Blues d’automne et brumes tourangelles

J.J. Milteau (à gauche) et Eric Bibb.C’est étrange la vie; la mienne en tout cas. Il y a parfois de troublantes coïncidences. L’autre soir, je suis allé au concert d’Eric Bibb et J.J. Milteau, à la Maison de culture d’Amiens. Spectacle magnifique! Eric Bibb et J.J. Milteau (surtout ne l’appelez plus Jean-Jacques, il tient à son J.J. – prononcez «jay jay» – comme à son premier harmonica Marine Band!): pas de surprise; ils excellent dans leurs domaines. Égaux à eux-mêmes. Mais la rythmique, composée de Gilles Michel à la basse et de Larry Crockett à la batterie: un régal de précision, de souplesse, de sobriété, de modestie rassérénante. Il m’était difficile – moi qui, lors de mes amours avec Lou-Mary, officiais comme bassiste sur le manche de mon Höfner adorée – de quitter des yeux les doigts de Gilles Michel. Quant à Larry Crockett, il affichait une justesse, de ton et de timbre, exceptionnelle. Aucune afféterie, aucun effet. Ce type est la Colette des drums. Et, en me replongeant dans la biographie de Gilles Michel, je me suis rendu compte qu’il avait joué à maintes reprises aux côtés de l’ami Luc Bertin (notamment dans Bug, Brand New Cadillac et Ron Smith), pianiste laférois (donc presque ternois!), mon regret fut grand de ne pas être allé lui parler. En revanche, je suis allé dire deux mots (il était pressé de «plier les gaules», entendez: ranger le matériel) à J.J. Milteau. J’ai eu le temps de lui demander des nouvelles de Patrick Verbeke. Et de Benoît Blue Boy. C’est là que la vie devient étrange; tu ne me croiras pas lectrice admirée, convoitée, parfois fessée: quelques jours plus tard, grâce à Facebook, je reprends contact avec Benoît que j’avais perdu de vue depuis mes années de journaliste à la revue Best. Il était en Indes. Nous étions heureux de nous retrouver. Des souvenirs me remontaient à la tronche. Mon école de journalisme à Tours. C’est en effet dans cette ville que je le vis pour la première fois en concert. Je fus séduit par ses indéniables talents d’harmoniciste, mais aussi par le fait qu’il fut un des premiers à chanter du blues presque traditionnel en français. Ça devait être en 1976. Je me souviens encore des odeurs de bernache, vin bourru, dans les rues pleines de brouillard, l’automne. Des descentes qu’on faisait dans les caves de Vouvray, en compagnie de notre professeur de journalisme, Jean Chédaille, grand reporter à la Nouvelle République du Centre-Ouest, et écrivain. De mes copains de promotion Jean-Luc Péchinot, Evelyne Bellanger, Alain Bertrand, Michel Caillol, Armelle Moutongo-Black, Jean-Luc Pays, Loïc Gicquel, Jacques Benzakoun… En mai 1977, je proposais à Christian Lebrun, mon regretté rédacteur en chef de Best, d’interviewer Benoît afin qu’il me parlât de sa technique à l’harmonica; je débarquais chez lui, à Tours. Il me servit du bourbon, et je repartis, un peu ivre, vers la capitale où j’effectuais mon stage de fin d’études au 23 de la rue d’Antin, chez Best. Je revis ensuite Benoît à plusieurs reprises lors de concerts mémorables, évoquant aussi ses excellents albums dans les pages de Best et de L’Aisne Nouvelle. La roue tourne comme un blues de Jimmy Reed.

Dimanche 6 novembre 2016.

Il pleut sur l’Art déco

       

Francis Crépin, en pleine action, à l'hôtel de ville de Saint-Quentin.

Francis Crépin, en pleine action, à l’hôtel de ville de Saint-Quentin.

Il pleut toujours dans mes chroniques. Je n’y suis pour rien ; c’est comme ça. Il pleuvait donc, ce samedi-là. En compagnie de Lys, j’étais allé à la découverte de l’Art déco, à Saint-Quentin. Notre guide n’était autre que Francis Crépin, carillonneur de la ville. Francis, j’ai fait sa connaissance il y a fort longtemps, à la fin des années soixante-dix. J’étais jeune journaliste à L’Aisne Nouvelle. Plaisir, pour moi, d’arpenter cette ville où j’ai fait des études secondaires, au lycée Henri-Martin. Je découvrais avec un vif plaisir l’Art déco, certes. Mais cette pluie, ce vent, ce ciel bas. Il ne me faut pas grand-chose pour que mon esprit s’égare et se sauve, saute de branche en branche, de souvenir en souvenir, comme un sansonnet effrayé par un matou affamé. Dès la place de l’Hôtel de ville, j’avais l’impression de croiser des fantômes. Jean-François Le Guern, dit Paco, celui que j’appelle Juan dans La promesse des navires, marchant d’un pas vif vers le lycée, en 1971. Aux pieds, il a les mocassins qu’il a achetés au magasin chic de la ville : Marchandise. Je les revois, ses mocassins. « Tout cuir », disait-il avec fierté. Il venait de descendre du bus qui l’avait conduit de Harly, où il résidait (son père était ouvrier chez Motobécane) jusqu’à la station qui devait se trouver en haut de la rue d’Isle, peut être rue de la Sellerie. Je ne sais plus bien. On oublie tout avec le temps qui passe. Au croisement, il y avait une guérite avec un policier qui faisait la circulation. Sa présence m’intriguait. A Tergnier, ma ville, il n’y avait pas de policiers dans des guérites, au milieu des carrefours. De Tergnier, j’en venais. J’avais pris le Dijonnais de 7h21. La gare de Saint-Quentin ; je remontais la rue d’Isle. Paco me rejoignait donc place de l’Hôtel de ville. Il devait pleuvoir. Il pleut toujours dans mes chroniques. Nous foncions vers le lycée. Il commençait à militer à l’Alliance des jeunes pour le socialisme (AJS). Je me souviens des noms des leaders lycéens : Michel Melki (devenu comédien ; nous sommes amis sur Facebook), Agisson, Barbier (qui s’était fait casser la figure par un royaliste, ombrageux mais joyeux, excessif mais sympa ; il n’avait pas apprécié que Barbier, gauchiste, le chatouillât sur ses inclinations peu républicaines), Caullier, Barkerzad. L’AJS sentait 68 à plein nez. Moi, je venais de Tergnier-Quessy-Cité la Rouge, plus Marx que Cohn-Bendit. Je ne savais pas encore ce qu’était l’Art déco ; je le croisais pourtant tous les jours à Saint-Quentin, mais aussi à Tergnier. Toutes ces villes écrabouillées par nos bons amis d’Outre-Rhin, reconstruites dans ce style. J’ai photographié Francis Crépin devant le portrait du carillonneur à la brasserie du Carillon. J’avais également photographié Pascal Lainé, un jour de 2003, à la faveur d’une conférence qu’il avait donnée au lycée technique, pour y parler de son romans La Dentellière. J’ai lu quelque part que Lainé n’aimait plus ce livre avec lequel il avait obtenu le Goncourt en 1974 et qui avait porté ombrage à ses nombreux autres livres. Moi, je l’adorais, ce bouquin dans lequel il pleuvait si souvent. Comme dans mes chroniques.

Dimanche 28 février 2016.

 

Tout allait bien…

Tout allait bien. L’inauguration du Festival du film d’Amiens battait son plein au Gaumont. J’étais de la partie, une coupe de champagne à la main, discutant avec Gilbert Fillinger, puis avec Jean-Pierre Marcos et Sylviane Fessier, puis avec Jean-Pierre Garcia. Et tant d’autres, joyeux. Si joyeux. Devant nos mines réjouies, nos éclats de rires, de fête, devant ce champagne, quelques abrutis barbares et sanguinaires eussent pu venir faire un carton. Nous n’y pensions pas. Alors que je quittais le cinéma, dans le hall, mon attention fut attiré par des gens qui contemplaient l’actualité sur leurs téléphones portables et la commentaient. « A Paris, c’est l’horreur. Un massacre. » Les attentats venaient de se produire. Puis tout alla très vite. Le nombre de victimes qui augmentait au fil des minutes. L’horreur, oui, l’horreur. Que faire en ces instants de douleur ? Tenter de trouver un peu de chaleur et de fraternité dans ce monde de brutes. Je filais à Tergnier (Aisne), ma ville. Carole Bacot et la médiathèque avaient la bonté de l’inviter pour évoquer mon dernier roman. J’avais un peu honte de parler de ces histoires d’amour, si légères, dans ce contexte de deuil absolu. J’en fis part au maigre auditoire. On parla donc un peu d’amour, mais beaucoup de la terrible actualité. Et je fonçais vers le Café de La Poste où mon bon copain Marc Delfolie, ancien journaliste de L’Aisne Nouvelle, et patron du lieu, m’attendait autour de quelques cochonnailles. L’ambiance était à la fois à la tristesse, à la révolte. Mais aussi à la fraternité. Il y avait là, à côté de Marc, Zézette, ancien batteur d’un de mes groupes de rock, employé SNCF à la retraite, Michel Carreau, élu du Parti communiste, Tonio, militant, Marc Braem, un ancien du lycée Henri-Martin, cheminot lui aussi, et même Bernard Le Louarn, dit Nanard, de Gauchy, ancien du même lycée Henri-Martin, copain de classe de seconde, devenu cheminot comme il se doit. Pas vu depuis quarante ans.  Et quelques autres. Rien que des bons copains. Cela faisait du bien, changeait un peu les idées. Nous en avions tous besoin. La barbarie, à Tergnier, on connaît. Nos bons amis d’Outre-Rhin ont laissé des souvenirs dans cette ville ouvrière, patriote et éminemment résistante, imprégnée d’une gauche à l’ancienne qui n’aim

Devant le Café de La Poste, à Tergnier, tenu fraternellement par l'ami Marc Delfolie.

Devant le Café de La Poste, à Tergnier, tenu fraternellement par l’ami Marc Delfolie.

e pas trop qu’on vienne lui chercher des poux dans la tête et la priver de liberté. A Paris, ce n’était plus les nazis mais des religieux illuminés qui venaient de sévir. Même mentalité, même résultats. L’horreur, oui, l’horreur… Coïncidence : juste avant que surviennent les attentats, j’étais en train de lire Plaidoyer pour la fraternité (éditions Albin Michel), d’Abdennour Bidar, philosophe, écrit après les attentats perpétrés à Charlie. Il y explique qu’au lieu de nous diviser, ces drames nous avaient rassemblés ; ils nous ont fait prendre conscience « qu’il fallait maintenant changer d’ère : passer du choc des civilisations à celui de la fraternité des cœurs et des cultures. » Il a raison.

                                                      Dimanche 22 novembre 2015

C’était mon ami

Une petite ville, Tergnier, au début des années soixante. Il y a une cité (Roosevelt), dite provisoire, maisons fragiles, aux toits bitumés, aux murs de briques creuses ; l’eau courante, on la tire à des pompes qui se trouvent dans la rue. Il y a un transformateur avec un tas de sable sur lequel, nous traçons des routes qui sont censées symboliser celles du Tour de France. A l’aide de billes, nous y faisons avancer des petits coureurs ; ils ont pour noms Bahamontes, Anquetil, Poulidor, Van Looy, Mastrotto. Il y a une ruelle qui, lorsque les pluies molles du printemps la caressent, sent la poussière mouillée, l’ortie froissée et le sureau écorché. Il y a la rue des Pavillons, où se trouve, tout près de la cité, la maison de mes parents. Derrière, il y a la rue Marceau, celle du Casino, le cinéma local et d’une minuscule épicerie tenue par la mère de Raymond Défossé. Raymond et moi, nous nous sommes connus enfants dans cette ville cheminote et rouge comme le sang

Raymond Défossé était très proche de Groland. Il avait commencé, depuis peu, une carrière de comédien dans le films de son grand ami  Benoît Delépine.

Raymond Défossé était très proche de Groland. Il avait commencé, depuis peu, une carrière de comédien dans le films de son grand ami Benoît Delépine.

des FTP torturés par les griffes des Teutons. Nos chemins se séparèrent, quoi que. Raymond étudia à Saint-Quentin, au lycée Henri-Martin, où j’étudiais à mon tour un peu plus tard. Nous avions les mêmes références. Le rock’n’roll, bien sûr, apporté par les GI musiciens de la base US de Couvron, toute proche. En 1979, j’arrivais comme jeune journaliste à la locale de Saint-Quentin de L’Aisne Nouvelle. J’y retrouvais Raymond qui, alors, militait pour un syndicat de gauche, of course. Il était brun, costaud, fraternel, direct. Nous ne cessions de nous souvenir de notre ville de Tergnier. Raymond avait peaufiné ses connaissances du rock à la faveur de fréquents séjours en Angleterre. J’en avais fait de même en jouant dans des groupes de blues-rock. Nous vénérions les Kinks, les Stones de Brian Jones, les Them de Van Morrison, les Animals d’Eric Burdon. Notre ami commun Patrick Pain, chanteur de rock, grand connaisseur du genre, restait notre repère. Tous deux, nous avions joué avec lui sur des scènes improbables dans des boîtes enfumées qui sentaient la bière rance et la fraternité prolétarienne. Raymond mit en place les premiers tremplins rock de Picardie sous l’égide du Conseil régional et de notre regretté copain Jean-François Danquin. Je quittais Saint-Quentin pour Beauvais, puis pour Abbeville, et Raymond ne tarda pas à venir résider sur la côte picarde après avoir dirigé avec finesse et compétence la maison des Arts et Loisirs de Laon. Je me souviens des barbecues, chez lui, à Quend ou à Villers-sur-Authie où il avait élu domicile. De là, il manageait divers cinémas de la région. Le rosé coulait à flot ; avec notre copain Jacques Frantz, nous refaisions le monde avant d’aller nous perdre dans les vagues frileuses et céladon de la Manche picarde. Nous parlions de Roger Vailland que Raymond connaissait par cœur. Nous évoquions souvent Un jeune homme seul, ce roman sublime sur la résistance cheminote. Alors que je tape cette chronique, je me sens un peu plus un vieil homme seul. Raymond vient de mourir. C’était mon ami, mon frère. Mon cœur est gris comme un jour de Toussaint, comme le béton armé et usé de la passerelle de Tergnier.

                                                  Dimanche 1er novembre 2015

 On ne se quitte jamais tout à fait

       Certaines semaines sont légères comme du tulle, peu encombrées; d’autres sont chargées comme la langue d’un hépatique. Ce fut le cas de ces deux dernières. Faut-il s’en réjouir ? Avec l’âge, courir me fatigue. J’ai envie de prendre mon temps alors qu’il faudrait, au contraire, se presser, tout voir, tout entendre, tout aimer, tout manger, tout boire car ce fichu temps se raccourcit. Je suis vraiment un drôle d’animal, lectrice. J’ai donc couru à la Comédie de Picardie où m’attendait Lys, enturbannée comme une Indienne blonde aux yeux azurins. Les poètes Sam Savreux et Vincent Guillier, procédaient à des lectures de poèmes, dont un long texte inédit de Pierre Garnier (il sera édité aux éditions des Voix de Garages, fondées par Vincent Guillier). Des œuvres graphiques de Dominique Scaglia étaient exposées. Quelques jours plus tard, je suis allé, de nouveau, à la Comédie de Picardie pour la présentation de la saison 2015-2016 par Nicolas Auvray, Pascal Fauve et Jean-Jacques Thomas. De très beaux spectacles en perspectives qui donnent envie : Née sous Giscard, de et avec Camille Chamoux (en miss avec sublime maillot de bain bleu ciel, Le Chat, de Georges Simenon (avec Myriam Boyer et Jean Beguigui), Le Roi Lear, de Shakespeare (avec Michel Aumont), Les affaires sont les affaires, d’Octave Mirbeau, etc. J’étais heureux, au cocktail, de retrouver mon vieux copain Jean-Jacques Thomas que j’ai connu, au début des années quatre-vingt ; nous étions tous deux journalistes à L’Aisne Nouvelle où nous étions parvenus à déclencher une grève pour soutenir notre rédacteur en chef d’alors : Guy Volmerange. Souvenirs, souvenirs, tandis que Nicolas Auvray et René Anger souriaient en nous entendant parler comme deux anciens combattants. Sinon, suis beaucoup allé au cinéma. Au Gaumont, j’ai adoré La  Vallée de l’amour, de Guillaume Nicloux. Isabelle Huppert et Gérard Depardieu sont vraiment deux comédiens exceptionnels ; le film repose sur eux. Entre leurs vraies vies, leurs regrets, leurs remords, et la fiction. Au cinéma Orson-Welles, j’ai découvert Contes italiens, de Paolo et Vittorio Taviani. Nous sommes à Florence, au XIVe siècle, en pleine épidémie de peste. (N.A.M.L.A. : «Il embrasse un pestiféré et attrape la lèpre » ; non, on ne va pas recommencer.) De très jeunes personnes, belles comme des aubes nouvelles, se réfugient à la campagne pour ne se raconter que des histoires d’amour. La fiction comme remède aux inquiétudes ? Magnifiquement filmé. Au Ciné Saint-L

Boris, du Ciné Saint-Leu, dans le RER; on vient de se retrouver parmi la foule sur le quai du RER, après que nous fûmes quittés, cinq minutes plus tôt, sur le quai de la Gare du Nord. Il ne nous restait plus qu'à prolonger nos conversations cinéphiles et littéraires jusqu'à la station Châtelet.

Boris, du Ciné Saint-Leu, dans le RER; on vient de se retrouver parmi la foule sur le quai du RER, après que nous fûmes quittés, cinq minutes plus tôt, sur le quai de la Gare du Nord. Il ne nous restait plus qu’à prolonger nos conversations cinéphiles et littéraires jusqu’à la station Châtelet.

eu, j’ai été ému par Mustang, de Deniz Gamze Ergüven, présente dans la salle. En Turquie, cinq sœurs que des traditions féodales veulent soumettre, tentent de se révolter. Le matin-même, j’avais fait le trajet dans le train de Paris en compagnie de Boris, du Ciné Saint-leu ; il m’avait chaudement recommandé l’œuvre. Il avait raison. Nous nous sommes dit au revoir sur le quai. Et, cinq minutes plus tard, nous nous sommes retrouvés dans la foule sur le quai du RER. Hasard inouï, une fois de plus. Nous avons pu reprendre nos discussions cinéphiles et littéraires…

                                                           Dimanche 28 juin 2015

 

Salut, Jean-François !

      C’était une intelligence rare ; c’était aussi un artiste. « Un point de repère dans la culture picarde », comme le souligne son ami de toujours,  Raymond Défossé. Jean-François Danquin nous a quittés, mercredi, en début d’après-midi. Il nous manque déjà. Docteur ès lettres de la Sorbonne (il avait soutenu sa thèse sur Paul Morand), il était fou de littérature. Lorsque nous nous croisions, dans les rues d’Amiens, souvent dans notre cher quartier Saint-Leu, quelque fût le temps, nous discutions longuement des écrivains qui nous avaient bouleversés (Roger Vailland, Blaise Cendrars, Henri Calet, Emmanuel Bove) ou intrigué (Paul Morand, les Hussards, Drieu la Rochelle, Brasillach), ou des chanteurs de rock (Van Morrison, Dr Feelgood). Sa culture en matière culturelle était immense. C’était un homme de liberté, d’une grande tolérance, capable d’aimer à la fois Dubuffet et Andy Warhol, l’art brut ou africain et les plus peintres les abstraits du FRAC. Nous avions fait connaissance, grâce à Raymond Défossé, en 1982. Je travaillais à la fois à L’Aisne Nouvelle et à la revue de rock Best. Il était

Jean-François Danquin : une intelligence vive; un artiste sincère et doué. On ne l'oubliera pas de si tôt.

Jean-François Danquin : une intelligence vive; un artiste sincère et doué. On ne l’oubliera pas de si tôt.

alors directeur des affaires culturelles au Conseil régional. Avec la complicité de Raymond, il avait mis sur pied les fameux tremplins rock en Picardie. Grace au regretté Thierry Haupais, alors label manager chez Virgin, et au producteur Michel Zacha, nous avions pu enregistrer en live les prestations des groupes picards (F4 Coulé, Sexe des Anges, Karkass, etc.) et sortir une compilation sur le même label Virgin. Lorsqu’il devint responsable de la communication, des activités culturelles et des éditions au Musée de Picardie, il me contacta afin d’inviter des écrivains que nous appréciions (Cyril Montana, Thierry Séchan, etc.). Le jeu consistait à leur faire écrire une nouvelle inspirée par une œuvre du musée, nouvelle qu’il lisait devant un public constitué des abonnés du même musée. Ses peintures ne laissaient pas insensible. Jean-François aimait les gens qu’ils soient célèbres ou totalement inconnus. Il les immortalisait dans ses séries de peintures très réalistes, réalisées à partir de photos qu’il prenait sans cesse, dans la rue, au restaurant, au bistrot. Cet intellectuel de haut vol, cette intelligence vive, cet homme d’une immense culture, cachait une sensibilité rare qu’il dissimulait sous un humour parfois acidulé. Jamais méchant. Il écrivait aussi, sous le pseudonyme de Jean-Louis André, des nouvelles, de courts récits. Notre journal avait publié l’une de ses fictions, il y a quelques années. Oui, les gens et les destins le fascinaient. Le temps qui passe aussi. Comme tous les littéraires. Les rues de Saint-Leu vont être bien tristes sans toi, JFD. Salut, Jean-François !

                                        Dimanche 25 janvier 2015

Yul Dosière

René Dosière (2e en partant de la gauche, en chemise bleue) et le sympathique et tonitruant picardisant Jean-Pierre Semblat (4e en partant de la gauche) lors d'un repas très festif. René Dosière a même chanté quelques vieilles chansons françaises.

René Dosière (2e en partant de la gauche, en chemise bleue) et le sympathique et tonitruant picardisant Jean-Pierre Semblat (4e en partant de la gauche) lors d’un repas très festif. René Dosière a même chanté quelques vieilles chansons françaises.

    Un feuillet, c’est court, lectrice ma fée charnelle, mon désir, ma convoitise, mon petit animal. C‘est la dimension de la chronique que tu es en train de dévorer des yeux, en ce dimanche matin, alors que ton mari est au PMU, à la chasse ou en train de s’esquinter la santé au footing. Toi tu me lis. Tu as raison. Il n’y a rien de tel que l’infidélité littéraire pour entretenir la libido. De plus, si tu te fais pincer (pincer, quoi ? Mais non pas pincer les… enfin tu me comprends), tu ne risques pas grand-chose devant le juge des affaires matrimoniales. Il y a jurisprudence. Plusieurs maris, jaloux comme des brouettes de poux de la crête de Wimy en avril 1917, ont bien tenté de demander le divorce après qu’ils eurent surpris leurs épouses en train de dévorer les Dessous chics. Ils ont tous été déboutés. Donc, lis-moi sans crainte. Tout ça pour te dire qu’un feuillet, c’est court. Je suis donc contraint de faire un retour sur mon escapade au lycée Henri-Martin, à Saint-Quentin, que j’évoquais en cette même place la semaine dernière. Je n’ai pas pu raconter ma rencontre, lors des retrouvailles des anciens élèves de l’établissement, avec Roland Renard, maire de Montescourt-Lizerolles. Roland et moi avons évoqué les jours d’antan, quand j’étais jeune journaliste à L’Aisne Nouvelle, et que je couvrais le secteur à bord de ma vieille Peugeot 304. Les inaugurations, le mousseux, les cérémonies du 11-Novembre… Tout ce qui fait le plaisir du métier de localier. Je garde de Roland l’image d’un élu épatant, proche du peuple et de ses électeurs. Sympa avec les journalistes. Autre belle rencontre : celle de René Dosière, élu incontournable et surtout écrivain, un ancien d’Henri-Martin, qui, me confia une précieuse lettre. Datée du 28 février 1957, elle est l’œuvre du proviseur du dit lycée, et s’adresse au père de René, instituteur à Origny-Sainte-Benoîte. Le ton de la missive est plein d’humour, de retenu. A l’ancienne. Il y écrit : « J’ai le regret de vous faire savoir que je ne pourrai admettre au Lycée Henri-Martin votre fils René Dosière tant qu’il prétendra se présenter à ses professeurs et condisciples avec une allure aussi originale que parfaitement ridicule. Désireux sans doute de ressembler à un acteur de cinéma adulé par un certain public qui confond originalité avec intelligence et talent, votre fils a confié sa tête à un artisan Figaro, qui, au prix d’une coupe de cheveux affectée vraisemblablement d’un respectable coefficient a dénudé son crâne à la manière d’une coquille d’œuf. » René, pour ressembler à Yul Brynner, s’était fait raser le crâne. Après Mai 68, ce sont les cheveux longs que les proviseurs combattront. Avant d’en terminer, lectrice, je voudrais te dire l’immense plaisir que j’ai éprouvé en assistant à l’hommage à Desproges et à Brassens, au cirque d’Amiens, il y a quelques jours, grâce à Dominique Leroy et la bande de Charlie Hebdo. Dans le spectacle un violoniste impressionnant de virtuosité, de talent, d’inventivité : il se nomme Yves Teicher. Un prince.

                                           Dimanche 19 octobre 2014

Un grand livre fait un excellent film

Philippe Vilain, rencontré au cours d'un cocktail de la revue Service littéraire.

   Il y a quelques temps, à Paris, lors d’un cocktail de la revue Service littéraire, je faisais la connaissance de l’écrivain Philippe Vilain. Je venais justement de terminer son roman Pas son genre (Grasset). Je lui dis pourquoi son livre m’avait plu: « Il m’a rappelé La Dentellière, de Pascal Lainé. » Je regrettais immédiatement mes mots. Certains écrivains détestent qu’on les compare à d’autres. Garçon calme et intelligent, Philippe Vilain fut, au contraire, ravi. Et nous trinquâmes au succès de son roman sous les yeux de François Cérésa, créateur de Service littéraire, et de quelques collaborateurs de la revue dont Jean-Michel Lambert et Bernard Morlino. Cela lui a porté chance car son livre vient d’être porté à l’écran par le cinéaste Lucas Belvaux, avec la délicieuse Emilie Dequenne et le convaincant Loïc Corbery. Le film (vu au Gaumont, à Amiens) correspond bien à l’histoire et à l’atmosphère de l’opus de Philippe Vilain. Clément, un jeune professeur de philosophie (Loïc Corbery), est affecté dans un lycée d’Arras pour une année. Il le prend très mal, lui qui n’aime que Paris, d’autant qu’il est aussi écrivain (un roman chez Grasset ; un essai sur Kant), qu’il fréquente le Flore et les Deux Magots. Il se rend dans la capitale du Pas-de-Calais plus mélancolique qu’un troupeau de Cioran. Il déambule d’une place à l’autre, s’ennuie beaucoup. Un jour, dans un salon de coiffure, il fait la connaissance de Jennifer (Emilie Dequenne) qui devient vite sa maîtresse. Il est issu de la haute bourgeoisie éclairée parisienne, lit Proust, Flaubert,  et les philosophes allemands ; elle est une fille du peuple, lit Anna Gavalda et passe ses soirées dans les karaokés avec ses copines. Il est constamment indécis, hésite à s’engager, réfléchit beaucoup ; elle est entière, fonceuse, toujours gaie et pétillante. Elle n’est pas son genre. Comme le genre de Pomme, dans La Dentellière n’était pas celui du narrateur qui ressemblait comme deux gouttes d’encre à Pascal Lainé. Lainé, comme Vilain, traite de l’incommunicabilité de deux êtres, issus de deux mondes très différents, voire opposés. Deux êtres qui, pourtant, s’aiment. Car, même s’il reste en réserve, Clément aime Jennifer. Le film est aussi poignant, à l’image du livre. A l’image de La Dentellière. En regardant le film Pas son genre, je me revoyais en 1979, jeune journaliste à L’Aisne Nouvelle, en train de parcourir la place du Huit-Octobre, à Saint-Quentin, à la recherche de l’hôtel dans lequel Pascal Lainé, jeune professeur de philosophie, avait posé ses valises une rentrée par une rentrée de septembre de la fin des sixties. La littérature me servait de tuteur. Le mildiou de la mélancolie, déjà, attaquait mes feuilles. Mes pages.

                                          Dimanche 11 mai 2014

Le froid sec de l’hiver de Saint-Quentin en 1971

Jacques Darras, écrivain poète, traducteur, universitaire. Février 2012.

J’aime beaucoup la ville de Saint-Quentin. J’y ai longuement séjourné, puis vécu. Séjourné (le mot est-il bien approprié? Il recèle un côté dilettante qui, comme le gros chat de la maison d’édition du même nom où j’ai édité mes premiers livres, me convient), de1970 à1975, comme élève au lycée Henri-Martin. J’avais refusé d’aller au lycée Gay-Lussac, à Chauny – où mon père et ma sœur aînée avaient été, eux-mêmes, élèves -, pour échapper à l’apprentissage de l’allemand, et me jeter comme un soldat républicain sur un combattant franquiste lors de l’attaque de Teruel, sur l’espagnol. Ah, l’espagnol! Quel bonheur! 1971.C’était l’époque où les musiques brésiliennes, sud américaines et latines caressaient le rock de leurs regards de velours noir. Mlle Vergnioux, notre professeur d’espagnol en seconde, nous avait fait apprendre une chanson de Paco Ibanez, «Como tù». Je me souviens de ce drôle d’hiver. Il faisait froid comme aujourd’hui. Un froid sec, picard, comme seule la rue d’Isle, irradiée par des courants d’air glacials et solaires, sait en produire. Nous la remontions, mon copain Paco, Jean-François Le Guern, que je surnomme Juan dans mon roman La Promesse des Navires (Flammarion, 1998; un fort beau cadeau de Noël lectrice, ma fée fessue consumériste) pour nous rendre au lycée et nous enfermer dans une salle de classe du lycée pour y répéter la chanson «Como tù» que nous devions interpréter en cours d’espagnol à l’occasion des fêtes de fin d’année. Le froid sec de cet hiver 1971-72. Le goût des bières brunes que nous ingurgitions en grand nombre au Café central, dans le haut de la rue Emile-Zola. (Existe-t-il toujours?) Habité.Jeune journaliste à L’Aisne nouvelle (1979-1983), j’habitais rue des Bouloirs avec Féline, mon ex-épouse. C’est dire, lectrice, que j’étais ravi de me rendre au salon du livre de Saint-Quentin, il y a peu. J’avais comme voisine la mignonne et vingtenaire Salomé Berlemont-Gilles, fille d’une conseillère municipale socialiste, qui vient de sortir un adorable petit livre, Argentique, dans la collection Plein feu, de chez Lattès. Nous avons beaucoup parlé. Littérature (des hussards et des autres).Littérature encore, l’autre soir, à la librairie du Labyrinthe où je suis allé interviewer Jacques Darras qui publie un livre sur la Picardie en compagnie de la photographe Chantal Delacroix. Il a dû parler de Saint-Quentin, Jacques, dans son ouvrage. Pas fait attention.

Dimanche 15 décembre 2013

Raymond Défossé et Philippe Lorenzo : deux passeurs

Philippe Lorenzo, éditeur des Soleils bleus.

 Très souvent, c’est Lady Lys qui m’entraîne au cinéma moi qui, jusqu’ici, étais aussi cinéphile qu’eût pu l’être François 1er. Cette fois, c’est moi qui l’ai entraînée au ciné Saint-Leu voir Le Grand soir, de Benoît Delépine et Gustave Kerven. Soudain, surgit à l’écran Raymond Défossé dans le rôle d’un syndicaliste. Incroyable: le Raymond fait maintenant du cinéma! Je n’en croyais pas mes yeux. Je savais qu’il était très proche de Benoît; il l’avait eu comme élève, au lycée Saint-Jean, à Saint-Quentin. Au cours d’une récente interview, Delépine m’avoua même qu’il devait beaucoup à Raymond qui lui avait donné le goût du cinéma et de la lecture. Ce n’est pas rien. Et ça ne m’étonne pas. Raymond, je le connais depuis plus de cinquante ans. Sa mère tenait une minuscule épicerie, rue Marceau, à côté du Casino, salle de cinéma de Tergnier (Aisne).Mes parents avaient leur maison, rue des Pavillons, juste derrière. Le café Desmarquet se trouvait juste à l’angle. Je me souviens bien d’un garçon très brun, aux yeux très noirs, en culottes courtes qui jouait avec les gamins de la cité Roosevelt, presque en face de la gare. Adolescent, il fréquentait un autre copain, Patrick Pain qui fondera plus tard le meilleur groupe de l’Aisne: The Up Session. Ensemble, le Patrick et le Raymond ne parlaient que de rock’n’roll. Des Animals, des Them, des Kinks. Raymond fonda, lui aussi, son groupe qui répondait au nom de Flying Piggies. Lorsque je travaillais à L’Aisne Nouvelle, à Saint-Quentin, je retrouvai Raymond en militant de la CFDT, puis en directeur de la Maison des arts et loisirs de Laon. Et quand je devins journaliste à Abbeville, il trouva moyen de créer le cinéma Le Rex et d’autres cinés sur la côte picarde. Comme s’il me suivait. Raymond est une manière de passeur. Passeur de cinéma; passeur de rock’n’roll. Passeur de littérature. (Nous adorons, tous deux, Roger Vailland.) Philippe Lorenzo, lui aussi, est un passeur, à sa manière. C’est un éditeur courageux, créateur des éditions des Soleils bleus. J’ai bu un verre avec lui, récemment, au Kimbo, à Amiens. Il m’a fait part de ses projets, notamment la publication de la suite de BoussuS, un roman de Jacques Vallerand et de Pierre Thellier qui avait assez bien marché. Je le regardais, et me disais que c’était bien d’être éditeur, en2012.Mieux que de spéculer en bourse.

Dimanche 17 juin 2012.