Un livre hommage à Roger Vailland

La Thébaïde
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Roger Vailland, écrivain.

Roger Vailland, écrivain.

roger vailland,
drôle de vie et drôle de jeu
L’auteur
L’ouvrage
Cinquante années d’absence! Roger Vailland, le hussard rouge et le libertin au regard froid, a
tiré sa révérence en 1965. Et Philippe Lacoche,
son cadet, demeure inconsolable de cette perte. Il n’a
de cesse de le citer dans ses articles et dans ses livres,
entretenant sa mémoire à sa façon. Il sème des petits
cailloux…, soit autant d’invites à découvrir les écrits du
prix Goncourt 1957 (La Loi).
Pour lui, Vailland est davantage que Vailland. Natif
de l’Oise, le jeune Rémois séduit par le surréalisme
part à Paris pour ses études avant de devenir grand
reporter à Paris-Soir dans les années 30. Entré en
Résistance fin 1942, il débute dans les lettres avec un
livre inoubliable, Drôle de jeu (Prix Interallié 1945).
Lacoche le découvre avec 325 000 francs, Les
Mauvais coups, Un jeune homme seul… Résistance,
cyclisme, condition ouvrière : «Tout me parlait, m’interpellait,
m’émouvait, me révoltait. Je venais de trouver
Vailland; je ne le lâcherai plus.»
Vailland le poursuit. A qui il souhaite de demeurer
L’homme sans plaque : «Comme les milans, comme les
ducs, comme les busards, Vailland rêvait trop des hauteurs
aristocratiques. Quelques mots gravés dans le
marbre, trop peu pour lui…»
Il enquête, trouve et interviewe celui qui a servi de
modèle au personnage de Rodrigue dans Drôle de jeu.
Sa passion lui fait composer le livret d’un oratorio à ce
grand frère qu’il aurait sûrement souhaité avoir.
Cet ouvrage en forme d’hommage rassemble deux
hommes de qualité dans un jeu de miroir.
Du «jeu» de Vailland au «je» de Lacoche, en
quelque sorte. ●
Extraits
9 791094 295045
Collection histoire
«Je me retrouvais dans ces Ecrits intimes de Vailland
qui, souvent, jouèrent sur mes nerfs de jeune homme le
rôle d’un antidépresseur rassérénant. Vailland y parle de
ses saisons, de ses longues périodes de doute, d’angoisse ; je
le lis. Je me sens moins seul. C’est à cette époque que je
prends conscience que, bien qu’on l’eût dit rémois, parisien
ou jurassien, il est, en fait, picard. Picard, comme moi…»
* * *
«Cette scène, morceau de bravoure littéraire, est exemplaire.
Vailland dépose sur le bitume ses outils de marxiste;
il creuse, déterre les pavés de la philosophie idéaliste
pour atteindre la glaise du matérialisme. Ce n’est pas la
lutte des classes ; c’est la collision des classes.
Intérieurement, n’importe quel lecteur sensible enrage;
Roger Vailland sait y faire. C’est un très grand écrivain.»
* * *
«Jacques-Francis Rolland qui, entre-temps, avait pu
apprécier les qualités du Vailland résistant dans un Paris
rempli de dangers. «Il faisait son travail de renseignement
sérieusement mais sur un ton non dramatique; avec une
aisance parfaite; pas du tout le genre conspirateur qu’un
acteur de cinéma eût pu prendre dans un film. Il était élégant,
détendu, titulaire d’un style qui lui était propre, un
peu à la Fabrice del Dongo. Il était marqué par Stendhal.
Inconsciemment, il jouait les personnages stendhaliens
mais sans effort; c’était inné chez lui. A part ça, on allait au
restaurant, on plaisantait, on regardait les filles.»
* * *
On appelle ça le panache. Roger Vailland : un hussard
rouge. Pas étonnant que les Hussards (Roger Nimier,
Jacques Laurent, Kléber Haedens, Antoine Blondin,
Stephen Hecquet, etc.), bien qu’à mille lieues de ses
convictions politiques et philosophiques, le reconnaissent
tout de même comme un frère. Stendhal, Laclos,
Bernis et quelques autres écrivains servaient de ciment à
l’édification de leur respect mutuel. ●
Né le 27 janvier 1957 à
Chauny, dans l’Aisne,
Philippe Lacoche passe
son enfance à Tergnier,
ville ouvrière, cheminote
et résistante.
Journaliste au Courrier
picard, il vit et travaille à Amiens, en
Picardie. Il endosse aussi son habit de
marquis des Dessous chics le temps
d’une chronique hebdomadaire qu’il
tient depuis 2005 et dont un premier
recueil, préfacé par Patrick Besson, a
paru à La Thébaïde.
Romancier, nouvelliste et parolier,
pêcheur à la ligne, admirateur des
Hussards de tous bords en littérature,
il a publié une trentaine de livres dont
HLM, Prix populiste en 2000.
La Thébaïde
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– La Thébaïde
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hommage
• Genre : Essai littéraire / Hommage
• Thèmes : Littérature / Journalisme /
• Auteur : Philippe Lacoche
• Points forts :
– Livre d’hommage commémorant
le 50e anniversaire de la disparition
de Roger Vailland
– Roger Vailland vu par un admirateur
– Contient le livret d’un oratorio
— Repères biographiques et bibliographiques
de Roger Vailland
• Date de parution : 12 novembre 2015
• Prix public : 9 euros
• Broché
• 12 x 20,5 cm
• 80 pages
• ISBN 979-10-94295-04-5
• EAN 9791094295045

L’ombre de Vailland à la Fête de L’Humanité

 

Marie-Noël Rio, écrivain. Elle se bat pour faire redécouvrir Roger Vailland.

Marie-Noël Rio, écrivain. Elle se bat pour faire redécouvrir Roger Vailland.

Même sous la pluie et les pieds dans la boue, la Fête l’Humanité, c’est toujours un plaisir. J’aime descendre à la station du Fort d’Aubervilliers, monter dans la navette, patienter à cause d’une circulation infernale, passer sous le tunnel, contempler la multitude de tristes, banlieusards, dignes d’Emmanuel Bove. J’aime contempler ces paysages grisonnants comme mes cheveux qui défilent, mouillées par cette pluie tiède de presque automne. Je rêve comme rêverait un mauvais militant, loin de l’action, loin de tout, engoncé dans une mélancolie douillette, individuelle. Je me ressaisis, réveillé par les dialogues de mes voisins de bus. Ils parlent des salaires minables, du stress au boulot, des conditions de travail épouvantables. Les effets collatéraux du capitalisme dans toute son infecte splendeur. On se sent seul, devant la machine ultralibérale, empêtré dans ses problèmes de frics, constamment aux abois, traqués par son compte en banque. A la Fête de l’Humanité, on se sent un moins seul. Ca fait un bien fou. J’y ai retrouvé mes copines et copains écrivains, Valère Strasaselski (dont le très beau roman, Sur les toits d’Innsbruck, paru au Cherche-Midi, se retrouve sur plusieurs listes de prix ; il signait également son beau livre La Fête de l’Humanité, comme un air de liberté, paru chez le même éditeur), Michel Embareck (qui défendait son dernier roman : Personne ne court plus vite qu’une balle, publié aux éditions de L’Archipel), Didier Daeninckx et Jérôme Leroy (avec qui nous avons longuement parlé de son superbe dernier roman, Jugan, qui vient de paraître à La Table ronde et qui figure sur les premières listes des Prix Renaudot et Décembre). Avec ce dernier, je suis allé dîner, samedi soir, au stand de Bordeaux. Au menu : Grave et entrecôte bordelaise. Et surtout, longues discussions fraternelles et littéraires, où la littérature laissait place à la politique (au marxisme pour être précis). Le lendemain, je me suis rendu à la conférence que donnait la charmante Marie-Noël Rio – ayant droit de Roger Vailland -, journaliste, écrivain, auteur notamment de Pour Lili, aux Éditions du Sonneur (2005) dans lequel elle raconte les dernières heures d’Elizabeth Vailland, épouse du grand romancier résistant communiste. Marie-Noël Rio, qui a notamment procédé, avec conviction et compétence, à la réédition de textes de Vailland, œuvre avec passion pour que l’auteur des Mauvais coups soit lu ou relu, et, qu’enfin, il soit reconnu pour ce qu’il est : l’un des meilleurs stylistes de la langue française. J’en profite pour rappeler non sans tristesse, qu’aucune plaque n’orne la façade de sa maison natale à Acy-en-Multien, dans l’Oise (oui, Vailland est picard) ; il n’en existe pas non plus sur celle de l’avenue de Laon, à Reims, où il passa son enfance et son adolescence et où, en compagnie de Roger-Gilbert Lecomte et René Daumal, il fonda le mouvement poétique Le Grand Jeu. On est en droit de penser que cette absence de mémoire est regrettable.

                                                          Dimanche 20 septembre 2015

Entre souffrance et espoir infini

      Avec « Sur les toits d’Innsbruck », Valère Staraselski donne à ses lecteurs son plus beau roman. Une courte fable riche et dense. Un joyau.

Valère Staraselski est un écrivain et un journaliste reconnu. Spécialiste d’Aragon, il a  son actif une bonne vingtaine de livres, en particulier des romans, des essais et des recueils de chroniques. Son dernier roman, Sur les toits d’Innsbruck, est, sans conteste le meilleur qu’il ait donné à ses lecteurs. Ce court texte, riche et dense, n’est rien d’autre qu’une manière de fable métaphorique autour de la nature, de mort (celle de la chevrette), de l’amour (celui qui unit la jeune Katerine Wolf à Louis Chastenier) et de la tentation de la foi (avec la chapelle, lieu de refuge). Que nous dit-il ? Il nous conte la rencontre entre Katerine, née en Allemagne de l’Est l’année de la chute du mur de Berlin, avec un autre randonneur, Louis, Français, expert en bois. Le cadre est magnifique : les Alpes d’Autriche, le Tyrol, parmi les monts qui se trouvent au-dessus d’Innsbruck. Ils se mettent à discuter, dissertent sur l’aveuglement de la société de consommation, sur les menaces de catastrophes écologiques, économiques, politiques. Sous les « senteurs lourdes des arbres », ils s’entendent de mieux en mieux. Et finissent par échanger leurs numéros de téléphone. Dans une petite chapelle qui sert de refuge, ils découvrent une chevrette

Valère Staraselski, écrivain, journaliste, photographié au  dernier Salon du livre  d'Arras, le 1er Mai dernier.

Valère Staraselski, écrivain, journaliste, photographié au dernier Salon du livre d’Arras, le 1er Mai 2012.


blessée. La petite bête souffre ; elle va mourir. Page 75, Valère Staraselski nous donne à lire un magnifique passage sur la fin de vie, avec une minutieuse description de l’anesthésie de la chevrette, avec « le bruit du vent » dans la chapelle qui « repousse le silence ». Un peu plus loin, c’est le paysan appelé à la rescousse qu’il décrit alors que celui-ci tue l’animal avec une dague ? Là encore, précision du vocabulaire anatomique, « le sang bu par la terre ». Une écriture remarquable, digne des meilleures pages de Roger Vailland dans Les Mauvais coups ou dans 325 000 francs. Oui, la mort, cousine rivale de la vie, rôde dans ce superbe roman. Elle est là, bien présente, quand l’auteur nous apprend que Katerine, victime d’un cancer, porte une prothèse d’un sein. Cela n’empêchera nullement le tout nouveau couple de s’aimer avec fureur et tendresse infinie. Autre passage savoureux : celui qui évoque la disparition, puis le retour du chat Alliocha, dans le froid, la neige, l’obscurité. Valère Staraseslki est décidément un excellent conteur qui, ici, nous fait un peu penser à Dickens. Le livre se termine par des conversations plus politiques, où le capitalisme en prend pour son grade (jolie citation de Charles de Gaulle : « Les possédants sont possédés par ce qu’ils possèdent. »), tout comme le communisme excessif (le génocide khmer, et l’ordre de Mao de détruire tous les oiseaux de Chine). On n’oubliera pas non plus l’élégance du style de Valère. Là, il nous parle d’une « patience pleine ». Un peu plus loin, il décrit les « ahans » pendant l’effort, et constate, grave, que « la prière est la sœur de la détresse », avant de nous faire sentir l’atmosphère : « Au-dehors, les oiseaux criards, chanteurs et siffleurs ne parvenaient pas à couvrir l’appel sonore d’un coucou têtu. » Ce roman recèle une grande force littéraire, une grande puissance d’écriture. On le dirait habité à la fois par une immense souffrance et un fantastique désir d’espérer. D’espérer encore. C’est en cela qu’il est beau.

PHILIPPE LACOCHE

Sur les toits d’Innsbruck, Valère Staraselski ; Le Cherche Midi ; 138 p. ; 12,50 €.

 

Roman noir et gens ordinaires…

 Invité par l’Université populaire, l’écrivain Jérôme Leroy a donné, il y a peu, une conférence sur les relations entre roman noir et société. Nous l’avons rencontré.

L’écrivain et poète lillois Jérôme Leroy est certainement l’un des meilleurs auteurs de roman noir de sa génération. On lui doit notam

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l'oeuvre de l'écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d'Amiens après la conférence.

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l’oeuvre de l’écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d’Amiens après la conférence.

ment, en 2004, Le Bloc (Gallimard- Série noire) où il analysait l’inquiétante montée du Bloc patriotique, parti qui ressemble à s’y méprendre à un autre parti qui, lui, existe bel et bien. A l’aune de ce qui se déroule aujourd’hui, on pourrait penser que Leroy est un devin. C’est surtout un militant et un observateur hors pair du monde politique qui nous entoure.

Comment analyseriez-vous Série noire, l’excellent film d’Alain Corneau qui a été projeté ce soir ?

Jérôme Leroy : C’est l’archétype-même du film noir, par rapport à un film policier. Un film policier, tu aurais eu une enquête, des personnages très fixés, très codés, d’enquêteurs, de criminels… et une histoire qui finit, généralement bien (le film policier, c’est le retour à l’ordre). Là, tu es dans le film noir ; ce sont des gens qui ne sont ni bons ni mauvais.  Ce sont des gens ordinaires, même des loosers, même des perdus, et le crime leur tombe dessus un peu par hasard ; cela vient dans une forme de détresse. C’est le vrai film noir ; Série noire est adapté du roman de Jim Thompson, un des grands noms du roman noir américain ; il fait les heures glorieuses de la Série noire dans les années 50-60. C’est même le numéro 1000 de la Série noire, avec un roman qui se nomme 1275 âmes, adapté par Tavernier sous le nom de Coup de torchon ; Thompson, c’était un bon choix pour clore cette conférence sur le polar puisque ça ne va pas bien se finir, ce n’est pas un retour à l’ordre ; c’est un film qui donne à voir le malheur humain. C’est la version moderne de la tragédie.  On sait dès le début que ça va mal se terminer. On retrouve une unité de temps, une unité de lieu, cette banlieue qui est en train d’être bouffée par les tours modernes ; on est au cœur des années 70. Ca se passe entre le pavillon de Poupart et le pavillon de la vieille.  C’est un type qui est au bout du rouleau et qui essaie de trouver de l’argent. Et il va en arriver à commettre des meurtres qu’il n’a pas prévus du tout.  Le patronat archaïque, c’est Blier ; et ce n’est pas vraiment le patronat, c’est un looser, un peu au-dessus. Il n’a pas d’illusion  sur la condition humaine. Il n’y a pas de vrai salaud, mais il n’y a pas de héros non plus. Il n’y a aucun personnage complètement neutre dans le film.

Dewaere était vraiment un très grand acteur. Et quelle direction d’acteurs de la part de Corneau…

C’est le grand rôle de Dewaere ; il était idéalement écorché pour faire un acteur de noir ; pas de polar, pas de policier.

Il y a un côté libertaire dans le roman noir.

Libertaire, je ne sais pas ; en tout cas, c’est un roman qui refuse d’envisager les autorités habituellement admises comme étant légitimes. ADG était un anar de droite ; c’était un grand écrivain. Le roman policier fait confiance aux institutions, dans la police, la justice, la gendarmerie, la famille, etc.  Le roman noir remet tout ça en question. Le premier grand roman noir est Moisson rouge de Dashiell Hammett ; ça raconte comment une ville se retrouve sous la coupe de ma Mafia parce que le maire et le patronat ont fait appel à des truands pour briser une grève.  C’est un sujet qui, par essence, remet en question toutes les institutions habituelles. Hammet vient du parti communiste.  Il ne met pas ça en avant ; il met en avant le choix de son sujet qui en fait un roman noir.

C’est un peu la même démarche de Vailland quand il écrit 325 000 francs.

Quelqu’un disait que Vailland, c’est le cardinal de Retz plus la Série noire.  Même si Vailland n’est pas un auteur de roman noir (il ne faut pas vouloir tout annexer), il est vrai que Les mauvais coups n’est pas loin du roman noir. Vailland était comme pas mal d’écrivains de l’époque (Giono disait que c’étaient nos modernes contes de fées).

Dans L’Etranger de Camus, il y avait un côté roman noir également.

Vous avez tout à fait raison. L’Etranger, de Camus aurait été écrit par un Américain et aurait été découvert par Marcel Duhamel en 1946, ne serait pas paru en Blanche, mais en Série noire ; c’est une ambiance thompsonienne. Le fait de faire le récit de L’Etranger au passé composé qui est le temps indécidable par définition.

Votre roman Le Bloc a été très annonciateur de ce qu’on connaît aujourd’hui.

Le Bloc est sorti en 2011. Quand j’ai commencé à l’écrire, Marine Le Pen n’était pas encore présidente du Front national.  On me dit qu’il y a une documentation énorme. Bien sûr, mais c’est aussi mon histoire militante à moi car le Front national, je l’ai eu sur ma route dès le début des années 80 ; et donc j’ai vécu ça ma carrière de militant. Quand tu t’es heurté à ces gens-là, tu t’intéresses à ce qu’ils disent, à ce qu’ils font. C’est donc l’histoire, à l’envers, de toute mon histoire politique et celle de toute ma génération.  On avait 18 ans quand le Front national a fait ses supers scores en 1983-84. Le Bloc, pour moi, ça a été le désir de raconter ça avec un angle différent, avec des personnages qui racontaient ça de l’intérieur. Mon but : raconter sur 30 ans l’ascension d’un parti d’extrême droite, vu de l’intérieur, ce pour éviter le catéchisme car on a vite tendance quand on parle d’estimer qu’on est dans le camp du Bien et que eux sont forcément sataniques. Et c’est bien plus compliqué que ça parce on peut devenir un militant FN sans s’en rendre compte, comme tu peux devenir drogué ou adict aux jeux. Ce qui m’intéressait surtout c’était simplement de montrer sans faire de morale ce qui s’est passé depuis 30 ans avec le Front national. Et le meilleur moyen de le faire, était de prendre deux personnages à l’intérieur.

Certains critiques, peu nombreux, n’ont pas forcément compris la démarche.

Peu nombreux, effectivement et on sait d’où je viens et d’où je parle. Ce sont des gens qui font semblant de ne pas comprendre qu’un auteur n’est pas forcément un narrateur.  C’est marrant car la question ne se pose pas pour les romans ados (que j’aime beaucoup), les narratrices sont des filles de 17 ans ; on ne dit pas que l’écrivain est une fille de 17 ans quand il parle à la première personne.

Quels sont projets ?

Je vais continuer à explorer ce que Balzac qualifiait de l’envers de la société contemporaine, c’est-à-dire le contraire du complotisme. C’est essayer de comprendre les événements non pas en cherchant une chose secrète, mais en plaçant le projecteur sur des choses différentes.  Mon roman L’Ange gardien explique comment une démocratie se protège avec des services secrets, services secrets qui, parfois, se substituent à la démocratie.  Je propose dans l’Ange gardien quelque chose qui eût  pu se passer dans l’Italie des années de plomb, avec la loge P2 ; ce n’est pas du complotisme – car il faut faire gaffe d’autant qu’en ce moment, c’est terriblement à la mode – ; en fait le roman noir s’intéresse au secret.  Ce n’est pas chercher une cause inique et mystérieuse.  C’est au contraire placer le projecteur sur des événements différents.  Ma méthode ne bougera pas, mais je continuerai à explorer ça.

Votre œuvre poétique est importante, elle aussi.

Oui, et on pourrait trouver ça presque contradictoire roman noir et poésie, et pourtant, ça toujours été ensemble. On oublie souvent que Léo Mallet a écrit de la poésie.  Marc Villard, un autre auteur de roman noir, a écrit de la poésie.   Les fondateurs de la Série noire – Marcel Duhamel bien sûr – mais il y a aussi des parrains ou de fées au-dessus du berceau : Prévert, l’ami de Marcel Duhamel (on dit que c’est lui qui a trouvé le nom série noire). Boris Vian aussi… Le point commun entre la poésie et le roman, ce n’est pas forcément les thèmes (encore que), mais c’est dans la façon de changer le point de vue sur quelque chose.  Finalement la démarche du roman noir est poétique.  Dans la mesure où la ville est une chose et comment je parle de la ville.  En changeant mon point de vue, en faisant quelque chose d’inédit, je peux faire un poème sur la ville, ou un roman noir sur la ville.

                                                     Propos recueillis par

                                                     PHILIPPE LACOCHE

Roger Vailland, Picard, boudé par la Picardie et la Champagne

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Pourquoi Roger Vailland, l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, né en Picardie, petit-fils d’un Picard, n’est-il pas du tout reconnu en Picardie? Sur la maison blanche où il est né, le 16 octobre 1907, rue de Meaux, à Acy-en-Multien, dans le sud de l’Oise, aucune plaque apposée. Aucun hommage particulier, dans notre belle Picardie, non plus, pour commémorer le centenaire de sa naissance le 16 octobre 2007. La Picardie se rattrapera-t-elle le 12 mai 2015 pour se souvenir de sa mort? On est en droit de l’espérer. La Champagne n’est pas en reste. Au 283, avenue de Laon, à Reims, aucune plaque non plus, ne rappelle qu’il a passé dans cette coquette maison bourgeoise, une partie de son enfance et de son adolescence, fomentant dans sa chambre, avec ses amis lycées Roger Gilbert- Lecomte et René Daumal, la confrérie des Phrères simplistes qui deviendra le Grand Jeu, sublime mouvement poétique, parallèle au Surréalisme. Surréalisme qui lui doit tant et qui lui a rendu si mal en excluant Vailland de son sein, lors d’un procès stalinien avant l’heure mené d’une main de fer par le pape André Breton. La raison? Devenu journaliste, alors qu’il travaillait pour Paris-Soir, «rédacteur-en-chefisé» par Pierre Lazarref, Vailland avait fait un article, assez neutre pourtant, sur le préfet Chiappe, homme de droite. Exclu du Surréalisme. On était peu de chose au royaume des poètes!

Courageux résistant

Il passa donc son enfance en Picardie, car son géomètre de père, franc-maçon, avait jeté son dévolu sur le cabinet d’Acy-en-Multien, dans l’Oise. Roger y vécut jusqu’en 1910, date à laquelle son père décida de s’installer à Paris. À Acy, Roger vécut entouré de femmes, couvé par sa mère et sa grand-mère. Est-ce la raison qui le conduira, toute sa vie, à aimer les filles à la folie? En attendant, Roger grandit, à Paris, puis à Reims, où il devient un adolescent révolté, passionné de littérature et d’écriture, déjà, avec ses amis lycéens Daumal et Roger Gilbert-Lecomte. Comme Rimbaud, ils pratiquent le dérèglement des sens. Alcool, drogues. Premiers contacts subreptices avec les dames de plaisir… (Il évoquera, plus tard, son enfance rémoise dans l’un de ses plus beaux romans, Un jeune homme seul, éd. Corrêa, 1950) Roger est brillant. Intelligent, sensible. Il adore déjà les grands écrivains: Stendhal, Flaubert, Choderlos de Laclos, cet autre Picard. À Reims, son professeur de philosophie a été Marcel Déat, qui deviendra un collabo notoire. Il part au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Son compagnon de khâgne n’est autre que Robert Brasillach, autre grand écrivain qui fit le mauvais choix la guerre venue. Vailland aurait pu basculer dans la collaboration. Il n’en fit rien. Car, après avoir pratiqué le journalisme à Paris-Soir (dès les années trente), il entre dans la Résistance et dirige un réseau de renseignement qui rendra de sérieux services à l’état-major de Londres. Dans la Résistance, il côtoie notamment l’inoubliable Jacques-Francis Rolland (qui deviendra picard, lui aussi, enseignant au lycée de Beauvais) et Daniel Cordier. L’expérience de la Résistance, sera le thème à son premier roman, Drôle de jeu, Prix Interallié 1945, le plus bel écrit sur la lutte des combattants de l’ombre. Vailland n’arrêtera plus d’écrire. Ses romans, sublimes, se succéderont: les Mauvais coups, Beau Masque, 325.000 francs, etc. Vailland est un immense styliste, une plume sèche. Celle d’une manière de Hussard de gauche, un hussard rouge. Car, entre-temps, il est devenu communiste. Un militant admirable, courageux, mais jamais donneur de leçons. Un prince, un dandy qui continue à boire comme un trou, à consommer de la dope, à courir les filles, à consommer des licornes (ses petites putains qu’il aime faire partager à Élisabeth, sa femme). Un mec sulfureux, adoré par les militants de base du PC, détesté par l’apparatchik puritain qui lui reproche ses mœurs et jalouse son indéniable courage dans la Résistance. En 1956, lorsqu’il apprend les crimes du stalinisme, il se contente de retourner le portrait de Staline. Jamais il ne crachera dans la soupe; jamais il ne critiquera ce fol espoir quasi christique que fut le communisme pour la classe ouvrière, au sortir de la guerre. Il en gardera sa détestation de la bourgeoisie, profitant pourtant à fond des plaisirs. Alcool, tabac, excès divers. Filles, licornes. Il quittera ce bas monde en mai 1965 (cancer des poumons), inhumé le 13 mai, dans le cimetière de Meillonnas, dans l’Ain. Son cercueil recouvert du drap noir de la Libre-Pensée. Est-ce le fait qu’il fut un dandy rouge aristocratique, un stalinien, un homme de tous les plaisirs qui lui vaut cette non-reconnaissance en Picardie et en Champagne? Si c’est le cas, c‘est navrant. Car, tout honnête homme sait bien que la littérature dépasse de loin la politique et la morale. Le monarchiste Kléber Haedens ne disait-il pas du communiste Vailland qu’il était l’un de nos plus grands écrivains? De quoi donner des boutons aux critiques littéraires de la bien pensance et de la pensée unique.

 

PHILIPPE LACOCHE

Pour chasser ses préjugés de vieux bobo écolo

 

Thierry Delefosse, chasseur et écrivain talentueux.

 La chasse a mauvaise presse. Souvent à tort. Le dernier excellent ouvrage de Thierry Delefosse, écrit avec sensibilité et poésie, le prouve.

 Ah! La chasse! On savait que ce loisir faisait beaucoup de bruit. On sait depuis quelques décennies, sous la pression des lobbyings divers, du politiquement correct, de la trouille bleue de la mort, qu’il fait encore plus de bruit dans notre République. Pourtant, c’est bien cette dernière qui, dès 1789, n’a cessé de le démocratiser et de faire en sorte qu’il pût être pratiqué non plus seulement par les aristos. Mais par les roturiers et prolos de tout bord. On peut comprendre qu’il faille combattre les viandards, beaufs avinés qui, sous l’effet de l’anis, abattent, maladroits, camarades, femmes, filles, fils, mères, gardes-chasse, chiens. Tout sauf le pauvre faisan lâché et convoité. Mais, heureusement, ils ne constituent pas la majorité des chasseurs qui, faut-il le rappeler, sont des gens responsables, qui s’adonnent, dans le cadre des lois républicaines, à leur passion. De grands écrivains ne cessaient de le rappeler. Il faut lire les pages magnifiques dévolues à cette activité par notre regretté camarade Jean-Jacques Brochier; celles précises, émouvantes et poétiques du Roger Vailland des Mauvais coups; celles, sublimes, de délicieux Dumas.

Thierry Delefosse, journaliste cynégétique depuis 25 ans, rédacteur en chef du magasine Nos chasses de migrateurs, est de ceux là. S’il tire plus vite que son ombre, il lit aussi plus vite que celle-ci : « N’ayant jamais eu de télé à la maison, je suis effectivement un grand lecteur. J’aime beaucoup Maupassant, Giono, Moinot mais aussi Simenon. J’ai lu tous les Maigret! » annonce-t-il, si éloigné ces chasseurs de gallinettes cendrées. Le livre qu’il vient de sortir, La chasse au cœur, en est la preuve. C’est un bel ouvrage très écrit, très littéraire, tissé d’atmosphères, d’ambiances, qu’il nous donne à lire. « L’idée initiale était de raconter tous les petits coups de chasse que j’ai pu faire en France au cours des mes voyages, et quelques aventures à l’étranger, au gibier d’eau« , confie-t-il. « Au fil de la rédaction, elle s’est enrichie de choses très personnelles sur ma façon de vivre la chasse, ma famille, mes amis, les chiens… » Et quand on l’interroge sur les raisons de la mauvaise réputation de la chasse, il répond tout de go : « Cela vient d’abord de l’exode rural. On ne vit pas de la même façon qu’à la campagne : on ne tue pas le poulet, on l’achète sous cellophane. Ensuite, l’humanisation des animaux, le syndrome Walt Disney, l’anthropomorphisme… Enfin nos sociétés refusent l’idée de la mort, la repoussent et même l’ignorent. Réécoutez Brassens : mais où sont les funérailles d’antan? » Et quand on lui demande pourquoi la pêche, elle, est bien mieux acceptée : « Les cannes à pêche ne font pas de bruit et les poissons ne saignent pas. »

La chasse au cœur, livre doux et paisible, lui non plus de fait pas de bruit. Pourtant, il est beau car écrit avec style et sincérité par un authentique écrivain. « Je fréquente depuis l’âge de 6 ans – j’en ai 52 – un bois dans la région de Conty. C’est un bonheur : j’ai vu des chênes grandir et ils me verront mourir. » On dirait du Vailland.

Philippe Lacoche (*)

La chasse au cœur, Thierry Delefosse, Versicolor Editions (45, rue Maurice-Berteaux, 78600 Le Mesnil-le-Roi; ed@versicolor.fr), 251 pages, 25 euros.

 

(*) Derniers livres : Des Rires qui s’éteignent (éd. Ecriture) et Le dernier hiver de Victorine (éd. La Licorne).