C’est Jérôme

  Un recueil de poèmes, un autre de nouvelles. Jérôme Leroy chante C. Jérôme, la France comme on l’aime et les femmes aux seins lourds dans des rues jaunes. Superbe !

Jérôme Leroy sort parallèlement un recueil de nouvelles, Les jours d’après, Contes noirs et un recueil de poèmes, Sauf dans les chansons, les deux opus chez l’un de ses éditeurs fétiches, La Table Ronde. Devant une telle situation, il serait de coutume de s’attarder sur le premier, – comme on privilégie souvent le roman par apport aux nouvelles – et d’expédier en deux phrases la poésie. Eh bien non ! Nous ferons ici l’inverse ; non pas que les nouvelles de Jérôme Leroy ne valent pas le détour. Au contraire : il excelle dans le genre, et celles-ci sont du meilleur cru. Mais ses poésie sont, comment dire ?, si attachantes, si singulières ; elles nous font le même effet que les meilleurs morceaux de Michel Houellebecq. Jérôme Leroy est un poète, un vrai, dans le sens où, jamais, grand jamais, il ne s’adonne au pédantisme, aux recherches absconses et rebutantes. Tout au contraire ; il travaille les ambiances, les atmosphères comme un luthier ou un facteur de clavecin façonne le bois précieux. Il nous procure des émotions subtiles, nuancées. Les mots résonnent, sonnent comme une basse Höfner sur les plus grands standards de la Stax ou de la Motown. Là, il décrit « une femme aux seins lourds dans une rue jaune » ; on est quelque part en province, du côté de Metz, de Thionville. On court on ne sait pas trop après quoi. Tant pis; le plus important, c’est ce spleen acidulé qui nous prend, qui nous transporte, qui nous berce dans ces sous-préfectures si françaises qui se réveillent les yeux gonflés de sommeil lourd dans des odeurs de pain frais, de café et de suie. Grâce à Leroy, on se promène du côté de Simenon, de Pirotte, de chez Mac Orlan, ou de chez Hardellet. C’est beau, c’est juste ; ça sonne ; ça bouleverse. Lorsqu’on lui parle des liseuses et autres tablettes, le poète Leroy se recroqueville : « On n’a jamais vu un livre qui tombait en panne. » Imparable. On constatera aussi les bouffées marxistes qui l’étreignent quand les angoisses capitalistiques et ultralibérales se font insupportables.

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l'oeuvre de l'écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d'Amiens après la conférence.

Il y a quelques mois, Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l’oeuvre de l’écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d’Amiens après une conférence.

Et comment ne pas s’émouvoir face à ce tombeau pour C. Jérôme, hymne à « ces petits bals sans importance » (joli clin d’oeil fraternel à quelque autre auteur méconnu et provincial) ? Du charme, son recueil de nouvelle (de contes ?), Les jours d’après, n’en manque pas. Jérôme égrène une quinzaine de nouvelles succulentes, rapides, nerveuses, félines et racées, dont celle, « Crèvecoeur » qu’il avait donnée au Courrier picard il y a quelques années. On y trouve notamment un mainate qui siffle les filles, des bobos agaçants, un cadre intermédiaire homosexuel, un beffroi (celui de Lille) qui se fait personnage, voire héros. Ces saletés de eighties qui générèrent l’ultralibéralisme et le triomphe de l’entreprise, en prennent pour leur grade ; le social-démocrate François Mitterrand aussi tandis que le général de Gaulle et les communistes fraternisent au nom de la France, de l’état, de la république une et indivisible, enfin autour de tout ce qu’on devrait aimer, désirer, étreindre alors qu’on nous bassine avec l’imbécile modernité de l’Europe des marchés. Et puis, comment ne pas succomber aux vapeurs si françaises du champagne Drappier, 100 Pinot noir ? Impossible.

                                                                PHILIPPE LACOCHE

Sauf dans les chansons, Jérôme Leroy, La Table Ronde, 170 p. ; 14 €. ; Les jours d’après, Contes noirs, Jérôme Leroy, La Table Ronde, coll. La petite Vermillon ; 299 p. ; 8 €.

La délicatesse de Tillinac

C’est l’un de nos meilleurs écrivains français. L’un de nos plus grands stylistes. Il aime son pays, la France, par-dessus tout. On est en droit de ne pas le lui reprocher ; il en parle si bien. Denis Tillinac a fait son entrée

Denis Tillinac : l'un des plus grands stylistes français actuels.

Denis Tillinac : l’un des plus grands stylistes français actuels.

en littérature avec un petit livre de chroniques exquises, Spleen en Corrèze, dans lesquelles il retraçait la vie du minuscule localier qu’il avait été pour la Dépêche du Midi il y a fort longtemps. À ce métier minuscule, il redonnait toute sa noblesse, toute sa grandeur. C’était juste, frais et magnifiquement écrit. Depuis, Denis n’a cessé d’écrire, romans, nouvelles, récits, biographies, essais. Il est de droite, ami de Chirac ; on le dit réactionnaire. Et certains beaux esprits lui font payer cher. C’est idiot. Il suffit de se pencher sur ses livres pour comprendre quel grand écrivain il est. Ces nouvelles, recueillies sous le joli titre générique Juste un baiser, en témoignent. Il nous conte des histoires parfois purement fictives, parfois plus proches du réel ; délicates et subtiles, toujours. On y retrouve un président de la République, qui las, met les bouts et fuit l’Élysée. Dans « L’Esclave », c’est une aristocrate qui avoue, non sans fierté, être l’esclave de l’homme qu’elle vénère. (On retrouve ce thème et quasiment les mêmes personnages dans son très beau roman Considérations inactuelles). Dans « La Hyène », il nous conte le retour inattendu d’une Allemande là… Amours ; sentiments forts, et, en filigrane, cette France de province qu’on aime tant. Tillinac : c’est Simenon, c’est Barrès. C’est bien. PHILIPPE LACOCHE

Juste un baiser, Denis Tillinac, La Table ronde, coll. La petite Vermillon (poche); 233 p.; 8,70 €.