire le disque. J’ai dit oui ; on a foncé. Ca a été un petit détour pour arriver jusqu’à Montand. Ce que j’avais alors en tête, c’est ce que je propose maintenant. C’est-à-dire une évocation de Montand comme un acteur qui se raconte. C’est pour cela que je voulais absolument un metteur en scène de théâtre. En l’occurrence il s’agit du directeur du Théâtre national populaire de Villeurbanne (Christian Schiaretti) ; j’ai eu du nez car c’est un artiste qui défend les couleurs du TNP dans son Histoire. Il a fait une salle de répétition Georges-Wilson (mon père) à Villeurbanne. Il a su trouver la connexion entre l’histoire du TNP et Montand qui a chanté pour Vilar, en 1952, à Gennevilliers, en même temps que Gérard Philipe jouait Le Cid.  Il y avait un engagement partagé, un engagement politique clair, très prolétaire ; et ça, ça plaît beaucoup à Christian. Christian m’a aidé à faire le lien grâce à des textes de

L’excellent Lambert Wilson.

Semprun, le grand ami de Montand, qui a écrit des choses magnifiques sur lui, sur son passé ouvrier, sur les grandes rencontres de sa vie (Simone Signoret, Piaf, Marylin, etc.). Sur son engagement politique. Sur sa gloire aussi. A son rayonnement quand les gens sont suspendus à ses lèvres. Son rêve de l’Amérique ; son rêve de fils d’émigré qui eût pu aller en Amérique. C’est toute cette courbe que Semprun évoque. Moi, je dis ces textes entre les chansons.

Une sorte de fil rouge narratif ?

Exactement. C’est ça la différence avec un tour de chant traditionnel. On peut jouer sur les mots : bien sûr que c’est un tour de chant. Je chante trente chansons… ca nous permet de couvrir un panorama très large, qui est le sien. Ca va de chose très évocatrices des années 40 (« Battling Joe » », « Luna Park »…) à des choses très épurées de Prévert (« Les feuilles mortes », « Barbara »…). Et des choses plus engagées comme « Casse-tête », d’après un poème de Gébé, de Charlie-Hebdo, qui avait écrit ce poème sur les violences policières. Mais aussi des chansons comme « Le chant de Partisans », ou encore « Le temps des cerises ».

Est-ce que vous l’avez réellement rencontré ou pas du tout ?

Pas du tout. En revanche, quand j’étais très jeune, j’avais fait un film avec Catherine Allégret qui avait organisé quelque chose. Elle m’avait raconté son effort, son retour d’Amérique. Rencontrer à nouveau l’Amérique, aller chanter à New York où il avait été célébré, ça m’avait plu. Il avait ça en lui ; il fallait qu’il refasse de la musique. C’était mon seul contact avec lui.

Qu’est-ce qui vous fascine en lui ? Le chanteur ? Le comédien ?

C’est son désir d’auto construction. C’est un peu ça qu’on raconte ; c’est l’émigré. Ce n’est pas simplement une nécessité d’adaptation ; c’est un désir de dépassement par la langue française qui est sublimé. C’est ça qui me fascine le plus ; son ambition de vivre le rêve du père, qui est le rêve de l’Amérique. Un truc qui le pousse au cul… Je suis très fasciné par le chanteur, et tout particulièrement le chanteur au milieu de sa carrière, c’est-à-dire les années 60. Là où il est le plus épuré. Je respecte énormément l’acteur qui a une présence incontestable. Dans mon inconscient, je suis très attiré par la fin des années 50 et le début des années 60.

La période compagnon de route du Parti communiste. Période que votre père avait également connue.

Exactement ; c’est là que l’on rejoint l’histoire du TNP. Dans l’après-guerre, il y a un désir d’héroïsme. C’est toute une génération de gens qui ont beaucoup souffert, et de la pauvreté, et de la guerre. Et cette énergie-là me fascine. Ce désir d’héroïsme s’exprime dans le choix des textes. Ce qui me fascine aussi chez Montand, c’est que ce n’est pas une œuvre ni écrite, ni composée. Ce sont ses choix ; il a laissé un ouvrage de choix. Il a marqué au fer rouge des chansons qui sont définitivement associées à lui : « Les feuilles mortes », par exemple. Il est difficile de ne pas penser à Montand quand on écoute cette chanson, même si elle a été chantée dans le monde entier.

Vous chanterez à la maison de la culture d’Amiens le jeudi 15 décembre. Avec quelle formation serez-vous sur scène ?

Bruno Fontaine a réarrangé une deuxième fois. Il aura certains titres en commun avec le disque, mais il a tout de même réarrangé… Il y aura – lui compris- six musiciens. Ce sont des musiciens qui sont aussi à l’aise dans un son classique que dans un style jazz.

Ce ne sera donc pas l’orchestre symphonique qui vous accompagnait et que l’on voit sur certaines vidéos?

Non, ce sera encore autre chose. A un trio jazz (piano, basse, batterie), il a ajouté un violoncelle, un clarinettiste (qui joue toutes les clarinettes) et un instrument inattendu : le cor (et aussi du bugle). C’est vraiment génial. C’est donc un ensemble extrêmement polymorphe dans le son. Parfois, c’est vraiment jazz des années 50, de club ; parfois, on est dans un classique plus épuré (pour « Barbara », pour « Les feuilles mortes »). Dans un son de sonates. La difficulté fut de trouver des musiciens qui étaient souples pour passer d’un style à un autre. Par exemple, le batteur est également percussionniste chez Boulez… Tous ces musiciens sont très polyvalents.

Comment s’est faite la rencontre avec Bruno Fontaine ?

On s’était rencontré car je souhaitais faire un tour de chant ; ce fut une évidence immédiate. C’est très difficile de passer des mains de Bruno Fontaine à celles d’un autre pianiste. Il est aussi à l’aise dans le classique que dans le jazz. Il est plus qu’un accompagnateur ; c’est quelqu’un avec qui on respire.

Vous êtes en totalement connivence.

Oui, c’est fou ! Si nous faisions juste piano voix, nous pourrions ne pas répéter, tellement on se connaît, tellement il connaît la moindre de mes respirations. Artistiquement et humainement, c’est une chance pour nous qu’on se soit trouvés.

Quelles sont vos deux ou trois chansons préférées de Montand ?

J’ai une tendresse particulière pour « Les feuilles mortes » car cela me rappelle des moments-clé de ma vie ; des moments graves, heureux. Ou même très graves. Il y a aussi des chansons de Francis Lemarque qui sont merveilleuses. Bien entendu « A Paris », chanson merveilleuse, difficile à chanter. Et une autre chanson de Francis Lemarque qui s’appelle « Toi, tu ne ressembles à personne ».

Avez d’autres points communs avec Yves Montand en dehors de la tessiture ?

Oui, je pense que nous avons la même utilisation du corps sur scène ; mais attention ; je ne l’imite pas. Je n’ai pas voulu regarder les vidéos. La joie de vivre du corps également. On est à mi-chemin entre la revue, le danseur… c’est une sorte de liberté ; un goût de s’exprimer à travers le corps ; oui, nous avons ça en commun.

Quels sont vos projets ?

Il y a trois films qui vont sortir. Le premier, une comédie, que j’ai tournée avec Juliette Binoche et Camille Pottin; ça s’appelle Telle mère, telle fille. Ca sortira en mars. C’est un film de Noémie Saglio. Ensuite, le 5 avril, je serai dans le film Corporate, un film sur le monde du travail. C’est un film de Nicolas Silhol. Je joue le rôle d’un DRH épouvantable. Et je viens de terminer, en Belgique, le film du romancier Marc Dugain ; il a adapté le livre de Chantal Thomas  qui s’appelle L’échange des princesses, magnifique film d’époque où je joue le roi d’Espagne, Philippe V, le petit-fils de Louis XIV. C’est un film avec Olivier Gourmet.

                                      Propos recueillis par

                                      PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

Blues d’automne et brumes tourangelles

J.J. Milteau (à gauche) et Eric Bibb.C’est étrange la vie; la mienne en tout cas. Il y a parfois de troublantes coïncidences. L’autre soir, je suis allé au concert d’Eric Bibb et J.J. Milteau, à la Maison de culture d’Amiens. Spectacle magnifique! Eric Bibb et J.J. Milteau (surtout ne l’appelez plus Jean-Jacques, il tient à son J.J. – prononcez «jay jay» – comme à son premier harmonica Marine Band!): pas de surprise; ils excellent dans leurs domaines. Égaux à eux-mêmes. Mais la rythmique, composée de Gilles Michel à la basse et de Larry Crockett à la batterie: un régal de précision, de souplesse, de sobriété, de modestie rassérénante. Il m’était difficile – moi qui, lors de mes amours avec Lou-Mary, officiais comme bassiste sur le manche de mon Höfner adorée – de quitter des yeux les doigts de Gilles Michel. Quant à Larry Crockett, il affichait une justesse, de ton et de timbre, exceptionnelle. Aucune afféterie, aucun effet. Ce type est la Colette des drums. Et, en me replongeant dans la biographie de Gilles Michel, je me suis rendu compte qu’il avait joué à maintes reprises aux côtés de l’ami Luc Bertin (notamment dans Bug, Brand New Cadillac et Ron Smith), pianiste laférois (donc presque ternois!), mon regret fut grand de ne pas être allé lui parler. En revanche, je suis allé dire deux mots (il était pressé de «plier les gaules», entendez: ranger le matériel) à J.J. Milteau. J’ai eu le temps de lui demander des nouvelles de Patrick Verbeke. Et de Benoît Blue Boy. C’est là que la vie devient étrange; tu ne me croiras pas lectrice admirée, convoitée, parfois fessée: quelques jours plus tard, grâce à Facebook, je reprends contact avec Benoît que j’avais perdu de vue depuis mes années de journaliste à la revue Best. Il était en Indes. Nous étions heureux de nous retrouver. Des souvenirs me remontaient à la tronche. Mon école de journalisme à Tours. C’est en effet dans cette ville que je le vis pour la première fois en concert. Je fus séduit par ses indéniables talents d’harmoniciste, mais aussi par le fait qu’il fut un des premiers à chanter du blues presque traditionnel en français. Ça devait être en 1976. Je me souviens encore des odeurs de bernache, vin bourru, dans les rues pleines de brouillard, l’automne. Des descentes qu’on faisait dans les caves de Vouvray, en compagnie de notre professeur de journalisme, Jean Chédaille, grand reporter à la Nouvelle République du Centre-Ouest, et écrivain. De mes copains de promotion Jean-Luc Péchinot, Evelyne Bellanger, Alain Bertrand, Michel Caillol, Armelle Moutongo-Black, Jean-Luc Pays, Loïc Gicquel, Jacques Benzakoun… En mai 1977, je proposais à Christian Lebrun, mon regretté rédacteur en chef de Best, d’interviewer Benoît afin qu’il me parlât de sa technique à l’harmonica; je débarquais chez lui, à Tours. Il me servit du bourbon, et je repartis, un peu ivre, vers la capitale où j’effectuais mon stage de fin d’études au 23 de la rue d’Antin, chez Best. Je revis ensuite Benoît à plusieurs reprises lors de concerts mémorables, évoquant aussi ses excellents albums dans les pages de Best et de L’Aisne Nouvelle. La roue tourne comme un blues de Jimmy Reed.

Dimanche 6 novembre 2016.

Comme un léger sentiment de honte

Il en va du métier de journaliste comme celui d’homme. Ou d’écrivain. Il réserve souvent des surprises, bonnes ou mauvaises. Celle-là était-elle bonne ou mauvaise? Je ne saurais le dire. Et qu’importe. Et étais-je venu à la présentation de la saison 2016-2017 de la Maison de la culture d’Amiens comme journaliste, comme écrivain, ou comme homme. D’abord comme homme, j’en suis certain. La culture, la lecture, le rock’n’roll, les femmes me font tenir debout. Ce n’est pas toujours évident par les temps qui courent; on resterait bien couché à écouter la pluie frapper contre les vitres. Des temps qui courent et qui tuent; retour à la barbarie. On fling

Gilbert Fillinger répond aux intermittents du spectacles.

Gilbert Fillinger répond aux intermittents du spectacles.

ue des homosexuels, des policiers, une députée travailliste fraternelle; on dézingue les acquis sociaux, ceux des luttes de nos pères. Rester coucher, oui, on en a envie parfois. Je m’étais levé ce matin-là. Et le soir, je m’étais rendu, l’âme assez légère, à la Maison de la Culture. Sur scène, une trentaine d’intermittents du spectacle avait investi l’espace afin d’exposer leurs revendications alors que le directeur, Gilbert Fillinger, s’apprêtait à procéder à la présentation de sa belle et riche programmation. Calmes et dignes, les intermittents avaient déployé des banderoles, s’exprimaient au micro, demandaient à Gilbert Fillinger de se positionner. Celui-ci avec autant de calme et de dignité répondait aux manifestants. Rien de méchant, rien de violent. Pourtant, une partie de la foule commença à manifester son mécontentement. Ce mécontentement se transforma en huée, et, pour certains, en insultes. Derrière moi, une dame s’était mise à les traiter des tous les noms. Quand je lui demandais de se calmer, elle me traita de communiste et me demanda si j’étais allé voir ce qui se passait derrière le mur de Berlin à l’époque. (J’eusse pu lui répondre que non, et qu’il s’agissait là d’un de mes plus grands regrets car j’eusse bien été capable d’y rester. Vous imaginez les gros titres: «Dégoûté par le capitalisme, le marquis des Dessous chics passe à l’Est». Mais je m’abstins; elle avait l’air si bornée que ça n’en valait pas la peine; je la laissais vociférer.) C’était triste de voir une partie de ces spectateurs qui se pique de culture hurler contre des intermittents qui, justement, sont les piliers de la culture. Sans eux, point de spectacles. Je me sentais mal. J’avais honte pour eux. Certains se disaient pris en otage. Tu parles; on les avait retardés d’une petite demi-heure de présentation. Ils iraient se coucher un peu plus tard. La belle affaire. Qu’ont-ils pensé, ces vociférants-insultants quand, un peu plus tard, certains artistes venus présenter leurs spectacles, affirmèrent leur soutien aux intermittents? Je pensais à Malraux, à Jean Vilar. D’accord ou pas, jamais ils se seraient mis à brailler devant des gens non violents qui ne demandaient que la parole.

Dimanche 19 juin 2016

Les corps de mes petites amoureuses des seventies

Commençons par les choses sérieuses. Je me suis rendu, en compagnie de Lys, à la projection de la vidéo Il n’y a pas de rapport, hommage à Jacques Lacan, de François Rouan, dans la salle du cinéma Orson-Welles, à la Maison de la culture d’Amiens. L’événement était suivi d’une discussion proposée par des psychanalystes membres de l’Ecole de la Cause Freudienne, Patricia Wartelle, Jean-Philippe Parchliniak et Philippe Béra. Le public était invité à rencontrer François Rouan après son exposition Les Trotteuses. Il s’agissait de saisir « une part de ce qui amena le psychanalyste Jacques François Rouan. On voit deux jolies filles nues dans la vidéo.Lacan vers l’œuvre de François Rouan », expliquent les organisateurs qui précisent que « cette rencontre fut importante, voire déterminante pour l’artiste. » J’aime mes amis éditeurs Mireille et Philippe Béra et leur amie Patricia Wartelle. Mais j’avoue humblement que je ne sais quoi penser de Jacques Lacan. L’inconscient est fascinant, comme l’art, comme la littérature, comme l’amour, comme le rêve. Je ne comprends pas tout de la psychanalyse. Les écrits de Freud m’ont fasciné quand j’étais lycéen au lycée Henri-Martin, au cœur des seventies. Je me laissais guider par Jean Poupart, professeur de philosophie. Ses mots résonnaient dans ma grosse tête de Ternois, surtout quand nous nous étions enfilé quatre ou cinq bières chez Odette, café des Halles, avant le cours. C’était doux, chaud, comme les mots de Desnos et de Tzara, que l’enseignant, élève de Gaston Bachelard, vénérait également. J’ai regardé la vidéo de François avec ce même étonnement, cette naïveté infantile qui génère une exquise douceur. J’avoue que les corps des deux jeunes filles du film me fascinaient. Ils me rappelaient les rondeurs duveteuses de mes petites amoureuses saint-quentinoises des années 1970, lascives, libres, délurées, entreprenantes. Je connaissais déjà Freud, Marx, mais pas Lacan. Ni Rouan, ni mes amis les Béra. C’était il y a longtemps, si longtemps que ça me fatigue rien qu’à y penser. C’est peut-être ça, la psychanalyse : se laisser aller, se laisser submerger par ses rêves, ses fantasmes (ses phantasmes, comme on l’écrivait au temps des seventies), ne plus sentir le poids du temps qui passe. Oublier la loi El Khomri. Et ne penser qu’aux petites amoureuses de ses 17 ans. Serais-je un freudo-marxiste ? Vu : deux pièces de théâtre fascinantes. Petits crimes conjugaux, d’Eric-Emmanuel Schmitt, dans une mise en scène de Marianne Epin, à la Comédie de Picardie. Schmitt a du talent. Il écrit bien, concis, rapide comme la montée d’une ivresse au Picon-bière. Sens aigu du dialogue, des personnages bien campés. On dirait du Félicien Marceau. Le thème est grave : la vie à deux, le couple qui dure. Lacan a déjà dû parler de tout ça ; je ne sais pas. L’autre pièce : Monsieur de Pourceaugnac, de Molière, musique de Lully, dans une mise en scène de Clément Hervieu-Léger, à la Maison de la culture. Un vrai régal. Le mariage (encore !), l’argent (cette plaie, quand on en manque !), la maladie… autant de thèmes chers à Molière. La mise en scène dispense un rythme insensé, une vitesse vertigineuse. Et les Musiciens des Arts Florissants servent Lully à la perfection. Un vrai bonheur !

                                                                Dimanche 10 avril 2016