Les goûts sûrs d’Eric Neuhoff

 

Eric Neuhoff, écrivain. mars 2012.

L’écrivain, critique cinématographique au « Masque et la Plume », dresse un succulent panorama de ses admirations et de ses détestations. Très réussi.

Comment ne pas aimer un livre qui commence ainsi: «Que les choses soient claires: Rivette m’emmerde, Tati ne m’a jamais fait rire et Resnais a le don de m’assommer. Lecteur des Inrockuptibles et de Libération, passe ton chemin. Je te laisse à tes rétrospectives Almodovar, tes inédits de Jacques Doillon. Soyons honnête.Cela ne m’empêche pas d’aimer Antonioni, La maman et la Putain et les premiers Garrel.»

Et de poursuivre en reconnaissant que les goûts sont une affaire compliquée. Surtout en matière de cinéma, ce cousin de la littérature. Du goût, Éric Neuhoff n’en manque pas. Le romancier qu’il est nous l’a prouvé à maintes reprises avec des romans savoureux (Les Hanches de Laetitia, Albin Michel, 1989; La petite Française, Albin Michel 1997; Un bien fou, Albin Michel 2001; Mufle, Albin Michel 2012), et des essais pétillants comme un Drappier (Les Insoumis, Fayard, 2009; Champagne!, Albin Michel 1998).Le critique cinématographique qu’il est également («Le Masque et la Plume», sur France Inter) le confirme. Du goût.Et un sens inné du non-panurgisme et de l’impertinence. Son Dictionnaire chic du cinéma en est la preuve éclatante. Il s’adonne ici à un bel exercice de subjectivité comme Kléber Haedens l’avait fait au siècle dernier avec Une Histoire de la littérature française. Neuhoff est un fou de cinéma. Il aime autant qu’il déteste; il n’écoute que ses émotions, ses fous rires. Il se fiche des écoles, des modes, des vagues, des prétendues modernités. Il parle bien des actrices (délicieux profil de Charlotte Rampling; croquis d’une grande justesse de Romy Schneider: «Des comme elle, ça n’existe plus.»).Il est parfois là où on ne l’attend pas: tendre avec Anne Wiazemsky. Et il est bien là où on l’attend: dans le portrait bref et impeccable qu’il dresse de Jean-Pierre Rassam, ou dans son attendrissante notice consacrée à Pascal Jardin. «Longtemps, le cinéma a été une manière de ne pas vieillir. Je me demande si ça n’est pas aujourd’hui l’unique moyen de ne pas mourir», écrit-il à la fin de l’avant-propos de son dictionnaire. On est en droit de ne pas lui donner tort.

PHILIPPE LACOCHE

Dictionnaire chic du cinéma, Éric Neuhoff, Écriture. 383 p.; 24,85 euros.

Le désir d’être Viviant

« Une mise à nu littéraire et politique, où tout conflue vers le désir d’être vivant », est-il écrit en quatrième de couverture du roman d’Arnaud Viviant.

Arnaud Viviant, journaliste, écrivain. 2013.

C’est un livre souvent drôle, parfois noir, même très noir. À l’image de la vie. C’est un vrai roman et c’est bien. Même si l’on sent, au fil des pages, qu’Arnaud Viviant y a mis beaucoup de lui. Beaucoup. Un récit? Non. Belfond, son éditeur, a écrit Roman sur le livre. C’est qu’il devait être d’accord avec ça, Arnaud Viviant. Et, si c’est le cas, il a eu raison. Car grâce à sa construction, son ton, son rythme, ce texte est un vrai roman. Après tout, quand Céline écrit Voyage au bout de la nuit, c’est sa vie qu’il triture, qu’il malaxe, qu’il reconstruit parfois, souvent. On s’en fiche, au fond. La vie de Viviant? L’intérêt c’est que l’Arnaud soit parvenu à faire un beau petit objet littéraire, vif comme un lapin à l’ouverture de la chasse, nerveux. Assez cinglé. Que nous conte-t-il? La vie d’un drôle de zigue, d’abord passionné de rock (il le fut Arnaud Viviant, ancien critique à Best, à Libération, aux Inrockuptibles, etc.), puis de littérature. Le narrateur devient critique littéraire au fil des rencontres. Au Masque et la Plume, notamment. (Comme l’est l’auteur.) Il se promène dans Paris à scooter, file, rapide, boit sec. Et lit. Énormément. Et c’est bien là le mérite de ce roman: c’est un hymne, mine de rien, à la littérature. On y apprend que François Bon s’était acheté sa machine à écrire un samedi après-midi de novembre1977, une machine Olympia rouge vif pour 340francs, «geste par lequel l’ingénieur qu’il était encore passait la main à l’écrivain».On y croise Sébastien Lapaque, «bon catholique, bon, critique, œnologue, père de six enfants, élevé chez les curés»; un Sébastien Lapaque que le narrateur admire. On y croise aussi Sartre («à l’ombre duquel vous pouviez timidement vous inventer une vie», Debord, Bayon qui «écrivait de magnifiques articles-fleuves sur le rock qu’il peaufinait des jours durant avant de les envoyer au desk d’un geste rageur et dépité». Et quelques autres. Il se souvient même que le 9avril1978, à Tours, le pont Wilson, «que tous les Tourangeaux appelaient avec révérence le Pont de pierre», s’écroulait. Viviant devait être dans cette ville à ce moment-là. Il devait écouter les punks. Et déjà lire comme un fou. Ce livre, oui, est un bel hymne à la littérature; il est servi par un rythme rock’n’roll. C’est très agréable.

PHILIPPE LACOCHE

«La vie critique», Belfond, 188 p.; 17,50 euros.

Le Masque et la plume contre le robinet d’eau tiède

 

Ecrivain, producteur et animateur du « masque et la Plume », sur France Inter, Jérôme Garcin était présent au dernier salon du livre de Deauville. Il a répondu à nos questions.

Depuis combien de temps animez-vous l’émission « Le masque et la plume », sur France-Inter?

J’anime cette émission depuis 1989, ce qui fait 24 ans. Pour une émission qui, en 2015, fêtera ses soixante ans. C’est de très loin la doyenne de toutes les émissions de radio. J’ai fêté, comme producteur-animateur, ses cinquante ans en 2005. C’est énorme! D’autant plus énorme que le public ne cesse de croître, de rajeunir – ce qui est un signe de santé. De plus, la formule, n’a quasiment pas changé depuis sa création, en 1955 par mes amis Michel Polac et François-Régis Bastide. Et cette formule plaît toujours.

– Comment vivez-vous cette alternance entre littérature, cinéma et théâtre. En tant qu’écrivain, avez-vous un penchant pour la littérature?

– En fait, la littérature n’est pas mon domaine de prédilection; je m’occupe de culture dans la presse depuis trente ans. Autant de théâtre, de cinéma que de littérature. La littérature, c’est mon histoire personnelle, mais professionnellement. Chaque semaine, je vois plus de films que je ne lis de livres. Ma pratique culturelle est multiple. Il ne faut oublier que le Masque, aujourd’hui sur quatre émissions, deux sont consacrées au cinéma, une aux livres et une au théâtre. C’est quand même le cinéma qui est la discipline majoritaire dans l’émission. C’est aussi le cinéma qui existe le plus les auditeurs. Selon le mot de Truffaut : « Tout le monde a deux métiers : le sien et critique de cinéma.. » C’est ce que je vis toutes les semaines, notamment avec ces jeunes auditeurs qui sont très passionnés. Le cinéma est pour eux le mode d’expression, de passion déterminant. Dans une semaine, je pars au festival de Cannes où je vais voir trois à quatre films par jour, et je dois avouer avec une plaisir et une gourmandise inouïs. Ca n’a rien à voir avec l’autre vie, celle de lecteur qui est beaucoup plus solitaire. Faire une émission littéraire par mois, c’est-à-dire évoquer cinq livres par mois – c’est dérisoire – et pour ces cinq livres, l’obligation – car c’est une émission populaire : 700 000 auditeurs et je ne compte pas les podcasts – de mettre au programme des livres dont tout le monde parle. Le Masque ne reflète pas l’actualité et la vie littéraire en général.

– C’est la passion qui anime aussi les collaborateurs du Masque. Vous êtes, vous-même, passionné même si, parfois, vous jouez le rôle du modérateur.

  • Je joue plutôt le rôle d’un excitant ! Le Masque, c’est un spectacle. C’est ce que m’avait dit mon vieil ami Georges Charensol. C’est une mise en place, presque un protocole théâtral… Ce que j’aime beaucoup, c’est que les critiques sont face au public. L’émission se déroule dans un grand amphithéâtre; des centaines de spectateurs assistent aux enregistrements. Ca interdit tout ce que je déteste dans ce métier : les conversations d’initiés. Souvent, les critiques cinéma et de livres se parlent entre eux. En vingt-cinq ans, il m’est arrivé quelques fois de faire l’émission en direct dans un studio fermé car l’actualité exigeait que je sois présent et qu’on puisse être coupé (genre guerre d’Irak, du Koweït, etc. ) L’émission n’a plus d’intérêt. Elle devient très banale car ce sont des critiques qui utilisent une sorte de sabir pour s’exprimer… Face au public, les critiques ont tout d’un coup l’obligation de dire la vérité, de ne pas tricher, et d’être un peu poussés jusqu’à la mauvaise foi, le goût du bon mot car il faut faire rire, faire applaudir. Et être face au public, leur interdit de tomber dans la complaisance : on se soucie de ne pas déplaire à X ou à Y. C’est impossible au Masque et la plume, d’où la violence parfois. On en parle comme d’une fête hebdomadaire, mais elle peut être très très cruelle. Elle peut être d’une grande violence pour les metteurs en scène, les comédiens, certains écrivains… Certains le prennent très très mal; j’ai parfois des réactions d’une très grande violence, d’une aussi grande violence que celles qui sont exprimées à la tribune. Le succès de l’émission vient aussi de ça. Tout se dit avec violence mais aussi avec une sincérité qui tranche avec ce robinet d’eau tiède que j’entends quand j’allume la radio, la télé. Cette tribune a ce vieux devoir de vérité, ce qui lui donne de plus en plus l’image d’un village d’Astérix. Quand on voit les moyens gigantesques qui sont mis au service d’un film (c’est de l’industrie, je trouve) alors que les livres et les pièces de théâtre sont encore faits avec des moyens artisanaux… et de cette industrie, on peut dire un dimanche : « Non, ça ne vaut pas le coup. » Y compris des pièces ou des films qui portent le label Inter au sujet desquels il nous arrive de dire beaucoup de mal. C’est aussi l’une des raisons du succès de l’émission. On peut détester les critiques, mais on ne peut pas les accuser de collusion, de complaisance. Y compris pour la prescription… car l’émission est, d’après les sondages, la plus prescriptrice. Même quand on en dit du mal, il y a un débat culturel autour d’un livre, d’un film, d’une pièce. Sans débat culturel, il n’y a pas de prescription.

  • Quels sont vos goût personnels ces derniers temps. Citez-nous deux films que vous avez aimés?

  • Je viens de voir deux films qui vont être en sélection officielle au festival de Cannes. L’un est d’un cinéaste que j’adore : Asghar Farhadi, dont je suis le travail depuis quasiment le premier film et pour lequel Le Masque et la Plume a été ultra-militant. C’est un cinéaste iranien qui vit aujourd’hui en Europe qui a fait des films comme Une Séparation, un film d’une force, d’une puissance, d’une beauté exceptionnelles; cette fois, il signe son premier film en français, tourné en France, à Sevran, dans la région parisienne, avec des comédiens français (dont Bérénice Béjo et Tahar Rahim). Je me disais qu’il y avait là un gros risque de la part d’un comédien dont j’aime tant les comédiens iraniens et la psychologie iranienne… Et je tombe sur un film qui prouve qu’à Paris, à Sevran ou en Iran, un grand cinéaste reste un grand cinéaste. Il fait de Bérénice Béjo une comédienne exceptionnelle d’ailleurs… C’est toujours très mystérieux, une énigme hitchcockienne. Bref : un film pour lequel j’ai une passion. Et voilà que le lendemain je vois un autre film qui sera aussi en compétition de Paolo Sorrentino. C’est un nouveau film tourné à Rome qui est extraordinaire. Un film néo-fellinien, d’une violence pour la société contemporaine, et pour l’Italie contemporaine. Les images sont d’une beauté époustouflante. Objectivement, ce sont mes coups de coeur de la semaine dernière mais peut-être que demain…

  • Et vos coups de coeur pour les livres?

  • Je viens de lire le premier livre d’un inconnu. Pas un chef-d’oeuvre mais un premier livre époustouflant. Ca s’appelle Tu montreras ma tête au peuple. C’est un garçon qui a 25 ans et qui s’appelle François-Henri Désérable. Et c’est une série de nouvelles, de portraits de guillotinés (de Marie-Antoine, à Robespierre en passant par Danton…) J’ai appris qu’il avait 25 ans. Et écrire un livre pareil à 25 ans; de plus il est membre d’une équipe de hockey à Montpellier. Je me suis dit qu’il ne venait pas du sérail. Et mon dernier vrai coup de coeur, il y a quinze jours, chez un éditeur qui vous est cher, c’est le nouveau livre d’André Blanchard. Le gardien de musée à Vesoul. (J’en ai parlé dans l’Obs, il y a quinze jours.)

  • Et en théâtre ?

  • – Je n’ai vu la semaine que des choses qui m’ont beaucoup déplu. Donc, je n’en parlerai pas. Si j’ai vu une pièce, il y a un mois, au théâtre de La Bruyère, d’un comédien qui a retrouvé le journal d’un Poilu. Il joue seul en scène. Il commence statufié comme les monuments aux morts de notre pays. Et il se met à dire et à lire le texte de ce Poilu…

  • Quels sont vos projets littéraires.

  • J’ai publié en roman en février; il s’appelle Bleu horizon, et c’est l’histoire d’un jeune poète qui s’appelle Jean de La Ville de Mirmont, mort à 28 ans, aux Chemin des Dames, auquel j’imagine une postérité par le biais d’un frère d’arme. C’est ce que je viens de publier. Et je travaille à un autre livre dont je ne parlerai pas car je suis superstitieux; il s’agit d’un récit.

  • Vous aimez le genre du récit.

  • Je suis quelqu’un qui s’est mis à écrire tardivement. Et exclusivement, – au début – de manière assez thérapeutique, pour dire sur ma propre vie, sur des drames que j’ai connus, pour dire des choses que j’avais gardées en moi toute ma vie. Je suis venu à l’écriture par le biais de l’autobiographique. C’est-à-dire la mort d’un père très tôt, la mort d’un frère jumeau sous mes yeux; des choses qui m’ont marqué…

  • Vous avez l’honnêteté d’écrire « Récit » sur la couverture. Et pas roman. Pourtant, nombreux sont les écrivains qui se dissimulent sous la fiction…

  • Le lecteur que je suis déteste ça… La littérature française a cette chance inouïe d’avoir établi des genres. La fiction, c’est la fiction; le roman, c’est le roman. Il y a des raisons plus mercantiles que littéraires de mettre roman sur des autobiographies sous le prétexte que le roman a plus de chance soit de se vendre, soit de récolter un prix. Quand on écrit un récit sur soi, pas la peine de tricher. Quand j’écris sur la mort de mon frère, mettre roman sur le livre eût été presque un crime de lèse majesté. Donc je ne triche pas. Quand, j’écris des romans c’est parce que la fiction y est plus importante que l’aspect autobiographique.

Propos recueillis par

Jérôme Garcin, critique littéraire, animateur-producteur du Masque et la Plume, écrivain. Deauville. Mai 2013.

PHILIPPE LACOCHE