Roman noir et gens ordinaires…

 Invité par l’Université populaire, l’écrivain Jérôme Leroy a donné, il y a peu, une conférence sur les relations entre roman noir et société. Nous l’avons rencontré.

L’écrivain et poète lillois Jérôme Leroy est certainement l’un des meilleurs auteurs de roman noir de sa génération. On lui doit notam

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l'oeuvre de l'écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d'Amiens après la conférence.

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l’oeuvre de l’écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d’Amiens après la conférence.

ment, en 2004, Le Bloc (Gallimard- Série noire) où il analysait l’inquiétante montée du Bloc patriotique, parti qui ressemble à s’y méprendre à un autre parti qui, lui, existe bel et bien. A l’aune de ce qui se déroule aujourd’hui, on pourrait penser que Leroy est un devin. C’est surtout un militant et un observateur hors pair du monde politique qui nous entoure.

Comment analyseriez-vous Série noire, l’excellent film d’Alain Corneau qui a été projeté ce soir ?

Jérôme Leroy : C’est l’archétype-même du film noir, par rapport à un film policier. Un film policier, tu aurais eu une enquête, des personnages très fixés, très codés, d’enquêteurs, de criminels… et une histoire qui finit, généralement bien (le film policier, c’est le retour à l’ordre). Là, tu es dans le film noir ; ce sont des gens qui ne sont ni bons ni mauvais.  Ce sont des gens ordinaires, même des loosers, même des perdus, et le crime leur tombe dessus un peu par hasard ; cela vient dans une forme de détresse. C’est le vrai film noir ; Série noire est adapté du roman de Jim Thompson, un des grands noms du roman noir américain ; il fait les heures glorieuses de la Série noire dans les années 50-60. C’est même le numéro 1000 de la Série noire, avec un roman qui se nomme 1275 âmes, adapté par Tavernier sous le nom de Coup de torchon ; Thompson, c’était un bon choix pour clore cette conférence sur le polar puisque ça ne va pas bien se finir, ce n’est pas un retour à l’ordre ; c’est un film qui donne à voir le malheur humain. C’est la version moderne de la tragédie.  On sait dès le début que ça va mal se terminer. On retrouve une unité de temps, une unité de lieu, cette banlieue qui est en train d’être bouffée par les tours modernes ; on est au cœur des années 70. Ca se passe entre le pavillon de Poupart et le pavillon de la vieille.  C’est un type qui est au bout du rouleau et qui essaie de trouver de l’argent. Et il va en arriver à commettre des meurtres qu’il n’a pas prévus du tout.  Le patronat archaïque, c’est Blier ; et ce n’est pas vraiment le patronat, c’est un looser, un peu au-dessus. Il n’a pas d’illusion  sur la condition humaine. Il n’y a pas de vrai salaud, mais il n’y a pas de héros non plus. Il n’y a aucun personnage complètement neutre dans le film.

Dewaere était vraiment un très grand acteur. Et quelle direction d’acteurs de la part de Corneau…

C’est le grand rôle de Dewaere ; il était idéalement écorché pour faire un acteur de noir ; pas de polar, pas de policier.

Il y a un côté libertaire dans le roman noir.

Libertaire, je ne sais pas ; en tout cas, c’est un roman qui refuse d’envisager les autorités habituellement admises comme étant légitimes. ADG était un anar de droite ; c’était un grand écrivain. Le roman policier fait confiance aux institutions, dans la police, la justice, la gendarmerie, la famille, etc.  Le roman noir remet tout ça en question. Le premier grand roman noir est Moisson rouge de Dashiell Hammett ; ça raconte comment une ville se retrouve sous la coupe de ma Mafia parce que le maire et le patronat ont fait appel à des truands pour briser une grève.  C’est un sujet qui, par essence, remet en question toutes les institutions habituelles. Hammet vient du parti communiste.  Il ne met pas ça en avant ; il met en avant le choix de son sujet qui en fait un roman noir.

C’est un peu la même démarche de Vailland quand il écrit 325 000 francs.

Quelqu’un disait que Vailland, c’est le cardinal de Retz plus la Série noire.  Même si Vailland n’est pas un auteur de roman noir (il ne faut pas vouloir tout annexer), il est vrai que Les mauvais coups n’est pas loin du roman noir. Vailland était comme pas mal d’écrivains de l’époque (Giono disait que c’étaient nos modernes contes de fées).

Dans L’Etranger de Camus, il y avait un côté roman noir également.

Vous avez tout à fait raison. L’Etranger, de Camus aurait été écrit par un Américain et aurait été découvert par Marcel Duhamel en 1946, ne serait pas paru en Blanche, mais en Série noire ; c’est une ambiance thompsonienne. Le fait de faire le récit de L’Etranger au passé composé qui est le temps indécidable par définition.

Votre roman Le Bloc a été très annonciateur de ce qu’on connaît aujourd’hui.

Le Bloc est sorti en 2011. Quand j’ai commencé à l’écrire, Marine Le Pen n’était pas encore présidente du Front national.  On me dit qu’il y a une documentation énorme. Bien sûr, mais c’est aussi mon histoire militante à moi car le Front national, je l’ai eu sur ma route dès le début des années 80 ; et donc j’ai vécu ça ma carrière de militant. Quand tu t’es heurté à ces gens-là, tu t’intéresses à ce qu’ils disent, à ce qu’ils font. C’est donc l’histoire, à l’envers, de toute mon histoire politique et celle de toute ma génération.  On avait 18 ans quand le Front national a fait ses supers scores en 1983-84. Le Bloc, pour moi, ça a été le désir de raconter ça avec un angle différent, avec des personnages qui racontaient ça de l’intérieur. Mon but : raconter sur 30 ans l’ascension d’un parti d’extrême droite, vu de l’intérieur, ce pour éviter le catéchisme car on a vite tendance quand on parle d’estimer qu’on est dans le camp du Bien et que eux sont forcément sataniques. Et c’est bien plus compliqué que ça parce on peut devenir un militant FN sans s’en rendre compte, comme tu peux devenir drogué ou adict aux jeux. Ce qui m’intéressait surtout c’était simplement de montrer sans faire de morale ce qui s’est passé depuis 30 ans avec le Front national. Et le meilleur moyen de le faire, était de prendre deux personnages à l’intérieur.

Certains critiques, peu nombreux, n’ont pas forcément compris la démarche.

Peu nombreux, effectivement et on sait d’où je viens et d’où je parle. Ce sont des gens qui font semblant de ne pas comprendre qu’un auteur n’est pas forcément un narrateur.  C’est marrant car la question ne se pose pas pour les romans ados (que j’aime beaucoup), les narratrices sont des filles de 17 ans ; on ne dit pas que l’écrivain est une fille de 17 ans quand il parle à la première personne.

Quels sont projets ?

Je vais continuer à explorer ce que Balzac qualifiait de l’envers de la société contemporaine, c’est-à-dire le contraire du complotisme. C’est essayer de comprendre les événements non pas en cherchant une chose secrète, mais en plaçant le projecteur sur des choses différentes.  Mon roman L’Ange gardien explique comment une démocratie se protège avec des services secrets, services secrets qui, parfois, se substituent à la démocratie.  Je propose dans l’Ange gardien quelque chose qui eût  pu se passer dans l’Italie des années de plomb, avec la loge P2 ; ce n’est pas du complotisme – car il faut faire gaffe d’autant qu’en ce moment, c’est terriblement à la mode – ; en fait le roman noir s’intéresse au secret.  Ce n’est pas chercher une cause inique et mystérieuse.  C’est au contraire placer le projecteur sur des événements différents.  Ma méthode ne bougera pas, mais je continuerai à explorer ça.

Votre œuvre poétique est importante, elle aussi.

Oui, et on pourrait trouver ça presque contradictoire roman noir et poésie, et pourtant, ça toujours été ensemble. On oublie souvent que Léo Mallet a écrit de la poésie.  Marc Villard, un autre auteur de roman noir, a écrit de la poésie.   Les fondateurs de la Série noire – Marcel Duhamel bien sûr – mais il y a aussi des parrains ou de fées au-dessus du berceau : Prévert, l’ami de Marcel Duhamel (on dit que c’est lui qui a trouvé le nom série noire). Boris Vian aussi… Le point commun entre la poésie et le roman, ce n’est pas forcément les thèmes (encore que), mais c’est dans la façon de changer le point de vue sur quelque chose.  Finalement la démarche du roman noir est poétique.  Dans la mesure où la ville est une chose et comment je parle de la ville.  En changeant mon point de vue, en faisant quelque chose d’inédit, je peux faire un poème sur la ville, ou un roman noir sur la ville.

                                                     Propos recueillis par

                                                     PHILIPPE LACOCHE

Franz-Olivier Giesbert est devenu journaliste par hasard

 

C’est ce qu’il confie dans l’entretien qu’il nous a accordé à l’occasion d’une séance de signature de son dernier roman (*) à la librairie Martelle, à Amiens.

  • Vous préférez Camus à Sartre, et vous le dites sans ambages? Pourquoi?

  • Chez Sartre, il y a beaucoup de choses. Des choses de qualité; d’autres moyennes. Et des pièces de théâtre qui ont beaucoup vieilli. Des oeuvres littéraires : Le Mur, La Nausée, etc. Une oeuvre philosophique intéressante mais il ne faut pas exagérer. Les pages d’explications de textes autour de Flaubert, de sa famille, était-ce bien nécessaire? Sartre est quelqu’un qui avait du talent; il laisse une oeuvre d’où ne se détache pas grand-chose. Il y a un côté fabriqué dans ses romans, surtout La Nausée. Tout est calculé; il veut démontrer. Au fond, il n’y a pas d’inspiration. Camus : c’est l’homme d’un livre qui est effectivement L’Etranger. Noces, aussi, est un livre très puissant parce que habité par une philosophie hédoniste résumée en des termes extrêmement simples, très poétiques; il a un côté enfant de Nietzsche

et c’est très bien écrit. La pièce Caligula, sublime, n’a pas vieilli. Par rapport au théâtre de Sartre, ça reste très fort. L’Homme révolté est un livre qui a plusieurs longueurs d’avance sur Sartre. Qui avait raison? Tout le monde est d’accord aujourd’hui pour dire que Camus avait raison. C’était une minorité qui était derrière Camus dans les années cinquante. Je pense que Camus écrase Sartre littérairement et théâtralement.

  • Est-ce le fait que, chez Sartre, il y ait plus de charpente philosophique et démonstrative qui vous irrite ?

  • Oui, je pense que ces romans ne sont pas inspirés. Il veut démontrer. Camus a écrit L’Etranger (je l’ai lu cinq fois dans ma vie). Pourtant, on ne peut pas dire qu’il est servi par une écriture exceptionnelle. Mais tout est juste; le personnage est vivant. Pour moi c’est ça la littérature : faire des personnages vivants comme l’a fait Dostoïevski dans Crimes et châtiments. Il a réussi ça, Camus.

  • Vous êtes très partagé entre le journalisme de haut vol et la littérature. L’écriture de fiction vous passionne. Comment faites-vous?

  • A 9 ans, je voulais être écrivain; je voulais être écrivain ou rien. J’avais lu Quatre-vingt-treize; ça a changé ma vie. Et j’ai commencé à lire tout de manière obsessionnelle et frénétique comme on peut lire (tout Balzac, tout Maupassant, tout Flaubert, etc.). Ensuite, en pastichant tous mes auteurs de chevet, j’ai écrit un Balzac, après un Céline, un Dostoïevski. Et j’ai écrit mon premier livre. L’accueil n’a pas été exceptionnel chez l’éditeur; j’ai compris qu’ils étaient prêt à le publier mais qu’il y avait beaucoup de travail. Du coup, j’ai attendu. Et la vie m’a pris; le journalisme m’a pris. Je suis devenu journaliste, puis directeur de journal par hasard.

  • Vous avez fait le Centre de formation des journalistes (CFJ)

    Franz-Olivier Giesbert, écrivain, journaliste. Juin 2013. Librairie Martelle, à Amiens (Somme).

    .

  • – Oui, j’avais fait le CFJ car il me fallait un boulot pour croûter. Ma mère voulait que je trouve d’abord un boulot quand je lui disais que je voulais devenir écrivain. J’avais décidé d’être avocat, jusqu’à ce que je découvre les joie du journalisme qui m’ont permis, très vite, de gagner beaucoup d’argent. De vivre bien. Je ne voulais pas dépendre de mon père; je voulais très vite partir de chez moi. A 20 ans, j’étais autonome. Quand j’ai fait le CFJ, j’écrivais déjà des articles; j’avais ma voiture. J’invitais les filles au restaurant parce que, déjà, je travaillais tout en suivant les cours du CFJ.

  • C’était, en fait, la littérature qui, déjà, vous guidait.

  • – Oui, car mon admiration allait déjà vers le grands écrivains.

  • Les écrivains-journalistes?

  • – Non, pas du tout. Mes grandes rencontres ce sont Julien Green qui m’a beaucoup marqué, et m’a donné des conseils; il m’a expliqué comment il fallait justement « écrire ses livres pour savoir ce qu’il y avait dedans » (pour reprendre sa formule). Chercher son inspiration à travers les visages. Faire en sorte que les personnages nous racontent l’histoire. Norman Mailer avec qui j’ai eu des relations très très proches; je l’avais interviewé, j’avais écrit un article très long qui l’avait beaucoup fait rire car je me moquais de lui en le pastichant. Norman Mailer, je l’ai très bien connu; il m’a donné des tas de conseils. Michel Tournier, aussi, qui a joué un rôle dans ma vie. J’ai noué des relations d’amitié avec beaucoup d’écrivains; c’est clair.

  • Dans la production littéraire contemporaine, quels sont les auteurs que vous aimez?

  • – J’ai beaucoup d’admiration pour Yasmina Reza qui est un écrivain classique, qui a un statut différent des autres. Elle est très étrange; son écriture est universelle. Elle est jouée partout dans le monde. C’est un des grands écrivains contemporains. Elle vit très en dehors des codes. Chaque livre qu’elle sort est un événement important. J’aime son ironie un peu grinçante. J’aime beaucoup Le Clezio; c’est un ami. J’ai aussi David Vann, un écrivain américain; mais aussi Joseph Boyden qui a écrit des livres sublimes. Je suis très éclectique dans mes choix littéraires; j’ai régulièrement des petits coups de coeur. J’ai beaucoup aimé le dernier Foenkinos; son humour décalé – à travers les petites choses de la vie – me rappelle l’humour de Philip Roth. J’éprouve beaucoup de plaisir à découvrir de nouveaux auteurs en permanence.

  • Vous n’avez pas cité Malraux ou Bernanos ou Hemingway dans votre panthéon.

  • Ce sont de grands écrivains, mais, par exemple, Giono me parle plus. Beaucoup plus que Malraux en tout cas. Car devant la grandiloquence de Malraux, on a souvent envie de sourire. Giono est tellement plus vrai. Aragon, lui, est un génie; c’est l’un des plus grands poètes publiés en France. Je suis assez sévère dans mes choix, c’est vrai… Dostoïevski et Tolstoï sont des monuments. Les littératures qui m’attirent le plus sont les littératures américaine et russe. Et la littérature française du XIXe, c’est la meilleure. Au XXe, on se débrouille bien. Au XXIe, ça commence à devenir compliqué mais on va se battre. Personnellement, je vais avoir du temps pour écrire; j’ai des ambitions. On va s’amuser.

  • Vous avez envie de lever le pied en ce qui concerne le journalisme?

  • J’ai des lecteurs qui me sont fidèles; je devrais leur donner un peu plus. Ca me m’a jamais gêné qu’une partie de la presse m’ait boycotté. Je ne demande rien; je n’envoie pas les livres, c’est tout.

  • Vous aimez beaucoup le romancier René Frégni, et vous aimez également Giono. Est-ce laville de Manosque qui vous réunit?

  • J’ai vécu une partie de ma vie à Manosque; René Frégni y habite. On est devenu ami. J’aime la violence et la colère de la littérature de Frégni. Il a écrit de très beaux livres. Je suis très gourmand de littérature. Je suis cruel dans mes choix. Je n’aime pas lire de mauvais livres. Je n’en dit pas de mal non plus. En revanche, chaque année, il y a des surprises, des bons livres.

  • Aimez-vous les hussards?

  • Je suis un fou de Déon. J’aime beaucoup Blondin. Pour mon écriture, j’évite les amphigourismes, les adverbes, les adjectifs. Je fais toujours un gros travail là-dessus. J’ai beaucoup d’admiration pour Michel Déon qui a repris son roman Les Poneys sauvages en le purifiant pour lui redonner une nouvelle vie; il a enlevé toutes les scories.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

(*) La cuisinière d’Himmler , éditions Gallimard.