Les coups de coeur du marquis…

Les coups de coeur du marquis…

Maxïmo Park très Joe Jackson

Composé de Paul Smith (chant), Duncan Lloyd (guitare), Lukas Wooler (claviers) et Tom English (batterie), Maxïmo Park est l’une des valeurs sûres de la pop indé anglaise. On peut le comprendre. Ses morceaux font mouche, épicés de grooves entraînants, piquetés d’une soul du meilleur cru et de mélodies efficaces et subtiles. Dans leurs textes, ils développent, par exemple, des messages de solidarité à l’endroit des migrants, et «leur grande colère» contre l’ordre établi de la société britannique. C’est tout à leur honneur. Ils ont écrit leurs chansons dans le Nord-Est de l’Angleterre dont ils sont originaires, mais les ont enregistrées dans le studio The Loft, à Chicago, au cours de l’automne 2016. Un bon disque, c’est induscutable, même si parfois, la ressemblance aux premiers albums de Joe Jackson (Look Sharp! et I’m the Man) est flagrante, voire parfois carrément gênante. Ph.L.

Risk to exist, Maïmo Park. Daylighting-Cooking Vinyl.

 

Attention : talent !

Attention: talent! Ce nouvel album, Nos voiles, de BaliMurphy, groupe de Bruxelles, distille onze chansons au charme certain. Elles oscillent entre la chanson, le folk, le rock’n’roll, le rockabilly, voire le skiffle, ce grâce à la fantastique et succulente guitare de Rémi Rotsaert (qui remplace François Delvoye parti vers d’autres horizons). Trémolos déchirants, reverb énamourée, riffs balancés tout crus, la six cordes de Rémi nous envoie en l’air. On est en droit de l’en remercier. Et il y a les textes. Parfaitement écrits, littéraires mais simples et sans afféterie, ils évoquent les filles, les brumes bruxelloises, l’humidité automnale. Les voix sont aussi tout autant remarquables. Un excellent disque. Ph.L.

Nos voiles, BaliMurphy. Les Disques de Bali.

Devant la Lune, coule la Somme, et nos souvenirs…

 

Jean-François Paux et Marguerite Ducroquet, devant La Lune des Pirates, à Amiens.

Moment d’intense bonheur, mardi soir, lors de nos retrouvailles, Jean-François Paux et moi, à la terrasse devant la Lune des Pirates qui, faut-il le rappeler, fête actuellement ses trente ans d’existence. (La célèbre salle fut fondée, en 1987, par les Indiens Picards.) Jean-François, Indien picard devant l’Éternel, fut l’un d’eux; donc l’un des piliers du club rock dont le nom n’est autre que le titre d’une chanson du regretté Paul Boissard, chanteur et poète talentueux, décédé prématurément dans un accident de la circulation. Cela faisait des années que Jean-François et moi ne nous étions pas croisés. Nous commandâmes quelques bières en compagnie de l’amie Marguerite Ducroquet (qui se souvenait de tout ou presque) et d’une autre amie chère. Nous nous souvînmes des Arts au soleil, festival de concerts de rock et de chanson sur toute la côte picarde, au cœur des années quatre-vingt, opération organisée par Jean-François. Et d’autres concerts flamboyants (Willy DeWille, au théâtre d’Abbeville). Surgissaient des lambeaux de souvenirs de mon autre vie. Nos déplacements à ces concerts en compagnie de la brune Féline, mon ex-épouse, et de nos enfants, tout petits. La chaleur au cœur de l’été. Les ballots de paille dans l’eau céladon de la baie, sculptures non pérennes, abîmées par la houle, les vagues, comme nos vies qui, elles sont abîmées par le temps qui passe, celle saloperie impitoyable qui nous conduit droit dans le mur. Les visages de nos regrettés camarades Raymond Défossé et Jean-François Danquin, fous de rock, de cinéma et de littérature (comme le sont aussi Marguerite et Jean-François P.) nous revenaient à l’esprit, alors que, devant nous, le cours du fleuve Somme, filait, inexorable, vers la mer. Vers cette baie, justement. Nous aurions voulu prendre une barque, remonter le fleuve, à la manière d’un Stevenson illuminé descendant cette «jeune Oise» si rimbaldienne. Peut-être aurions-nous croisé, sur le chemin de halage, Jean-François D., Raymond D. et Paul Boissard, devisant, le nez au vent. Raymond et Jean-François D., évoquant ce concert mémorable de Van Morrison et de Bob Dylan, à Bercy (je crois), dans les années quatre-vingt-dix. Margueritte, Féline et moi étions de la partie, bien sûr. Je revois Raymond et Jean-François D. reprendre en chœur les paroles de la chanson «Madame George». Tout devrait rester en état. Rien ne devrait bouger dans nos vies minuscules. Nous filâmes ensuite au concert à la Lune. Quelques Zic Zazou(s) rendirent hommage à Paul Boissard; ce fut tout simplement délicieux. Délicieux fut tout autant le concert d’Albin de la Simone. Son impeccable, d’une douceur de velours, d’un volume proche d’un chuchotement duveteux. La violoncelliste et la violoniste étaient exquises. Et Albin, artiste magnifique, poète élégant, homme fraternel et discret, nous ravit. Il y avait longtemps que je n’avais pas aimé autant un concert. Raymond et Jean-François D. auraient aimé.

                                                          Dimanche 21 mai 2017.

 

Fruité comme une chanson des Kinks

Éric Neuhoff nous entraîne dans une époque morte à tout jamais. Nostalgie acidulée. Un régal.

Page 41: «Dans le garage, c’était le même bon vieux désordre. Le youyou qui servait à rejoindre le bateau était appuyé contre le mur du fond. La grosse bouée orange gisait par terre avec sa chaîne dont les maillons étaient rouillés, couverts de coquillages minuscules. Des bouteilles de gaz vides alignées à droite. Des glacières attendaient en vain des pique-niques qui ne viendraient plus.» Page 103: «C’était une maison faite de crépi et de soleil.» Ces deux phrases montrent, s’il en était encore besoin, à quel écrivain, à quel romancier plutôt, on a affaire. Éric Neuhoff est l’un de nos meilleurs romanciers. Il ne cesse de nous le rappeler en égrenant, calmement, ses livres (Précautions d’usage, La Table ronde, 1982, Barbe à papa, Belfond, 1995, La Petite Française, 1997, Un bien fou, 2001, etc., et tant d’autres tout aussi délicats); nous les attendons avec impatience et les recevons avec un plaisir toujours renouvelé, comme nous attend(i)ons ceux de Patrick Modiano ou ceux du regretté Michel Déon à qui le romancier dédicace son ouvrage. Les romans de Neuhoff dégagent un charme indicible, un parfum rare; ceux d’une petite musique qui distille, phrase après phrase, chapitre après chapitre, une mélancolie pudique, une nostalgie acidulée mais jamais sombre. Est-ce le fait qu’il évoque ici une France – une Espagne, plutôt! – d’avant. Une époque en tout cas qui ne reviendra jamais plus. La mondialisation n’était pas encore là. Le capitalisme avait encore un visage humain. La consommation n’avait rien de ce monstre délétère qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres. On consommait, pourrait-on dire un peu bêtement, pour se faire plaisir. Pour reprendre à la vie une revanche, une grande goulée de bonheur dont la guerre, pas si lointaine, nous avait privés.

Hula hoop

Éric Neuhoff nous replonge d’abord au début des délicieuses Sixties, adorées Trente glorieuses. Le narrateur, comme chaque été, suit ses parents sur cette Costa Brava écrasée de soleil. Il y retrouve ses amis. Parfums d’ambre solaire, d’eau javellisée des piscines. Vins rosés capiteux, alcools forts dont on s’abreuve, le soir, pour se donner du courage avant d’embrasser les filles. Les parents sont là, rassurants dans leurs unions qu’on pourrait croire indestructibles, malgré la houle légère des petites tensions et les non-dits muets comme des carpes cuir. Le divorce est encore cette chose exceptionnelle. Les épouses font semblant d’être soumises, mais n’ont jamais été aussi libres car elles aiment follement les hommes et ont autre chose à faire que revendiquer des idéologies: elles préfèrent être belles et profiter, parfois, des plaisirs subreptices. L’amour a la forme d’un hula-hoop: il tourne en rond mais joyeusement dans le cœur de ces étés aux chaleurs interminables. Il fait tourner les têtes.

Le narrateur, devenu adulte, marié et peut-être au bord de la rupture, arrive sur son lieu de villégiatures adolescentes, en compagnie de ses deux adorables enfants. Il souhaite leur faire voir l’endroit où il a été tant heureux. Il retrouve quelques-uns de ses amis. Mais le cœur y est-il encore après toutes ces années? Les stroboscopes s’affolaient sur les pistes de danse. Ocaña gagnait le Tour de France. Neil Young, Jim Morrison ( «L.A. Woman»); les Stones («Their Satanic Majesty Request» et» Jumpin’Jack Flash») et les Beatles qui faisaient des bras de fer dans les têtes de leurs fans respectifs… Ce roman est aussi frais, pétillant et délicieux qu’une chanson des Kinks. Neuhof eût pu être l’arrangeur de «Plastic Man» ou de «King Kong». Il en a la sensibilité. Son Costa Brava es un régal.PHILIPPE LACOCHE

Costa Brava, Eric Neuhoff ; Albin Michel ;

Eric Neuhoff
Photo : Laurent Monlaü

 297 p. ; 19,50 €.

 

                   La fée verte, les écrivains et les équidés

Il y avait plusieurs années que je n’avais pas participé, en tant qu’écrivain, à la très belle opération Leitura Furiosa, organisée par le Cardan, association qui lutte en faveur des personnes fâchées avec la lecture et l’écriture. Il y a deux semaines, au comptoir du Bar du Midi (BDM), l’un mes bistrots préférés, un bon copain, Jean-Michel, membre actif du Cardan, me fit savoir qu’un auteur ne pouvait venir; il me demandait donc, de la part de Jean-Christophe Iriarte-Arriola, l’âme du Cardan, si je pouvais me libérer. Je répondis par l’affirmative, ravi. Le vendredi, je me rendis au CAPS (Culture, animation, prévention, sports), rue Edmond-Rostand, où m

Les membres du groupe CAPS et des encadrants de l’opération Leitura Furiosa, devant la Maison de la culture d’Amiens.

’attendaient les responsables du lieu et un groupe de six personnes (Sullivan, 13 ans, et sa mère, Marina, 41 ans; Antoine, 16 ans, et sa mère Marie-Annick, 48 ans; Maïva, 14 ans, et sa mère Sophie, 49 ans). But de jeu: se rencontrer et échanger pendant une journée. Et le soir, écriture d’un texte pour l’écrivain, texte illustré et imprimé en grand format, puis lu le dimanche sur la scène de la Maison de la culture. Tout se déroula fort bien. Le matin, nous restâmes au CAPS afin de faire connaissance; l’après-midi, ils me firent visiter le quartier Philéas-Lebesgue où je ne tardais pas à me rendre compte que presque toutes les rues portaient des noms d’écrivains (Blaise Pascal, Pierre Mac Orlan, Condorcet, Paul Verlaine, Edmond Rostand, Jacques Prévert, etc.) Il y a même un petit parc baptisé «Square des écrivains». Cela m’inspira un texte dans lequel j’imaginais une rencontre entre eux autour d’un apéro à l’absinthe, la fée verte. (Je devais avoir soif pour songer à ce pastis d’intellectuels qui en rendit fou plus d’un; je n’ai pas besoin de ça, c’est quasiment déjà fait). Un sansonnet en train – justement – de déguster des gâteaux à apéritif abandonnés dans un parterre à l’herbe maigrelette, m’inspira aussi. Le ciel était gris; il donnait mauvaise mine aux immeubles. On se serait cru dans un roman d’Emmanuel Bove. Le dimanche, il pleuvait. Je suis allé boire un café dans un PMU situé presque en face de la Maison de la culture. Je matais l’immense écran sur lequel déboulaient les chevaux d’une course de trot attelé. Je repensais à ma mère, parieuse invétérée qui jouait au tiercé tous les dimanches. Je revoyais la pince métallique en forme de tête de dauphin. Oscar RL, Ozo, Roquepine, Une de Mai… Freddy Head, Henri Levesque, Jean-René Gougeon, Robert Jallu… Le Tremblay, Enghien, Maison-Laffitte (que ma mère surnommait Maison-Lafuite car elle perdait toujours quand le tiercé se déroulait sur cet hippodrome). Tous ces noms de jockeys, de drivers, de chevaux, me remontaient à la tête, bulles de souvenirs. Soudain, je me rendis compte que la course que je contemplais se passait à La Capelle, en Thiérache où je m’étais rendu à deux reprises en peu de temps en compagnie d’une amie chère. Mon esprit, encore, vagabonda. Je revoyais les églises fortifiées, les bocages quasi irlandais. Le présent m’ennuie; il n’y a que le passé qui me distraie un peu de la mélancolie.

                                                         Dimanche 14 mai 2017.

L’allégresse des quasi-morts

Davy Sardou, le fils du chanteur, à l’affiche dans «Hôtel des deux mondes», d’Eric-Emmanuel Schmitt.

Eric-Emmanuel Sch

L’excellent comédien Davy Sardou.

mitt est l’un des meilleurs auteurs du théâtre français. Sa pièce Hôtel des deux mondes en est un exemple. Dans une mise en scène d’Anne Bourgeois, elle sera donnée, sous peu, à la Comédie de Picardie et au théâtre d’Abbeville. Elle explore une échappée introspective entre le monde des morts et celui des vivants. Son cadre? Un hôtel mystérieux. S’y trouvent six personnages dans le coma, accompagnés d’un médecin; ils sont amenés à s’interroger sur leur vie, leur passé, leurs angoisses… Dans la distribution de ce succès d’Eric-Emmanuel Schmitt, figure Davy Sardou, le fils du célèbre chanteur qui, d’après la critique, y excelle. Il a répondu à nos questions.

Une pièce marquante

Il rappelle d’abord que cette pièce a été créée «avec beaucoup de succès» en 1999 et qu’elle fut nommée sept fois aux Molières. «Elle reste l’une des pièces les plus marquantes de l’œuvre d’Eric-Emmanuel», confie-t-il. Il y interprète le rôle de Julien, jeune homme de 40 ans, qui se retrouve dans cet étrange hôtel. Il va y rencontrer des personnages pittoresques, mais surtout y découvrir l’amour et la confiance. «J’aime jouer cet homme qui perd ses repères, qui change, qui évolue vers la sérénité», continue-t-il. Selon lui, Eric-Emmanuel Schmitt est un auteur aux talents multiples: «Sa philosophie et son humanité me touchent particulièrement. Pour un comédien, il est important de pouvoir se reposer sur le texte, il est notre fondation, et l’écriture de Schmitt est très solide.» Il s’agit pour Davy Sardou de sa troisième collaboration avec Anne Bourgeois, «et je peux déjà vous dire que j’attends la quatrième avec impatience. Elle est tout ce que j’aime chez un metteur en scène; elle est calme, sereine et sûre d’elle, faisant entièrement confiance aux acteurs qu’elle engage. Elle est aussi très valorisante, le travail se fait facilement, toujours dans un esprit de troupe, et au service du texte.» Lorsqu’on lui demande si, le fait d’être né dans une famille d’artistes, l’a favorisé ou, au contraire, défavorisé, il répond tout de go: «J’ai eu la chance d’être au contact très jeune de la scène. J’ai aussi eu l’opportunité d’aller au spectacle souvent, cet accès à la culture, au divertissement, m’a sans aucun doute donné ma vocation. Ensuite, on est toujours seul face au public, et il est le seul juge, mais j’ai toujours été entouré et soutenu par ma famille. J’ai l’impression d’être un privilégié mais je crois être passé par toutes les étapes nécessaires pour en arriver où j’en suis aujourd’hui.»

Fasciné par les acteurs américains

Vous venez du monde du théâtre. Vous avez suivi des cours de théâtre à New York. Parlez-nous de cette expérience.

Le cinéma et plus particulièrement les acteurs américains m’ont toujours fasciné. J’ai eu l’occasion de pouvoir partir à New York pour y suivre des cours de théâtre au Lee Strasberg Institute; j’en garderai une expérience de vie extraordinaire et l’apprentissage de la base de mon métier. Mes premiers pas sur scène, je les ai faits sur une petite scène off-Broadway et je ne l’oublierai jamais.

Vous avez joué Shakespeare et Jean Anouilh. Comment avez-vous appréhendé ces deux grands auteurs?

Les grands auteurs sont, pour nous comédiens, les plus valorisants à jouer et peut-être les plus évidents, peut-être tout simplement parce qu’on est porté par un texte d’une telle beauté, d’une telle profondeur, qu’il appelle l’interprétation. Jouer Shakespeare, Molière, Musset ou Anouilh, c’est un bonheur absolu. On devient un vecteur, un simple passeur d’émotions à travers une poésie rare et précieuse.

Vous avez aussi beaucoup tourné pour le cinéma et la télévision. Préférez-vous jouer sur les planches ou être devant la caméra?

J’aime le rythme du théâtre; j’aime l’humilité de recommencer tous les soirs; j’aime qu’il soit exercé de la même manière depuis des siècles. Le cinéma me fascine, mais sa création dépend de tellement d’autres personnes que l’acteur. Comme disait si bien Jouvet: «Au théâtre on joue, au cinéma on a joué.»

Vous avez composé la musique de la chanson «Espérer» pour votre père, Michel Sardou. Avez-vous écrit d’autres chansons?

Non, c’était une heureuse coïncidence. Un jour d’été, mon père était au piano pour composer son nouvel album, une guitare traînait dans le studio; j’ai collé quelques accords et on a trouvé «Espérer»! J’aime beaucoup cette chanson.

Qu’est-ce qui vous plaît particulièrement dans votre métier de comédien?

Tout me plaît dans ce métier, d’ailleurs dans quelle autre profession pouvez-vous dire à votre fille en la quittant le soir: «Papa va jouer!» J’aime ceux qui font ce métier; j’aime le partager; j’aime donner des émotions, des rires, des larmes, aux spectateurs, les distraire de leur quotidien et peut-être, qui sait, les changer un peu pour rendre ce monde meilleur.

Quels sont vos projets?

Nous partirons en tournée avec cette pièce l’année prochaine. J’adore les tournées; je me réjouis toujours d’aller de ville en ville pour présenter notre spectacle et rencontrer des publics et des théâtres différents.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Ska pour chat de gouttière à pattes de lapin

      Beaucoup de bonheur, ces derniers temps. Suis content. J’ai d’abord vu à la Maison de la culture d’Amiens le spectacle de François Morel, un récital de chanson intitulé La Vie, mis en scène par Juliette. Qu’est-ce que c’était bien ! De belles chansons françaises, bien écrites (Morel est un vrai littéraire, un écrivain, un poète). En bon comédien, il occupe la scène avec élégance, efficacité et sensibilité. Il détient une aura et une présence indéniables. Ses musiciens (Muriel Gastebois, batterie, vibraphone, percussions ; Amos Mah, contrebasse, violoncelle, guitares ; Antoine Sahler, piano, claviers, trompette ; Tullia Morand, saxophone, trombone, flûte, clavier) sont des parangons de précision, de talent et d’élégance. Et cette douce manière de ne pas jouer fort. Les types à la console du son étaient également épatants. Jouer à faible volume octroie un confort d’écoute duveteux, savoureux. Entendre les descentes de basse de l’excellent Amos Mah : un régal ! Ça m’a donné envie de regarder les Deschiens sur Youtube et Dailymotion. J’étais en compagnie d’une amie chère ; nous étions pliés en deux. C’est très fort, les Deschiens, tu sais lectrice fessue, amour discret, soumise et consentante. Bonheur encore et toujours, avec deux concerts de rock qui avaient lieu au même moment (le vendredi 28 avril) et en deux bars différents d’Amiens, heureusement distants de quelques centaines de mètres (Le Charleston et Le Capuccino). Dans le premier, j’ai découvert le groupe anglais Heavyball. Ce quatuor (Big Face : voix, batterie ; Johnny Iball, basse ; Habs, batterie ; Stone Gold Tom Frost, guitare) s’est formé à Nottingham, en 2011. Il égrène un ska poppy, mélodieux, entraînant et fruité qui n’est pas sans rappeler celui de The Selecter, de Madness, de Specials ou du Joe Jackson de Look Sharp ! Nous avons dansé co

L’excellent groupe anglais Heavyball photographié après le concert devant Le Charleston, à Amiens.

mme des fous. J’ai encore dû perdre quelques kilos, ce dont je n’ai vraiment pas besoin puisque à la machine à café du journal du journal les copines et les copains ne cessent de me dire que j’ai décollé, ce qui n’est pas faux. Maintenant, lectrice adulée et admirative, je pourrais accuser le rock et tout particulièrement l’excellent ska de Heavyball plutôt que de cafter le vin bio, les Marlboros light, les filles, le Brintellix 10 mg et le Seresta 10 mg du laboratoire Biodim. (Remarque, ça me donne un genre ; une douce amie m’a dit que je ressemblais à un chat de gouttière équipé de pattes de lapin ; c’est adorable !). Au Capuccino, j’ai beaucoup aimé le concert du groupe MPM, plus Dr. Feelgood que jamais, avec les prouesses du copain Laurent Goulet à l’harmonica. Là encore, j’ai dansé comme un fou. Je ne m’arrêterai de danser que quand je ne pèserai plus que 40 kilogrammes. J’arrêterai en même temps que le tabac. Mes bonnes résolutions, je ne les prends pas le 1er janvier, mais le 1er-Mai, comme tous les vrais marxistes. Le combat continue. Le rock et la littérature aussi. Je suis fier et droit sur mes pattes de lapin.

                                                         Dimanche 7 mai 2017.

 

Les coups de coeur du marquis…

Revue

Un hommage à Michel Déon

L’écrivain Michel Déon est décédé le 28 décembre dernier, à l’âge de 97 ans. Comme l’écrit François Kasbi, c’était «le plus romantique des Hussards». La revue Livr’arbitres, dans sa livraison d’hiver 2017, rend hommage à cet immense romancier, ce nouvelliste délicat et subtil, à ce mémorialiste inspiré. Philippe Sénart se souvenait du «héros d’une génération blessée» (titre de son article): «C’était en 1949. Les étudiants montpelliérains recevaient Charles Maurras (N.D.L.R.: dont Michel Déon fut le secrétaire) au siècle de L’Éclair,le vieux journal du Midi blanc.» Paul Vandromme rappelait que l’exil était son royaume. L’excellent Jacques Perret soulignait que la patrie lui faisait mal au cœur. Et Francis Bergeron confie, dans un texte émouvant, qu’il a lu Michel «pendant un demi-siècle». D’autres témoignages, réels ou rêvés, louent les qualités de cet écrivain inimitable qui marquera à jamais les lettres françaises.

Ph.L.

Livr’arbitres. Hiver 2017. 104 p.; 9 €.

CD

Franco-Russe

Nouveau venu sur la scène française, Nirman, fils d’un barde russe émigré en France, est parvenu à séduire quelques musiciens et producteurs. Sa voix, cousine de celle d’Alain Chamfort, n’est pas étrangère à ce fait. Il nous donne à écouter un EP, Animal, tissé de quatre belles chansons aériennes, mélodieuses et bien interprétées. Il bénéficie notamment du talent du bassiste Guillaume Farlay (qui s’illustra en particulier aux côtés de Matthieu Chedid et de Michel Fugain). On aimera, par exemple, la jolie chanson «Les bouteilles à la mer». Très agréable. Nous sommes ici aux confins de la bonne chanson française et de la variété de qualité. L’incontournable Alex Beaupain est aussi passé par là. Cette comparaison constitue bien sûr un compliment. Le jeune Nirman le mérite. (Il sera en concert le vendredi 30 juin, au café de la Danse, à Paris.) Ph.L.

Animal. Nirman. VS Com. FCM.

Les coups de coeur du marquis…

La crème du British blues boom

Écoutez donc l’attaque de la guitare d’Eric Clapton sur ce blues délicieux blues qu’est «Sleepy time time»! Imparable! Solo précis, juteux à souhait, jamais bavard. Comme si Paul Morand ou Roger Vailland, plutôt que d’écrire, s’étaient adonnés à la guitare en plein British blues boom, à Londres, dans les middle sixties. On retrouve ce titre sur le superbe coffret, Fresh Cream, des Cream, que Polydor a eu la bonne idée de nous donner à écouter. Un régal. Fresh Cream est le premier album de Cream; il est sorti en 1966. Cream, trois musiciens anglais pur jus et les plus talentueux du moment: Eric Clapton, guitare, Jack Bruce (1943-2014), basse et Ginger Baker. Et comment passer à côté de «Spoonful»? Sur ce coffret: un CD version mono, une autre version stéréo, et des premières versions de morceaux, puis les sessions BBC et un disque audio Blu-ray. Un régal, vous dis-je!

PHILIPPE LACOCHE

Fresh Cream, Cream. Polydor.

Symphonie Birkin-Gainsbourg

«C’est un privilège que l’un des plus grands auteurs français ait écrit pour moi de mes 20 ans jusqu’à mes 45 ans», confie Jane Birkin à l’occasion de la sortie de l’album Le symphonique. Sous la direction artistique de Philippe Lerichomme, compagnon de route de Jane et de Serge depuis les années soixante-dix, 24 chansons signées Gainsbourg ont été arrangées par Nobuyuki Nakajima. Ici, le meilleur de Gainsbourg, porté par l’indicible et si singulière voix de Birkin, de «Lost Song» à «La Javanaise» en passant par le génial «Ces petits riens», «Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve», «Manon», «La gadoue» et, bien sûr, «L’anam our». C’est parfois surprenant. Mais bien vite, quand la mélodie arrive, quand les paroles sortent de la jolie brume bleutée des arrangements, on en laisse porter. Emporter. Ph.L.

Le symphonique, Birkin Gainsbourg; Parlophone.

 

Pour conquérir «son» bonheur!

L’écrivain amiénois Laurent Aileway sort un «Petit guide de survie à l’usage de mes enfants».

L’écrivain amiénois Laurent Aileway sort, aux éditions Edilivre, un court essai, original et pertinent, intitulé Petit guide de survie à l’usage de mes enfants. Et il a choisi de le sous-titrer: (Et de tous ceux qui pourraient en avoir l’utilité). Son but: «inciter à la réflexion et à l’introspection.» Il y parle de liberté, de la vie, de la mort, de la morale, du sexe, de Dieu, mais aussi de Bach, de Baudelaire et de Serge Reggiani. Nous l’avons rencontré.

Laurent Aileway, pourquoi avoir écrit ce Petit guide de survie à l’usage de mes enfants?

J’ai écrit pour tenter de donner à mes enfants des outils qui leur permettront de vivre aussi libres et heureux que possible. S’il y a dans ce petit guide bien plus de questions que de réponses ou de recettes toutes faites, c’est parce que je suis intimement persuadé que le bonheur et la liberté ne peuvent être offerts en kit, et que c’est à chacun de conquérir « son » bonheur et « sa » liberté. Le livre, à travers la résolution de l’énigme proposée en quatrième de couverture,  a pour ambition d’amener mon fils et ma fille à cela, en les rendant curieux, en les incitant à se forger leurs propres opinions, en les encourageant à se soumettre le moins possible aux idées reçues ou toutes faites sans avoir au préalable décidé qu’elles étaient conformes à ce qu’ils pensent être juste.  Enfin (et peut-être surtout), ce livre est aussi une manière de dire à mes enfants que je les aime.

Comment le qualifieriez-vous : essai, récit philosophique, etc.?

Essai, oui sans doute. Récit philosophique, pourquoi pas car au fond nous philosophons chaque fois que nous nous interrogeons. Mais on pourrait aussi dire « truc », « machin », tas de mots, ou d’idées, ou de pensées. J’ai toujours un peu de mal à qualifier quoi que ce soit. Toute qualification, pour être un tant soit peu exacte, nécessite une foule de précisions. Ceux qui liront le livre le constateront dans le chapitre qui parle des mots, à travers l’exemple du mot « table ». Ce mot, qui est pourtant un des plus simples qui soit, recouvre déjà une foule de possibilités qui le rendent ambigu.

A vous lire, on a l’impression que le monde ne se porte pas très bien. Mais vous gardez cependant une bonne dose d’espoir. Qu’est-ce qui vous fait encore espérer?

Il me semble effectivement que le bonheur est encore trop peu répandu dans le monde et que les problèmes environnementaux, l’économie, les tensions qui existent un peu partout peuvent légitimement inquiéter.  Ce qui me fait espérer, c’est que l’homme est doté d’un esprit qui le rend libre. Il est capable d’agir sur son destin et donc sur celui du monde. Il peut être objecté que le désir de pouvoir, le désir de possession, l’avidité le guident trop souvent et qu’en se soumettant à ces trompeuses sirènes il crée les conditions de son propre malheur et de celui de ses semblables. Certes. Mais il reste libre et comme dit Jean-Louis Aubert, peut-être que « Demain sera parfait ». Allez, je le concède, après demain, si vous voulez.

Vous embrassez plusieurs thèmes forts : la liberté, la vie, la mort, l’amour, la morale, le sexe, Dieu, etc. Quel celui qui vous paraît le plus important?

Celui qui les englobe tous auquel on peut peut-être donner le nom de « nature » ou « d’univers ». Tous ces thèmes que je traite ne sont au fond que des aspects d’une même chose, qui tient dans une respiration ou un battement de cils. Des aspects de « ce qui est ». J’aime penser parfois que la nature est « amour » (ou l’inverse) … mais c’est un point de vue que je concède être un peu « barré » !

Quels vos auteurs de chevets?

La couverture du livre de Laurent Aileway.

Lao tseu, Tchouang tseu. Baudelaire. Alexandre Jollien. Joël de Rosnay. Pierre Perret. Les Beatles, qui proclament « Let it be ». Plein d’autres. Et sans doute une foule que je n’ai pas lus et que j’aurais dû lire.

A quels auteurs avez-vous pensé en écrivant votre guide?

A aucun auteur en particulier, mais tous ceux qui m’ont un jour ou l’autre fait réagir et réfléchir sur ceci ou cela en m’éclairant de leurs pensées étaient là. J’ai aussi voulu évoquer à travers des textes, sans les citer vraiment, la musique, la peinture, la poésie, car il y a aussi des réponses à trouver dans ces univers-là.

Comment avez-vous travaillé pour rédiger ce livre? Et en combien de temps l’avez-vous écrit? A-t-il nécessité beaucoup de recherches?

J’ai l’idée de ce livre depuis plusieurs années. De temps en temps, je notais une idée, un thème dans un cahier. Tout cela a mûri lentement et un jour je me suis mis au clavier et à partir de ce moment, il m’a fallu à peu près un mois pour obtenir une première version. Curieusement, je ne me suis reporté au cahier que je remplissais depuis des mois qu’après avoir terminé.  Tout était là. Ensuite, je me suis relu. Il m’a encore fallu quelques mois pour décider que j’avais terminé. Presque à regrets car face aux thèmes traités, je pense que l’on n’a jamais vraiment terminé et à chaque relecture, il y a toujours un moment où je me dis que j’aurais dû ajouter ceci, préciser cela. Il faut bien un jour pourtant placer un point final. A-t-il nécessité beaucoup de recherches ? Oui et non. Non, car je n’ai eu que peu à chercher de la documentation. Oui, s’il est question des recherches qui sont celles que permettent chacun des livres que nous lisons, chacun des films que nous voyons, chacune des rencontres qui s’offrent, chacun des instants que nous vivons, car chaque instant (ou presque) peut être enrichissant.

Vos enfants l’ont-ils lu? Et qu’en ont-ils pensé?

Mes enfants, comme beaucoup de ceux de leur génération, sont plus attiré par les écrans que par les pages des livres. Je resterai donc modeste et je dirai qu’ils l’ont plus parcouru que lu.  Mais c’est heureux, car je suis un fan inconditionnel de Daniel Pennac qui dans son livre Comme un roman, qui est un plaidoyer pour la lecture, a défini les droits imprescriptibles du lecteur dont les quatre premiers sont « le droit de ne pas lire, le droit de sauter des pages, le droit de ne pas finir un livre, le droit de relire« . De plus je ne suis pas très malin car j’ai conclu le livre en les incitant à le poser pour « rejoindre les moments heureux qui les attendent quelque part« .  Il reste que ce petit guide nous a donné et nous donnera encore l’occasion de parler d’une foule de choses quand ils y reviendront. Quant à savoir ce qu’ils en ont pensé, ils le diraient sans doute mieux que moi, mais au-delà de toute autre chose, j’espère tout de même que le fait que leur père ait voulu écrire pour eux leur a donné un petit instant de bonheur.

Avez-vous d’autres livres en projet?

Oui. Un autre livre qui parlera du bonheur d’une autre manière, car je n’en ai pas terminé avec ce sujet. Cependant, il est encore un peu tôt pour en parler.

                                                      Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE
Petit guide de survie à l’usage de mes enfants (Et de tous ceux qui pourraient en avoir l’utilité), Laurent Aileway; Edilivre; 94 p.; 11 €.

 

 

 

Eulalie, foie gras frais et littérature

     J’ai pris ma voiture, mon carrosse Peugeot 206 (tiré par 5 CV) cabossé de marquis désargenté et déchu, optai pour nationales et départementales (si j’avais pu le faire, j’eusse opté pour les chemins vicinaux, mais, en ces périodes noires d’ultralibéralisme – ce nouveau fascisme qui enrichit les riches et appauvrit les pauvres – peu favorable au collectif, je n’étais point sûr qu’ils fussent carrossables!) et fonçai vers Arras. J’avais rendez-vous avec Léon Azatkhanian, directeur de la rédaction de la superbe revue Eulalie, éditée par le Centre régional des Lettres et du Livre Nord – Pas-de-Calais. Il y a peu, cette publication a sollicité mes aristocrates services et ma plume sévère. J’arrivai, essoufflé car légèrement en retard, au Domaine de Chavagnac, place de la Vacquerie, un restaurant spécialisé dans la cuisine du Sud-Ouest. Léon

Léon Azatkhanian : un esprit très littéraire; il dirige la belle revue Eulalie.

m’attendait, patient et souriant. Nous commandâmes des escalopes de foie gras frais poêlées. Un délice. Décidément, il me faut venir dans le Nord ou dans le Pas-de-Calais (CRLL) pour déguster ce plat fantastique. Il me revint en mémoire que la dernière fois que j’en avais mangé c’était en 1987 ou 1988. Je pigeais alors – sur les recommandations de mes regrettés et défunts amis Raymond Défossé et Jean-François Danquin, à qui j’adresse ici, un fraternel salut – pour Chiche Magazine, un mensuel culturel fondé par Jean-Claude Bouton. Ce dernier m’avait envoyé interviewer un chef lillois qui répondait, si mes souvenir sont bons, au nom de Leroy (j’ai effectué des recherches sur Internet, lectrice fessue, domptée et soumise, mais ne l’ai point retrouvé; le restaurant a-t-il fermé? Mystère total; incertitude brumeuse et modianesque). J’avais entraîné dans l’aventure mon ex-épouse, la brune Féline. Nous nous étions régalés d’escalopes de foie gras frais et poêlée. Retour à Arras. Léon et moi fîmes plus ample connaissance. Il détient un parcours intéressant, à la fois culturel et littéraire. Directeur du CRLL Nord-Pas-de-Calais depuis 2008, il a notamment participé à l’aventure de Jeudi Lyon, hebdomadaire d’information générale fondée par d’anciens journalistes de Libé Lyon et Lyon Figaro. Il a également été chargé de l’information au Théâtre du Point du Jour; il fut aussi directeur de l’information au Théâtre national de Strasbourg, secrétaire général du Théâtre Nanterre-Amandiers. Celui qui aime les écrivains voyageurs (Stevenson, Conrad, Nicolas Bouvier), et Orwell, Nabokov et Roth, est également auteur: il a rédigé la préface de Jours heureux à Die, d’Henry Miller (La Fosse aux Ours, 2007) et a collaboré à la publication des Joueurs, de Michel Bouquet et Charles Berling (Grasset, 2001). Un beau parcours. Rien d’étonnant qu’il ait fait d’Eulalie une superbe créature littéraire qui ne manque ni d’audace, ni de tempérament. Critiques des livres régionaux, portraits d’écrivains, de libraires, etc. rien n’échappe à la belle Eulalie qui a sorti en février dernier son 23e numéro. Nous avons bu avec raison, mais tant parlé de littérature que la tête me tournait. J’ai mis une heure pour retrouver mon carrosse Peugeot 206, abandonné dans une rue minuscule de l’Arras historique, et je me suis trompé de côté sur l’autoroute. La mer m’a toujours attiré. Normal que j’ai souvent le vague à l’âme.

                                                                Dimanche 30 avril 2017.