Blaise Cendrars, légionnaire dans la Somme

       Dans ses livres «J’ai tué», «L’homme foudroyé» et surtout «La Main coupée», il évoque Frise, puis Tilloloy où il a combattu avec bravoure.

Romans a

Blaise Cendrars a combattu à Frise et à Tilloloy.

Blaise Cendrars a combattu à Frise et à Tilloloy.

utobiographiques? Récits? Que sont au juste J’ai tué, L’Homme foudroyé et La Main coupée, ces livres de l’écrivain et poète Blaise Cendrars? Du légionnaire Blaise Cendrars faudrait-il dire, plutôt. Car il ne fit pas semblant, Cendrars. Dans J’ai tué (1918), il raconte comment il trucide un soldat allemand: «Je vais braver l’homme. Mon semblable. Un singe. Œil pour Œil, dent pour dent. À nous deux maintenant. A coups de poing, à coups de couteau. Sans merci. Je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J’ai tué le Boche. J’étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J’ai frappé le premier. J’ai le sens de la réalité, moi, poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre.» Une scène comme ça ne s’invente pas. Même quand on est écrivain, poète. Un grand écrivain, Cendrars en était un. Cette scène a dû se passer du côté de Frise où il était arrivé en novembre 1914 après s’être courageusement engagé, lui le Suisse né à La Chaux-de-Fonds le 1er septembre 1887, dans l’armée française. Affecté au 3e Régiment de marche de la Légion étrangère, son régiment devient quelques mois plus tard le 3e Régiment de marche du 1er Étranger. Puis, direction de Front de la Somme, Rosières-en-Santerre, d’abord, puis Frise. Blaise se retrouve bientôt à la tête d’un corps franc. Ses hommes et lui font des coups, des actions isolées. Ils parcourent les marais de la Somme à bord d’un bachot, vont même jusqu’à taquiner l’ennemi à l’intérieur des lignes allemandes. Cendrars raconte tout ça dans ce livre sublime qu’est La Main coupée. Il y évoque ses copains, ses frères de combats: «Ils étaient durs et leur discipline était de fer. C’était des hommes de métier. Et le métier d’homme de guerre est une chose abominable et pleine de cicatrices, comme la poésie», écrit-il. L’écriture, fut-elle fictionnée, reste le meilleur outil pour décrire l’atroce réalité. La Main coupée, à ce titre, est sublime, exemplaire; sans un gramme de lyrisme, d’apitoiement, de militantisme pacifiste, il parvient à décrire l’absurdité et l’horreur de cette saleté de guerre. Cette grande boucherie. Après les tranchées d’Herbécourt, puis le front de l’Artois, il arrive à Tilloloy en avril 1915. Il cantonne dans le parc du château. Tout cela, on le retrouve dans La Main coupée, avec les passages si émouvants de la mort de Rossi, «l’hercule de foire» qui mangeait comme quatre, éventré par une grenade; la mort de Lang, «le plus bel homme du bataillon», tué à Bus, écrabouillé par un obus. «Il y a BUS dans autobus et aussi dans obus…» Non, le poète Cendrars ne faisait pas semblant. Le 28 septembre 1915, il sera amputé du bras droit lors que l’attaque de la ferme Navarin, dans la Marne, près de Suippes. Dans le chapitre «Le lys rouge» de La Main coupée, il raconte comment, à Tilloloy il avait découvert, «planté dans l’herbe comme une grande fleur épanouie, un lys rouge, un bras humain tout ruisselant de sang, un bras droit sectionné au-dessus du coude et dont la main encore vivante fouissait le sol des doigts comme pour y prendre racine…» Pourtant, pas un coup de feu dans le secteur, pas un coup de canon. Prémonition? On ne le saura jamais. L’écriture, encore, vient au secours de la réalité pour décrire l’horreur. «Le lys rouge»? Cendrars, c’est beau comme du Rimbaud et son «Dormeur du val».

                                                       PHILIPPE LACOCHE

Moulinex ou deux filles pressées

J’adore les correspondances, les faits du hasard, ces manières de jeux de la vie qui semblent faire des pieds de nez à la réalité, à la rationalité. André Breton eût aimé. Suis en voiture. Je roule dans les rues d’un Amiens ensoleillé, un matin de printemps 2015. J’écoute, sur mon autoradio, Constellation, d’Adrien Bosc, Grand prix du roman de l’Académie française 2014, lu par le comédien Bernard Gabay, grâce à un audio livre (Audiolib-éd. Stock). Je n’avais pas lu l’œuvre en son temps. Je me régale. L’histoire ? L’avion Constellation, à destination de New York, s’écrase le 28 octobre 1949, dans l’archipel des Açores. Aucun survivant ; quarante-huit victimes parmi lesquelles  Marcel Cerdan

Mélanie (à gauche) et Lucie en pleine action.

Mélanie (à gauche) et Lucie en pleine action.

, boxeur émérite et amant d’Edith Piaf, Ginette Neveu, violoniste virtuose et adulée. Adrien Bosc, dans ce succulent premier roman, reconstitue avec la précision d’un entomologiste (normal : un insecte, comme un Constellation, souvent ça vole ; parfois, ça s’écrase, ou on les écrase) ces existences broyées, ces destins fracassées, ses espoirs brisés. Construction exemplaire, petite musique modianesque, style limpide et épuré, ce livre est épatant. Je me régale ; je rêve au volant de mon carrosse Peugeot 206 (250 000 km au compteur et quelques gnons). Bosc évoque Blaise Cendrars, l’un de mes écrivains et poètes préférés. Blaise y parle de son fils Rémy, tué dans un accident d’avion au Maroc. Bosc décrit Cendrars, buriné, un verre de rhum à portée de main, un mégot de gris aux lèvres. L’Homme foudroyé, Aix-en-Provence, Doisneau qui le photographie. Blaise souffre, saigne, peste contre la Bochie et ces Boches qu’il déteste. L’inspiration, peu à peu, lui revient après cette saleté de débâche… Je rêve. Mon téléphone sonne. C’est Mélanie, de la galerie Pop Up qui m’appelle. Elle doit me fournir des informations sur le duo Moulinex que j’ai vu une nuit en train de diffuser de la musique au Cappuccino, bar réjouissant de la rue des Lombards, à Amiens. Je traînais en compagnie de Carlos, un copain du journal. Devant nous, deux très jolies filles. Une blonde (Lucie, longue liane aux yeux bleus) et une brune (Mélanie, longue liane au regard d’ébène). Nous sommes sous le charme. Envie de danser… Le concept ? « On en avait marre de voir que c’était souvent des mecs qui diffusaient de la musique dans les bars. Alors on a créé Moulinex », résument-t-elles. Elles fondent leur duo de « sélection musicale » pour « faire danser les filles ». Elles diffusent de tout : disco, rockabilly, pop, électro, chanson française. De Madonna à Prince, en passant par les Stones et Lio.  Cette nuit-là, je suis rentré fort tard. Et je devais refaire mon lit. (N.A.M.L.A. : tu sais, lectrice, je ne pas très manuel). Mon angoisse : replacer la couette dans la housse. C’est bien tombé, au Cappuccino, une copine m’a indiqué la technique : il suffit d’entrer dans la housse en tenant fermement la couette. Ca a marché d’enfer. Dans des draps propres et frais, j’ai attrapé un livre au hasard. C’était L’Homme foudroyé, de Blaise Cendrars. Il était quatre heures du matin.

                                                             Dimanche 31 mai 2015.

Michel Butor fait monter une fille sur scène

De gauche à droite : Sylviane Léonetti, présidente du CR2L, Michel Butor, écrivain-poète, et Mirteille Béra, éditrice de Cadastre8Zéro.

    L’écrivain et poète Michel Butor était invité, le vendredi 11 avril dernier, par l’un de ses éditeurs, Cadastre8Zéro, à la Comédie de Picardie. Grâce, notamment à la DRAC Picardie, il a publié, en 2011, un livre intitulé Autour de Michel Butor, Opération Marrakech 2, El Maqam, Tahnaout, dont il a lu des extraits. L’ouvrage contient de courts poèmes, des proses, de haïkus, dont celui-ci qui m’a bien plu : « Dans le lac asséché/les hameçons des cactus/ rêvent l’envol des poissons ». C’est joli. Michel Butor a parlé avec le public. Une fille s’est levée ; elle a posé une question du milieu de l’auditoire. Comme elle était un peu loin, il lui a dit : « Je suis sourd. Désolé. Venez sur scène ! » La fille est montée sur scène ; elle a posé sa question. Butor l’a comprise. Il a longuement répondu. C’est bien un poète qui fait venir les filles sur scène. Je me suis dit que j’aurais dû faire poète ; c’est bien mieux qu’écrivain ou que journaliste. En revenant au journal, je suis monté sur mon bureau, et j’ai demandé à une consoeur, jeune, une stagiaire, de me rejoindre sur mes hauteurs. Elle m’a regardé avec un drôle d’air, a refusé, puis elle est partie en courant. Peut-être est-elle partie prévenir la direction. Ce n’est pas certain car je suis toujours en poste ; la directrice des ressources humaines ne m’a pas encore convoqué, ce qui est plutôt bon signe. Tout ça à cause de Michel Butor. Je fais un métier dangereux, lectrice. Je monte sur les bureaux pour prendre de la hauteur. Un jour, je me fracasserai le crâne. Cette chronique s’interrompra ; on passera à autre chose. C’est la vie. J’ai bien aimé quand Butor a parlé de Blaise Cendrars et  de La Prose du Transsibérien. Je me suis mis à rêver, confortablement assis sur le velours des fauteuils de la Comédie de Picardie. Je pensais à Cendrars, dans les tranchées creusées dans le parc du château de Tilloloy, puis dans celles Frise. A Tilloloy, son copain Rossi, se fit écrabouiller par un obus alors qu’il dévorait sa gamelle, dans son trou. Puis, ce fut son copain Lang, « le plus bel homme du régiment », qui se fit écrabouiller. On retrouva ses moustaches accrochées à l’enseigne du coiffeur de village de Bus si mes souvenirs sont bons. Il venait de monter dans un petit autobus pour partir en permission. « Dans autobus, il y a bus »,  commente Cendrars. Il raconte tout ça dans son plus roman, L’Homme foudroyé. Je rêvais, confortablement assis sur le velours des fauteuils de la Comédie de Picardie. Je ne fais pas un métier si dangereux que ça, tu sais lectrice.

                                      Dimanche 20 avril 2014.

Vailland-Soulages : un match de haut niveau

 

Le 27 mars 1961, Roger Vailland passe l’après-midi avec le peintre Pierre Soulages dans son atelier. Il en revient avec un texte éclairant. Comme un compte-rendu sportif.

Il y a du Blaise Cendrars chez Roger Vailland. Ou l’inverse. En tout cas, ces deux immenses écrivains ont plus d’un point en commun. Tous deux ont été journalistes. Grands reporters pour être précis. Mais pas des reporters comme les autres. Leur démarche est autre. Quand, Lazareff demande à Cendrars , en 1933, pour Paris-Soir, un reportage sur le paquebot Le Normandie, le créateur de L’Homme foudroyé lui répond qu’il refuse catégoriquement de faire le voyage parmi les sommités et les notables. « Je voyagerai dans la soute! »  répond-il. Lazareff rigole. Le laisse faire. Blaise revient avec un texte époustouflant de justesse et de poésie.

Quand Roger Vailland choisit de s’attaquer à l’oeuvre de son ami le peintre Pierre Soulages, il opte, lui aussi, pour une démarche singulière. Plutôt que de travailler de manière cérébrale dans son bureau de Meillonnas, de relire les articles et études consacrées à l’artiste, puis de rédiger, il choisit la forme la plus primaire, la plus vrai du reportage. Se rendre sur place, regarder, rapporter ce qu’il a vu en toute simplicité. Ainsi, le 27 mars 1961, Vailland passe l’après-midi avec Soulages dans son atelier. Il le regarde peindre, finir une toile, et note chaque étape de la création. Il travaille comme un journaliste sportif devant un match de football ou devant une course cycliste. Nous, lecteurs, grâce à Vailland, avons sous les yeux Soulages en train de choisir ses couleurs, préparer sa toile. On l’entend parler, s’impatienter, ou, au contraire, exploser de bonheur. Il pense tout haut ; le peintre est en mouvement. Comme le fait remarquer Alfred Pacquement, directeur du Centre Pompidou, dans son éclairante préface, « Vailland voit en Soulages un champion qu’il compare à un athlète alors célèbre, Michel Jazy ». Le début du texte de Vailland, sublime, fait songer à un compte-rendu d’un match de boxe : « Pierre Soulages et moi, nous entrons dans son atelier. Il est 16h07. Sur le mur est accrochée une toile inachevée, une grande toile : 202 x 160 centimètres. Elle est accrochée à 20 centimètres du sol. Soulages traverse l’atelier à grands pas et va tout contre elle. Il mesure 1,90 m, il père 102 kilos. La toile et lui sont face à face dans des dimensions homologues. » Et c’est parti pour un texte d’une beauté rare, d’une précision d’entomologiste, souvent tout en retenue, parfois émouvant au détour d’un détail subreptice : page 26, il cite la couleur orangé de mars, l’une des plus belles couleurs de la palette des peintres que Soulages utilise parfois. Le texte est suivi d’un article de Vailland paru en 1962 dans Le Nouveau Clarté, mensuel des étudiants communistes. Il répond à la question posée par ce même journal : « Pour ou contre Pierre Soulages, peintre abstrait? » Vailland répond si bien à la question – le philosophe, l’ancien de la rue d’Ulm, sait argumenter! – qu’il parviendrait à faire aimer le peintre aux adeptes de la peinture la plus figurative. Ce petit livre est un bijou.

PHILIPPE LACOCHE

« Comment travaille Pierre Soulages, suivi du Procès de Pierre Soulages », Roger Vailland, Le Temps des Cerises; coll. La Griotte; préf. d’Alfred Pacquement. 64 p. 6 euros.

Ces livres et ces trains qui me font du bien

 Tu sais, lectrice, amour, poulette, lolita, dame mûre, il n’y a pas que toi qui me fasses du bien. Ça va être dur à encaisser mais il n’y a pas que toi dans ma vie; il y a aussi les livres. Alors que mon train quittait Paris-Nord et qu’il glissait dans l’air hiémal saturé par l’humidité et par l’électricité bleutée des caténaires énervées, je me demandais ce qui faisait que j’aimais tant les trains, les voies, les gares, les ambiances ferroviaires, et les livres. Les trains, je crois comprendre: mon grand-père Alfred, ancien Poilu de la Somme, blessé à plusieurs reprises, caporal (car il savait lire et écrire) comme Cendrars, contrôleur dans les Chemins de fer du Cambrésis (grâce à son métier, il s’arrêta, un jour, dans l’estaminet de Bazuel, près de Catillon, son lieu de naissance et près des voies, fit la connaissance de celle qui, une soixantaine d’années plus tard, deviendrait ma grand-mère), puis employé à la SNCF dès1936 où il fera toute sa carrière en gare de Tergnier (Aisne). Mon père, lui, réalisera toute sa carrière au bureau de l’arrondissement, près du cimetière où repose aujourd’hui mon grand-père, où mon père reposera et où j’espère aussi finir mes vieux jours auprès de mes copains, fils de cheminots, comme moi. La boucle est bouclée, lectrice ma dame mûre, ma lolita, ma fée, mon, opium. Venons-en aux livres. Ils n’égaient pas seulement ma vie; ils me l’ont parfois sauvée. Ils furent mes défibrillateurs quand mon cœur, broyé par une lolita, une dame, une fille, ne voulait plus repartir. Ce fut Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier, quand Régine avec ses couettes, son K-Way, ses Clarks et sa mère communiste responsable de la cellule locale, refusait de sortir avec moi en quatrième. Ce fut L’Homme foudroyé, de Blaise Cendrars quand elle me quitta par un ignoble mois de mai de1974 après m’avoir accordé six mois d’une vive passion. Ce fut J’suis pas plus con qu’un autre, d’Henry Miller, quand un matin brumeux, en panne de Lexomil, il me prit l’idée de sauter sur le ballast, alors que le Paris-Tours avait pour mission de me conduire vers l’école de journalisme. Ces livres, je les lisais toujours dans le train. La boucle est bouclée, lectrice. Attachez vos ceintures! Attention au départ!

Dimanche 5 février 2012.