Coup de foudre pour une limace

       Mardi. Il est cinq heures du matin. Suis au lit, éveillé, gorge en feu, nez torrentiel à ne pas mettre une fille entre mes draps. Ni entre mes bras. Voilà ce que c’est que faire le jeune homme avec mes copains Jacques Béal, Pascal Pouillot (qui lui, n’apprécie pas le Picon bière, mais préfère le vin)

De gauche à droite, les Hussards Jacques Béal, Pascal Pouillot et Jean-Pierre Ternisien.

De gauche à droite, les Hussards Jacques Béal, Pascal Pouillot et Jean-Pierre Ternisien.

et Jean-Pierre Ternisien. Picon bières jusqu’à pas d’heure et clopes à la terrasse de chez Pierre ou du Gambetta, voilà ce qui arrive quand on a presque soixante ans, des années de vie de patachon au compteur de l’existence, et le coeur trop souvent brisé par les poulettes et les dames. Je me retourne dans mon lit. En sueur. Je me lève, mets la radio, attrape un pamplemousse, l’épluche, lui fais un sort. Besoin de vitamine comme le mâle non fiévreux et normalement constitué à besoin d’amour. Envie de pisser. File aux toilettes. Et là, par terre, que vois-je? Une adorable limace rousse, ocre et marron foncé, très mignonne petite tigresse gluante venue se planquer dans mes WC car dehors il fait un froid sibérien. C’est une habitude. Dès qu’il fait un peu froid les limaces viennent se réchauffer dans mes toilettes comme les vieux Anglais vont réchauffer leurs vieux os sur la Côte d’Azur. Je vais finir par baptiser mes toilettes L’Espace Riviera des Limaces. J’attrape délicatement la limace dans une feuille de papier toilette. Je l’observe. J’ai l’habitude de ne pas leur faire mal. Je suis doux. Je les prends délicatement, comme je prends les filles. Elles aussi, elles (les limaces) ont l’habitude. Elles ont dû se donner le mot : « Quand ça caille, va te mettre au chaud sur la Riviera, dans les toilettes du Marquis des Dessous chics. C’est une sorte de vieux bouddhiste, ami des animaux. » J’ouvre la lucarne, la balance dehors. Si j’avais du pognon, j’ouvrirai un refuge à limaces. J’aurais bien demandé une subvention à la Région mais je ne suis pas certain que ce soit le moment. Je retourne dans la cuisine, me lave les mains. Par la radio, j’apprends que, sur les conseils de Manuel Valls, Pierre de Saintignon va retirer sa candidature au profit de Xavier Bertrand. C’est bien.  Vous pourrez compter sur ma voix de marxiste-bouddhiste, cher Xavier, au nom de Tergnier et des Fils d’Isis. S’il n’y avait que moi je ferais voter les limaces pour battre le Front national. Oui, disais-je, nous avons bien ri, avec mes copains Pascal Pouillot, Jean-Pierre Ternisien et Jacques Béal. Avec ce dernier, nous avons dédicacé nos derniers livres à la Maison de la presse de la galerie des Jacobins. Et nous avons papoté. Nous avons parlé de littérature, bien sûr. (Nous avons les mêmes goûts, dont un assez prononcé pour les Hussards : Roger Nimier, Antoine Blondin, Michel Déon, Jacques Laurent et Kléber Haedens.) Et politique. Jacques me disait que si le FN passait dans notre belle région, nous pourrions nous exiler en Irlande et lancer un appel aux Picards, constituer une petite armée (les Irlandais, ça, ils savent faire) et débarquer au Crotoy pour reconquérir le Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Une manière d’appel du 18 Juin du colonel Béal et moi, je serai son conseiller, son âme damnée, tentant d’inoculer dans son gaullisme fraternel mon venin marxiste. Une heure plus, tard, nous retrouvions Pascal et Jean-Pierre, deux autres Hussards, au café le Gambetta. C’est en sortant cloper que j’ai dû choper la crève. Grâce à celle-ci, j’ai rencontré ma limace, etc.

Dimanche 13 décembre 2015

Guili-Dee Dee

 

De gauche à droite : Teddy Henin, Benjamin Teissèdre, Léandre Leber.

De gauche à droite : Teddy Henin, Benjamin Teissèdre, Léandre Leber.

Cela m’apprendra à ne pas  -toujours – me lever à un spectacle, surtout quand c’est l’artiste qui le demande. J’ai toujours eu horreur qu’on me dise ce que j’avais à faire. Surtout quand je suis crevé et que je suis confortablement assis sur un fauteuil incarnat à la Maison de la culture d’Amiens. La scène se passe au concert de Dee Dee Bridgewater. Toute la salle s’est levée pour ovationner la grande dame du jazz. Quelques fainéants n’ont pas décollé leurs fesses de leurs fauteuils. Je suis de ceux-là. Et voilà que la Dee Dee et ses musiciens entreprennent de faire un tour – tout en continuant à jouer – parmi l’assistance. Je la vois qui se pointe. Je suis toujours assis. Je me doute qu’il va se passer quelque chose. Va-t-elle se vexer ? Me prendre un bizarre, un étonnant, un original, un maniaque, un mauvais coucheur ? La voilà qui passe devant moi. Ouf , elle est passée. Mais non… D’un seul coup, je sens une main sur mon gros crâne presque chauve de Ternois non fabiusien et encore moins giscardien. Puis des lèvres. C’est chaud et doux. Oui, tu l’as compris, lectrice adulée, jalouse comme un pou dans mes rares cheveux, la Dee Dee me fait un baiser sur la tête. Je suis à la fois étonné et charmé. J’en profite, chère Dee Dee, pour vous faire savoir que si je ne me suis pas levé ce n’est pas que je n’ai point apprécié votre concert, mais simplement, j’étais fatigué et que je suis un tantinet contrariant. Vous avez une voix sublime ; vous êtes une très grande artiste. Vos musiciens sont géniaux. (J’ai rarement entendu un aussi bon batteur.) Mais, confidence, j’ai un problème avec le jazz quel qu’il soit. Contrairement au rock’n’roll, au blues, à la chanson qui peuvent me mettre en transe, le jazz – si bon soit-t-il – n’y parvient pas. Contrairement à votre baiser sur le crâne. Sinon, j’ai vu deux très belles expositions de photographies. La première se déroule jusqu’au 11 octobre, au Studio 111, 219, route d’Abbeville, à Amiens. Elle est l’œuvre de trois photographes : Léandre Leber, Benjamin Teissèdre et Teddy Henin. « C’est l’amitié qui nous a réunis », disent-il. Le premier propose des dessins poétiques qu’il réalise sur les corps : « Toutes les surfaces sont bonnes », confie Léandre. « Ici, c’est sur la peau. » Le second recherche « le sens profond des images poétiques » car il se sent autant écrivain que poète. Ses thèmes ? L’amour, la solitude. « Ce sont des photos climatiques, atmosphériques. Presque des absences », confie Benjamin. Quant à Teddy, il s’adonne au light painting, c’est-à-dire qu’il peint avec la lumière. « Mon pinceau, c’est la lampe-torche », souligne Teddy. Trois indéniables talents. Autre lieu, autre exposition : au Café, chez l’ami Pierre, au 17 de la rue Flatters où j’ai beaucoup aimé les œuvres du Monsieur Flash, des portraits, visages burinés, marqués, pleins d’expressions. Impressionnant. (Jusqu’au 14 octobre.)

Dimanche 4 octobre 2015.

 Florida ou l’énergie sexy

    Que veux-tu, lectrice adulée, adorée, convoitée, sensuelle et sans suite, je suis comme ça : les premier rayons printaniers revenus, j’exulte et retourne vers mes premières amours : le rock’n’roll. Je me suis rendu, comme un seul marquis, à la Lune des Pirates, pour y voir Florida. A cause d’une charge de travail incompressible, j’arrivai essoufflé, et tout désolé quand j’appris avec effroi que je venais de manquer, à quelques minutes près, le concert d’Eleanor Shine

Florida en pleine action.

Florida en pleine action.

, qui se produisait en même temps que Florida dans ce Bruit de Lune. C’est affreux ! Il y a des mois que je veux voir Eleanor Shine en concert. Sous son masque de loup, se cache une adorable petite violoniste (Jeanne) que je rencontre souvent dans l’un des bars les plus rock d’Amiens : le Bar du Midi, dit le BDM. Raté. J’ai promis à Eleanor Shine que j’irais la voir à son prochain gig. En revanche, je suis arrivé pile poil pour la prestation de Florida dont j’ai rencontré, à maintes reprises, les musiciens au BDM mais aussi chez Pierre. Là, j’ai tenu ma promesse. J’ai vu. Et me suis régalé. Ce tout jeune groupe amiénois propulse un rock terriblement électrique et nerveux qui allie avec élégance garage et psyché. Tout de suite, j’ai pensé aux Stooges mais surtout aux MC5. Florida est composé de Charles (batterie), Benoît (guitare), Benjamin (guitare, chant) et Louis (basse). Ils sont issus de combos de la capitale picarde, et pas des moindres : Molly’s, John Makay, Harris Pilton & the Ultra Milkmaids. Ils tournent depuis un an ; le concert de La Lune des Pirates n’était que leur cinquième. Pourtant, ils développent déjà un professionnalisme et une énergie à toute épreuve. Quelques poulettes amies, présentes dans la salle, ont exigé que je précise dans mon article que les petits Florida étaient sexy. C’est chose faite. A leur répertoire : quatorze morceaux très exactement. Que des compositions. Les textes en anglais sont l’œuvre de Benjamin ; les musiques sont élaborées collectivement. Poulettes énamourées, sachez qu’ils répètent à Cité Carter, qu’il n’ont pas – pour l’instant – de CD, mais qu’ils comptent bien en enregistrer un, prochainement, en live. « Car notre musique s’y prête bien », précisent-ils. Ils donneront leurs prochains concerts les 29 et 30 mai à l’espace Picasso, à Longueau, et le 21 juin, sur la place Gambetta, sur la grande scène, près du BDM. BDM : le bar le plus rock d’Amiens. (Le boucle est bouclé ; j’adore écrire en boucle, comme eût pu le faire Raymond Roussel.) Rico et Matth sont les seuls patrons de bistrots capables de me faire plaisir en diffusant, tout au fond de la nuit, un vieux Kinks ou un Procol Harum rare. C’est dire.

                                                   Dimanche 3 mai 2015.