Un coup de coeur du marquis

 BEAU LIVRE

Le Périgord vu du ciel

Pierre Carbonnier enseigna longtemps – avec un talent fraternel et éclairant – le français au lycée Henri-Martin, à Saint-Quentin. Ses élèves gardent de lui de bons souvenirs. Aujourd’hui retraité, il est retourné dans son Sud-Ouest natal (né à Brive, en Corrèze, il vit à Limoges). Passionné de littérature, de patrimoine et d’oenologie, il nous donne à lire un livre magnifique sur le Périgord qu’il a réalisé avec le photographe Francis Gardeur; ce dernier a réalisé ses clichés à bord d’ULM optimisés pour la prise de vue aérienne. L’ouvrage est réussi. Pierre Carbonnier y dévoile, d’une plume précise et alerte, sa passion pour ce

Pierre Carbonnier et Francis Gardeur viennent de sortir un très beau livre sur le Périgord vu du ciel.

Pierre Carbonnier et Francis Gardeur viennent de sortir un très beau livre sur le Périgord vu du ciel.

pays si attachant, rappelant dans la préface, que de ce département, la Dordogne, Henry Miller disait qu’il survivrait, même su la France devait, un jour, cesser d’exister. Un bel hommage de deux passionnés. Ph.L.

Le Périgord photographié du ciel, Pierre Carbonnier et Francis Gardeur, Geste éditions; 250 p.; 29,90 €.

 

Les corps de mes petites amoureuses des seventies

Commençons par les choses sérieuses. Je me suis rendu, en compagnie de Lys, à la projection de la vidéo Il n’y a pas de rapport, hommage à Jacques Lacan, de François Rouan, dans la salle du cinéma Orson-Welles, à la Maison de la culture d’Amiens. L’événement était suivi d’une discussion proposée par des psychanalystes membres de l’Ecole de la Cause Freudienne, Patricia Wartelle, Jean-Philippe Parchliniak et Philippe Béra. Le public était invité à rencontrer François Rouan après son exposition Les Trotteuses. Il s’agissait de saisir « une part de ce qui amena le psychanalyste Jacques François Rouan. On voit deux jolies filles nues dans la vidéo.Lacan vers l’œuvre de François Rouan », expliquent les organisateurs qui précisent que « cette rencontre fut importante, voire déterminante pour l’artiste. » J’aime mes amis éditeurs Mireille et Philippe Béra et leur amie Patricia Wartelle. Mais j’avoue humblement que je ne sais quoi penser de Jacques Lacan. L’inconscient est fascinant, comme l’art, comme la littérature, comme l’amour, comme le rêve. Je ne comprends pas tout de la psychanalyse. Les écrits de Freud m’ont fasciné quand j’étais lycéen au lycée Henri-Martin, au cœur des seventies. Je me laissais guider par Jean Poupart, professeur de philosophie. Ses mots résonnaient dans ma grosse tête de Ternois, surtout quand nous nous étions enfilé quatre ou cinq bières chez Odette, café des Halles, avant le cours. C’était doux, chaud, comme les mots de Desnos et de Tzara, que l’enseignant, élève de Gaston Bachelard, vénérait également. J’ai regardé la vidéo de François avec ce même étonnement, cette naïveté infantile qui génère une exquise douceur. J’avoue que les corps des deux jeunes filles du film me fascinaient. Ils me rappelaient les rondeurs duveteuses de mes petites amoureuses saint-quentinoises des années 1970, lascives, libres, délurées, entreprenantes. Je connaissais déjà Freud, Marx, mais pas Lacan. Ni Rouan, ni mes amis les Béra. C’était il y a longtemps, si longtemps que ça me fatigue rien qu’à y penser. C’est peut-être ça, la psychanalyse : se laisser aller, se laisser submerger par ses rêves, ses fantasmes (ses phantasmes, comme on l’écrivait au temps des seventies), ne plus sentir le poids du temps qui passe. Oublier la loi El Khomri. Et ne penser qu’aux petites amoureuses de ses 17 ans. Serais-je un freudo-marxiste ? Vu : deux pièces de théâtre fascinantes. Petits crimes conjugaux, d’Eric-Emmanuel Schmitt, dans une mise en scène de Marianne Epin, à la Comédie de Picardie. Schmitt a du talent. Il écrit bien, concis, rapide comme la montée d’une ivresse au Picon-bière. Sens aigu du dialogue, des personnages bien campés. On dirait du Félicien Marceau. Le thème est grave : la vie à deux, le couple qui dure. Lacan a déjà dû parler de tout ça ; je ne sais pas. L’autre pièce : Monsieur de Pourceaugnac, de Molière, musique de Lully, dans une mise en scène de Clément Hervieu-Léger, à la Maison de la culture. Un vrai régal. Le mariage (encore !), l’argent (cette plaie, quand on en manque !), la maladie… autant de thèmes chers à Molière. La mise en scène dispense un rythme insensé, une vitesse vertigineuse. Et les Musiciens des Arts Florissants servent Lully à la perfection. Un vrai bonheur !

                                                                Dimanche 10 avril 2016

La très charmante Audrey Azoulay et le souvenir de Joël Caron

Mes soirées et mes nuits de chat de gouttière m’ont souvent conduit à la Maison de la culture, ces derniers jours. En compagnie de Lys, suis allé voir la chorégraphie Para-II-èles, de Nicolas Le Riche, avec ce dernier et la danseuse Clairemarie Osta, sur une musique de Matthieu Chedid. « Il bondit comme un tigre, vole comme un ange et atterrit comme un chat », dit joliment Guillaume Gallienne, à propos de Le Riche. C’est très juste. Les expressions du duo sont empreintes de poésie et de grâce. Et la musique de Matthieu Chedid est tout simplement délicieuse. Jamais absconse, mélodieuse à souhait. Le compositeur a fait la surprise au public en arrivant sur scène à la fin du spectacle. Nous le retrouvâmes, Lys et moi, au repas auquel Gilbert Fillinger nous avait gentiment conviés. (J’espérais secrètement que Gilbert nous cuisinât un lapin que, si l’on en  croit la rumeur culturelle, relève de sa spécialité ; mais non, nous étions une bonne cinquantaine de convives ; il eût fallu un grand nombre de lapins ou un très très gros lapin.) Il est sympa, – M-. Simple, direct, il se prêta avec gentillesse au jeu des signatures d’autographes et aux séances de photographies. Quelques jours plus tard, retour à la Maison de la culture pour les cérémonies du cinquantenaire. Mme la Ministre de la culture, Audrey Azoulay, était présente – très élégante, pantalon slim, court blouson de cuir, pour tout dire très charmante

Audrey Azoulay, très charmante Ministre de la Culture.

Audrey Azoulay, très charmante Ministre de la Culture.

– notamment à l’inauguration de la singulière et passionnante exposition de Tim Yip. J’y rencontrais de nombreux amis, dont Michel Orier, ancien directeur de la Maison qui vient d’être nommé directeur de la musique et de la création culturelle à Radio France (à qui j’appris, non sans émotion, que j’avais retrouvé sur Facebook la trace du saxophoniste-flûtiste-mangeur de sandwiches au camembert, Joël Caron, copain du lycée Henri-Martin, membre du groupe Koït, devenu responsable de la société de production de cinéma Aquarelle, basée à Saint-Etienne-les-Orgues, dans les Alpes-de-Haute-Provence) et Christine Carrier, ancienne responsable de la bibliothèque d’Amiens devenue directrice de la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou à Paris. Michel et moi sortîmes fumer une cigarette. Des souvenirs me remontaient. Un samedi après-midi de 1972 ou 1973. Printemps pluvieux. J’avais pris le train  en gare de Tergnier, pour me rendre à la MJC de Ham (la ville du jambon, comme le dit mon copain Jean Detrémont) où se produisait Koït. Je revoyais Joël Caron, ses longs cheveux d’Indien ballotant sur ses joues alors qu’il soufflait des volutes de free jazz dans son saxophone Buffet-Crampon. Je me souvenais que Michel Orier était l’un des organisateurs de l’événement. Les frères Letot, Jean-Paul (basse) et Jean-Marie (batterie) l’accompagnaient. Sur scène, j’y suis retourné, l’autre soir, au Rétroviseur, où mon camarade Vanfi et son groupe The Last Ones donnaient un concert. Clash, Stranglers, Stooges et Stones étaient au menu. Je me suis invité à faire des chœurs sur « Jumpin’Jack Flash » et « Johnny B. Goode ». Comme au bon vieux temps. J’ai adoré.

                                                         Dimanche 6 mars 2016

 

 

Il pleut sur l’Art déco

       

Francis Crépin, en pleine action, à l'hôtel de ville de Saint-Quentin.

Francis Crépin, en pleine action, à l’hôtel de ville de Saint-Quentin.

Il pleut toujours dans mes chroniques. Je n’y suis pour rien ; c’est comme ça. Il pleuvait donc, ce samedi-là. En compagnie de Lys, j’étais allé à la découverte de l’Art déco, à Saint-Quentin. Notre guide n’était autre que Francis Crépin, carillonneur de la ville. Francis, j’ai fait sa connaissance il y a fort longtemps, à la fin des années soixante-dix. J’étais jeune journaliste à L’Aisne Nouvelle. Plaisir, pour moi, d’arpenter cette ville où j’ai fait des études secondaires, au lycée Henri-Martin. Je découvrais avec un vif plaisir l’Art déco, certes. Mais cette pluie, ce vent, ce ciel bas. Il ne me faut pas grand-chose pour que mon esprit s’égare et se sauve, saute de branche en branche, de souvenir en souvenir, comme un sansonnet effrayé par un matou affamé. Dès la place de l’Hôtel de ville, j’avais l’impression de croiser des fantômes. Jean-François Le Guern, dit Paco, celui que j’appelle Juan dans La promesse des navires, marchant d’un pas vif vers le lycée, en 1971. Aux pieds, il a les mocassins qu’il a achetés au magasin chic de la ville : Marchandise. Je les revois, ses mocassins. « Tout cuir », disait-il avec fierté. Il venait de descendre du bus qui l’avait conduit de Harly, où il résidait (son père était ouvrier chez Motobécane) jusqu’à la station qui devait se trouver en haut de la rue d’Isle, peut être rue de la Sellerie. Je ne sais plus bien. On oublie tout avec le temps qui passe. Au croisement, il y avait une guérite avec un policier qui faisait la circulation. Sa présence m’intriguait. A Tergnier, ma ville, il n’y avait pas de policiers dans des guérites, au milieu des carrefours. De Tergnier, j’en venais. J’avais pris le Dijonnais de 7h21. La gare de Saint-Quentin ; je remontais la rue d’Isle. Paco me rejoignait donc place de l’Hôtel de ville. Il devait pleuvoir. Il pleut toujours dans mes chroniques. Nous foncions vers le lycée. Il commençait à militer à l’Alliance des jeunes pour le socialisme (AJS). Je me souviens des noms des leaders lycéens : Michel Melki (devenu comédien ; nous sommes amis sur Facebook), Agisson, Barbier (qui s’était fait casser la figure par un royaliste, ombrageux mais joyeux, excessif mais sympa ; il n’avait pas apprécié que Barbier, gauchiste, le chatouillât sur ses inclinations peu républicaines), Caullier, Barkerzad. L’AJS sentait 68 à plein nez. Moi, je venais de Tergnier-Quessy-Cité la Rouge, plus Marx que Cohn-Bendit. Je ne savais pas encore ce qu’était l’Art déco ; je le croisais pourtant tous les jours à Saint-Quentin, mais aussi à Tergnier. Toutes ces villes écrabouillées par nos bons amis d’Outre-Rhin, reconstruites dans ce style. J’ai photographié Francis Crépin devant le portrait du carillonneur à la brasserie du Carillon. J’avais également photographié Pascal Lainé, un jour de 2003, à la faveur d’une conférence qu’il avait donnée au lycée technique, pour y parler de son romans La Dentellière. J’ai lu quelque part que Lainé n’aimait plus ce livre avec lequel il avait obtenu le Goncourt en 1974 et qui avait porté ombrage à ses nombreux autres livres. Moi, je l’adorais, ce bouquin dans lequel il pleuvait si souvent. Comme dans mes chroniques.

Dimanche 28 février 2016.

 

C’était mon ami

Une petite ville, Tergnier, au début des années soixante. Il y a une cité (Roosevelt), dite provisoire, maisons fragiles, aux toits bitumés, aux murs de briques creuses ; l’eau courante, on la tire à des pompes qui se trouvent dans la rue. Il y a un transformateur avec un tas de sable sur lequel, nous traçons des routes qui sont censées symboliser celles du Tour de France. A l’aide de billes, nous y faisons avancer des petits coureurs ; ils ont pour noms Bahamontes, Anquetil, Poulidor, Van Looy, Mastrotto. Il y a une ruelle qui, lorsque les pluies molles du printemps la caressent, sent la poussière mouillée, l’ortie froissée et le sureau écorché. Il y a la rue des Pavillons, où se trouve, tout près de la cité, la maison de mes parents. Derrière, il y a la rue Marceau, celle du Casino, le cinéma local et d’une minuscule épicerie tenue par la mère de Raymond Défossé. Raymond et moi, nous nous sommes connus enfants dans cette ville cheminote et rouge comme le sang

Raymond Défossé était très proche de Groland. Il avait commencé, depuis peu, une carrière de comédien dans le films de son grand ami  Benoît Delépine.

Raymond Défossé était très proche de Groland. Il avait commencé, depuis peu, une carrière de comédien dans le films de son grand ami Benoît Delépine.

des FTP torturés par les griffes des Teutons. Nos chemins se séparèrent, quoi que. Raymond étudia à Saint-Quentin, au lycée Henri-Martin, où j’étudiais à mon tour un peu plus tard. Nous avions les mêmes références. Le rock’n’roll, bien sûr, apporté par les GI musiciens de la base US de Couvron, toute proche. En 1979, j’arrivais comme jeune journaliste à la locale de Saint-Quentin de L’Aisne Nouvelle. J’y retrouvais Raymond qui, alors, militait pour un syndicat de gauche, of course. Il était brun, costaud, fraternel, direct. Nous ne cessions de nous souvenir de notre ville de Tergnier. Raymond avait peaufiné ses connaissances du rock à la faveur de fréquents séjours en Angleterre. J’en avais fait de même en jouant dans des groupes de blues-rock. Nous vénérions les Kinks, les Stones de Brian Jones, les Them de Van Morrison, les Animals d’Eric Burdon. Notre ami commun Patrick Pain, chanteur de rock, grand connaisseur du genre, restait notre repère. Tous deux, nous avions joué avec lui sur des scènes improbables dans des boîtes enfumées qui sentaient la bière rance et la fraternité prolétarienne. Raymond mit en place les premiers tremplins rock de Picardie sous l’égide du Conseil régional et de notre regretté copain Jean-François Danquin. Je quittais Saint-Quentin pour Beauvais, puis pour Abbeville, et Raymond ne tarda pas à venir résider sur la côte picarde après avoir dirigé avec finesse et compétence la maison des Arts et Loisirs de Laon. Je me souviens des barbecues, chez lui, à Quend ou à Villers-sur-Authie où il avait élu domicile. De là, il manageait divers cinémas de la région. Le rosé coulait à flot ; avec notre copain Jacques Frantz, nous refaisions le monde avant d’aller nous perdre dans les vagues frileuses et céladon de la Manche picarde. Nous parlions de Roger Vailland que Raymond connaissait par cœur. Nous évoquions souvent Un jeune homme seul, ce roman sublime sur la résistance cheminote. Alors que je tape cette chronique, je me sens un peu plus un vieil homme seul. Raymond vient de mourir. C’était mon ami, mon frère. Mon cœur est gris comme un jour de Toussaint, comme le béton armé et usé de la passerelle de Tergnier.

                                                  Dimanche 1er novembre 2015

Nostalgie d’automne, couleur de vieil étain

             

Le fameux banc sur lequel je jouais de la guitare, du Dylan, du Donovan, entouré de celles que j'appelle Katia et Clara dans mon roman "Des rires qui s'éteignent". Ce banc de pierre dans le square de la cour du lycée Henri-Martin, existe toujours. Les ombres de Katia et de Clara, deux grandes Didiches (aujourd'hui décédées) dont j'étais follement amoureux, doivent y planer les nuits d'autoumne. Elèves pensionnaires du lycée Henri-martin d'aujourd'hui, allez vérifier, livre à la main; vous ne serez pas déçus. Vous entendrez leurs rires qui éclatent, puis qui s'éteignent comme les flammes des bougies des seventies.

Le fameux banc sur lequel je jouais de la guitare, du Dylan, du Donovan, entouré de celles que j’appelle Katia et Clara dans mon roman « Des rires qui s’éteignent ». Ce banc de pierre dans le square de la cour du lycée Henri-Martin, existe toujours. Les ombres de Katia et de Clara, deux grandes Didiches (aujourd’hui décédées) dont j’étais follement amoureux, doivent y planer les nuits d’autoumne. Elèves pensionnaires du lycée Henri-martin d’aujourd’hui, allez vérifier, livre à la main; vous ne serez pas déçus. Vous entendrez leurs rires qui éclatent, puis qui s’éteignent comme les flammes des bougies des seventies.

   Bertrand Lécuyer, ami de longue date, batteur au sein de notre groupe de blues-rock ternois, élève lui aussi de l’établissement, à qui, dès le soir, je racontais l’histoire, par Sms, me le confirma tout de go : « Phil, tu es décidément un incorrigible nostalgique ! ». Il faut l’être, c’est vrai, pour répondre à l’invitation du pianiste et dessinateur Serge Dutfoy qui a organisé une  journée des anciens élèves du lycée Henri-Martin, à Saint-Quentin, autour de la mémoire de Gilbert Collet, excellent professeur de français, ancien résistant, homme de tous les combats, surtout ceux de la liberté. En ce samedi matin, je me rendis donc dans la cour d’honneur de mon ancien lycée que j’ai fréquenté de 1971 à 1975. L’entré d’abord. La loge du concierge. Je revoyais les visages de mes anciens copains, Jean-François Le Guern, surnommé Paco dans la vie réelle, et Juan dans mon roman La Promesse des navires. Paco, un jeune mec d’Harly, fils d’un ouvrier de Motobécane, une manière de dandy breton, à l’allure de Mick Jagger. Il se disait poète. Ecrivait des vers qui ressemblaient à ceux de Rimbaud, époque Charleville. Paco qui, un jour se mit à faire la route et qui disparut à tout jamais de notre champ de vision et de nos vies. Volatilisé. Joël Caron, saxophoniste et flûtiste halluciné, génial découvreur de jazzmen improbables, des musiques sud-américaines, fils d’un cheminot d’Eppeville, grand consommateur de sandwiches au camembert, cheveux long et bruns comme un musicien du groupe Alice. Nous nous retrouvions dans des cafés du secteur, chez Odette, ou chez Moustache, ou au Bar du Palais, fief de mon grand copain Philippe Gonzalès qui ne cesse de revenir dans mes romans sous différents surnoms. Il venait de Vouël, près de Tergnier ; nous faisions le trajet en train ensemble. Nous buvions comme huit Polonais. A la bière et à la gauloise dès le matin. Cela ne nous empêchait pas de lire les écrivains de la Beat Generation, et de courir les filles. Philippe, toujours positif, gai comme un peintre italien, me faisait penser à ces personnages des films de Jean Girault. Un esprit des Trente glorieuses. La France qui n’est plus. Je m’avance dans la cour. Au fond, le square avec ses arbres centenaires. Là, je tombe en arrêt devant le banc de pierre qui existait déjà. Je me revois, grattant de pâles accords sur ma guitare Crucinelli, entouré de Catherine et de Florence, mes deux amoureuses, chacune leur tour, puis en même temps. Je dois jouer « Lay Lady Lay » de Dylan, ou « Lady Jane », des Stones. J’entends leurs rires. Leurs rires qui s’éteignent. Je me suis inspirées d’elles pour incarner mes héroïnes Katia et Clara dans Des rires qui s’éteignent. Toutes deux connaissaient aussi mon cousin Guy, le Pêcheur de nuages, qu’elles ont certainement rejoint là, si là-haut il y a. Je les entends rire au-dessus de mon épaule alors que je tape cette chronique par un après-midi d’automne à la lumière fade, couleur de vieil étain. Comme ma mélancolie. Comme ma nostalgie.

                                      Dimanche 12 octobre 2014

Le froid sec de l’hiver de Saint-Quentin en 1971

Jacques Darras, écrivain poète, traducteur, universitaire. Février 2012.

J’aime beaucoup la ville de Saint-Quentin. J’y ai longuement séjourné, puis vécu. Séjourné (le mot est-il bien approprié? Il recèle un côté dilettante qui, comme le gros chat de la maison d’édition du même nom où j’ai édité mes premiers livres, me convient), de1970 à1975, comme élève au lycée Henri-Martin. J’avais refusé d’aller au lycée Gay-Lussac, à Chauny – où mon père et ma sœur aînée avaient été, eux-mêmes, élèves -, pour échapper à l’apprentissage de l’allemand, et me jeter comme un soldat républicain sur un combattant franquiste lors de l’attaque de Teruel, sur l’espagnol. Ah, l’espagnol! Quel bonheur! 1971.C’était l’époque où les musiques brésiliennes, sud américaines et latines caressaient le rock de leurs regards de velours noir. Mlle Vergnioux, notre professeur d’espagnol en seconde, nous avait fait apprendre une chanson de Paco Ibanez, «Como tù». Je me souviens de ce drôle d’hiver. Il faisait froid comme aujourd’hui. Un froid sec, picard, comme seule la rue d’Isle, irradiée par des courants d’air glacials et solaires, sait en produire. Nous la remontions, mon copain Paco, Jean-François Le Guern, que je surnomme Juan dans mon roman La Promesse des Navires (Flammarion, 1998; un fort beau cadeau de Noël lectrice, ma fée fessue consumériste) pour nous rendre au lycée et nous enfermer dans une salle de classe du lycée pour y répéter la chanson «Como tù» que nous devions interpréter en cours d’espagnol à l’occasion des fêtes de fin d’année. Le froid sec de cet hiver 1971-72. Le goût des bières brunes que nous ingurgitions en grand nombre au Café central, dans le haut de la rue Emile-Zola. (Existe-t-il toujours?) Habité.Jeune journaliste à L’Aisne nouvelle (1979-1983), j’habitais rue des Bouloirs avec Féline, mon ex-épouse. C’est dire, lectrice, que j’étais ravi de me rendre au salon du livre de Saint-Quentin, il y a peu. J’avais comme voisine la mignonne et vingtenaire Salomé Berlemont-Gilles, fille d’une conseillère municipale socialiste, qui vient de sortir un adorable petit livre, Argentique, dans la collection Plein feu, de chez Lattès. Nous avons beaucoup parlé. Littérature (des hussards et des autres).Littérature encore, l’autre soir, à la librairie du Labyrinthe où je suis allé interviewer Jacques Darras qui publie un livre sur la Picardie en compagnie de la photographe Chantal Delacroix. Il a dû parler de Saint-Quentin, Jacques, dans son ouvrage. Pas fait attention.

Dimanche 15 décembre 2013

Benoît Delépine n’a peur de rien

Benoît, bien sage, à la brasserie de L'Univers, à Saint-Quentin. En face de lui, Lou-Mary : il a l'air heureux de la regarder. Benoît : un homme de goût.

Benoît Delépine devant la brasserie Le Carillon, à Saint-Quentin.

 

 

Belle petite bière : ça lui botte!

De retour dans l’Aisne chez ses parents, pour le réveillon, le cinéaste, journaliste, comédien et auteur, effectue une manière de pèlerinage à Saint-Quentin.

 

Benoît Delépine devant la verrière du bar de nuit La Grange, rue de Vermand, à Saint-Quentibn. On peut voir cette magnifique verrière - aussi belle que les filles que nous avons croisées à La Grange - dans le film "Louis-Michel".

C’est la veille de Noël. Benoît Delépine est de retour à Saint-Quentin pour réveillonner avec sa famille, à Holnon. À la brasserie de L’Univers, il a des souvenirs. Comme dans les autres bars de Saint-Quentin. Et quand on quitte la brasserie, c’est à La Grange, un bar américain du 35, rue de Vermand, qu’il veut qu’on prolonge l’interview. Là-bas aussi, il a des souvenirs, le Benoît.Les hôtesses et Jean-Pierre (l’un des fondateurs de l’établissement) l’accueillent à bras ouverts. Ici, il est chez lui. Il pose devant la verrière juste au-dessus du bar, verrière que l’on voit dans son film Louise-Michel. Holnon, le bastion familial n’est pas loin. Son père agriculteur, fut longtemps maire de la commune. A la tête d’une exploitation de 40 hectares, souriait en disant que ses vrais patrons étaient le Crédit agricole et Bonduelle. Sa mère: femme au foyer. Un frère, Christophe, aujourd’hui praticien à SOS médecins, à Lille. Une sœur, Isabelle: qui a fondé un poney club à Holnon. Scolarité à l’école d’Holnon: «L’école à l’ancienne. De très bons enseignants.» Ses parents l’inscrivent au collège Saint-Jean, à Saint-Quentin. Il subit sa première humiliation scolaire. Le professeur lui colle zéro à la dictée car il n’a pas utilisé une copie double mais avait collé deux feuilles simples avec du scotch. Le début de sa vie «créative», Benoît le situe à l’âge de 13 ans. Cela consiste à bien rigoler avec ses copains, surtout avec Didier Bédu, aujourd’hui patron d’une boîte de calvados en Normandie. «On a fait le CELSA (N.D.L.R.: école de journalisme, à Paris) ensemble», dit-il. Ses notes baissent. Il sèche les cours, va beaucoup au cinéma, passe du temps dans les bars. «Grâce à Raymond Défossé (N.D.L.R.: qui œuvra longtemps pour le Festival Groland), surveillant général, mes parents n’étaient pas au courant de mes escapades. Quand il faisait l’appel il m’oubliait volontairement.» C’est avec Raymond qu’il crée le petit journal Polit au sein du lycée. Il finit par obtenir son bac D avec 10,21 de moyenne. Ses parents l’incitent à faire des études de commerce.En1976, il effectue la préparation HEC, au lycée Henri-Martin, à Saint-Quentin. Il ne se présente pas aux contrôles, et rate en beauté. Puis il file à Sup de Co, à Lille: «J’étais largué; je ne me sentais pas bien avec les autres élèves.» Après Sup de Co, il lance le journal Fac Off, destiné aux étudiants. Faillite. Plus un sou.En1982, il monte à Paris pour tenter de trouver un travail rémunérateur. Il passe le concours du CELSA, intègre l’école et ne cesse de faire «des coups de bluff». Il se fait passer pour un journaliste d’Actuel pour parvenir à entrer en contact avec le patron d’une agence de pub. Ravi, le mec l’invite à son bureau de la rue du Louvre. Sur place, Delépine lui avoue qu’il n’est pas journaliste et dit au boss qu’il «fait de la merde».Fasciné par tant de culot, le patron l’embauche, pour le virer un mois plus tard. Il fait ensuite la connaissance de Thierry Ardisson. «Je trouvais une idée à la con par jour pour ses projets, dont le lancement du journal Création», dont il devient, à 25 ans, le rédacteur en chef, ce grâce à Christian Blachas, patron d’un groupe de presse. «Je faisais chier le milieu de la pub; Blachas me laissait tout passer.» Et puis, un jour, à la suite de critiques très virulentes à l’endroit du groupe Havas, le journal est mis au pilon. Se retrouve à la rue. Intègre les Nuls à Canal +, en commençant par faire une série de courts-métrages en compagnie de son ami Christophe Salengro, de Lille, qui deviendra le célèbre président Salengro, de Groland. Avec lui, il inventera l’univers de ce dernier. Et il est pris comme pigiste aux Arènes de l’info, écrit des textes pour les marionnettes. Il s’engueule avec eux, a l’idée des Guignols qui est retenue par Canal +. Avec Bruno Gacciot et Jean-François Halin, il écrit des sketches. L’émission cartonne. Delépine est sur le rail du succès. 1997: il écrit le film Michael Kael contre la World News Company. Échec commercial total. «J’étais au fond du trou.» Il se raccroche à Groland, décide d’aller vivre près d’Angoulême, et finit par remonter la pente. Au sein de Groland, qu’il fait la connaissance de Gustave Kervern. Ils s’entendront comme larrons en foire et réaliseront des films magnifiques, insolents, bombes politiques (Avida, 2006, Louise-Michel, 2008, et Mammuth, 2010). Dans le prochain, Le Grand Soir, qui sortira en 11avril prochain, on y retrouvera Benoît Poelvoorde dans le rôle du plus grand punk à chien d’Europe.Brigitte Fontaine y joue, dit-il, un rôle complètement délirant.On va encore se régaler grâce à l’enfant d’Holnon.

PHILIPPE LACOCHE

 

Un crâne et un tibia dans la fosse commune

«Mes dimanches d’enfance? C’était un peu la torpeur d’Holnon.» Parmi les bons souvenirs, Benoît Delépine se souvient du Petit Rapporteur qu’il regardait au côté de son père, agriculteur, et de toute sa famille. «Après je me suis fichu de Jacques Martin, aux Guignols, mais c’était pour moi une façon de tuer le père. Car au Petit Rapporteur, il y avait des gens intéressants: Desproges, Prévost, Collaro… Je ne vois pas d’émissions qui correspondante à ça à la télé d’aujourd’hui. C’était l’humour français avec, derrière: Hara-Kiri, Charlie-Hebdo. Pour moi, ce fut une façon de découvrir un autre rire…» Petit, il se plie à la messe obligatoire du dimanche matin. Puis, ce sont les parties de football derrière l’église d’Holnon, dans une pâture. Ses jeux? «On essayait de recréer ce qu’on voyait à la télé.» Il parvient même à réaliser un mini musée de paléontologie avec les fossiles qu’il trouve dans les champs. «Dans une fosse commune du cimetière, on avait récupéré un crâne et un tibia. Quand mes parents les ont trouvés, on s’est fait engueuler.» Un autre jour, il tombe sur une cache d’armes (fusil, flingue, baïonnette) qu’il avait essayées dans la grange. Une balle avait fini par traverser une poutre. Il aimait aussi tirer sur les oiseaux avec sa carabine à plomb: «Et dire qu’aujourd’hui, je fais partie de la Ligue de protection des oiseaux! »

 

Bio-express

30 août 1958 : naissance à Saint-Quentin, «sous le signe du 8».

1975 : grâce à Raymond Défossé, il fonde, au lycée Saint-Jean, à Saint-Quentin, le journal Polite.

1980 : à Lille, il publie Fac Off, journal étudiant diffusé à 20000 exemplaires dans les restoU.

1983: devient rédacteur en chef de Création, journal de design et de pub.

1988 : rentre aux Guignols (Les Arènes de l’info), sur Canal +.

1992 : création de Groland.

2003 : premier film avec Gustave Kervern, Aaltra.