Philippe Tassart : « On est un festival atypique ! »

 

Philippe Tassart est fier de faire jouer les Insus dans le cadre du festival Rétro C Trop.

Les Beach Boys.

Patron de la société Ginger, créateur du festival Rétro C Trop (24 et 25 juin, au château de Tilloloy), Philippe Tassart explique comment il s’y prend pour faire jouer les plus grands.

Philippe Tassart, quels seront les artistes programmés à cette deuxième édition de Rétro C Trop ?

Nous sommes parvenus à convaincre Les Insus que nous voulions déjà inviter l’an passé car le titre du festival est issu d’un morceau de Téléphone : « Métro, c’est trop ! ». Les Stranglers seront là également ; il s’agit de la formation de Jean-Jacques Burnell, bassiste français. Il y aura aussi Sarah Olivier, une fille avec qui on a déjà travaillé et qui était en première partie des Insus au Zénith d’Amiens. C’est une Parisienne qui fait une musique assez barrée ; être la chanson contemporaine, le jazz et le reggae. C’est une bête de scène. Elle sera accompagnée par Steven Harrison qui était le contrebassiste de Sons of the Desert. C’est un peu ma famille. On a aussi Blue Öyster Cult,  qui est toujours en activité et qui ne donnera que deux dates en France. A la programmation du samedi également : Wilko Johnson, célèbre guitariste de Dr. Feelgood. Ceci c’est juste pour le samedi.

Comment vous y prenez-vous pour parvenir à réunir à la même affiche les Beach Boys et tous des grands groupes mythiques ?

C’est un travail de très longue haleine. Ca prend environ six à sept mois, surtout pour un festival naissant comme le nôtre car c’est seulement notre deuxième édition. Nous parvenons à proposer cette programmation grâce à notre tissu relationnel bâti depuis de nombreuses années en Picardie avec des groupes internationaux. Nous avons bon nombre de contact avec des groupes en direct ; nous traitons directement avec les artistes. Il nous arrive de travailler avec des sociétés françaises qui nous aident bien. C’est important de se positionner à l’échelon international car on est un festival atypique. On ne fait pas la même chose que les autres. Les Stranglers, personne ne les a. J’ai envie de faire plaisir à des gens qui ont une culture musicale ; des gens qui aiment la musique avec passion. C’est mon cas. C’est mon cas ; c’est pour ça que j’ai fondé ce festival. Il n’est pas destiné à des gens qui ont forcément 20 ans, bien que… On s’aperçoit que la jeunesse aime les groupes qui ont 50 ou 60 balais parce qu’ils représentent l’histoire de la musique. Un gamin qui joue de la musique aujourd’hui s’est forcément inspiré un jour ou l’autre de ces groupes-là. Nous avons accueilli énormément de jeunes au cours de la première édition du festival.

Parmi les groupes qui constituent cette belle affiche, quel est celui ou ceux qui vous font le plus rêver ?

Evidemment, ce sont les Beach Boys car, une fois encore, on touche ici à l’histoire de la musique. L’an dernier, j’ai produit le concert du cinquantième anniversaire de la carrière de Donovan, à l’Olympia, et j’ai rencontré à nouveau les Beach Boys la semaine dernière à l’Olympia. On a longtemps parlé de cette histoire de la musique au cours de laquelle les Beach Boys étaient les concurrents directs des Beatles. Les Beach Boys ont créé un certain style de musique qu’on écoute encore aujourd’hui et qui était tellement en vogue dans les années 1960. Les Beatles s’en sont inspirés pour écrire Sgt. Pepper’s. Ils se sont surtout inspirés de l’album Pet Sounds. Ma grande fierté, c’est donc de faire venir les Beach Boys. Et c’est derniers disent qu’ils ont été influencés par Revolver. Donc, la boucle est bouclée. Mon autre grande fierté, c’est d’être parvenu à faire jouer les Rabeats qui sont des artistes avec lesquels je travaille depuis vingt ans. Donc, je parviens ici à mélanger l’histoire des Beatles (à travers les Rabeats) et celle des Beach Boys. Sur scène, les Beach Boys expliquent bien, entre chaque morceau, l’histoire de leur groupe. Ils racontent notamment qu’ils sont tous partis en Inde, ce grâce à Donovan qui les a emmenés. Ils sont allés à la rencontre de la méditation transcendantale  et la rencontre du sitar, de Ravi Shankar. Mon autre fierté, c’est de faire venir les Insus, donc Téléphone, sur cet événement. On a tous démarré dans le métier avec Téléphone car on a le même âge. Ils sont, en fait, un poil plus vieux que nous. J’ai commencé par être DJ. Si je ne passais pas trois morceaux de Téléphone, ce n’était pas une bonne soirée. Je reviens au fameux Rex, de Roye, et à la boîte de Gury. Je suis très fier d’être parvenu à redynamiser ce coin du Santerre et du Trait vert, et à refaire de la musique dans ce coin.  Le Rex et la boîte de Gury n’existent plus. Il n’y avait donc plus de musique rock. Quand on y regarde d’un peu plus près, ce que je programme aujourd’hui ce sont les musiques que je passais quand j’avais 20 ans. Je n’ai pas tellement changé. Ce que je fais aujourd’hui c’est ce que je faisais quand j’étais DJ. Et pouvoir programmer les vrais groupes que je programmais sur mes platines de DJ, c’est juste un rêve. C’est génial !

Le château de Tilloloy est un lieu très historiquement ; c’est aussi le lieu de votre enfance.

Je suis issu du milieu agricole local. Maes grands-parents étaient des paysans qui allaient payer leur fermage à la comtesse d’Hinnisdal. Il y avait déjà un lien avec ma famille depuis très longtemps. J’ai toujours adoré cet endroit. J’y vais depuis que je suis tout petit. Il y a toujours un truc magique qui se produit quand on rentre dans le château. Il y a une grandeur, une architecture, une histoire. C’était le monument historique le plus proche du lieu où je suis né. Je regrette vraiment d’avoir mis autant de temps pour me lancer dans cette aventure. Si je m’y étais mis plus tôt, le festival aurait aujourd’hui plus d’années. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. C’est un retour à mes racines, en quelque sorte. Un retour vers les gens que j’aime. Des gens qui m’ont donné ma chance. Comme Jeannot et Marie, du Rex. Je suis content, aujourd’hui, de travailler juste en face d’où j’ai démarré car j’ai fait, cette année, la programmation du théâtre de Roye. La culture revient dans ce pays.

Blaise Cendrars, écrivain et poète, a combattu au château de Tilloloy (il en parle notamment dans son récit La Main coupée). Vous ne citez pas dans la promotion de ce festival. Pourtant, sa vie était très rock’n’roll, ce avant l’heure. Pourquoi ?

On n’est pas du tout dans cette esthétique littéraire. On est très loin de tout ça. Si j’organise d’autres événements dans ce château, pourquoi ne pas imaginer une thématique autour de Cendrars, avec ses influences, et les influences qu’il a eues sur les autres ?

Exemple : Bernard Lavilliers qui a toujours adoré Cendrars.

Exactement. Il y a effectivement quelque chose à faire mais ce n’est pas ce que j’ai voulu réaliser avec Rétro C Trop.

Les temps sont durs avec les attentats. Vous avez certainement dû renforcer la sécurité aux abords et à l’intérieur du festival.

J’ai envie de dire que j’en ai marre qu’on parle des attentats. Le lendemain de ceux de Manchester, il n’y a jamais eu autant de concerts donnés pour dire aux gens : « Allez-vous faire foutre, nous on aime la culture, et le reste on s’en fout. »

Cependant toute la population y pense.

C’est vrai, mais arrêtons d’y penser car ça pénalise nos métiers. Ca retire des gens des salles. La fatalité existe. Malgré tous les systèmes de sécurité qu’on pourra mettre en place, on ne pourra jamais arrêter un fou. Il aura toujours une idée pour détourner ces systèmes. Evidemment, nous avons mis en place des systèmes de sécurité renforcés depuis le 13 novembre ; cela fait partie d’une demande du ministère de la Culture et du ministère de l’Intérieur. A ce propos, j’ai participé aux premières réunions de sécurité. Dès le surlendemain des attentats, je faisais partie d’une équipe d’une centaine de personnes, ce sur le plan national. Il faut arrêter de parler de ça ; ça fait peur aux gens.

Comment vont les Beach Boys, malgré leur grand âge ?

Franchement, beaucoup de gens me disaient… enfin, me parlaient de Brian Wilson… J’ai eu l’occasion de voir les deux concerts. D’un côté, j’ai vu une oeuvre ; celle de Pet Sounds. C’est tellement bien joué, mais sans âme, sans cœur, sans vitalité. Ensuite, je suis allé à l’Olympia voir les Beach Boys, et j’ai passé deux heures debout, à danser avec les gens. Leur musique est très vivante ; ils enchaînent les tubes, reviennent sur des musiques plus difficiles. Ils font des petits hommages aux Beatles, à Chuck Berry. Il y a plein d’anecdotes sur leur passé. J’ai adoré ce concert à l’Olympia. Ils ont la niaque ; ils courent dans tous les sens. Ce n’est pas du tout le cas de Brian Wilson qui est derrière son clavier ; il ne se passe rien ; il est fatigué.

Avec une telle programmation, comment faites-vous pour vous en sortir financièrement ?

Non, je ne m’en sors pas. La première année a été un investissement. On savait qu’il nous faudrait plusieurs années pour rentabiliser un festival comme celui-là. On est dans une stratégie sur trois ans. La première année était déficitaire ; on espère que cette année ne le sera pas.  On espère recouvrer nos investissements sur trois ans.

Quel est le coût de l’investissement cette année ?

Un budget d’un million d’euros. Pour un privé, c’est énorme car nous ne bénéficions d’aucune aide publique. Il n’y a quasiment aucun festival en France de cette envergure qui soit supporté par une entreprise privée. Ma femme et moi, on met notre vie en jeu tous les jours.

L’investissement est-il plus important que celui de l’an dernier ?

Il est de 300 000 euros supérieur à celui de l’an dernier. Cette année il est d’un million ; l’an passé, il était de 700 000 euros.

Comment vous est venue l’idée de cette programmation 2017 ?

Je n’ai pas envie de dire que j’ai du talent, mais… je pars sur des gens disponibles, des gens qui me touchent.  Des gens qui aient été déclencheurs à un moment dans l’histoire de la musique.  Et j’essaie de les convaincre de venir.

Ce ne sont donc que des coups de cœurs. Vous n’avez, au fond, pas de stratégie.

Il n’y a pas de stratégie. En fait, les deux têtes d’affiche sont vecteurs d’un moment et d’une époque. Je n’allais pas faire baba cool autour des Insus et de Téléphone ; j’ai cherché un peu du côté du punk rock des Stranglers qui jouaient à la même époque que Téléphone. Wilko Johnson a été l’une des influences des Who, Who qui ont influencé Téléphone. Wilko Johnson est un ami de Roger Daltrey ; Téléphone sont fans des Who.

Dernière question : pourquoi vous êtes-vous laissé pousser la moustache ?

Dans le bus, quand on rentrait d’Arcachon, et on savait qu’on allait venir jouer Sgt. Pepper’s au Théâtre du Gymnase, j’ai lancé : « Bon, les gars, on se laisse tous pousser la moustache pour Sgt. Pepper’s. » Chacun des quatre musiciens et moi, avons laissé pousser la moustache pour Sgt. Pepper’s. Michel Orier, aujourd’hui directeur de la musique à la Radio France, nous a appelés pour qu’on joue Sgt. Peppers (qu’on a créé ici, au Théâtre du Gymnase), à FIP en direct, le 21 juin, ce dans le cadre d’une magnifique exposition sur Sgt. Pepper’s, exposition qui se trouve dans les locaux de la Maison de la radio. On a fait Affaire sensible qui est une belle émission. Michel Orier était présent et les Rabeats. Pour nous, c’est la consécration ; les gens qui pensaient que les Rabeats ne feraient qu’un feu de paille, que ça ne marcherait jamais, etc., Le nombre de journalistes, de médias, de radios, qui nous ont craché à la gueule, en nous disant : « Comment osez-vous reprendre les Beatles ? ». Aujourd’hui on va jouer à France Inter.  On est fier de ça.

Jacques Volcouve, spécialiste des Beatles, a un peu allumé les Rabeats, au cours de cette même émission.

J’ai envie de dire à Jacques Volcouve que les Rabeats font de la musique vivante, et que lui, il enterre les Beatles dans des cartons. Il a été méchant ; c’est ridicule. Il dit que sa collection, elle est dans des cartons. Quel intérêt ? L’intérêt de la musique, c’est d’être jouée. On vient de voir Rover – qui est artiste exceptionnel – va reprendre l’intégralité de Sgt. Pepper’s. Comment un monsieur comme Jacques Volcouve peut-il nous dire qu’on n’a pas le droit de jouer des morceaux des Beatles ? On en fait une interprétation qui est celle des Rabeats. On essaie de se rapprocher de l’original comme les faisaient Karajan et comme d’autres grands interprètes de la musique classique.

Propos recueillis par

                                         PHILIPPE LACOCHE

 

Althusser nous manque

    Esprit libre mais sincèrement marxiste, Louis Althusser était l’un des penseurs essentiels du XXe siècle. Aliocha Wald Lasowski lui consacre un livre passionnant.

Dans ce monde de brutes, d’économie ultralibérale devenue folle, tentaculaire, où les salariés sont broyés par le système, où, l’establishment – de droite comme de gauche -contribue à entretenir l’idée que la société libérale soit l’unique solution, où l’état est ouvertement combattu (chasse aux fonctionnaires), où les penseurs marxistes sont considérés comme ringards, non « modernes » (la modernité, ce leurre scintillant et imbécile), qu’il est bon de se replonger dans l’œuvre de Louis Althusser. L’excellent et éclairé Aliocha Wald Lasowski (critique littéraire au Point Hors-Série, à L’Humanité, à Marianne, au Magazine littéraire, et enseignant), consacre un livre lumineux à Althusser, philosophe penseur du politique, marxiste et militant communiste ; l’opus est composé de vingt conversations avec des personnalités qui l’ont connu ou qui ont étudié son œuvre : Alain Badiou, Bernard-Henri Lévy, Philippe Sollers, Régis Debray, etc. Un livre indispensable. Rencontre avec Aliocha Wald Lasowski.

Aliocha Wald Lasowski, quel a été votre parcours ?

J’ai un parcours plutôt « classique » dans mes études de lettres et de philo : de l’hypokhâgne du lycée Louis-le-Grand, après le bac, jusqu’à la thèse de doctorat à l’université de Paris-8, à Saint-Denis. Des événements atypiques et originaux ont ponctué ce parcours, comme ma rencontre avec le poète Edouard Glissant, dont je suis devenu l’ami et le compagnon de route, ou mon travail dans les journaux, comme L’Humanité par exemple.

 

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser d’aussi près à Althusser ?

Althusser m’intéresse parce qu’il forme avec Jean-Paul Sartre, à qui j’ai consacré deux livres (chez Gallimard et chez Pocket), un couple étonnant et unique dans le paysage culturel français. Un duo opposé de pensée politique : l’humanisme de Sartre contre l’antihumanisme d’Althusser, l’existentialisme du premier contre le structuralisme du second. Une époque riche en débats vifs et engagés. Il faut s’y replonger aujourd’hui.

Pourquoi, en notre époque troublée (trouble ?), est-il nécessaire de lire ou de relire Louis Althusser ?

Lire Althusser nous aide à réfléchir sur des thèmes actuels, comme l’injustice sociale, la violence, la domination ou l’autoritarisme. Sa critique des procédures d’assignation annonce l’idée de sujet vulnérable, précaire, fragile, menacé d’exclusion. Et les idées d’Althusser accompagnent aujourd’hui le regain de récents mouvements populaires de contestation ou de résistance, d’Occupy Wall Street, jusqu’à Nuit debout. Althusser secoue l’agir politique.

Comment avez-vous procédé pour réaliser ces passionnants entretiens ?

Les vingt entretiens ont été réalisés uniquement à partir de rencontres humaines et de conversations autour d’un café. Avec beaucoup de générosité et de bienveillance, les philosophes m’ont reçu chez eux. J’ai parfois passé de longues après-midi en leur compagnie. Quel bonheur, ces rencontres ont été d’incroyable moment d’échange et de discussion. Tout n’a pas pu être mis dans le livre, j’ai gardé le meilleur, bien sûr, pour les lecteurs.

 Connaissiez-vous personnellement les gens que vous avez interviewez ?

J’ai eu la chance d’avoir eu certains de ces philosophes comme professeurs : Alain Badiou, Jacques Rancière, Etienne Balibar ou Pierre Macherey, très proches d’Althusser, ont été tous les quatre mes professeurs à différents moments de mon parcours. Je connais bien aussi l’écrivain Philippe Sollers, à qui j’ai consacré un livre (chez Pocket). C’était formidable de tous les revoir : pendant un an, je circulais de l’un ou l’autre, pour réaliser les entretiens.

Parlez-nous de la relation entre Althusser et François Maspero.

Maspero fut le principal éditeur d’Althusser et a joué un rôle essentiel dans la diffusion des idées de Mai 1968. De 1955 à 1975, les étudiants du quartier latin fréquentent sa librairie « La Joie de lire » et y trouvent des livres contre la guerre d’Algérie, certains censurés par le pouvoir politique : Maspero édite Frantz Fanon, Che Guevara. Maspero était attachant et généreux. Je lui rends hommage dans ma préface. Il nous a quittés il y a un an, en 2015.

Difficile de laisser de côté le meurtre de sa femme. Et sa folie. Il y a dans votre livre, cette formule lumineuse de Régis Debray : « (…) passer d’un coup de Marx à Simenon… ». Qu’en pensez-vous.

Discret et mystérieux, visage mélancolique et cigarette aux lèvres, il alterne entre humour vif et écoute attentive. Althusser est une personnalité complexe. Penseur marxiste exigeant et chaleureux, proche de ses élèves, il fait des cours d’une grande clarté. Puis, pendant des mois, Althusser disparaît. Interné en clinique, il subit des cures de sommeil, électrochocs et antidépresseurs. Et il y a le meurtre d’Hélène Legotien, sa femme, avec qui il vit et est marié depuis 1975. Meurtre par strangulation, le 16 novembre 1980. On est en plein roman noir et on passe, oui, de Marx à Simenon.

 « Althusser combat la pétrification du dogmatisme ». Pouvez-vous développer ?

Althusser combat le dogmatisme, l’idéalisme et l’idéologie : il renouvelle les idées politiques par ses travaux sur Rousseau et Machiavel, libère la pensée de Marx de l’influence de Hegel, fait découvrir les nouveautés en sciences humaines de l’époque : psychanalyse de Lacan, anthropologie de Lévi-Strauss, épistémologie de Bachelard, psychologie de Foucault, linguistique de Barthes. Althusser est un passeur formidable, au cœur des bouleversements de la philosophie et des innovations culturelles, en art, en sciences.

Althusser serait venu au communisme à cause « de son catholicisme universel ». Singulier ou logique selon vous ?

Althusser a un parcours personnel compliqué, d’abord il porte le prénom d’un mort, son oncle paternel Louis, fiancé de sa mère. Louis meurt à Verdun et sa mère épouse le frère de Louis, Charles. Pendant la guerre, Althusser est prisonnier, en dehors de tout, pendant cinq ans, au stalag en Allemagne. Cela participe d’une fragilité. En ce qui concerne le catholicisme, Althusser est pendant ses études « le prince tala », c’est-à-dire de ceux qui « vont à la » messe. Chef de file des jeunesses catholiques, il passe ensuite au communisme et y retrouve, peut-être, le même sens de l’universel.

Bernard Henri Lévy

Aliocha Wald Lasowski est également batteur dans un groupe de rock.

Aliocha Wald Lasowski est également batteur dans un groupe de rock.

dit que l’astre noir de sa folie a nourri toute son œuvre. Etes-vous d’accord ?

Pendant sa vie, Althusser a eu deux psychanalystes, dont René Diatkine, qu’il voit quotidiennement à partir de 1967. Althusser est un être double, comme dans L’étrange cas du docteur Jekyll et de Mister Hyde, la nouvelle de Stevenson. Il y a l’Althusser du jour et l’Althusser de la nuit, à la fois le prof bienveillant du jour et le penseur torturé qui tapote frénétiquement la nuit sur sa machine à écrire Olivetti. Un homme bizarre, enfermé dans sa névrose, tout en restant proche et soucieux des autres.

En 2016, aurait-il été marxiste dans un monde ultralibéral et mondialisé, bouffé par le capitalisme, qui, justement, ne veut plus de Marxisme, ni de marxistes ?

Plus que jamais, Althusser aurait été marxiste en 2016. Il serait attentif aux bouleversements des dernières années. Ce qui passe actuellement dans le monde l’intéresserait : le parti anti-austérité Syriza d’Alexis Tsipras en Grèce, le Bloc de gauche au Portugal, le leader du parti travailliste en Angleterre Jeremy Corbyn, la vague des Printemps arabes, la mobilisation des étudiants chiliens, les Indignados espagnols, l’occupation de Gezi Park, à Istanbul ou le rôle de Bernie Sanders aux Etats-Unis. Althusser réfléchirait et écrirait sur ses sujets.

On sait que vous êtes batteur ; on suppose qu’il se pourrait que vous soyez marxiste. Si c’est le cas, vous êtes peut-être le seul batteur marxiste de France. Qu’est-ce que ça vous fait ? Et quelle musique faites-vous ?

La musique occupe une grande partie de ma vie et de mes activités. Fan depuis toujours des Stones, des Who, de David Bowie ou Bob Dylan, je joue dans plusieurs groupes, qui sont des laboratoires créatifs. Dans mon groupe actuel The Faarm, créé sur un campus universitaire, il n’y a aucune distinction entre professeurs et étudiants : chacun apporte son expérience, partage sa sensibilité et exprime son individualité artistique, sur fond d’égalité entre tous. Donc oui, je suis batteur marxiste, ça me va très bien !

Propos recueillis par

                                                        PHILIPPE LACOCHE

 

En concert

Aliocha Wald Lasowski donne un concert avec son groupe The Faarm à Lille (bar La Plage, 122, rue Solferino) le jeudi 12 janvier 2017, de 19h à 20h30. Au programme, reprises de Canned Heat, Stevie Wonder, Creedence Clearwater Revival… Placement libre assis.

 

Vais-je prendre ma carte ?

                            

Le stand de la section du Parti communiste de ma chère ville de Tergnier. J'hésite encore. Où vais-je prendre ma carte? A la section de Tergnier, à celle d'Amiens, à Paris XIe car je possède ma garçonnière boulevard Voltaire? Je lance donc un appel à ses trois sections : j'adhérerai à celle qui me fera la plus grosse ristourne. Avec celle-ci, lectrice, mon amour, je te paierai un nuit d'hôtel dans mes bras torride et nous nous saoulerons dans le meilleur restaurant. Communiste jusqu'au bout des boucles de sa perruque poudrée, le marquis des Dessous chics n'en reste pas moins homme.

Le stand de la section du Parti communiste de ma chère ville de Tergnier. J’hésite encore. Où vais-je prendre ma carte? A la section de Tergnier, à celle d’Amiens, à Paris XIe car je possède ma garçonnière boulevard Voltaire? Je lance donc un appel à ces trois sections : j’adhérerai à celle qui me fera la plus grosse ristourne. Avec celle-ci, lectrice, mon amour, je te paierai un nuit d’hôtel dans mes bras torrides et nous nous saoulerons dans le meilleur restaurant. Communiste jusqu’au bout des boucles de sa perruque poudrée, le marquis des Dessous chics n’en reste pas moins homme.

    Quel plaisir ce fut pour moi de passer deux jours à la Fête de l’Humanité ! J’étais invité à y signer mes livres. J’y retrouvais mes camarades écrivains Jérôme Leroy et Valère Staraselski. On file, Jérôme et moi, au stand de Loire-Atlantique, déguster de délicieuses huîtres. De retour, je salue d’autres écrivains : François Salvaing, Didier Daeninckx. L’ambiance est bonne. Fraternelle. Comme j’ai oublié mon Zippo chez moi, je demande du feu à un adorable petit couple d’adolescents. Le garçon me donne son briquet. « J’en ai un autre ! », me dit-il. C’est un beau geste, je trouve. Tu sais lectrice, avec l’âge, je deviens sensible, surtout dans ce monde capitaliste de brutes. J’ai pris soin de venir en train à Le Courneuve. En train, comme en septembre 1972, quand  nous avions pris le train en gare de Tergnier, Fabert, Déchappe, le Colonel, Pigaux, et quelques autres copains. On avait vu les Who en concert. C’était fantastique. Je suis allé voir sur Youtube. J’ai tapé « Who Fête de l’Humanité 1972 ». Suis tombé sur une interview de Daltrey. Derrière lui, Keith Moon fait le singe en tétant une cannette. Puis, ils bondissent sur scène et assènent « Summertime blues ». Divin. Je m’en suis souvenu comme si c’était hier. Il y a des images de la foule. Je regarde si, par hasard, je ne reconnais pas mes copains ternois et moi. 1972-2014. Même ambiance fraternelle. Sauf qu’en ces débuts de seventies, ça sentait un peu plus la colombienne et le shit. Mais nous, les Ternois, fils de cheminots, on préférait déjà la bière, le vin. On ne s’en  privait pas. La semaine dernière, je n’ai pas pu résister d’aller saluer les camarades du stand de la section de Tergnier. Tonio servait la bière. J’ai discuté avec Henri, ancien patron du café La Bouteille d’Or, à Fargniers, et avec Francis Heredia, candidat aux dernières municipales à Chauny, que je croisais sur les fêtes du Parti quand je faisais du blues dans des petits groupes de l’Aisne. On parle de la politique actuelle. On est d’accord comme deux frères qui convoiteraient la même fille : la vraie gauche. La Fête de l’Huma 2014. Les deux plus beaux jours de mon année, après ceux passés au creux de tes reins, lectrice, mon amour.

      Il y a quelques jours, j’étais en train de me raser en écoutant France Inter. J’entendais distraitement l’homme de droite qui était interviewé. Un libéral, un ami du monde l’entreprise, très estimé par le Medef. J’aime bien la voix du mec. Le journaliste finit par l’appeler par son nom : Manuel Vals. Je me suis alors demandé si je n’allais pas prendre ma carte du Parti. Compagnon de route, à 58 ans, ça fait un peu ado. Il est temps de passer aux choses sérieuses. Le combat continue.

                                            Dimanche 21 septembre 2014