François Long, des Rabeats : « Le frisson absolu ! »

Le bassiste des Rabeats est ravi de reprendre l’album « Sgt. Pepper’s » sur scène, et notamment au festival Rétro C Trop, qui aura lieu ce weekend (24 et 25 juin), à Tilloloy, dans la Somme.

François Long, qu’est-ce que ça vous fait de reprendre sur scène l’intégral de cet album mythique qu’est « Sgt. Pepper’s » ?

Ca me fait super plaisir car c’est un monument de la musique pop. C’est aussi une réponse à Pet Sounds, des Beach Boys.  Et ce disque des Beatles est surtout une carte blanche, un permis de tuer ; ils ont ouvert plein de chemins dans le domaine de l’enregistrement en studio. Ils ont utilisé des techniques méconnues jusque-là, ou si ce n’est par quelques grouillots qui rêvaient de travailler derrière les manettes et qui, grâce aux Beatles, se sont retrouvés derrière les manettes (Geoff Emerick, pour ne pas le nommer). Ce disque est un pas de géant qui a été fait dans la conception d’un album.

Sur scène, il y a un orchestre symphonique avec cuivres, bois, cordes, etc. Qu’est-ce que ça change pour vous, Rabeats, qui êtes habitués à jouer en quatuor comme les Beatles ?

On entend enfin des arrangements que nous avions dans la tête.

Et c’est magnifique ?

Oui, tout à fait. C’est le frisson absolu.

Est-ce plus compliqué pour jouer ?

Non, ce n’est pas plus compliqué mais ça n’est pas simple. De notre part, une adaptation a été nécessaire.  Là, on laisse la place à des instruments dont on n’a pas l’habitude.  Franchement, je trouve que ça le fait !

Y a-t-il un tuba ?

Non mais il y a un sax baryton et un violoncelle qui descend dans les graves. Il faut du grave !

Quel est le morceau de Sgt. Pepper’s qui vous parle le plus ?

Ce n’est peut-être pas mon morceau préféré, mais à jouer et en matière de difficultés à reproduire sur scène, c’est « Being for the Benefit of Mr. Kite! »

Et vos collègues et amis des Rabeats ?

Chacun a son propre morceau fétiche…. Il y a aussi un morceau que je chante et que je joue au sitar c’est « Within You Without You », de George Harrison. C’est un autre domaine ; ce n’est pas qu’une instrumentation classique ; c’est de la musique indienne avec des structures biens particulières, des tempos bien particuliers. C’est la continuité de ce que faisait déjà quelques années avant, George Harrison. Je ne vais pas dire qu’il n’y a pas de surprise, mais la surprise, c’est aussi de le jouer avec un orchestre classique.

Pourquoi enchaîner sur scène sur l’album « Magical Mystery Tour » ?

Parce que ces deux albums sont sortis tous deux en 1967.

The Rabeats.

Ce sont deux albums assez différents, au final ?

Ils ne sont pas si différents mais je pense que Magical Mystery Tour est plus reposé ? Il est un peu moins fou. Le son est aussi un peu différent. Je ne sais plus si c’est Geoff Emerick qui bosse sur Magical Mystery Tour.  Lui, Geoff Emerick, c’est vraiment le preneur de son qui a permis aux Beatles d’apporter des idées totalement nouvelles et de les mettre sur bande.

Qui a réalisé les arrangements pour la scène ?

C’est le chef de l’orchestre de la formation classique ; il s’appelle Pascal Pfeiffer. Il est sur scène ; il joue du clavier, du piano, de l’harmonium, du synthé, etc. Il dirige la partie classique et quelques points névralgiques nous concernant ; une belle rencontre.

Comment les avez-vous rencontrés ?

Ils ont l’habitude, en Belgique, avec un orchestre symphonique beaucoup plus étendu, d’accompagner des groupes et des chanteurs ; ils sont de Liège. Ils font souvent des reprises d’Elton John.  La rencontre est récente ; ils nous ont contactés pour faire la même chose avec nous pour une soirée Beatles.  Ils voulaient arranger des morceaux sur lesquels il n’y a pas de cordes ni de cuivres.  Sur le moment, comme on tournait avec un autre spectacle, on a retardé l’échéance ; et nous est venu l’idée de Sgt. Pepper’s et de Magical Mystery Tour. On leur a alors exposé notre projet de reproduire ce qui avait été fait par des cordes et des cuivres à l’époque.  En respectant le plus possible l’arrangement d’origine. Ils ont dit OK.

Ce soir, au Théâtre du Gymnase, c’est la création ; la première en quelque sorte.  Il y aura trois dates ici. Puis, vous allez jouer à Rétro C Trop, grand festival. Qu’est-ce que ça représente pour vous ce concert ?

Déjà, on fait suffisamment peu de festivals pour que ce soit super plaisant.  A juste titre car, de plus, sont présents les Beach Boys. Donc il y a un lien entre ces musiques. C’est un réel plaisir de faire ça. Pour ma part,  je suis très content de pouvoir croiser Pretenders que j’adore et que je n’ai jamais vu sur scène.  Cela dit, je n’ai jamais vu les Beach Boys. Je pense qu’on va passer un bel après-midi et une bonne soirée.

Ensuite, vous enchaînerez sur une tournée. Où celle-ci va-t-elle vous mener ?

Pour l’instant, il y a des dates réparties dans toute la France.  Je pense qu’avec nos prestations parisiennes, cela va déclencher d’autres concerts. Cette tournée devrait commencer en octobre.

Y aura-t-il un crochet par la Picardie après Tilloloy ?

Cela fait trois ans que nous n’avons pas joué à Amiens.  Et on s’arrange toujours pour commencer par une date parisienne et terminer par une date amiénoise.  Pour le spectacle qu’on tourne actuellement (hors Sgt. Pepper’s), on n’a pas encore fait la date amiénoise.  On a hâte.

Il n’est donc pas impossible que « Sgt. Peppers » soit joué à Amiens.

Ce n’est pas impossible.  En tout cas, je ferai tout pour qu’on y aille.

                                         Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Grandiose!

On connaissait le talent des Rabeats. Le jeudi 8 juin, lors de la première de la création de leur spectacle Sgt. Pepper’s (suivi de Magical Mystery Tour), au théâtre du Gymnase, à Paris, le quatuor amiénois a démontré qu’il était en mesure de donner dans le grandiose. Il fallait une bonne dose de culot aux Rabeats et à leur mentor Philippe Tassart, le Brian Epstein de Roye, pour oser reprendre sur scène les chansons de deux albums aussi mythiques que Sgt. Pepper’s et Magical Mystery Tour. Ils l’ont fait; ils ont réussi. N’en déplaise au grand spécialiste européen des Beatles, Jacques Volcouve, qui, au cours d’une récente émission sur France Inter, émettait des réserves sur les Fab Four amiénois. Sly, le chanteur principal, excelle, soutenu avec efficacité et subtilité par le batteur Flamm, le guitariste solo Marcello, et le bassiste François Long. Ce dernier nous donnera même un aperçu de son talent au sitar lors du morceau de George Harrison, «Within You Without You». Les costumes, les éclairages et la mise en scène sont superbes; l’accord est parfait avec le fabuleux orchestre symphonique (cordes, bois, cuivres) dirigé par Pascal Pfeiffer. La salle était pleine à craquer. (Beaucoup de très jeunes gens.) Et la salle se levait comme un seul homme et chantait en chœur «With a Little Help from My Friends», «Lucy in the Sky with Diamonds», «Getting Better», etc. C’était doux, fraternel. Pas seulement grâce au génie des Beatles. Mais aussi et surtout grâce au talent des Rabeats. Ph.L.

 

À SAVOIR

Rétro’C’Trop Samedi 24 et dimanche 25 juin, au château de Tilloloy, dans la Somme.

Samedi. 15h30, Sarah Olivier («C’est une bête de scène!» dit d’elle Philippe Tassart, le créateur de Rétro C Trop); 16h45, Wilko Johnson (ancien guitariste de Dr. Feelgood; un fantastique guitariste titulaire d’une main droite impressionnante); 18h30, Blue Öyster Cult (gang de rock et de heavy metal originaire de Long Island; il n’effectuera que deux dates en France); 20h15, The Stranglers (un quatuor mythique né dans les années punk, en 1974); 22h Les Insus (reformation de l’ancien groupe Téléphone).

Dimanche. 15h, The Rabeats; 16h45, Uriah Heep (groupe de rock influent au cours des seventies); 18h30, The Beach Boys (à l’instar des Beatles, la pop music leur doit tout); 20h15, The Pretenders (la sensuelle et si rock chanteuse Chrissie Hynde est de retour sur scène); 22h, Matmatah (ils ont enregistré leur nouvel album en Angleterre l’an passé).

Billetterie. Pass 2 jour: 95 €; pass 2 jours + camping: 115 €; billet samedi: 59 €; billet dimanche: 49 €.

Points de vente. Fnac et hypermarchés, www.ginger.fr; www.ticketmaster.fr; www.ticketnet.fr; www.fnac.com; www.digitic.com

Toutes les informations pratiques, notamment les mesures de sécurité, sur le site www.retroctrop.fr

 

 

Paris, le Golf Drouot, Régine, Florence…

        J’adore Paris. C’est banal, je sais, mais c’est comme ça. Je m’y sens chez moi. Est-ce le fait que du côté de ma mère, mes ancêtres étaient des Parisiens purs jus? Mon arrière-arrière grand-père possédait une petite imprimerie, rue de Vaugirard. On murmure qu’Émile Zola venait y faire fabriquer certains de ses livres. Ma mère, aujourd’hui encore, éprouve un plaisir intense à sortir des petites cuillères en argent. «Émile Zola s’en est servi pour boire le café», dit-elle. Légende? Pas si sûr. Un frère de mon arrière-grand-mère était peintre; il était aussi, dit-on, bien copain avec le créateur de Germinal. Quant au frère de mon arrière-grand-mère, Parisien lui aussi, il fit la guerre du Tonkin. On dit encore qu’il abattit un tigre – d’un coup de fusil – qui devait avoir la dalle et qui avait jeté son dévolu sur les quatre ou cinq soldats qui étaient en train de disputer une partie de cartes. Légende? Pas si sûr car mon arrière-grand-père décéda d’une crise de paludisme (quand j’emploie le mot paludisme, je pense au formidable acteur Robert Le Vigan, collaborateur notoire, crapule indéfendable, sale type qui pratiqua la délation, ami de Céline, adhérent du Parti populaire français de Doriot, picard puisque né à Bresles, dans l’Oise; Le Vigan qui, justement incarne Goupi Tonkin

A la place du Golf Drouot : une plaque, juste une plaque; c’est déjà ça…

dans Goupi Mains-Rouges, l’un des meilleurs films français, œuvre de Jacques Becker; Le Vigan: une gueule génial, un comédien hors pair; le talent brut, souvent, n’a pas de moral; voyez Céline; voyez ce vieux colin froid au cœur sec de Paul Morand). Paris, donc. La marquise et moi, nous sommes allés voir la première de la création du spectacle Sgt. Peppers, des Rabeats, au Théâtre du Gymnase. Il faisait doux comme dans le cœur d’une figue fraîche abandonnée sur un mur de pierres chaudes sur l’île de Syros. (J’ai de ces images parfois! Je suis à moitié fou!) La marquise portait une adorable petite robe légère qui mettait ses formes généreuses en valeur. Nous étions bien, à boire des verres en terrasse. Philippe Tassart, le Brian Epstein des Rabeats, nous rejoignit; je l’interviewais. Puis j’interviewais le bassiste François Long, l’un des mecs les plus adorables que je connaisse. Puis ce fut le concert. Grandiose. Génial. Je ne pouvais m’empêcher de songer à mon premier amour, Régine, qui me fit découvrir ce disque chez elle. Elle était si blonde, si mignonne avec ses yeux bridés, ses pommettes hautes, ses couettes de lolita. J’en étais fou. Fou, je le devins, six mois plus tard lorsqu’elle me quitta, moi le gringalet, pour un type d’un mètre quatre-vingts. Je pense que je ne m’en suis jamais vraiment remis. Ensuite, nous sommes allés baguenauder sur les grands boulevards, du boulevard Bonne-Nouvelle jusqu’à la station Richelieu-Drouot. Je n’ai pu résister: je suis allé me recueillir devant la plaque en hommage à mon cher Golf-Drouot, aujourd’hui dispuru, où, tout jeune journaliste à la pige chez Best, je couvrais, tous les vendredis soirs, le tremplin des groupes français. Mon copain Yannick Langlard (que je surnomme Ulrich dans mon roman Tendre Rock) m’accompagnait; nous buvions plus que de raison. C’est là aussi que je vis la dernière fois Florence, une ex-petite amie, que je surnomme Clara dans mon autre roman Des rires qui s’éteignent. Un an plus tard, elle mourrait du sida. J’avais envie de pleurer. Me retins très fort.. Je n’allais tout de même m’effondrer devant la marquise. Un Ternois, ça ne pleure pas. Ou si peu.

                                                 Dimanche 18 juin 2017.

 

La Thiérache : théâtre de l’enfance et de l’adolescence de Philippe Tesson

Ecrivain, journaliste de presse écrite, chroniqueur de radio et de télévision, fondateur du journal Le Quotidien de Paris, Philippe Tesson est une figure incontournable de théâtre et du monde littéraire parisien. Peu de gens savent qu’il est picard, thiérachien plus exactement, puisque né à Wassigny. Il garde un souvenir ému de cette région, de ce pays plutôt ; il a préservé une place privilégiée tout au fond de son cœur. Celle-ci n’est pas étrangère à la fondation de ses passions artistiques. Nous l’avons rencontré dans son bureau de la rue des Saints-Pères, à Paris.

    Philippe Tesson, vous êtes né en 1928, à Wassigny, en Thiérache. Vous y avez passé votre enfance. Quels souvenirs en gardez-vous ?

La maison où je suis né se trouve à 500 mètres du Nord, c’est-à-dire du Cambrésis. C’est un secteur qui se trouve dans une corne ; ça m’a toujours troublé. Administrativement, Wassigny est en Picardie, encore que… si l’on remonte au Moyen-Age, c’est encore plus compliqué. C’est une marche ; c’est une corne. Dans les paysages de Wassigny, il n’y a pas de caractéristiques géographiques précises de la Thiérache. Ce n’est pas exactement la Thiérache. Le paysage est déjà indéterminé ; c’est comme un no man’s land. Ca fait penser à une frontière. Sur le plan biographie, mon enfance a été partagée entre deux tropismes. Exemple : pendant la guerre, j’ai fréquenté le collège du Cateau-Cambrésis. Sur le plan économique, les villageois regardent plus du côté du Cateau-Cambrésis que vers Guise, pourtant, c’est à équidistance. Certes, c’est un détail, mais il important parce qu’il peut faire douter de mon appartenance et de ma culture. Suis-je picard ? Suis cambrésien ?

Depuis peu, vous êtes donc originaire des Haut-de-France car, comme vous le savez, la Picardie et le Nord-Pas-de-Calais ont été réunis sous cette appellation.

Absolument. Mais, je me sens autant ceci que cela. Je parlerai donc de la Thiérache au titre de cette double appartenance. J’ai beaucoup la nostalgie de la Thiérache. J’ai donc passé toute mon enfance à Wassigny, à l’exception d’une année, juste avant la guerre, j’ai été pensionnaire une année à Paris. Mes parents avaient, tout à fait à tort, des ambitions pour moi. Comme dans le secteur, il n’y avait pas de collège à la mesure de leurs ambitions, ils m’ont envoyé comme pensionnaire à Paris. J’ai, du reste, beaucoup souffert ; j’avais 10 ans. Ca a duré une année ; la guerre a éclaté. On m’a rapatrié. C’est à cette époque que je suis allé au collège du Cateau. J’y ai passé trois ou quatre années ; j’y allais tous les jours à bicyclette. Ce sont des souvenirs à la fois merveilleux et tragiques. Cela m’a constitué. Pour moi la guerre est inséparable de mon souvenir et de mon image provinciale. C’est là que j’ai passé quatre années de ma vie avec quelqu’un qui est devenu mon ami intime : Pierre Mauroy. Nous avons vécu une amitié fraternelle. J’aimais beaucoup ce garçon ; nous étions pourtant différents à beaucoup d’égards. Il était aussi sérieux, serein, calme, que j’étais déjà très agité et un peu léger. Je garde un très souvenir de cette amitié ; nous étions quasiment du même village. Il était cambrésien, alors que j’étais à moitié picard. Wassigny : on peut difficilement concevoir village plus ingrat. Vous ne trouvez pas ?

C’est un village de l’Aisne qui, comme tant d’autre, a été meurtri par les guerres, les invasions.

Un charnier ! Bien sûr, cela est très fort dans mon souvenir. Indépendamment de cela, la nature n’a pas favorisé ce village. Il n’y a pas la grâce bocagère de la Thiérache. On est déjà un peu dans la plaine, bien qu’il y ait une forêt qui est également très présente dans mes souvenirs. C’est un village que j’adore mais que je trouve physiquement un peu ingrat. J’y ai des racines ; c’est pour moi très important. J’aime beaucoup la notion des nécessités des racines. J’y ai des souvenirs de bonheur. J’ai eu une enfance très heureuse. Mon père était huissier à Wassigny. Il était originaire de ce village. Dans les villages voisins, il y a encore des familles qui portent mon nom. Et je continue à les voir. A Wassigny, Oisy, Guise, Etreux, etc. Ce sont tous des agriculteurs. Une autre partie de ma famille est dans le Nord. Ma mère est originaire de Maretz, dans le Nord. Donc le bonheur familial, valeur qui m’est très chère et que j’ai reproduite dans ma vie car j’ai des enfants avec lesquels je vis, quasiment à la manière d’une tribu africaine, surtout depuis que ma femme est morte, il y aura bientôt trois ans. Je regroupe mes enfants ; nous vivons presque en communauté dans la région parisienne. Le bonheur, la famille, la terre, surtout quand je vers l’Est ; je me retrouve dans la terre bocagère et forestière de la Thiérache. Nouvion, La Capelle, Avesnes… J’aime beaucoup cette région. On s’y embourbe ; il y fait sombre. J’adore ! Le paysage est plus picard que cambraisien ; il est picard dans ce que la Picardie contient comme notion bocagère. On appelle la Thiérache la petite Suisse.

Il y a aussi un côté irlandais.

C’est très juste. Il lui manque la façade maritime. Je ne suis pas du tout maritime…

Et un côté bernanosien.

Exactement. Il manque un peu la grâce des pays de Fruges ; les ciels sont un peu plus bas. Il y a quelque chose de Bernanos. Malheureusement, la Thiérache est un pays qui n’a pas eu son Bernanos. Il y a Marc Blancpain…

A ce propos, que pensez-vous des écrivains picards ?

Je les connais mal. J’ai connu Blancpain. Quand je suis entré dans le monde la presse, il y soixante-dix ans ; je l’ai connu dans les années soixante. Il travaillait au Parisien ; je travaillais à Combat. Je l’ai connu pendant une dizaine d’années ; il faisait le billet du Parisien. Ce n’était pas mal du tout. Un de ses livres porte un nom qui définit un lieu qui existe ; il dépeint très bien. C’est le nom d’un carrefour près de Guise : le carrefour de la Désolation. Son livre se nomme Le Carrefour de la désolation. Il voulait parler non seulement des paysages mais de la trace de la guerre. Je trouve ce titre très beau. J’aimais bien Blancpain ; nous n’étions pas toujours en affinité totale. Il était moins baroque que moi. Lui était très rigoureux mais je m’entendais très bien avec lui. On ne lit plus ses livres mais je les ai gardés.

Propos recueillis par

                                                                PHILIPPE LACOCHE

Cet article a été publié dans la revue Eulalie, éditée par le Centre régional des lettres des Hauts-de-France.

Philippe Tesson dans son beau de la revue L’Avant-Scène, rue des Saint-Pères, à Paris. Photos : Sylvie Payet.

Philippe Tassart : « On est un festival atypique ! »

 

Philippe Tassart est fier de faire jouer les Insus dans le cadre du festival Rétro C Trop.

Les Beach Boys.

Patron de la société Ginger, créateur du festival Rétro C Trop (24 et 25 juin, au château de Tilloloy), Philippe Tassart explique comment il s’y prend pour faire jouer les plus grands.

Philippe Tassart, quels seront les artistes programmés à cette deuxième édition de Rétro C Trop ?

Nous sommes parvenus à convaincre Les Insus que nous voulions déjà inviter l’an passé car le titre du festival est issu d’un morceau de Téléphone : « Métro, c’est trop ! ». Les Stranglers seront là également ; il s’agit de la formation de Jean-Jacques Burnell, bassiste français. Il y aura aussi Sarah Olivier, une fille avec qui on a déjà travaillé et qui était en première partie des Insus au Zénith d’Amiens. C’est une Parisienne qui fait une musique assez barrée ; être la chanson contemporaine, le jazz et le reggae. C’est une bête de scène. Elle sera accompagnée par Steven Harrison qui était le contrebassiste de Sons of the Desert. C’est un peu ma famille. On a aussi Blue Öyster Cult,  qui est toujours en activité et qui ne donnera que deux dates en France. A la programmation du samedi également : Wilko Johnson, célèbre guitariste de Dr. Feelgood. Ceci c’est juste pour le samedi.

Comment vous y prenez-vous pour parvenir à réunir à la même affiche les Beach Boys et tous des grands groupes mythiques ?

C’est un travail de très longue haleine. Ca prend environ six à sept mois, surtout pour un festival naissant comme le nôtre car c’est seulement notre deuxième édition. Nous parvenons à proposer cette programmation grâce à notre tissu relationnel bâti depuis de nombreuses années en Picardie avec des groupes internationaux. Nous avons bon nombre de contact avec des groupes en direct ; nous traitons directement avec les artistes. Il nous arrive de travailler avec des sociétés françaises qui nous aident bien. C’est important de se positionner à l’échelon international car on est un festival atypique. On ne fait pas la même chose que les autres. Les Stranglers, personne ne les a. J’ai envie de faire plaisir à des gens qui ont une culture musicale ; des gens qui aiment la musique avec passion. C’est mon cas. C’est mon cas ; c’est pour ça que j’ai fondé ce festival. Il n’est pas destiné à des gens qui ont forcément 20 ans, bien que… On s’aperçoit que la jeunesse aime les groupes qui ont 50 ou 60 balais parce qu’ils représentent l’histoire de la musique. Un gamin qui joue de la musique aujourd’hui s’est forcément inspiré un jour ou l’autre de ces groupes-là. Nous avons accueilli énormément de jeunes au cours de la première édition du festival.

Parmi les groupes qui constituent cette belle affiche, quel est celui ou ceux qui vous font le plus rêver ?

Evidemment, ce sont les Beach Boys car, une fois encore, on touche ici à l’histoire de la musique. L’an dernier, j’ai produit le concert du cinquantième anniversaire de la carrière de Donovan, à l’Olympia, et j’ai rencontré à nouveau les Beach Boys la semaine dernière à l’Olympia. On a longtemps parlé de cette histoire de la musique au cours de laquelle les Beach Boys étaient les concurrents directs des Beatles. Les Beach Boys ont créé un certain style de musique qu’on écoute encore aujourd’hui et qui était tellement en vogue dans les années 1960. Les Beatles s’en sont inspirés pour écrire Sgt. Pepper’s. Ils se sont surtout inspirés de l’album Pet Sounds. Ma grande fierté, c’est donc de faire venir les Beach Boys. Et c’est derniers disent qu’ils ont été influencés par Revolver. Donc, la boucle est bouclée. Mon autre grande fierté, c’est d’être parvenu à faire jouer les Rabeats qui sont des artistes avec lesquels je travaille depuis vingt ans. Donc, je parviens ici à mélanger l’histoire des Beatles (à travers les Rabeats) et celle des Beach Boys. Sur scène, les Beach Boys expliquent bien, entre chaque morceau, l’histoire de leur groupe. Ils racontent notamment qu’ils sont tous partis en Inde, ce grâce à Donovan qui les a emmenés. Ils sont allés à la rencontre de la méditation transcendantale  et la rencontre du sitar, de Ravi Shankar. Mon autre fierté, c’est de faire venir les Insus, donc Téléphone, sur cet événement. On a tous démarré dans le métier avec Téléphone car on a le même âge. Ils sont, en fait, un poil plus vieux que nous. J’ai commencé par être DJ. Si je ne passais pas trois morceaux de Téléphone, ce n’était pas une bonne soirée. Je reviens au fameux Rex, de Roye, et à la boîte de Gury. Je suis très fier d’être parvenu à redynamiser ce coin du Santerre et du Trait vert, et à refaire de la musique dans ce coin.  Le Rex et la boîte de Gury n’existent plus. Il n’y avait donc plus de musique rock. Quand on y regarde d’un peu plus près, ce que je programme aujourd’hui ce sont les musiques que je passais quand j’avais 20 ans. Je n’ai pas tellement changé. Ce que je fais aujourd’hui c’est ce que je faisais quand j’étais DJ. Et pouvoir programmer les vrais groupes que je programmais sur mes platines de DJ, c’est juste un rêve. C’est génial !

Le château de Tilloloy est un lieu très historiquement ; c’est aussi le lieu de votre enfance.

Je suis issu du milieu agricole local. Maes grands-parents étaient des paysans qui allaient payer leur fermage à la comtesse d’Hinnisdal. Il y avait déjà un lien avec ma famille depuis très longtemps. J’ai toujours adoré cet endroit. J’y vais depuis que je suis tout petit. Il y a toujours un truc magique qui se produit quand on rentre dans le château. Il y a une grandeur, une architecture, une histoire. C’était le monument historique le plus proche du lieu où je suis né. Je regrette vraiment d’avoir mis autant de temps pour me lancer dans cette aventure. Si je m’y étais mis plus tôt, le festival aurait aujourd’hui plus d’années. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. C’est un retour à mes racines, en quelque sorte. Un retour vers les gens que j’aime. Des gens qui m’ont donné ma chance. Comme Jeannot et Marie, du Rex. Je suis content, aujourd’hui, de travailler juste en face d’où j’ai démarré car j’ai fait, cette année, la programmation du théâtre de Roye. La culture revient dans ce pays.

Blaise Cendrars, écrivain et poète, a combattu au château de Tilloloy (il en parle notamment dans son récit La Main coupée). Vous ne citez pas dans la promotion de ce festival. Pourtant, sa vie était très rock’n’roll, ce avant l’heure. Pourquoi ?

On n’est pas du tout dans cette esthétique littéraire. On est très loin de tout ça. Si j’organise d’autres événements dans ce château, pourquoi ne pas imaginer une thématique autour de Cendrars, avec ses influences, et les influences qu’il a eues sur les autres ?

Exemple : Bernard Lavilliers qui a toujours adoré Cendrars.

Exactement. Il y a effectivement quelque chose à faire mais ce n’est pas ce que j’ai voulu réaliser avec Rétro C Trop.

Les temps sont durs avec les attentats. Vous avez certainement dû renforcer la sécurité aux abords et à l’intérieur du festival.

J’ai envie de dire que j’en ai marre qu’on parle des attentats. Le lendemain de ceux de Manchester, il n’y a jamais eu autant de concerts donnés pour dire aux gens : « Allez-vous faire foutre, nous on aime la culture, et le reste on s’en fout. »

Cependant toute la population y pense.

C’est vrai, mais arrêtons d’y penser car ça pénalise nos métiers. Ca retire des gens des salles. La fatalité existe. Malgré tous les systèmes de sécurité qu’on pourra mettre en place, on ne pourra jamais arrêter un fou. Il aura toujours une idée pour détourner ces systèmes. Evidemment, nous avons mis en place des systèmes de sécurité renforcés depuis le 13 novembre ; cela fait partie d’une demande du ministère de la Culture et du ministère de l’Intérieur. A ce propos, j’ai participé aux premières réunions de sécurité. Dès le surlendemain des attentats, je faisais partie d’une équipe d’une centaine de personnes, ce sur le plan national. Il faut arrêter de parler de ça ; ça fait peur aux gens.

Comment vont les Beach Boys, malgré leur grand âge ?

Franchement, beaucoup de gens me disaient… enfin, me parlaient de Brian Wilson… J’ai eu l’occasion de voir les deux concerts. D’un côté, j’ai vu une oeuvre ; celle de Pet Sounds. C’est tellement bien joué, mais sans âme, sans cœur, sans vitalité. Ensuite, je suis allé à l’Olympia voir les Beach Boys, et j’ai passé deux heures debout, à danser avec les gens. Leur musique est très vivante ; ils enchaînent les tubes, reviennent sur des musiques plus difficiles. Ils font des petits hommages aux Beatles, à Chuck Berry. Il y a plein d’anecdotes sur leur passé. J’ai adoré ce concert à l’Olympia. Ils ont la niaque ; ils courent dans tous les sens. Ce n’est pas du tout le cas de Brian Wilson qui est derrière son clavier ; il ne se passe rien ; il est fatigué.

Avec une telle programmation, comment faites-vous pour vous en sortir financièrement ?

Non, je ne m’en sors pas. La première année a été un investissement. On savait qu’il nous faudrait plusieurs années pour rentabiliser un festival comme celui-là. On est dans une stratégie sur trois ans. La première année était déficitaire ; on espère que cette année ne le sera pas.  On espère recouvrer nos investissements sur trois ans.

Quel est le coût de l’investissement cette année ?

Un budget d’un million d’euros. Pour un privé, c’est énorme car nous ne bénéficions d’aucune aide publique. Il n’y a quasiment aucun festival en France de cette envergure qui soit supporté par une entreprise privée. Ma femme et moi, on met notre vie en jeu tous les jours.

L’investissement est-il plus important que celui de l’an dernier ?

Il est de 300 000 euros supérieur à celui de l’an dernier. Cette année il est d’un million ; l’an passé, il était de 700 000 euros.

Comment vous est venue l’idée de cette programmation 2017 ?

Je n’ai pas envie de dire que j’ai du talent, mais… je pars sur des gens disponibles, des gens qui me touchent.  Des gens qui aient été déclencheurs à un moment dans l’histoire de la musique.  Et j’essaie de les convaincre de venir.

Ce ne sont donc que des coups de cœurs. Vous n’avez, au fond, pas de stratégie.

Il n’y a pas de stratégie. En fait, les deux têtes d’affiche sont vecteurs d’un moment et d’une époque. Je n’allais pas faire baba cool autour des Insus et de Téléphone ; j’ai cherché un peu du côté du punk rock des Stranglers qui jouaient à la même époque que Téléphone. Wilko Johnson a été l’une des influences des Who, Who qui ont influencé Téléphone. Wilko Johnson est un ami de Roger Daltrey ; Téléphone sont fans des Who.

Dernière question : pourquoi vous êtes-vous laissé pousser la moustache ?

Dans le bus, quand on rentrait d’Arcachon, et on savait qu’on allait venir jouer Sgt. Pepper’s au Théâtre du Gymnase, j’ai lancé : « Bon, les gars, on se laisse tous pousser la moustache pour Sgt. Pepper’s. » Chacun des quatre musiciens et moi, avons laissé pousser la moustache pour Sgt. Pepper’s. Michel Orier, aujourd’hui directeur de la musique à la Radio France, nous a appelés pour qu’on joue Sgt. Peppers (qu’on a créé ici, au Théâtre du Gymnase), à FIP en direct, le 21 juin, ce dans le cadre d’une magnifique exposition sur Sgt. Pepper’s, exposition qui se trouve dans les locaux de la Maison de la radio. On a fait Affaire sensible qui est une belle émission. Michel Orier était présent et les Rabeats. Pour nous, c’est la consécration ; les gens qui pensaient que les Rabeats ne feraient qu’un feu de paille, que ça ne marcherait jamais, etc., Le nombre de journalistes, de médias, de radios, qui nous ont craché à la gueule, en nous disant : « Comment osez-vous reprendre les Beatles ? ». Aujourd’hui on va jouer à France Inter.  On est fier de ça.

Jacques Volcouve, spécialiste des Beatles, a un peu allumé les Rabeats, au cours de cette même émission.

J’ai envie de dire à Jacques Volcouve que les Rabeats font de la musique vivante, et que lui, il enterre les Beatles dans des cartons. Il a été méchant ; c’est ridicule. Il dit que sa collection, elle est dans des cartons. Quel intérêt ? L’intérêt de la musique, c’est d’être jouée. On vient de voir Rover – qui est artiste exceptionnel – va reprendre l’intégralité de Sgt. Pepper’s. Comment un monsieur comme Jacques Volcouve peut-il nous dire qu’on n’a pas le droit de jouer des morceaux des Beatles ? On en fait une interprétation qui est celle des Rabeats. On essaie de se rapprocher de l’original comme les faisaient Karajan et comme d’autres grands interprètes de la musique classique.

Propos recueillis par

                                         PHILIPPE LACOCHE

 

Je suis un Français définitif et j’aime les douaniers

Jacques Darras (à gauche), une bouteille de vin rouge, et Jean-Louis Crimon.

La journée commençait mal. J’ouvre mon ordinateur personnel. Impossible d’accéder à mes fichiers. C’est affreux, la technologie quand ça déconne. On se sent impuissant, tout petit, démuni. Lesté d’une humeur de dogue, je trouvais quand même assez de ressources pour monter dans mon carrosse Peugeot 206 (5 CV) et fonçai vers Lire en Baie, la fête du livre du Crotoy où j’étais attendu pour signer mes livres. J’avais prévu, entre deux lecteurs, de m’adonner à des tâches d’écriture à ma table. À cause de ce fichu virus, ce fut impossible. Tant pis. Mon humeur de dogue s’évapora quand je retrouvai, sur place, de bons copains de plume. Jean-Louis Crimon, qui abandonna momentanément son interlocuteur, le député Jean-Claude Buisine, du Parti socialiste (un parti qui connut ses heures de gloire, il y a peu, et qui, aujourd’hui, est en souffrance). Jean-Louis tenta de me tirer le portrait, comme il a l’habitude de le faire avec tout ce qui bouge (ou pas, puisqu’il excelle aussi dans la photographie de scènes peu animées: paysages, objets divers, etc.). Je rentrai dans la salle, me rendis compte que j’avais manqué l’inauguration. Mon foie me dit merci, mais le dogue de mon humeur aboya de nouveau. Pas longtemps car je retrouvai d’autres bons copains: Guillaume Lefebvre (écrivain chez Ravet-Anceau), pilote de bateau, homme de la mer que certains surnomment affectueusement le Pacha; Léo Lapointe; Jacques Thelen; Jacques Darras, etc. Jean-Louis me présenta son nouveau livre, Je me souviens d’Amiens, dans lequel il égrène, à la manière de Georges Pérec, ses souvenirs de la capitale de Picardie, opus de qualité (je vous en reparlerai très prochainement) qu’il vient de sortir au Castor astral. J’ai déjeuné en compagnie de Jean-Louis et de Jacques Darras. Ce dernier m’a remis son essai, Réconcilier la ville qu’il a publié en février dernier aux éditions Arfuyen. La quatrième de couverture rappelle qu’il est un Européen convaincu et qu’il «travaille obstinément aux frontières de notre sensibilité. Grand connaisseur de la civilisation anglo-américaine, il se considère comme un démocrate «whitmanien» d’Europe…» A table, je m’étais promis de ne pas parler politique. Mais, c’est certainement un vice français, je n’ai rien pu faire: j’ai été absorbé par le siphon politique. Je me suis retenu de dire que j’aimais bien l’Europe, moi aussi, mais pas celle-là. Pas celle des marchés, pas celle noyautée par l’Allemagne, empuantie par le capitalisme. Je me suis retenu de confier que je me considérai comme un Français définitif. J’aurais pu aussi dire que j’aimais bien les douaniers, surtout depuis 1974 quand, un beau jour de printemps et fauché comme les blés de la regrettée Union soviétique, je m’étais mis en tête de passer en fraude la frontière franco-belge, équipé de la Gibson Lespaul, que je venais d’acheter à moindre coût dans un magasin d’instruments de musique de la rue du Midi, près de la gare. J’avais bu comme un trou dans un café, près de la gare du Midi, m’étais assoupi dans le train. Les douaniers m’avaient serré. L’un, aussi bourré que moi, avait eu pitié de ma jeunesse et de ma naïveté. Il avait fait téléphoner à mon père, et mon cousin Gérard, entrepreneur en plomberie, héraut de la libre entreprise, était venu me secourir et apporter la caution, à moi, minuscule gaucho-marxiste de Tergnier. Depuis, j’aime les douaniers car je sais qu’ils ont bien plus de cœur que les colins froids du CAC 40.

Dimanche 11 juin 2017.

La vie en rose à la Fête des plantes de Doullens

Les élus et les organisateurs devant le rosier Albertine-Sarrazin.

Quel plaisir d’avoir été invité à parrainer la rose Albertine Sarrazin, lors de la Fête des plantes de Doullens. Une rose qui porte le nom de ce grand écrivain. Tout un symbole. Jean-Claude Marzec, l’organisateur de la grande et belle manifestation, a eu une excellente idée. Albertine fut, pendant trop longtemps, ostracisée du fait qu’elle eût effectué plusieurs séjours en prison (notamment à la suite d’un braquage qui avait mal tourné, à Paris). Comme on le sait, elle s’évada de la citadelle de Doullens, se brisa la cheville, se traîna jusqu’à la nationale, où elle fut prise en stop, secourue, puis soignée par Julien Sarrazin, un jeune malfrat au grand cœur qui devint le grand amour de sa vie. (À la suite de cela, elle écrira ses deux chefs-d’œuvre: L’Astragale, et La Cavale.) Une belle histoire. Jean-Claude m’a confié un enregistrement d’une émission au cours de laquelle elle est interviewée par Jean-Pierre Elkabbach, alors jeune journaliste. La voix d’Albertine, c’est quelque chose. Un grain très particulier, fait de douceur, d’apaisement, d’intelligence. Ses mots aussi. «La société, c’est une chose que j’ai acceptée, mais je sais bien que je n’y serai jamais intégrée. (…) La haine? Je connais, mais je ne l’éprouve plus. J’aspire à écrire, à voir les gens que j’aime. (…) Mon mari et moi, on ne se quitte plus jamais. (…) Il ne faut jamais oublier la prison; c’est la meilleure façon de ne plus y revenir.» Il faisait beau, ce samedi-là, à Doullens. La Fête des plantes battait son plein. L’air embaumait des parfums des fleurs et des plantes. L’ambiance était paisible. J’y retrouvais Jean-Claude, un homme épatant, doux, positif et fraternel; Christian Vlaeminck, le maire de la commune, que je n’avais pas revu depuis des années. Je le croisais souvent quand j’étais en poste à l’agence du Courrier picard, à Abbeville, dans une autre vie. Nous étions contents de nous revoir. J’étais aussi content de revoir les sénateurs Christian Manable et Jérôme Bignon. Ce dernier m’a raconté l’ascension à la marche du Kilimandjaro qu’il vient d’effectuer en compagnie de ses fils. Un exploit qui lui a laissé des souvenirs inoubliables. Comme dans ma courte allocution, j’avais fait référence à mon écrivain préféré, Roger Vailland, il m’a confié que son père, Charles Bignon, avait résisté au sein du même réseau que lui. Nous nous sommes promis de faire des recherches sur la question. Puis vinrent les allocutions. On eût pu s’attendre au pire à si près des législatives. Il n’en fut rien. Courtoisie, ambiance détendue. Était-ce l’effet de la rose Albertine Sarrazin? Peut-être. On vit Christian Manable, ancien président du Conseil départemental, féliciter son successeur Laurent Somon, pour la qualité et l’humour de son excellent discours. Le député Alain Gest, président d’Amiens métropole, nous invita, une amie chère et moi, à déjeuner en compagnie de son équipe et de ses amis. On ne parla pas de politique, mais de la belle fête, de la rose, et de son père, ancien chef des sports à notre cher Courrier picard. Oui, cette journée fut délicieuse, comme le parfum de la rose Albertine.

                                             Dimanche 4 juin 2017.

 

Les coups de coeur du marquis…

Le meilleur des Beatles

Même si l’ensemble de leur production discographique est géniale, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band constitue, sans nul doute, leur meilleur disque. A l’occasion du vingtième anniversaire de sa sortie, le 1er juin 1967, Parlophone a l’excellente idée de le réédité, augmenté de versions initiales, inédites, singulières, non abouties, et d’un livret très précis. Cela pourrait être un peu ennuyeux. Non : ici, c’est un régal. Car c’est terriblement émouvant, d’entendre les balbutiements et la construction de perles comme la chanson éponyme, mais également , et même une version instrumentale et indienne de «Within you without you». Ce sont de véritables petits documents historiques que les puristes adoreront; le grand public aussi, tant ce groupe a été fondamental dans l’évolution de la pop et du rock. Ph.L.

 

Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. The Beatles. 2 CD anniversary edition. Parlophone-EMI.

Ma vie rock et mes coïncidences de caniveaux

      Ma vie de marquis déchu et désargenté n’est faite que de troublantes et charmantes coïncidences; elles me conduisent à ne pas trop abhorrer l’existence, cette absurdité totale, aussi absurde, délétère et fatale qu’une femme qu’on aime en asymétrie, qu’une chaussette d’Albert Camus ou qu’un caleçon (acheté rue du Dragon, le samedi 13 juillet 1968) par Fernando Arrabal. Ces coïncidences repoussent, délicates substances d’évasion, les rives incertaines de ma mélancolie doucereuse. Ainsi, un matin, il y a peu, après avoir quitté les appartements veloutés d’une amie chère, j’allais d’un pas vif – ce pas inimitable de chat de gouttière, fait de claudication, de boitillement (la goutte?), de détachement et d’allure de chevau-légers – vers le Courrier picard, ce journal qui a la bonté de me nourrir depuis des années et fait en sorte que je sois en mesure d’assurer mon train de vie tissé de luxe, de stupre, de bombance et de débauche. Rue de la République, devant l’entrée de la galerie des Jacobins, mon attention est attirée par une feuille, dans le caniveau. Je la ramasse. Là, stupeur: il s’agit de la partition manuscrite (une écriture de lycéen ou de vieil enfant chevelu) de «Le it be», l’œuvre des Beatles, composée et chantée en 1969 par Paul McCartney et parodiée

La partition de « Let it be », trouvée dans un caniveau, rue de la République, à Amiens.

sous le titre «Les p’tites bites» en 1990, par l’inoubliable groupe parodique Rolling Bidochons. Incroyable mais vrai! Chez l’amie chère, nous venions justement d’écouter avec passion l’album Sgt. Pepper’sLonely Hearts Club Band, autre album phare des Fab Bour, que Parlophone a eu la bonne idée de ressortir. Qui donc avait perdu, dans ce caniveau, la partition de «Let it be»? Je ne le saurais jamais. Je ramassai la feuille la plaçai, bien au sec, sous la plaque de plexiglas qui annonce les noms des magasins de la galerie, et m’enfuis vers mon destin professionnel, la tête pleine de souvenirs, le regard brouillé par la buée de la nostalgie. Je me revoyais, à l’âge de 18 ans, à Tergnier. C’était l’hiver; les façades des immeubles de la cité Roosevelt imbibaient la lumière hiémale et fade (limonade éventée) de leur mauvaise mine grisâtre. Régine, ma petite amie, mon premier amour, adorable avec son K-Way vert et ses couettes blondes, venait de me convaincre de délaisser l’écoute des Stones, ces voyous anarchistes qui pissaient contre les pompes des stations-service, pour me consacrer à celle de Sgt. Pepper’s, des Beatles. Je me moquais, ricanais, con et teigneux comme un sale gosse de Tergnier. Je finis par céder et tombai sous le charme. Depuis, ce disque figure dans mon Panthéon rock. Rock, je le redeviens avec le printemps renaissant. Suis allé voir The Deans, un groupe irlandais qui se produisait au Capuccino. C’était vif et bon comme un crémant d’Alsace bio. Je me mis à penser à l’Irlande, puis à la Thiérache qui lui ressemble tant et que je surnomme Le Vaugandy dans mon prochain roman qui paraîtra le 17 août aux éditions du Rocher. (Question pub, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même; merci à Picardie Matin Publicité – PMP- notre régie publicitaire, de ne pas me facturer cet écart de conduite déontologique.)

                                           Dimanche 28 mai 2017.

 

La voix de la rose

Albertine et Julien Sarrazin.

Délicieuse Albertine Sarrazin. Sa beauté méritait bien une rose, baptisée samedi dernier, lors de la Fêtes des Plantes, de Doullens, à la citadelle, ce grâce à un passionné : Jean-Claude Marzec.

Albertine Sarrazin. En rédigeant cet article, je me demande ce qui, au fond, a pu me fasciner à ce point chez cet écrivain. Je l’ai lu, adorée. Je l’ai regardée, puis aimée. Je l’ai écoutée. Là, j’ai compris. C’est sa voix qui m’a bouleversé. Une voix sans haine, élégante, pleine de pépites d’intelligence, de distinction, de sensualité. Même sans la voir, même sans la lire, j’eusse pu aimer Albertine Sarrazin. La lire, bien sûr, quel bonheur. Écoutez ces quelques phrases, du début de L’Astragale (Jean-Jacques Pauvert, 1967; Fayard, 200; Point, 2011), son roman-phare: «Le ciel s’était éloigné d’au moins dix mètres. Je restais assise, pas pressée. Le choc avait dû casser les pierres, ma main droite tâtonnait sur des éboulis. À mesure que je respirais, le silence atténuait l’explosion d’étoiles dont les retombées crépitaient encore dans ma tête.» Elle décrit la chute qu’elle effectua, le 19 avril 1957, en s’évadant de la prison pour femmes, à la citadelle de Doullens. Elle se brisera l’astragale, cet os du tarse. Douleurs atroces. Elle se traînera jusqu’à la route nationale 1, sera prise en stop par un petit malfrat nommé Julien Sarrazin. Il la protégera, l’aimera à la folie. Amour partagé. C’est aussi pour cet amour-passion que j’aime Albertine. C’est beau d’aimer; c’est bête. C’est simple. Ça donne des ailes. Si elle avait eu ces ailes un peu avant, elle aurait volé, Albertine, et se serait envolée dans le ciel de Doullens. L’Astragale, elle l’écrira en août 1964, trois avant sa mort, survenue à l’âge de 30 ans, à la suite d’une banale opération, victime d’un anesthésiste qui l’était autant que moi je suis informaticien. Un an plus tard, elle publiera La Cavale. Ces deux romans lui vaudront un succès littéraire foudroyant. Cela ne l’empêchera pas d’être ostracisée, et de traîner, aux yeux de la bourgeoisie littéraire bien-pensante, la réputation d’une prostituée et d’une braqueuse, qu’elle fût. C’est pourquoi j’aime aujourd’hui qu’une rose porte son nom. Un peu comme si, on réhabilitait Albertine Sarrazin qui, trop longtemps, fut considérée comme une punk à chiens (qu’elle eût pu être aussi). Et surtout, surtout, que cette rose, contribue à la faire lire et relire. C’est cela le plus important. Ne jamais oublier Albertine. Que le parfum de ses mots, à jamais, embaume les jardins de vos émotions. Philippe Lacoche,

parrain de la rose Albertine Sarrazin

 

Les coups de coeur du marquis…

Les coups de coeur du marquis…

Maxïmo Park très Joe Jackson

Composé de Paul Smith (chant), Duncan Lloyd (guitare), Lukas Wooler (claviers) et Tom English (batterie), Maxïmo Park est l’une des valeurs sûres de la pop indé anglaise. On peut le comprendre. Ses morceaux font mouche, épicés de grooves entraînants, piquetés d’une soul du meilleur cru et de mélodies efficaces et subtiles. Dans leurs textes, ils développent, par exemple, des messages de solidarité à l’endroit des migrants, et «leur grande colère» contre l’ordre établi de la société britannique. C’est tout à leur honneur. Ils ont écrit leurs chansons dans le Nord-Est de l’Angleterre dont ils sont originaires, mais les ont enregistrées dans le studio The Loft, à Chicago, au cours de l’automne 2016. Un bon disque, c’est induscutable, même si parfois, la ressemblance aux premiers albums de Joe Jackson (Look Sharp! et I’m the Man) est flagrante, voire parfois carrément gênante. Ph.L.

Risk to exist, Maïmo Park. Daylighting-Cooking Vinyl.

 

Attention : talent !

Attention: talent! Ce nouvel album, Nos voiles, de BaliMurphy, groupe de Bruxelles, distille onze chansons au charme certain. Elles oscillent entre la chanson, le folk, le rock’n’roll, le rockabilly, voire le skiffle, ce grâce à la fantastique et succulente guitare de Rémi Rotsaert (qui remplace François Delvoye parti vers d’autres horizons). Trémolos déchirants, reverb énamourée, riffs balancés tout crus, la six cordes de Rémi nous envoie en l’air. On est en droit de l’en remercier. Et il y a les textes. Parfaitement écrits, littéraires mais simples et sans afféterie, ils évoquent les filles, les brumes bruxelloises, l’humidité automnale. Les voix sont aussi tout autant remarquables. Un excellent disque. Ph.L.

Nos voiles, BaliMurphy. Les Disques de Bali.