Un humour ravageur contre la bêtise de la société contemporaine

    Avec le talent d’un Alejandro Jodorowsky ou d’un Félicien Marceau, Stéphane Hoffman nous offre trois contes hilarants, cyniques et discrètement moralistes. Un régal.

    C’est certainement l’un des livres les plus drôles de ces dix dernières années. C’est aussi, – et surtout – un livre bien plus profond qu’il n’en a l’air. Son charme vient de là, comme celui qui émane le plus souvent des grands livres. Sous la drôlerie : l’analyse, la tristesse, la mélancolie, l’absurdité, voire la noirceur et le désespoir. Woody Allen, Charlie Chaplin, Patrick Besson, Bobby Lapointe, Alejandro Jodorowsky, Serge Gainsbourg, Eugène Ionesco, Georges Feydeau et quelques autres, quelques grands autres, font ou faisaient ça très bien.

    Stéphane Hoffmann, qui a l’élégance de ne pas se prendre au sérieux, sera certainement agacé par ces comparaisons qu’il estimera excessives. Elles sont de mon fait; il n’a rien demandé à personne. Il n’a fait qu’un bon livre. Un excellent livre. C’est déjà beaucoup. Son dernier opus, Le méchant prince et autres histoires sans morales, est un régal. Il m’a fait penser –autre comparaison qui, celle-là, devrait ravir Hoffman qui lui a consacré un ouvrage, au Rocher – à l’inoubliable Félicien Marceau au faîte de sa forme et de son talent.

    Un roman? Non, pas vraiment. Trois contes, plutôt, mis bout à bout, qui, presque, s’emboîteraient, sans vraiment se toucher, mais laisseraient couler en leurs artères le même sang littéraire ardent et jaillissant.

                                                  Niaiseux de Norvège, Equina de Suède

    Dans le premier, il nous conte (sorry!) l’histoire d’un roi qui abdique afin de reprendre une auberge. Le prince Rourik, fruit d’une très longue lignée, est totalement azimuté. Il semble hors de tout, de lui, du monde, de la vie, entretient des idées fixes comme un doux retraité eût pu couver ses géraniums. Stéphane Hoffmann s’en donne à cœur –joie, brocarde et dépeint, à peine cruel, les grandes familles aristocratiques de ce monde, une sorte de jet-set perdue dans de lointaines montagnes alpestres, gentils dégénérés, consanguins et étonnants. On se croirait à la fois chez La Fontaine et chez Courteline. Il les affuble de noms délicieux : Echalas du Luxembourg, Porcelet d’Orange, Niaiseux de Norvège, Equina de Suède, Drelin Drelin de Monaco, Joufflu de Danemark, Ereinté de Wessex, Nuage des Asturies, Hébété de Calabre, Moumou de Grèce, Braise de Gerolstein. Les chevaux – aux noms de purs sangs – d’un manège de fin règne qui tourne, tourne dans un monde qui n’est plus le leur depuis longtemps. Toutes ressemblances avec…

    Au passage, Hoffmann rend un hommage à la gastronomie, lâche des recettes de cuisines qu’eussent pu concocter le regretté Kléber Haedens et sa Caroline chérie, fin cordon bleu, loue – et il a bien raison – ce délicieux et trop sous-estimé légume qu’est le radis noir.

    Un peu plus loin, l’un des purs sangs meurt étranglé par la vitre électrique de sa voiture, « déclenchée par erreur alors qu’il avait glissé la tête par la portière pour demander son chemin à une jeune laitière qu’il trouvait à son goût« . Et balance quelques belles vacheries, bien politiquement incorrectes qui font chaud au cœur. Parlant des mêmes : « Nous sommes des gens sans intérêt ni charme ni talent particuliers, donnés en spectacle à nos peuples pour leur fournir la dose de rêve nécessaire à continuer leur vie douloureuse. Nous sommes comme des suppositoires qu’on flanque au cul des morts pour les empêcher de trop puer avant l’ensevelissement. Nous sommes des suppositoires dans le cul de nos pays; des pays fondus depuis longtemps dans le potage européen, sans qu’on ait osé le leur dire. »

                                 « Pas des catholiques, des hippies! »

    Le deuxième conte a pour cadre l’Italie où un célèbre play-boy devient pape. Là encore, c’est drôle, très drôle. Même les prélats se prélassent dans la mélasse, ne croient plus à rien, y vont de réflexion du genre : « Ce ne sont pas des catholiques, ce sont des hippies. Et on leur demande d’abord d’être de bons Italiens. Citoyens d’abord. Catholiques, s’ils l’osent! »

    Quant au troisième, c’est certainement le plus caustique, le plus fou, le plus juste du point de vue de la portée de son analyse politique et philosophique. Il nous présente une société française où plus personne ne veut travailler et où tout le monde veut faire l’amour. Les gens cavalent après le bonheur comme un soudard après la croupe d’une servante. Et Dieu dans tout ça? Dieu regarde ça de haut, tente d’améliorer les choses, essaie de redresser la barre. En France, les citoyens ne font plus l’amour qu’entre 12 heures et 13 heures. Pas avant ni après. Dieu fait en sorte que la population française se trouve dans l’impossibilité de mourir avant 101 ans et une heure après sa naissance. « On avait beau sauter de la tour Eiffel ou des falaises d’Etretat, se ruer sous le métro ou des voitures, avaler du cyanure ou se tirer une balle dans le cerveau, on ne pourrait jamais. Souvent, on était amoché; mort, jamais. »

    L’humour ravageur de Stéphane Hoffmann fait mouche car ce rire là est l’œuvre d’un moraliste discret pour qui l’outrance du conte n’est qu’une machine à tuer la bêtise humaine. Une machine douce car on sait bien qu’il est déjà trop tard.

                                            Philippe Lacoche

Le méchant prince et autres histoires sans morales, Stéphane Hoffmann. Albin Michel. 265 p.; 18,50 euros.