Les beaux mots et les si belles fesses de Simone

 

Josiane Balasko, dans les loges, à la Comédie de Picardie, à Amiens.

Lorsque je suis allé saluer Josiane Balasko dans sa loge, elle était en train de manger un sandwich. A ses côtés, j’ai cru reconnaître son mari, George Aguilar, très bel acteur américain d’origine amérindienne. Josiane est fatiguée par le one-women-show qu’elle vient de donner à la Comédie de Picardie (La Femme rompue, de Simone de Beauvoir, dans une mise en scène d’Hélène Fillières) ; elle n’en reste pas moins souriante, agréable. Je ne peux m’empêcher de lui lâcher, d’emblée : « Votre Monologue, extrait de La Femme rompue, je n’avais pas du tout l’impression d’entendre un texte de Simone de Beauvoir ! C’était un vrai bonheur ! Ca aurait pu être écrit par un anarchiste de droite ou un communiste réactionnaire. » Elle sent bien que je me moque. C’est vrai, lectrice, mon amour, ma fée fessue, ma gloire, ma soumise, Simone de Beauvoir n’est pas mon écrivain préféré. Ce n’est pas son féminisme qui m’incommode ; loin s’en faut ! Ses combats étaient nobles, courageux, et nécessaires. Mais stylistiquement, non ; qu’y puis-je ? ce n’est pas ma tasse de Stella Artois. Comme l’a dit je ne sais plus trop qui, il y a chez elle, comme chez André Breton (sauf dans son sublime Nadja), un côté « style d’écriture cage à perruches ». En revanche, j’aime le style de son compagnon Jean-Paul Sartre qui, politiquement, s’est à peu près trompé sur tout, mais qui écrivait net et sec comme un Hussard. (Relis son recueil de nouvelles Le Mur, lectrice, ma cocotte en dentelles, en mules à pompons roses et en robe de chambre en pilou ; tu ne le regretteras pas. On dirait du Hemingway qui se serait saoulé la tronche avec Roger Vailland.) Mais, je dois le confesser humblement, j’ai craqué, il y a quelques années, sur une photographie de Simone nue, en train de se regarder dans la glace. J’ai rarement vu des fesses plus désirables, épanouies, gracieuses, rondelettes ; on en mangerait. A mon avis, cette photographie doit dater de l’époque au cours de laquelle, elle avait pour amant l’écrivain américain Nelson Algren, adaptée deux fois au cinéma avec des films aux titres révélateurs : L’Homme au bras d’or et La Rue chaude. (Les mauvaises langues prétendaient que Nelson n’avait pas seulement le bras en or, et chaude que la rue. Une chose est certaine : ce Rocco Siffredi des lettres US, grâce à ses assauts, procurait à Simone une mine splendide.) Sinon, le spectacle de Josiane était succulent. Seule un lit orange, elle hurle sa rage avec des mots violents, parfois amusants. « Laisser jaillir sa rage, son conflit intérieur, celui qui s’oppose à cette violente idée du bonheur que nous impose le monde, encore aujourd’hui dominé par les hommes. Pouvoir crier enfin, via le Monologue. Ce texte me bouleverse », confie le metteur en scène Hélène Fillières. C’est bien. C’est un grand texte, Balasko est une comédienne exceptionnelle. Et vive le combat des femmes, lectrice, ma fée fessue ! Même si je n’écrirai jamais de ma vie « écrivaine », « procureuse », « metteuse en scène ». Femmes, je vous aime. (Me voici devenu le Julien Clerc des Hauts-de-France. La vieillesse est un naufrage.)

                                                       Dimanche 12 mars 2017

 

Franz-Olivier Giesbert est devenu journaliste par hasard

 

C’est ce qu’il confie dans l’entretien qu’il nous a accordé à l’occasion d’une séance de signature de son dernier roman (*) à la librairie Martelle, à Amiens.

  • Vous préférez Camus à Sartre, et vous le dites sans ambages? Pourquoi?

  • Chez Sartre, il y a beaucoup de choses. Des choses de qualité; d’autres moyennes. Et des pièces de théâtre qui ont beaucoup vieilli. Des oeuvres littéraires : Le Mur, La Nausée, etc. Une oeuvre philosophique intéressante mais il ne faut pas exagérer. Les pages d’explications de textes autour de Flaubert, de sa famille, était-ce bien nécessaire? Sartre est quelqu’un qui avait du talent; il laisse une oeuvre d’où ne se détache pas grand-chose. Il y a un côté fabriqué dans ses romans, surtout La Nausée. Tout est calculé; il veut démontrer. Au fond, il n’y a pas d’inspiration. Camus : c’est l’homme d’un livre qui est effectivement L’Etranger. Noces, aussi, est un livre très puissant parce que habité par une philosophie hédoniste résumée en des termes extrêmement simples, très poétiques; il a un côté enfant de Nietzsche

et c’est très bien écrit. La pièce Caligula, sublime, n’a pas vieilli. Par rapport au théâtre de Sartre, ça reste très fort. L’Homme révolté est un livre qui a plusieurs longueurs d’avance sur Sartre. Qui avait raison? Tout le monde est d’accord aujourd’hui pour dire que Camus avait raison. C’était une minorité qui était derrière Camus dans les années cinquante. Je pense que Camus écrase Sartre littérairement et théâtralement.

  • Est-ce le fait que, chez Sartre, il y ait plus de charpente philosophique et démonstrative qui vous irrite ?

  • Oui, je pense que ces romans ne sont pas inspirés. Il veut démontrer. Camus a écrit L’Etranger (je l’ai lu cinq fois dans ma vie). Pourtant, on ne peut pas dire qu’il est servi par une écriture exceptionnelle. Mais tout est juste; le personnage est vivant. Pour moi c’est ça la littérature : faire des personnages vivants comme l’a fait Dostoïevski dans Crimes et châtiments. Il a réussi ça, Camus.

  • Vous êtes très partagé entre le journalisme de haut vol et la littérature. L’écriture de fiction vous passionne. Comment faites-vous?

  • A 9 ans, je voulais être écrivain; je voulais être écrivain ou rien. J’avais lu Quatre-vingt-treize; ça a changé ma vie. Et j’ai commencé à lire tout de manière obsessionnelle et frénétique comme on peut lire (tout Balzac, tout Maupassant, tout Flaubert, etc.). Ensuite, en pastichant tous mes auteurs de chevet, j’ai écrit un Balzac, après un Céline, un Dostoïevski. Et j’ai écrit mon premier livre. L’accueil n’a pas été exceptionnel chez l’éditeur; j’ai compris qu’ils étaient prêt à le publier mais qu’il y avait beaucoup de travail. Du coup, j’ai attendu. Et la vie m’a pris; le journalisme m’a pris. Je suis devenu journaliste, puis directeur de journal par hasard.

  • Vous avez fait le Centre de formation des journalistes (CFJ)

    Franz-Olivier Giesbert, écrivain, journaliste. Juin 2013. Librairie Martelle, à Amiens (Somme).

    .

  • – Oui, j’avais fait le CFJ car il me fallait un boulot pour croûter. Ma mère voulait que je trouve d’abord un boulot quand je lui disais que je voulais devenir écrivain. J’avais décidé d’être avocat, jusqu’à ce que je découvre les joie du journalisme qui m’ont permis, très vite, de gagner beaucoup d’argent. De vivre bien. Je ne voulais pas dépendre de mon père; je voulais très vite partir de chez moi. A 20 ans, j’étais autonome. Quand j’ai fait le CFJ, j’écrivais déjà des articles; j’avais ma voiture. J’invitais les filles au restaurant parce que, déjà, je travaillais tout en suivant les cours du CFJ.

  • C’était, en fait, la littérature qui, déjà, vous guidait.

  • – Oui, car mon admiration allait déjà vers le grands écrivains.

  • Les écrivains-journalistes?

  • – Non, pas du tout. Mes grandes rencontres ce sont Julien Green qui m’a beaucoup marqué, et m’a donné des conseils; il m’a expliqué comment il fallait justement « écrire ses livres pour savoir ce qu’il y avait dedans » (pour reprendre sa formule). Chercher son inspiration à travers les visages. Faire en sorte que les personnages nous racontent l’histoire. Norman Mailer avec qui j’ai eu des relations très très proches; je l’avais interviewé, j’avais écrit un article très long qui l’avait beaucoup fait rire car je me moquais de lui en le pastichant. Norman Mailer, je l’ai très bien connu; il m’a donné des tas de conseils. Michel Tournier, aussi, qui a joué un rôle dans ma vie. J’ai noué des relations d’amitié avec beaucoup d’écrivains; c’est clair.

  • Dans la production littéraire contemporaine, quels sont les auteurs que vous aimez?

  • – J’ai beaucoup d’admiration pour Yasmina Reza qui est un écrivain classique, qui a un statut différent des autres. Elle est très étrange; son écriture est universelle. Elle est jouée partout dans le monde. C’est un des grands écrivains contemporains. Elle vit très en dehors des codes. Chaque livre qu’elle sort est un événement important. J’aime son ironie un peu grinçante. J’aime beaucoup Le Clezio; c’est un ami. J’ai aussi David Vann, un écrivain américain; mais aussi Joseph Boyden qui a écrit des livres sublimes. Je suis très éclectique dans mes choix littéraires; j’ai régulièrement des petits coups de coeur. J’ai beaucoup aimé le dernier Foenkinos; son humour décalé – à travers les petites choses de la vie – me rappelle l’humour de Philip Roth. J’éprouve beaucoup de plaisir à découvrir de nouveaux auteurs en permanence.

  • Vous n’avez pas cité Malraux ou Bernanos ou Hemingway dans votre panthéon.

  • Ce sont de grands écrivains, mais, par exemple, Giono me parle plus. Beaucoup plus que Malraux en tout cas. Car devant la grandiloquence de Malraux, on a souvent envie de sourire. Giono est tellement plus vrai. Aragon, lui, est un génie; c’est l’un des plus grands poètes publiés en France. Je suis assez sévère dans mes choix, c’est vrai… Dostoïevski et Tolstoï sont des monuments. Les littératures qui m’attirent le plus sont les littératures américaine et russe. Et la littérature française du XIXe, c’est la meilleure. Au XXe, on se débrouille bien. Au XXIe, ça commence à devenir compliqué mais on va se battre. Personnellement, je vais avoir du temps pour écrire; j’ai des ambitions. On va s’amuser.

  • Vous avez envie de lever le pied en ce qui concerne le journalisme?

  • J’ai des lecteurs qui me sont fidèles; je devrais leur donner un peu plus. Ca me m’a jamais gêné qu’une partie de la presse m’ait boycotté. Je ne demande rien; je n’envoie pas les livres, c’est tout.

  • Vous aimez beaucoup le romancier René Frégni, et vous aimez également Giono. Est-ce laville de Manosque qui vous réunit?

  • J’ai vécu une partie de ma vie à Manosque; René Frégni y habite. On est devenu ami. J’aime la violence et la colère de la littérature de Frégni. Il a écrit de très beaux livres. Je suis très gourmand de littérature. Je suis cruel dans mes choix. Je n’aime pas lire de mauvais livres. Je n’en dit pas de mal non plus. En revanche, chaque année, il y a des surprises, des bons livres.

  • Aimez-vous les hussards?

  • Je suis un fou de Déon. J’aime beaucoup Blondin. Pour mon écriture, j’évite les amphigourismes, les adverbes, les adjectifs. Je fais toujours un gros travail là-dessus. J’ai beaucoup d’admiration pour Michel Déon qui a repris son roman Les Poneys sauvages en le purifiant pour lui redonner une nouvelle vie; il a enlevé toutes les scories.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

(*) La cuisinière d’Himmler , éditions Gallimard.

Dieudonné : « Je suis un islamo-chrétien »

Dans le long entretien qu’il nous a accordé, Dieudonné s’explique. Il évoque son art, le rire, l’anti-sionisme, l’antisémitisme, Jean-Marie Le Pen, la littérature et les religions. Il parle en toute liberté.

De quoi est composé votre spectacle Foxtrot?

Dieudonné : C’est un spectacle que j’ai commencé à tourner en juin 2012, et que je terminerai en juin 2013, un an plus tard. Je suis en tournée depuis le mois de février. C’est un spectacle qui traite de la danse, le foxtrot, mais aussi la danse de façon plus générale. La danse des mots, la danse des idées. Autour de la danse, je m’interroge sur les sociétés, sur le monde dans lequel je vis.

Pourquoi cette danse, le foxtrot?

Je suis amateur de jazz. Je cherchais une danse; celle qui illustrait le rêve américain, c’était le foxtrot. Je me suis inspiré de cette musique et de cette danse pour illustrer ce rêve américain qui, pour beaucoup, fut un cauchemar, encore aujourd’hui. Je pense aux Indiens d’Amérique, aux Noirs d’Afrique, déportés, aux Japonais (Hiroshima et Nagasaki ). Le rêve américain, ce n’était pas forcément quelque chose de très positif. De plus, le nom Foxtrot sonnait bien. A une certaine époque, cette danse illustrait beaucoup de choses.

Quand et comment avez-vous écrit ce spectacle ?

Comme tous les autres spectacles… C’est vrai que je travaille beaucoup; je fais un spectacle par an. Par rapport aux autres humoristes de ma génération qui – c’est vrai font souvent du cinéma – réalisent spectacle tous les quatre ans. J’accorde beaucoup plus de temps au one-man-show… Mon prochain spectacle est en écriture. Il s’appellera Le Mur (le titre n’est pas définitif).

Serait-ce une référence à l’excellent recueil de nouvelles de Jean-Paul Sartre?

(Rires.) C’est vrai… on m’en a déjà parlé. Mais non… Pink Floyd a également fait un album de ce nom. Autour de cette réalité de mur, on peut faire passer pas mal de choses. Pour revenir à Foxtrot, je m’inspire pendant l’année de ce qui a pu me toucher. Mon rôle en tant qu’humoriste, de bouffon à la cour, c’est de mettre le doigt sur les abcès de cette société. Parfois c’est un peu douloureux, mais je crois que c’est toujours salutaire, de rire des choses les plus difficiles, les plus délicates car en riant, on retrouve la communion; c’est l’inverse des guerre. Un humoriste a son rôle à jouer dans une société qui est en crise.

Revendiquez-vous ce rôle de bouffon du roi?

Le bouffon à la cour du roi était censé, par sa liberté de parole, aborder des sujets que d’autres se refusaient d’aborder. Le roi le laissait faire jusqu’à une certaine limite; après, il lui coupait la tête. Aujourd’hui, on coupe le micro. En la matière, j’ai été exposé. Oui, je revendique ce rôle de bouffon parce que c’est un métier difficile, passionnant; la scène est un espace d’expression unique en son genre.

Est-il exact qu’avec Foxtrot, vous recentriez votre expression autour de l’humour pur, en laissant de côté la provocation pure?

Oui… peut-être… Il y avait le spectacle Mahmoud qui a pu apparaître plus provocant. Moi, je ne le ressens pas comme ça. En tout cas, le sujet de la danse est plus accessible ou plus acceptable pour certaines élites qui contrôlent la pensée dans notre pays. Je parlais, bien sûr, de Mahmoud Ahmadinejad qui, de par son action, sa politique, sa personnalité, est plus dérangeant que le foxtrot. Un moment, je parle des extra-terrestres, de l’Afrique, de la danse; c’est certain, il s’agit d’un spectacle qui pose moins de problèmes.

Le 17 mai prochain, vous vous produirez au Zénith d’Amiens. Vous avez déjà joué dans cette ville. Comment cela s’était-il passé? Vous la connaissez un peu?

On avait joué dans une salle; des gens issus des quartiers nous avaient invités. C’était très agréable car il s’agissait de visiter la ville avec des gens qui sont concernés. On en apprend beaucoup plus que lorsqu’on vient comme ça, en touriste. Cette année, c’est par un autre intermédiaire puisque c’est une société de production qui nous a demandé de venir. J’avais visité la ville. La prestation était formidable. Il y avait eu des émeutes peu de temps avant à Amiens Nord; on avait rencontré le gens. Il y avait un retentissement national. Je me souviens qu’Amiens était sous les feux des projecteurs des médias. On avait mangé dans les quartiers dans un petit restaurant.

Par le passé, vos prestations ont suscité des polémiques, des réactions, des problèmes, voire des interdictions. A Amiens, à l’époque, ça s’était bien passé? Et cette fois-ci, il n’y a pas eu de problèmes pour que vous puissiez vous produire au Zénith?

En fait, les problèmes avaient commencé à la suite d’un sketch que j’avais fait dans une émission de Marc-Olivier Fogiel, en direct sur France 3. C’était une des seules émissions en direct; mon sketch critiquait un peu la politique israélienne. Ca avait provoqué une certaine polémique; tout est parti à ce moment-là. Les politiques s’en sont mêlés; interventions jusqu’au président de la République qui s’est senti obligé de commenter ce sketch. De Sarkozy à Hollande qui demandait aux gens de ne pas aller voir mon spectacle. Derrière, l’occasion pour tout un tas de gens qui font de la politique localement qui se sont sentis obligés d’apporter leurs soutiens… Je suis devenu un instrument pour plaire à certains lobbies qui peuvent avoir de l’influence. Il y a eut un tournant charnière : le procès de la ville de La Rochelle. Il y eut aussi la décision du Conseil d’Etat. Jusqu’à ce qu’une ville soit condamnée à me verser 40 000 euros. A partir de cet instant, il y a avait jurisprudence et tout s’est calmé. Les villes qui voulaient interdire mes spectacles prenaient le risque de se faire condamner.

Comment expliquez-vous toutes ces polémiques autour de vos spectacles?

En d’autres temps, d’autres artistes (peut-être pas à mon niveau car je dois avouer que je suis fier d’avoir porté mon humour à ce degré d’infréquentabilité) comme Coluche, Desproges, avaient déplu. Si l’on remonte dans l’histoire du théâtre, il y avait aussi Molière qui avait été chassé de la cour. J’ai la sensation d’être dans la tradition de l’histoire de l’humour.

Ce côté infréquentable ne vous dérange pas?

Je suis infréquentable par rapport à certains milieux. Ca fait maintenant plus de 25 ans que je fais ce métier et plus de dix ans que je suis rentré dans cette catégorie des infréquentables. Je suis infréquentable par rapport à des gens qui avaient du pouvoir, qui n’en ont plus. D’autres sont en prison. Aujourd’hui, les choses évoluent très vite : ceux qui me montrent du doigt, deviennent, eux aussi, très vite infréquentables, sont condamnés. Moi, je reste concentré sur ce que je sais faire : faire rire les gens. Et je pense que dans ma catégorie et dans mon style… Il y a des jeunes qui arrivent et qui commencent à déranger plus que les autres. Tant mieux. Surtout en temps de crise, c’est une soupape indispensable que de pouvoir rire. Quand les gens rient, ou sourient, ils ont moins envie de rentrer dans des conflits plus violents. Je pense que le rire contribue à apaiser les choses.

Certains vous reprochent d’être antisémite; vous répondez que vous êtes anti-sioniste. Vous venez de l’ultra-gauche. Pourriez-vous expliquer le cheminement de votre pensée?

J’ai commencé sur le chemin de l’antiracisme, anti-Front national, notamment à Dreux. Ensuite, je me suis rendu compte de l’instrumentalisation de l’antiracisme à des fins politique était quelque chose d’étrange. Je pense que j’ai été un peu manipulé. Se battre contre le racisme, c’est ouvrir le dialogue et de discuter avec ceux qui font peur. Aujourd’hui, j’ai rencontré les gens qui étaient montré du doigt et considérés comme des racistes. Il y en a, c’est vrai. D’autres sont des protectionnistes; ils pensent que la société française ne doit pas évoluer vers le métissage. D’autres sont nationalistes. En ce qui concerne ma génération, les racistes venaient plutôt de l’extrême droite. En réalité, le racisme, c’est beaucoup plus compliqué que ça. J’ai rencontré Jean-Marie Le Pen; il n’est pas plus raciste que les gens qui sont au gouvernement. Je dirais même qu’il l’est un peu moins car autour de lui règne plutôt l’esprit de la nationalité française. Je n’ai jamais partagé le courant de pensé du Front national. En revanche, la diabolisation de Jean-Marie Le Pen a servi d’instrumentalisation… Il n’était pas plus raciste que Jacques Chirac qui a mené une politique en Afrique digne de la politique des pires années. Sarkozy, c’était encore pire. Le racisme, on ne peut pas mieux l’illustrer que le discours de Sarkozy à Dakar. L’argent… Comme l’Afrique est un continent qui regorge de matières premières (c’est un continent extrêmement riche potentiellement)… pour moi, il n’y a pas plus racistes que les gens de l’UMP et du PS. Aujourd’hui, je suis plutôt étiqueté comme venant de l’extrême gauche.

De l’ultra-gauche plutôt.

Oui, de l’ultra-gauche. Je préfère les extrêmes car ils n’ont jamais été au pouvoir. Les gens qui crient, qui beuglent, feront certainement la même chose le jour où ils seront au pouvoir. Au moins, ils ont cette qualité, c’est de ne pas être dans les réseaux de pouvoirs. L’UMP et le PS, non… je préfère tout sauf ces partis-là.

C’est la pensée unique qui vous dérange?

Oui, et je pense que l’exercice de la démocratie ce serait qu’il y ait une vraie discussion à l’Assemblée nationale et que cette assemblée soit composée de gens d’extrême gauche et de gens d’extrême droite. Au moins, on aurait un vrai débat; on aurait des acquits, et on aurait une vraie discussion autour de cela. Quelle majorité? J’ai plutôt une sensibilité de gauche, mais qu’est-ce que ça veut dire la gauche? La gauche n’a rien à voir avec le Parti socialiste qui est un parti du centre comme l’UMP; en fait, c’est un parti de pouvoir. Ce sont des réseaux. On le voit avec ce qu’il vient de se passer avec l’affaire Cahuzac; on voit toute l’hypocrisie du système. Je ne veux pas crier avec la meute contre Monsieur Cahuzac qui n’est que le fusible d’un système. La question, ce n’est pas savoir qui a un compte en Suisse; la question c’est de savoir qui n’en a pas. C’est ça la réalité des choses. 90% des Français qui seraient dans leur situation auraient un compte en Suisse. C’est une hypocrisie de dire le contraire. Personnellement, c’est peut-être le fait de ne pas en avoir qui me rend assez léger sur la question. Je ne vois pas en quoi c’est devenu le tournant politique. Je crois qu’il y a vraiment une volonté politique avec cette crise de créer en chaos en France. Le chaos va servir à créer une situation irréversible qui va entraîner le pays dans une récession (une guerre, je ne sais pas…), et la croissance reviendra avec la reconstruction de cette société, de ce système sur des bases nouvelles avec cette même bipolarité, peut-être pas droite-gauche… Je pense que ce système ne peut retrouver la croissance qu’en passant par une remise à zéro de tout. La guerre a toujours été le seul moyen… Je ne la souhaite pas évidemment, mais je constate que tout est fait pour que la France connaisse un déchirement total entre chrétiens et musulmans, et ça c’est dramatique. Je suis persuadé qu’il s’agit bien de la même religion au départ et que chacun à son interprétation des choses et qu’il y a une volonté de division. Ils ont envie de montrer que l’islam est une religion archaïque, d’un autre temps, ce qui est complètement absurde. L’islam est une religion qui rassemble de plus en plus de monde sur terre et l’histoire de la chrétienté, c’est de s’inscrire dans cette continuité. Moi, j’ai grandi dans la lumière de Jésus (c’est comme ça qu’on appelait ça chez moi…).

Vous êtes croyant?

Oui… Au départ, je suis passé par tous les états de cette croyance. On m’a montré du doigt la religion dans laquelle j’étais né comme archaïque.

Dans quelle religion avez-vous été élevé?

La chrétienté. On me disait que ce n’était pas bien. Dans le milieu artistique, c’était quelque chose de très négatif. Et puis j’ai fait un spectacle Rendez-nous Jésus; je me suis rendu compte que la laïcité était une nouvelle religion. On parle de morale laïque, de valeurs laïques. Je m’interroge là-dessus. Et la vie passant, on est amené à s’interroger; il y a de grands moments, de grands tournants dans l’existence. Des décès, la mort de mon père; il a fallu l’enterrer au niveau religieux. Benoît XVI m’a redonné un peu confiance dans la religion catholique, par sa démission. Je pensais que c’était bien pour tous les Chrétiens de rendre Jésus vivant. Je pense que je suis croyant, mais selon moi, tout le monde est croyant. Même l’athée est croyant; il croit en quelque chose. C’est dommage de laisser Jésus aux marchands du temps. Je trouve ça ridicule.

Certains vous reprochent d’être antisémite; vous répondez que vous êtes anti-sioniste. Etes-vous antisémite?

Non. La meilleure réponse que je puisse fournir est que je n’ai pas le temps. Car c’est un travail à temps complet. Je n’ai pas du tout le temps pour ce genre de facétie.

Vous avez fait venir Faurisson sur scène. Pourquoi?

Je ne connaissais pas très bien Faurisson. Et tous ces sujets sur le révisionnisme m’étaient très étrangers.

Mais vous le connaissiez?

Pas du tout. J’ai appris que c’était la personne la plus infréquentable. On m’a dit que si j’invitais Faurisson sur scène, j’étais mort, j’étais grillé. C’est ça qui m’a plu chez lui. Et, après avoir appris sa contestation des chambres à gaz, j’ai appris qu’il contestait le fait que Gorée était l’endroit d’où était parti l’esclavage. Or, je m’apprêtais à faire mon voyage à Gorée comme tous les afro-descendants… Et j’ai trouvé intéressant sa façon de voir les choses : imaginer que des gens noirs du monde entier viennent se recueillir à un endroit qui, finalement, n’était pas cet endroit-là. D’ailleurs, il m’a convaincu en partie qu’il était plus pratique de réaliser cette opération de déportation de la côte. Je me suis renseigné un peu, et j’ai vu qu’au Bénin, notamment, il y avait un port où beaucoup de choses se sont réalisées aussi. Peut-être que des gens ont été déportés de Gorée, c’est fort possible. Mais cette cathédrale de la souffrance noire qui est érigée à Gorée n’est peut-être pas le seule endroit. En tout cas, ça a ouvert une porte. Je l’avais rencontré par rapport à ça. Et très vite, je me suis aperçu que son travail portait également sur la dernière mondiale, notamment sur les camps de concentration, qui lui avait attiré tous ces problèmes. Son histoire de Gorée tout le monde s’en fout car la plupart des élites, notamment ceux qui réalisent les manuels scolaires, n’en ont rien à faire de cette période-là. Selon lui, la souffrance de la dernière guerre mondiale, c’est comme s’il n’y avait jamais eu de souffrance avant et qu’il n’y en aura jamais après… Et j’ai su ça au même moment que je l’ai invité sur scène pour lui remettre le prix de l’Infréquentabilité. Après on a discuté; il m’a fait part de sa vision, notamment par rapport aux chambres à gaz. Je ne serai pas la bonne personne pour en parler car c’est un sujet que je ne maîtrise absolument pas. Je suis très perplexe de cette loi Gayssot qui interdit à tout citoyen français à contester la réalité des chambres à gaz. Par contre, vous pouvez tout à fait contester d’autres génocides; par exemple dire qu’il n’y a pas eu Gorée, ou dire que les esclaves ce sont des Noirs qui se sont vendus eux-mêmes. Vous pouvez tout dire; et vous n’aurez pas de problème avec la justice. Faurisson m’a appris ça; moi, c’était son infréquentabilité qui m’avait séduit. Aujourd’hui, c’est devenu quelqu’un que j’apprécie beaucoup; je pense que c’est quelqu’un qui a recul sur lui-même, qui arrive à rire. C’est tout ce qui m’intéresse. Après, toutes ses théories qu’il développe, il faudrait qu’il puisse en parler librement. Je ne trouve pas normal que Faurisson ne puisse pas s’exprimer.

Vous êtes allé à Auschwitz. Vous avez pu constater que les chambres à gaz avaient bien existé.

Oui, je suis allé à Auschwitz. J’ai constaté que c’était un camp de concentration, une prison à ciel ouvert avec de grands barbelées, des baraquements en bois.

Dans l’un des clips (qui concerne Timsit), vous avez mis des images de corps poussés par des bulldozers.

C’est-à-dire que moi j’y suis allé… je peux dire que… après c’est toujours le poids des mots. C’était la guerre. C’est sûr que ce qui s’est passé là était particulièrement insupportable mais ce n’était pas unique.

Il y avait tout même une industrialisation de la mort inégalée.

Ca, c’est l’argument. On prétend que c’était la première fois qu’il y avait une méthode systématique, organisée, industrielle. Non, ce n’était pas la première fois. Il y avait eu les Indiens, les Noirs d’Afrique, les aborigènes, et puis en Amérique, il y a eu des massacres. Je dirais que Faurisson s’est concentré sur les chambres à gaz. Quand on dit qu’il est négationniste, je ne pense pas qu’il nie l’existence de ces camps. Je ne peux pas nier que ça a existé. Lui ce qu’il nie c’est l’existence des chambres à gaz. Moi, j’y suis allé, et j’ai visité une chambre à gaz. Il y a en une, mais elle a été reconstruite soit disant à l’identique; Faurisson prétend que…

Mais il y a tous les journalistes qui sont arrivés sur place dans les camps à la fin de la guerre…

Vous y êtes allé?

Non.

C’est dommage…

Mais il y a eu des témoignages, des images. Je ne porte pas Faurisson dans mon coeur.

Vous ne le connaissez pas; c’est dommage. Personne ne connaît réellement Faurisson; c’est dommage. Ce qui me plaît chez lui c’est qu’à 84 ans, il a une vivacité d’esprit et de l’humour sur lui-même que j’ai rarement vu. Tout le monde se dit que c’est un nazi. Il a été dans la France antinazie. Il était contre les Allemands. De plus il est d’origine écossaise. Il avait eu des ennuis car il avait écrit « Mort à Laval! ». Or, en tant que journaliste, si vous décidiez de faire un entretien avec Faurisson pour voir ce qu’il pense, vous ne pourriez pas car il y a une loi.

C’est vrai que c’est dommage. Comme il serait dommage de ne pas pouvoir lire Céline, magnifique écrivain de Voyage au bout de la Nuit, mais aussi, par ailleurs, auteur de pamphlets antisémites insupportables.

C’est exact. Céline a écrit des choses sur les Noirs que je ne supporte pas. Il n’empêche que c’est un grand écrivain. Mais la politique de de Gaulle en Afrique est une politique raciste. On a promis aux Africains qui sont venus se battre pour la France tout un tas de choses qui, finalement, ils n’ont pas eues. Les bataillons africains étaient ceux qui étaient en première ligne. On ne leur a rien donné. De Gaulle est venu au Cameroun pendant la guerre comme un clochard. Il est remonté; il a organisé toute la révolte. Et les Africains n’ont jamais rien eu. L’indépendance, c’était une indépendance de façade qui était plus profitable que de donner la nationalité française à tous ces Africains… C’est dommage. C’est pour ça, pour moi qui suis Français d’origine africaine, le racisme ne me dérange pas. Je sais qu’il y a des gens qui ont peur des Noirs car ils ne les connaissent pas et que la vie les a mis à l’écart de cette réalité. En face de Noirs, d’Arabe, de Chinois… ils sont choqués. Une fois qu’ils parviennent à parler ensemble, ils parviennent à s’entendre. Le racisme est quelque chose qui n’est pas grave en soi. C’est l’Histoire… On a déporté des Africains à la place des Indiens car on ne le connaissait pas; on les considérait comme des animaux. Il a fallu des siècles pour comprendre… Tout ça traité par l’humour, c’est vraiment passionnant.

Et votre chanson « Chaud ananas » ?

C’est une parodie effectivement. Cette chanson est née… C’était la première fois qu’un artiste était inquiété pour un sketch que j’avais fait chez Marc-Olivier Fogiel. C’était la première fois depuis Molière qu’un artiste était condamné pour quelque chose qu’il avait réalisé sur scène. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse un acte de réparation. Comme j’avais été accusé d’incitation à la haine, je me suis dit : « Je vais faire une petite chanson légère. » Je vais reprendre l’ananas, un fruit exotique cultivé au Cameroun. J’en ai fait une chanson. Il n’y a absolument rien dans cette chanson… J’ai été condamné. Pourtant c’était « Chaud ananas ». Après, celui qui veut m’attaquer l’orthographie comme il le veut. Pour moi, c’était la seule réponse qu’un humoriste puisse donner à l’autorité morale de ce pays qui, tout d’un coup, vous explique qu’on ne peut pas rire de « Chaud ananas ». Alors, comment se fait-il qu’Annie Cordy faisait « Chaud chocolat »? Elle était habillée en négresse avec de grosses babines, dans une tasse à café. Ca, ça ne choquait pas… Comment se fait-il que Michel Leeb se grattait sous les aisselles et disait : « Ce sont mes narines, c’est pas mes lunettes. » Où commence et où se termine la liberté d’expression?

Pensez-vous que la personne qui, il y a quelque temps, voulait faire interdire Tintin au Congo – car les Noirs y étaient moqués – avait raison?

Non; je suis pour la liberté d’expression, le problème c’est qu’il faut interdire Tintin au Congo car on interdit. Il faut, dans ce cas, tout interdire. Il faut interdire tout le monde… tous ces gens qui attisent la haine. La haine est une notion subjective; on peut ressentir de la haine en écoutant Jean-Jacques Goldman. Ou Johnny Hallyday. Ce n’est pas moi qui le dit, mais certaines personnes disent : « Johnny, il est con. Ah que! Ah que!… » Moi, je m’en fous; je ne le connais pas. A partir du moment où on interdit « Chaud ananas », il faut interdire Johnny Hallyday. C’est la moindre des choses.

Expliquez-moi le concept de la quenelle.

C’est né dans un spectacle… C’est devenu une sorte de mode; tout le monde se jette dans l’exercice de la quenelle. La quenelle, il y a plusieurs définitions : on en a jusque là. (N.D.L.R. : Dieudonné fait un geste assez évocateur avec son bras.)

Serait-ce phallique?

Oui, un peu. Ca peut vouloir dire : « Je vais te glisser une quenelle dans le fion. Dans le fion du système. » Là, c’est glisser la quenelle. Et puis, il y a aujourd’hui toute une compétition de maîtres quenelliers. Certains joueurs de foot qui ont marqué un but, font la quenelle. Maintenant, la quenelle avec ce geste-là, ne m’appartient plus.

Et ça vient de où cette idée de quenelle?

C’est chez moi; je me suis dit : « Tiens, on va leur glisser une petite quenelle. » Pourtant, ma femme est du Sud-Ouest, et on ne mange pas vraiment de quenelles. C’est une expression que j’ai trouvée… La quenelle, ce n’est pas très agressif. C’est mou; ce n’est pas méchant. Ca ne peut pas provoquer de lésion. J’ai trouvé que c’était une manière assez souple, assez humoristique…

Ce n’est pas une quenelle roccosiffredienne.

Voilà. On n’est pas dans un truc abrasif; on est dans un truc plutôt décontracté. C’est encore plus décontracté que le suppositoire. Pour peu qu’il y ait une petite sauce écrevisse avec…

Où en sont vos relations avec Marine Le Pen?

Je n’ai jamais eu de relations avec Marine Le Pen. Elle a dit que je n’étais pas sa tasse de thé. Je pense que Marine Le Pen a une vie politique, une entreprise politique et elle gère sa boutique.

Et avec Jean-Marie Le Pen?

Jean-Marie Le Pen, c’est un personnage assez infréquentable… Moi, je me suis battu contre lui pendant des années, et j’ai eu, après, l’occasion de le rencontrer. C’est devenu quelqu’un que j’ai plaisir à rencontrer. On a une relation amicale maintenant.

Partageriez-vous ses idées?

Non. Je n’ai jamais soutenu son parti. Mais c’est l’homme qui, à mon avis, a marqué vraiment l’Histoire. Il a été un épouvantail dans le champ de la politique. Et c’est intéressant car, finalement, il a tenu son rôle. Il a rendu service aux gens de pouvoir. Mitterrand en avait besoin pour gagner des triangulaires.

Mitterrand, ainsi, est parvenu à quasiment liquider le Parti communiste.

C’est ça… Jean-Marie Le Pen en a profité en tant de gérant de PME de la politique. J’espère qu’il aura l’occasion, un jour, de s’exprimer réellement sur son parcours, sur sa vie. C’est quelqu’un d’intéressant à écouter. Il est très différent de ce que les médias disent de lui.

Aimez-vous la littérature? Lisez-vous beaucoup?

Oui, mais j’ai de moins en moins le temps de lire.

Citez-nous quelques écrivains que vous aimez?

Evidemment Céline. Marc-Edouard Nabe a beaucoup de talent. Alain Soral. J’aime aussi la littérature orientale, libanaise par exemple. Les vieux classiques. J’aime bien les auteurs antillais. J’ai eu la chance d’en rencontrer beaucoup car j’ai eu la chance de faire partie du jury d’un prix littéraire d’Outre-Mer. J’aime

Dieudonné, dans son théâtre, à Paris.

Chamoiseau, Fanon, Césaire… J’aime aussi Garaudy.

Garaudy qui était très apprécié par l’ultra-gauche…

Oui, j’étais tout à fait dans ce mouvement. J’appréciais ses positions sur la Palestine, sur l’Afrique du Sud. Et moi qui suis un homme de théâtre, je lis tous les classiques. J’aime également beaucoup Audiard. J’aime sa poésie urbaine; c’est extraordinaire! J’ai également eu la chance d’être très copain avec Claude Nougaro. Personnellement, je n’ai pas le temps d’écrire; j’écris des spectacles mais ce n’est pas pareil. Une fois que j’ai écrit mon spectacle, j’ai un an pour le peaufiner. Alors que livrer une oeuvre, comme ça, je ne l’ai jamais fait. J’ai beaucoup d’admiration pour le travail des auteurs. Je me dis : quel boulot ! Nous, on défend notre texte; on l’a au bout de la 300e représentation. On a gommé toutes les aspérités; on tient quelque chose d’une efficacité redoutable; alors qu’un texte… L’écriture, c’est un vecteur de la pensée qui est le plus accessible, le plus facile à réaliser. Pour un créateur. Monter un spectacle, monter sur scène, ce n’est pas évident; c’est plus compliqué. J’aime bien la poésie, aussi.

Quels sont les poètes que vous appréciez?

Les poètes orientaux. Plus jeune, j’aimais Rimbaud. J’adore la musique (ma mère aimait beaucoup la musique). Ferré, c’était puissant… C’est dommage car la poésie n’a pas de réalité économique dans le monde du spectacle. A la télé, ça ne marcherait pas. Pourtant, on l’a étudiée à l’école; on y a été sensibilisés.

La poésie revient un peu grâce au slam et le rap.

Je suis d’accord. Il y a des trucs extraordinaires. En trois ou quatre minutes, on nous entraîne dans un autre univers. Moi, j’ai choisi le rire pour m’exprimer. En cette période de crise, on sent que c’est très important. Les gens ont une relation au rire qui a vraiment évolué. Après guerre, on rigolait en mangeant dans les cabarets… Et là, les gens ont besoin de rire pour évacuer un stress, une pression… On le voit avec le succès des spectacles humoristiques en France. Ces spectacles ont dépassé ceux des chanteurs. Tant mieux pour ceux qui, comme moi, croient au rire. On peut avoir dans une période comme la nôtre, la responsabilité d’apaiser les choses. Des les exciter, je ne pense pas; on ne part faire la guerre en riant. Certains prétendent que mon humour pourrait énerver… non… je ne le pense pas. Si vous venez voir le spectacle, vous verrez que ce n’est pas du tout le cas. Il n’y a jamais eu de bagarres…

Comment définiriez-vous votre public?

Ce n’est pas à moi d’en parler; il faut le voir. Il est de toutes origines. C’est drôle d’avoir dans une même salle des femmes voilées à côté de gens avec des croix, des gens d’un certain âge… il y a de tout…

Revendiquez-vous toujours une certain laïcité républicaine?

Le rêve de la laïcité, de la république, évidemment, j’ai grandi avec. Il fait partie de mon histoire, ce rêve. Mais qu’est-ce qu’il a donné? La moitié de ma famille est africaine. Qu’est-ce qu’a fait la République dans les territoire d’Afrique qui étaient contrôlés par les Lumières? Croyez-moi bien que les Lumières ne brillaient pas fort en Afrique.

Il y avait aussi des gens comme Victor Schœlcher.

Schœlcher récupère sur son nom seul… C’est un peu comme de Klerk et Mandela. Schœlcher, il n’a pas arrêté l’esclavage à lui tout seul. Ce sont les esclaves qui se sont libérés par eux-mêmes qui se sont affranchis. Par exemple à Nantes, il y a une place Schœlcher.

Vous pensez que c’est excessif?

Non, mais il n’y a même pas une impasse Toussaint-Louverture. Or, le héros noir de la traite nègrière, c’est lui. C’est lui qui est né esclave et qui va libérer Haïti. C’est très compliqué. C’est comme si on disait, en France, qu’on allait prendre un Allemand pour parler de la Résistance. Il y avait de bons Allemands, même des très bons.

Les premiers Résistants étaient des Allemands.

L’abolition de l’esclavagisme est avant tout dû à la volonté des Noirs. S’ils avaient voulu rester esclaves, il n’y aurait pas eu beaucoup de résistance. Mais comme toujours, les bénéfices de ces combats sont revenus à un Blanc franc-maçon. Ceci dit, la franc-maçonnerie doit porter des valeurs tout à fait intéressantes. Schœlcher avait fondé, au départ,une sorte de club de réflexion philosophique. Et, avec le temps, c’est devenu un organe de pouvoir. Comme toute religion car la franc-maçonnerie est une religion au sens latin du terme. Le pouvoir corrompt tout, toute organisation.

Vous avez en vous un côté très libertaire.

Oui, oui. On peut difficilement me classer. Je trouve que le classement n’est pas possible quand on est un artiste. Et pour moi, musulman et chrétien, c’est la même chose… Je le pense sincèrement. Je me considère comme un islamo-chrétien.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE