Philippe Tassart : « On est un festival atypique ! »

 

Philippe Tassart est fier de faire jouer les Insus dans le cadre du festival Rétro C Trop.

Les Beach Boys.

Patron de la société Ginger, créateur du festival Rétro C Trop (24 et 25 juin, au château de Tilloloy), Philippe Tassart explique comment il s’y prend pour faire jouer les plus grands.

Philippe Tassart, quels seront les artistes programmés à cette deuxième édition de Rétro C Trop ?

Nous sommes parvenus à convaincre Les Insus que nous voulions déjà inviter l’an passé car le titre du festival est issu d’un morceau de Téléphone : « Métro, c’est trop ! ». Les Stranglers seront là également ; il s’agit de la formation de Jean-Jacques Burnell, bassiste français. Il y aura aussi Sarah Olivier, une fille avec qui on a déjà travaillé et qui était en première partie des Insus au Zénith d’Amiens. C’est une Parisienne qui fait une musique assez barrée ; être la chanson contemporaine, le jazz et le reggae. C’est une bête de scène. Elle sera accompagnée par Steven Harrison qui était le contrebassiste de Sons of the Desert. C’est un peu ma famille. On a aussi Blue Öyster Cult,  qui est toujours en activité et qui ne donnera que deux dates en France. A la programmation du samedi également : Wilko Johnson, célèbre guitariste de Dr. Feelgood. Ceci c’est juste pour le samedi.

Comment vous y prenez-vous pour parvenir à réunir à la même affiche les Beach Boys et tous des grands groupes mythiques ?

C’est un travail de très longue haleine. Ca prend environ six à sept mois, surtout pour un festival naissant comme le nôtre car c’est seulement notre deuxième édition. Nous parvenons à proposer cette programmation grâce à notre tissu relationnel bâti depuis de nombreuses années en Picardie avec des groupes internationaux. Nous avons bon nombre de contact avec des groupes en direct ; nous traitons directement avec les artistes. Il nous arrive de travailler avec des sociétés françaises qui nous aident bien. C’est important de se positionner à l’échelon international car on est un festival atypique. On ne fait pas la même chose que les autres. Les Stranglers, personne ne les a. J’ai envie de faire plaisir à des gens qui ont une culture musicale ; des gens qui aiment la musique avec passion. C’est mon cas. C’est mon cas ; c’est pour ça que j’ai fondé ce festival. Il n’est pas destiné à des gens qui ont forcément 20 ans, bien que… On s’aperçoit que la jeunesse aime les groupes qui ont 50 ou 60 balais parce qu’ils représentent l’histoire de la musique. Un gamin qui joue de la musique aujourd’hui s’est forcément inspiré un jour ou l’autre de ces groupes-là. Nous avons accueilli énormément de jeunes au cours de la première édition du festival.

Parmi les groupes qui constituent cette belle affiche, quel est celui ou ceux qui vous font le plus rêver ?

Evidemment, ce sont les Beach Boys car, une fois encore, on touche ici à l’histoire de la musique. L’an dernier, j’ai produit le concert du cinquantième anniversaire de la carrière de Donovan, à l’Olympia, et j’ai rencontré à nouveau les Beach Boys la semaine dernière à l’Olympia. On a longtemps parlé de cette histoire de la musique au cours de laquelle les Beach Boys étaient les concurrents directs des Beatles. Les Beach Boys ont créé un certain style de musique qu’on écoute encore aujourd’hui et qui était tellement en vogue dans les années 1960. Les Beatles s’en sont inspirés pour écrire Sgt. Pepper’s. Ils se sont surtout inspirés de l’album Pet Sounds. Ma grande fierté, c’est donc de faire venir les Beach Boys. Et c’est derniers disent qu’ils ont été influencés par Revolver. Donc, la boucle est bouclée. Mon autre grande fierté, c’est d’être parvenu à faire jouer les Rabeats qui sont des artistes avec lesquels je travaille depuis vingt ans. Donc, je parviens ici à mélanger l’histoire des Beatles (à travers les Rabeats) et celle des Beach Boys. Sur scène, les Beach Boys expliquent bien, entre chaque morceau, l’histoire de leur groupe. Ils racontent notamment qu’ils sont tous partis en Inde, ce grâce à Donovan qui les a emmenés. Ils sont allés à la rencontre de la méditation transcendantale  et la rencontre du sitar, de Ravi Shankar. Mon autre fierté, c’est de faire venir les Insus, donc Téléphone, sur cet événement. On a tous démarré dans le métier avec Téléphone car on a le même âge. Ils sont, en fait, un poil plus vieux que nous. J’ai commencé par être DJ. Si je ne passais pas trois morceaux de Téléphone, ce n’était pas une bonne soirée. Je reviens au fameux Rex, de Roye, et à la boîte de Gury. Je suis très fier d’être parvenu à redynamiser ce coin du Santerre et du Trait vert, et à refaire de la musique dans ce coin.  Le Rex et la boîte de Gury n’existent plus. Il n’y avait donc plus de musique rock. Quand on y regarde d’un peu plus près, ce que je programme aujourd’hui ce sont les musiques que je passais quand j’avais 20 ans. Je n’ai pas tellement changé. Ce que je fais aujourd’hui c’est ce que je faisais quand j’étais DJ. Et pouvoir programmer les vrais groupes que je programmais sur mes platines de DJ, c’est juste un rêve. C’est génial !

Le château de Tilloloy est un lieu très historiquement ; c’est aussi le lieu de votre enfance.

Je suis issu du milieu agricole local. Maes grands-parents étaient des paysans qui allaient payer leur fermage à la comtesse d’Hinnisdal. Il y avait déjà un lien avec ma famille depuis très longtemps. J’ai toujours adoré cet endroit. J’y vais depuis que je suis tout petit. Il y a toujours un truc magique qui se produit quand on rentre dans le château. Il y a une grandeur, une architecture, une histoire. C’était le monument historique le plus proche du lieu où je suis né. Je regrette vraiment d’avoir mis autant de temps pour me lancer dans cette aventure. Si je m’y étais mis plus tôt, le festival aurait aujourd’hui plus d’années. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. C’est un retour à mes racines, en quelque sorte. Un retour vers les gens que j’aime. Des gens qui m’ont donné ma chance. Comme Jeannot et Marie, du Rex. Je suis content, aujourd’hui, de travailler juste en face d’où j’ai démarré car j’ai fait, cette année, la programmation du théâtre de Roye. La culture revient dans ce pays.

Blaise Cendrars, écrivain et poète, a combattu au château de Tilloloy (il en parle notamment dans son récit La Main coupée). Vous ne citez pas dans la promotion de ce festival. Pourtant, sa vie était très rock’n’roll, ce avant l’heure. Pourquoi ?

On n’est pas du tout dans cette esthétique littéraire. On est très loin de tout ça. Si j’organise d’autres événements dans ce château, pourquoi ne pas imaginer une thématique autour de Cendrars, avec ses influences, et les influences qu’il a eues sur les autres ?

Exemple : Bernard Lavilliers qui a toujours adoré Cendrars.

Exactement. Il y a effectivement quelque chose à faire mais ce n’est pas ce que j’ai voulu réaliser avec Rétro C Trop.

Les temps sont durs avec les attentats. Vous avez certainement dû renforcer la sécurité aux abords et à l’intérieur du festival.

J’ai envie de dire que j’en ai marre qu’on parle des attentats. Le lendemain de ceux de Manchester, il n’y a jamais eu autant de concerts donnés pour dire aux gens : « Allez-vous faire foutre, nous on aime la culture, et le reste on s’en fout. »

Cependant toute la population y pense.

C’est vrai, mais arrêtons d’y penser car ça pénalise nos métiers. Ca retire des gens des salles. La fatalité existe. Malgré tous les systèmes de sécurité qu’on pourra mettre en place, on ne pourra jamais arrêter un fou. Il aura toujours une idée pour détourner ces systèmes. Evidemment, nous avons mis en place des systèmes de sécurité renforcés depuis le 13 novembre ; cela fait partie d’une demande du ministère de la Culture et du ministère de l’Intérieur. A ce propos, j’ai participé aux premières réunions de sécurité. Dès le surlendemain des attentats, je faisais partie d’une équipe d’une centaine de personnes, ce sur le plan national. Il faut arrêter de parler de ça ; ça fait peur aux gens.

Comment vont les Beach Boys, malgré leur grand âge ?

Franchement, beaucoup de gens me disaient… enfin, me parlaient de Brian Wilson… J’ai eu l’occasion de voir les deux concerts. D’un côté, j’ai vu une oeuvre ; celle de Pet Sounds. C’est tellement bien joué, mais sans âme, sans cœur, sans vitalité. Ensuite, je suis allé à l’Olympia voir les Beach Boys, et j’ai passé deux heures debout, à danser avec les gens. Leur musique est très vivante ; ils enchaînent les tubes, reviennent sur des musiques plus difficiles. Ils font des petits hommages aux Beatles, à Chuck Berry. Il y a plein d’anecdotes sur leur passé. J’ai adoré ce concert à l’Olympia. Ils ont la niaque ; ils courent dans tous les sens. Ce n’est pas du tout le cas de Brian Wilson qui est derrière son clavier ; il ne se passe rien ; il est fatigué.

Avec une telle programmation, comment faites-vous pour vous en sortir financièrement ?

Non, je ne m’en sors pas. La première année a été un investissement. On savait qu’il nous faudrait plusieurs années pour rentabiliser un festival comme celui-là. On est dans une stratégie sur trois ans. La première année était déficitaire ; on espère que cette année ne le sera pas.  On espère recouvrer nos investissements sur trois ans.

Quel est le coût de l’investissement cette année ?

Un budget d’un million d’euros. Pour un privé, c’est énorme car nous ne bénéficions d’aucune aide publique. Il n’y a quasiment aucun festival en France de cette envergure qui soit supporté par une entreprise privée. Ma femme et moi, on met notre vie en jeu tous les jours.

L’investissement est-il plus important que celui de l’an dernier ?

Il est de 300 000 euros supérieur à celui de l’an dernier. Cette année il est d’un million ; l’an passé, il était de 700 000 euros.

Comment vous est venue l’idée de cette programmation 2017 ?

Je n’ai pas envie de dire que j’ai du talent, mais… je pars sur des gens disponibles, des gens qui me touchent.  Des gens qui aient été déclencheurs à un moment dans l’histoire de la musique.  Et j’essaie de les convaincre de venir.

Ce ne sont donc que des coups de cœurs. Vous n’avez, au fond, pas de stratégie.

Il n’y a pas de stratégie. En fait, les deux têtes d’affiche sont vecteurs d’un moment et d’une époque. Je n’allais pas faire baba cool autour des Insus et de Téléphone ; j’ai cherché un peu du côté du punk rock des Stranglers qui jouaient à la même époque que Téléphone. Wilko Johnson a été l’une des influences des Who, Who qui ont influencé Téléphone. Wilko Johnson est un ami de Roger Daltrey ; Téléphone sont fans des Who.

Dernière question : pourquoi vous êtes-vous laissé pousser la moustache ?

Dans le bus, quand on rentrait d’Arcachon, et on savait qu’on allait venir jouer Sgt. Pepper’s au Théâtre du Gymnase, j’ai lancé : « Bon, les gars, on se laisse tous pousser la moustache pour Sgt. Pepper’s. » Chacun des quatre musiciens et moi, avons laissé pousser la moustache pour Sgt. Pepper’s. Michel Orier, aujourd’hui directeur de la musique à la Radio France, nous a appelés pour qu’on joue Sgt. Peppers (qu’on a créé ici, au Théâtre du Gymnase), à FIP en direct, le 21 juin, ce dans le cadre d’une magnifique exposition sur Sgt. Pepper’s, exposition qui se trouve dans les locaux de la Maison de la radio. On a fait Affaire sensible qui est une belle émission. Michel Orier était présent et les Rabeats. Pour nous, c’est la consécration ; les gens qui pensaient que les Rabeats ne feraient qu’un feu de paille, que ça ne marcherait jamais, etc., Le nombre de journalistes, de médias, de radios, qui nous ont craché à la gueule, en nous disant : « Comment osez-vous reprendre les Beatles ? ». Aujourd’hui on va jouer à France Inter.  On est fier de ça.

Jacques Volcouve, spécialiste des Beatles, a un peu allumé les Rabeats, au cours de cette même émission.

J’ai envie de dire à Jacques Volcouve que les Rabeats font de la musique vivante, et que lui, il enterre les Beatles dans des cartons. Il a été méchant ; c’est ridicule. Il dit que sa collection, elle est dans des cartons. Quel intérêt ? L’intérêt de la musique, c’est d’être jouée. On vient de voir Rover – qui est artiste exceptionnel – va reprendre l’intégralité de Sgt. Pepper’s. Comment un monsieur comme Jacques Volcouve peut-il nous dire qu’on n’a pas le droit de jouer des morceaux des Beatles ? On en fait une interprétation qui est celle des Rabeats. On essaie de se rapprocher de l’original comme les faisaient Karajan et comme d’autres grands interprètes de la musique classique.

Propos recueillis par

                                         PHILIPPE LACOCHE

 

J’écoute Jethro Tull, je pense à Cendrars

 

Charlotte d'Andigné montre le livre d'or du château de Tilloloy au-groupe Ben Miller-Band. Juin-2016.

Charlotte d’Andigné montre le livre d’or du château de Tilloloy au-groupe Ben Miller-Band. Juin-2016.

Serait-ce l’âge qui agit, qui pèse et qui nuit? Il y a encore dix ans à peine, lorsque je me rendais à un festival rock, je n’avais d’yeux que pour la scène, les groupes, la musique. Au château de Tilloloy, le week-end dernier, à l’occasion du très beau et très réussi Rétro C Trop Festival, organisé par Anne et Philippe Tassart et Ginger, certes, je ne perdais pas une miette des prestations de Thiéfaine, de Jethro Tull et de ZZ Top, mais souvent, très souvent, j’avais l’âme ailleurs. Je humais l’air, regardais le ciel, les arbres séculaires du parc magnifiques, jusqu’aux brins d’herbe foulés par presque 20 000 pieds. Je me disais que Blaise Cendrars et ses compagnons légionnaires (Rossi, Lang, etc.) qui avaient combattu de février à mai 1915 dans l’enceinte du château, et, avaient certainement humé le même air, contemplé les mêmes arbres, caressé du regard les vieilles pierres des dépendances aujourd’hui meurtries par les éclats d’obus et les balles des mitrailleuses allemandes. Je mourais d’envie d’enjamber quelques barrières de sécurité pour courir, comme un réjoui, vers le potager, écarter les branches du vieux poirier qui s’agrippe au mur antédiluvien, et découvrir, ahuri, rêveur, ébloui par une montée de mélancolie, d’éblouissement littéraire, la plaque qui indique que le légionnaire Rafaël Eraso Santa Pau, né le 31 août 1886 à Almería et mort à Tilloloy le 13 mai 1915, celui que Cendrars appelle Rossi dans La Main coupée (il écrit qu’il a été éventré par une grenade teutonne alors qu’il se restaurait tel un ours – c’était un géant – dans sa cagna-tanière; dans la réalité, il serait mort d’une rupture d’anévrisme) a été enterré là, avant d’être exhumé dans un cimetière militaire (celui de Beuvraignes ou de Montdidier; j’ai su; je ne sais plus; la vieillesse, lectrice, amour déçu). Alors, quand Philippe Tassart me proposa de rencontrer Charlotte d’Andigné, fille de la marquise d’Andigné, seconde nièce de la comtesse Thérèse d’Hinnisdal (1878-1959) amie de Cendrars qu’il visita en 1949, aujourd’hui propriétaire du château, je ne me fis pas prier. En compagnie des membres du groupe Ben Miller Band (dont la délicieuse et très mignonne violoniste Rachel Ammons), elle nous fit visiter la magnifique église Notre-Dame de Lorette de Tilloloy, édifice du XVIe siècle. Et nous ouvrit, privilège exquis, le livre d’or du château. J’y vis l’écriture de Cendrars lors de sa visite (qu’il raconte dans La Main coupée), les dessins de Cocteau, de 1940, lorsqu’il venait rendre visite à son amoureux Jean Marais qui faisait le guet dans le clocher de l’église de Roye en 1940. Les premiers accords de «Bourée», morceau emblématique de Jethro Tull, venaient caresser mes oreilles. J’étais heureux. Heureux d’échapper au temps, au présent, à l’époque. Le poids du temps qui passe et de l’Histoire est un onguent qui soulage toutes les courbatures de l’âme.

                                  Dimanche 3 juillet 2016

  Blaise Cendrars, légionnaire dans la Somme

       Dans ses livres «J’ai tué», «L’homme foudroyé» et surtout «La Main coupée», il évoque Frise, puis Tilloloy où il a combattu avec bravoure.

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Blaise Cendrars a combattu à Frise et à Tilloloy.

Blaise Cendrars a combattu à Frise et à Tilloloy.

utobiographiques? Récits? Que sont au juste J’ai tué, L’Homme foudroyé et La Main coupée, ces livres de l’écrivain et poète Blaise Cendrars? Du légionnaire Blaise Cendrars faudrait-il dire, plutôt. Car il ne fit pas semblant, Cendrars. Dans J’ai tué (1918), il raconte comment il trucide un soldat allemand: «Je vais braver l’homme. Mon semblable. Un singe. Œil pour Œil, dent pour dent. À nous deux maintenant. A coups de poing, à coups de couteau. Sans merci. Je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J’ai tué le Boche. J’étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J’ai frappé le premier. J’ai le sens de la réalité, moi, poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre.» Une scène comme ça ne s’invente pas. Même quand on est écrivain, poète. Un grand écrivain, Cendrars en était un. Cette scène a dû se passer du côté de Frise où il était arrivé en novembre 1914 après s’être courageusement engagé, lui le Suisse né à La Chaux-de-Fonds le 1er septembre 1887, dans l’armée française. Affecté au 3e Régiment de marche de la Légion étrangère, son régiment devient quelques mois plus tard le 3e Régiment de marche du 1er Étranger. Puis, direction de Front de la Somme, Rosières-en-Santerre, d’abord, puis Frise. Blaise se retrouve bientôt à la tête d’un corps franc. Ses hommes et lui font des coups, des actions isolées. Ils parcourent les marais de la Somme à bord d’un bachot, vont même jusqu’à taquiner l’ennemi à l’intérieur des lignes allemandes. Cendrars raconte tout ça dans ce livre sublime qu’est La Main coupée. Il y évoque ses copains, ses frères de combats: «Ils étaient durs et leur discipline était de fer. C’était des hommes de métier. Et le métier d’homme de guerre est une chose abominable et pleine de cicatrices, comme la poésie», écrit-il. L’écriture, fut-elle fictionnée, reste le meilleur outil pour décrire l’atroce réalité. La Main coupée, à ce titre, est sublime, exemplaire; sans un gramme de lyrisme, d’apitoiement, de militantisme pacifiste, il parvient à décrire l’absurdité et l’horreur de cette saleté de guerre. Cette grande boucherie. Après les tranchées d’Herbécourt, puis le front de l’Artois, il arrive à Tilloloy en avril 1915. Il cantonne dans le parc du château. Tout cela, on le retrouve dans La Main coupée, avec les passages si émouvants de la mort de Rossi, «l’hercule de foire» qui mangeait comme quatre, éventré par une grenade; la mort de Lang, «le plus bel homme du bataillon», tué à Bus, écrabouillé par un obus. «Il y a BUS dans autobus et aussi dans obus…» Non, le poète Cendrars ne faisait pas semblant. Le 28 septembre 1915, il sera amputé du bras droit lors que l’attaque de la ferme Navarin, dans la Marne, près de Suippes. Dans le chapitre «Le lys rouge» de La Main coupée, il raconte comment, à Tilloloy il avait découvert, «planté dans l’herbe comme une grande fleur épanouie, un lys rouge, un bras humain tout ruisselant de sang, un bras droit sectionné au-dessus du coude et dont la main encore vivante fouissait le sol des doigts comme pour y prendre racine…» Pourtant, pas un coup de feu dans le secteur, pas un coup de canon. Prémonition? On ne le saura jamais. L’écriture, encore, vient au secours de la réalité pour décrire l’horreur. «Le lys rouge»? Cendrars, c’est beau comme du Rimbaud et son «Dormeur du val».

                                                       PHILIPPE LACOCHE

Une petite pluie tiède brumise les mélodies de Brahms

Tout se tient. La vie? Une manière de boucle qui tourne autour de votre tête, de vos hanches comme un hula-hoop. (Qui se souvient encore des hula-hoops? Je revois encore ma grande sœur en pleine action, un chaud mois d’août des sixties, à Tergnier. Le klaxon milanesque du marchand de glace. La couleur des cornets à la pistache, dans la ruelle à la Cité Roosevelt.) Je quitte quelques instants le journal et mon ordinateur pour faire une course en centre-ville. Petite pluie molle et tiède sur ce tout début de la Fête de la musique. Sur le parvis du magasin d’instruments Royez, un trio: une violoniste, une violoncelliste et un pianiste. Et une mélodie mélancolique et diaphane qui s’échoue comme une vague lasse sur la plage grise de ma mélancolie. Sur l’une des partitions, j’aperçois le nom de Brahms que je n’aurais pas reconnu, moi, bien plus familier aux harmonies de Chuck Berry. Je me mets à penser aux Fêtes de la musique d’antan. Celles que je suivais, en famille, dans une autre vie, à Abbeville. Ces petits temps incertains d’été mouillé, froissé comme une sonate de Brahms. Ces moules-frites que nous dégustions sous l’immense chapiteau dressé sur la place, près de la poste. Le rire de mon copain Raymond Défossé… Et déjà, mes lectures incessantes des livres de Blaise Cendrars. Quelques années plus tôt, j’avais découvert La Main coupée, roman autobiographique du Suisse le plus français du monde; je me délectais de ses récits, des portraits à cru qu’il dressait de ses copains légionnaires, des escapades qu’ils effectuaient sur un bachot dans les marais de la Somme, en plein milieu des lignes ennemies. (Un descendant du délicat Brahms portait-il le casque à pointe du côté de Curlu?) Souvent, je filais sur les lieux à la recherche d’indices, de vestiges, de traces de tranchées, d’un cri resté figé dans l’air glacé du temps immobile. Tout se tient, oui. Je rentrai au journal, retrouvai mon ordinateur et tapai l’article qu’on m’avait commandé sur le légionnaire Cendrars dans la Somme. A Frise, bien sûr, mais aussi à Tilloloy. Tout se tient, oui… Je venais d’écrire un article sur le Rétro C Trop Festival qui a lieu en ce moment même au château de Tilloloy où Cendrars cantonnait. Dans le parc du château, j’avais retrouvé, sous le poirier qui grimpe sur le mur de pierre blanche, la plaque marquant le lieu où celui qu’il nomme Rossi dans le roman (en fait ce légionnaire espagnol se nommait

Le début de la Fête de la musique, à Amiens, devant le magasin d'instruments Royez.

Le début de la Fête de la musique, à Amiens, devant le magasin d’instruments Royez.

, je crois) avait été enterré, éventré par une grenade alors qu’il se nourrissait, tel un ours, ours qu’il était physiquement, dans sa cagna-tanière. Les fêtes de la musique d’antan; Cendrars; Tilloloy, oui, tout se tient dans la vie quand une petite pluie molle et tiède brumise les mélodies de Brahms.

        Dimanche 26 juin 2016

À la recherche du Besson perdu…

     L’auteur d’«Ah?! Berlin», ne perd jamais son temps : qu’il pense ou qu’il sorte, toujours, il écrit. Et nous donne un petit livre éclairant.

Henry Miller : J’suis pas

Patrick Besson, écrivain, journaliste.

Patrick Besson, écrivain, journaliste.

plus con qu’un autre. Roger Vailland : Comment travaille Pierre Soulages. Paul Léautaud : Amours. Blaise Cendrars : J’ai tué. Kléber Haedens : La France que j’aime. Ce sont souvent les petits livres qui éclairent le mieux les grands écrivains. Bien sûr, on ne pourrait se passer de Nexus, de 325 000 francs, du Journal littéraire, de La main coupée et d’Adios. Mais tout de même. Quel bonheur de se plonger ou de se replonger des petits délices précités, de ces minuscules bouts de littérature exquise, lâchés comme une bulle de savon, légère, sans la lourdeur du «vouloir-faire-oeuvre». Oui, aimons, les petits livres dits mineurs pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils nous procurent : goûter, subrepticement, le bonheur d’être au monde. Ou en lecture. Ce qui revient à peu près à la même chose.

Pense-bête, suivi de Sorties, est de ceux-là : le petit livre d’un grand écrivain : Patrick Besson. Et, une fois encore, c’est éclairant. Même si, of course, on ne peut se passer de Ah?! Berlin, de Lettre à un ami perdu, et d’Accessible à certaine mélancolie, livres majeurs, essentiels, parmi la somme bessonienne. Là, il a partagé ces 130 pages en deux parties : une première, Pense-bête, composée de proses, d’aphorismes et de pensées diverses. Une seconde tissée de récits et de nouvelles, à propos des sorties qu’il a effectuées. «Je suis beaucoup sorti et j’ai peu pensé. Ou j’ai beaucoup pensé et je suis peu sorti», confie Patrick Besson dans le texte de quatrième de couverture. «Ce recueil en deux parties est le résultat de plusieurs années de sorties et de pensées, tentative de retrouver et de conserver le temps perdu à sortir et à penser» Quoi de plus mélancolique, proustienne, modianesque que cette explication-confession? Comme d’habitude, Besson nous divertit, nous fait sourire (page 60: « Les choses que je ne ferai jamais…»; ou, page 74, quand il raconte que Sarkozy aurait dit à Franz-Olivier Giesbert que dès qu’il ne serait plus président de la République, il lui casserait la gueule…). On adorera également quand il évoque la réception de Son Excellence Alexandre Orlov, au 79 de la rue de Grenelle, l’ancienne ambassade d’URSS (il ne faut jamais passer à côté de valeur sûres : « J’étais ému d’errer dans les couloirs de ce qui fut pendant soixante-dix ans l’épicentre de la révolution bolchevique mondiale, désormais vaincue». Et on regrettera qu’il eût raccroché les gants du critique littéraire puncher et de haut vol qu’il était. Exemple, à propos de l’excellente Virginie Despentes : « C’est une Albertine Sarrazin qui ne serait pas morte à 30 ans sur une table d’opération, une Françoise Sagan en parka, une Violette Leduc qui n’ait pas été laide, une Simone de Beauvoir sans agrégation de philosophie. Elle écrit un français rude qui reste classique ; c’est la belle langue de l’école de la rue. » Imparable : pour tout ça, merci Besson !

PHILIPPE LACOCHE

Pense-bête suivi de Sorties, Patrick Besson, Mille et une Nuits ; 129 p. ; 4,50 €.

Jacques Darras : « Je me suis littéralement livré à l’anglais »

Jacques Darras devant le restaurant L'Aquarium, boulevard Voltaire, à Paris.

 Ecrivain, poète, universitai

Jacques Darras est très attaché à la Picardie, sa région d'origine.

re de haut vol, Jacques Darras, passionné par l’Angleterre et sa région, la Picardie, sort un excellent recueil de poème où il loue la beauté et la singularité d’une minuscule rivière : la Maye. Entretien.

 Votre livre Irruption de la manche ouvre le volume VIII du poème La Maye, intitulé « Le choeur maritime de la Maye ». Parlez-moi de cette oeuvre.

C’est un travail de longue haleine qui n’est pas terminé mais qui s’approche de sa clôture; je l’ai conçu dans les années 1988 comme un poème en plusieurs chants. Je ne savais pas si j’aurais la force, l’imagination, le courage d’aller jusqu’au bout ou si l’existence en déciderait autrement. Il se trouve que malgré les interruptions et les obstacles de toute nature, je suis à l’aube du huitième chant. Cette oeuvre, dans sa composition, s’étale sur douze ans. De 1988 à 2012, deux fois douze ans, ça fait 24 ans. Ce huitième chant, je viens de livrer le premier texte. D’une certaine manière, quoique qu’ayant un plan schématique rigide, l’ambition, c’était de se laisser balloter par les vagues de l’existence et de ne pas contrôler, de ne pas maîtriser totalement. C’est exactement ce qui s’est produit : l’existence m’a emporté, m’a fait dériver, et je me retrouve sur le rivage un peu comme un naufragé, comme un Ulysse dans le fond… qui, après les tempêtes, les orages affectifs de l’existence, se retrouve nu sur le sable. Un peu démuni en quelque sorte. Et je n’ai abordé, et n’aborde que sur une plage. Il se trouve que c’est une plage de sable, de la côte de la Manche. Parce que je me suis aperçu que la majorité de mon existence s’était déroulée dans la Manche, de chaque côté de la Manche. Etant professionnellement attaché à l’anglais, enseignant l’anglais et la littérature anglaise précisément, j’aurai passé ma vie à traverser la Manche.

Vous traversiez depuis quel port ?

Surtout Calais. Mais mon premier voyage en Angleterre, c’était Dieppe-New Haven. Je m’en souviens comme si c’était hier ; j’avais 14 ans. On m’a lâché, comme ça, une quinzaine d’années après la fin de la guerre. Et le pèlerinage vers l’Angleterre était un « must » pour les enfants de cet âge (les enfants de la guerre). Et depuis, j’ai dû traverser au moins cent fois.

Vous alliez dire bonjour à nos amis alliés en quelque sorte?

 Mes premiers souvenirs de la guerre se situent dans l’école de ma mère, près de la forêt de Crécy où ma mère enseignait (à Bernay-en-Ponthieu), de l’autre côté de l’école – du reste, ça n’a pas bougé – il y a un très grand pré qui descend vers la Maye. L’un de mes premiers souvenirs – j’étais interloqué – ça a été de voir les tentes kaki, anglaises et canadiennes. J’avais 4 ans et demi ou 5 ans. Ces choses-là marquent pour l’existence. Puis je me suis retrouvé dans la littérature anglaise et dans l’enseignement de l’anglais. Il y a donc une sorte de destiné géographique et historique. Dans le fond, on peut se demander si on peut y échapper, la contrarier. Finalement, je n’ai fait que l’accepter, tout en allant vers le latin le grec… rien à faire, l’appel du proche a été plus fort que tout.. Je me suis littéralement livré à l’anglais. Donc, ce huitième chant commence par une réflexion sur cette coupure, ces 37 kilomètres de détroit qui ont joué dans l’histoire un rôle phénoménal, qui nous ont protégé pendant la guerre; Et donc ce sentiment de liberté que j’ai toujours attaché à l’Angleterre et à la civilisation anglo-saxonne. Aux gens de la nouvelle génération, ça peut paraître complètement délirant, faux, dément, ainsi de suite… Je suis quelqu’un qui a associé ce sentiment de liberté à ce pays incroyable qu’est l’Angleterre. Qui reste incroyable par de-là tout, par-delà des reproches qu’on peut lui faire; avec un sens toujours en alerte de la démocratie, toujours vigilant sur les libertés fondamentales. Ca a été mon école de la liberté.

Ce pays est à la fois très attaché à son territoire et reste très ouvert sur le monde.

Absolument. L’accès world de la BBC a rythmé toute mon oreille. Leur présence en Orient, en extrême Orient, en Chine, en Russie, le rôle que le world service a joué est absolument incroyable.

Pourquoi avoir choisi cette petite rivière qu’est la Maye?

Ca s’est imposé progressivement à moi. Je ne sais pas vous expliquer le tropisme qui m’a poussé vers la rivière, mais là encore si je remonte à l’enfance, en faisant une psychanalyse sauvage de l’enfance, ayant grandi au coeur de l’occupation allemande (de décembre 39 jusqu’en 45), ma mère n’a pas bougé, elle est restée sur place, en lisière de la forêt de Crécy. Et la forêt, était occupée par les rampes des lancements de V1. Les Allemands étaient convaincus que si un débarquement avait

lieu il se déroulerait entre Quend et Boulogne. Il faut s’imaginer le degré d’occupation… du reste dans cette école, celle de Bernay-en-Ponthieu – qui n’a pas bougé – les trouves allemandes en occupaient le rez-de-chaussée. Et tout près de là, à Arry, il y avait le commandement allemand. J’ai grandi au milieu de l’occupation allemande, et le seul moment, dans mes souvenirs, d’avoir gardé une certaine forme de liberté, c’est lorsque nous descendions à la rivière, nous descendions à l’eau, et là il n’y avait aucune contrainte. J’ai donc dû m’imprégner de ces images d’eau, de cette fluidité de l’eau. Dans le fond, la rivière, c’est une façon de me libérer du pouvoir absolu de ces hommes, de ces militaires, du contrôle absolu qu’ils exerçaient sur la terre… la rivière est ce qui est pour moi – à la fois physiquement et symboliquement – est une échappée. On ne peut pas maîtriser l’eau qui coule. Et c’est un aspect de la Maye que j’ai découvert un peu plus tard, – puisque c’est un des thèmes de mon premier livre – elle arrive dans les sable, sur la plage dite de La Maye, et après des méandres absolument infinis – à tel point que, à l’âge où je suis, je n’ai pas encore pu suivre tous les méandres de la Maye jusqu’à l’embouchure – son embouchure se fait à trois cents mètres de l’embouchure de la Somme dans la mer. Et au fond, cette rivière refuse jusqu’à la dernière minute d’être soumise à la rivière majeure. Elle veut garder son indépendance; et puis, elle s’évapore en quelque sorte. Je sais aujourd’hui qu’elle a des problèmes; je lis le Courrier picard, pour savoir qu’elle a des problèmes en amont du côté de Crécy. Je suis en contact avec des gens-là; j’y suis très très sensible. L’état des rivières est soumis aujourd’hui aux engrais chimiques, aux détournements, etc. S’il y a un comité de défense de la Maye, je suis prêt à intervenir, exactement comme Robert Mallet qui, pour moi, reste un exemple. J’ai eu beaucoup d’admiration pour Robert Mallet et surtout pour le rôle qu’il jouait dans le réel, dans la réalité. Dans le territoire. Il avait prononcé cette phrase qui avait fait grand bruit à l’époque : « Rien changer, c’est bien. » On avait dit : « Quel affreux conservateur!… » Et aujourd’hui, en ce qui concerne la baie de Somme, on est très content que le massif dunaire n’ait pas été livré aux promoteurs et que cette immense promenade qui tourne autour de la pointe de la Maye, soit un bonheur. Ce paysage m’a requis, m’a vraiment requis. J’y suis

attaché à un point véritablement inouï. Je ne peux pas passer une année sans y aller au moins une dizaine de fois. Et dans ce lieu, j’ai une certaine réserve car je me dis qu’à force de le chanter, qu’à force de le chanter, de le faire connaître, on crée son malheur. Cela dit, ça me remplit de joie, c’est un bien être. La luminosité de ce lieu – voir ce qu’en disait le peintre Manessier qui était un grand amoureux de ce lieu, le sens à la fois de proximité et d’infini – tout cela est pour moi un grand bonheur de l’existence. Je suis un poète – par de-là tous les malheurs, relatifs, que j’ai vécus, que j’ai connus en comparaison avec ceux qu’ils peuvent être pour d’autres personnes – j’ai surmonté tout cela grâce à cette joie profonde que m’a communiqué ce lieu, cette embouchure, ce lieu privilégié entre tous; je l’oppose à la guerre, à la catastrophe de la première et de la deuxième guerre, cela m’a permis de me construire. On est directement lié au cosmos en cet endroit. Il faut savoir que c’est construit sur le sable, et tout ce qui est construit sur le sable, ce qui est précisément la précarité de la condition humaine; il faut avoir le sens de la relativité et le sens de l’humour des choses, de notre existence sur terre. J’ai tout ça lorsque je me promène et que je disparais à l’horizon de moi-même, en marchant avec mes bottes vers la Maye. Avec la présence des oiseaux, ça c’est un aspect qui m’a fortement marqué, comme la chasse à la hutte. Dans l’enfance et l’adolescence, j’ai été fasciné par les oiseaux. Mon père a été l’un des tous premiers guides cynégétiques, guide des oiseaux de la sauvagine. J’ai l’oreille en éveil. Et l’acuité des noms et des cris et un poème primitif, primaire. Un oiseau qui crie, un huitrier pie, un courlis, un bécasseau nain, c’est un poème primaire.

En cela vous devez être sensible aux poèmes de Pierre Garnier dévolus aux oiseaux?

Pierre et moi – et c’est ce qui m’a séparé de lui – nous n’avons pas du tout la même forme d’expression. Nous avons eu de nombreuses discussions lorsque j’étais à Amiens, où j’ai lancé la revue In’huit, dans les années 80, notamment avec Pierre Rappo pour qui j’ai beaucoup d’affection. Pierre Garnier – si j’ai bien compris le spatialisme – a travaillé sur la page dans une sorte de

dissémination des lettres, en faisant confiance de l’intelligence du lecteur pour rassembler tout ça. Mais il y avait pour moi une chose au moins aussi importante, si ce n’est plus importante, c’était les sons. On ne peut pas dire un poème spatialiste de Pierre et c’était pour moi une sorte d’auto-mutilation, le mot est un peu fort, mais c’était une sorte de neutralisation de l’absence du son. Il a expliqué ça par rapport à son rapport à la guerre, à la tuerie des hommes; c’est sa façon d’avoir protesté. Moi, je suis un sonore. Je ne peux pas concevoir le sens sans le son. Donc, la lettre est aussi un phonème. C’est ça qui me sépare beaucoup de la perception en quelque sorte. J’ai besoin de ce lien au son. Une réalité sans le son, je ne comprends pas.

Comment définiriez-vous votre poésie? Vous sentez-vous proche des poètes de la Beat generation (Ginsberg, Burrough, Brautigan, etc.)?

Il y a de ça. Je suis allé les écouter au début des années quatre-vingt au centre culturel américain (un lieu mythique qui n’existe plus); sur une petite dizaine d’années, ont défilé Ginsberg, Burrough, etc., toute la Beat Generation. Il y avait des gens qui disaient le poème avec beaucoup de musique, de force, de violence, de geste, de gestuelle, C’était la performance, et nous, on découvrait. La poésie française découvrait cela. Aux premières loges, elle n’en croyait pas ses oreilles. J’ai été pris dans cette vague de poésie sonore. Mais comme j’étais par ailleurs un universitaire de littéraire anglaise, ces gens-là me donnaient la clé, de poètes qui les avaient précédés au début du siècle et qui étaient des poètes qui libéraient la voix, les sons, la présence sur scène, mais qui n’avaient pas cessé d’écrire des textes extrêmement forts, puissants ( Ezra Pound, etc.) Ils étaient en quelques sorte les ancêtres encore jeunes et les enfants… Je me suis appliqué à relier les uns aux autres. Ce que Ginsberg avait commencé avec le poète William Carlos Williams car ils habitaient pratiquement la même ville. William Carlos Williams a aidé Ginsberg. William Carlos William dit, dans un grand poème : « Mesdames, nous traversons l’enfer; attention à vos jupes. » Parce que allusion à Marylin Monroe et l’image sur le soupirail. Il n’y avait pas de divorce entre ces grandes grandes figures du début du siècle américain, révolutionnaires au niveau poétique de la langue anglaise, et Ginsberg qui était un héritier et qui avait poussé un peu plus loin… Oui, moi je suis vraiment là, et j’ai été nourri pas cette poésie-là et bien plus que par la poésie française de l’époque que j’aimais beaucoup (Saint-John Perse, etc.) qui étaient les héritiers de Valéry… Et le surréalisme continuait un petit peu mais sans grande conviction. Breton en 1968 est redevenu un petit peu à la mode. En même temps, Aragon commençait à pâlir. On sentait que le nerf poétique était cassé, qu’on était beaucoup plus dans le théorique. Des gens comme Jacques Roubaud, comme Michel Deguy. La poésie se retirait du monde.

La même chose s’est produite sous la férule du Nouveau Roman, pour la prose…

C’est exactement ce qui s’est passé. Alors ce n’était plus qu’une affaire de style, une affaire esthétisante. Sans parler de l’influence de la poésie allemande qui était très forte à travers la figure incontestable de Paul Cellan. Et les Français se disaient : « Nous n’avons pas une poésie aussi profonde que celle de Paul Cellan. » Il y a eu une sorte de dérive qui, moi, très spontanément, m’ennuyait. Je m’embêtais en poésie, je m’ennuyais. Et je me disais : « Mince, en Amérique, non seulement, ils n’ont pas connu la guerre, mais ils sont intervenus avec un sentiment de la liberté, et de plus, ils ouvrent une force une voix, une forme de tonicité, de vigueur que j’envie. » J’étais envieux de ça; et je me suis détourné du modernisme européen car j’estimais qu’il était arrivé dans une impasse. D’où ma séparation avec Pierre Garnier, qui, lui, continuait encore sur la lancée du début du siècle.

Pourriez-vous revenir sur le rôle joué par la Picardie et la Somme dans votre inspiration?

J’ai vécu dans un village de la Somme jusqu’à l’âge de 20 ans, qui n’est pas mon lieu de naissance, et qui porte le nom d’Ailly-le-Haut-Clocher. Il est sur un plateau; il n’a apparemment rien d’extraordinaire, sauf son clocher. J’ai grandi au contact du village; j’étais totalement intégré dans ce village, très présent dans le monde agricole. Je faisais les moissons, et je connaissais mon cadastre local par le menu, par le détail. J’ai donc eu une éducation sptatialisante, terrienne. Les pieds dans la terre. Avec le sens des singularités de chaque sol, plus ou marné, argileux. J’ai été marqué par la chasse. J’appartiens à une génération de chasseurs. J’avais un oncle qui était chasseur. Ca m’a permis d’apprendre les sols, les climats; je me suis fondu à cela. Et, grande décision qui m’a échappé, je me suis dit : de campagnard, de villageois, tu vas à la ville. Rupture totale, comme pour certaines familles. Paris : les études, les écoles préparatoires, le mental, le cérébral, l’intellectuel, les concours, la compétition. Heureusement, un peu de temps laissé aux sports : dans mon cas c’était le basket et le rugby qui, Dieu merci, m’ont protégé physiquement de la course épouvantable aux diplômes des classes préparatoires. Oui, il faut être très fort pour tenir dans ces trucs-là; ça passe ou ça casse et ça casse très souvent. Don,c rupture totale avec mon environnement, mon habitat. Passage à la littérature, passage par la littérature. Puis, je ne cesse de retrouver mon attachement à la terre par les mots. Par la littérature. Et voilà ce que je fais d’une certaine façon : je redonne les clés de mon paysage. Or, il se trouve que c’est un paysage – j’en parlerai dans une conférence que je ferai à la Maison de la poésie le samedi 10 octobre, à 16 heures – qui comporte en lui deux éléments : la préhistoire (d’où mon intervention lors de la mort de Roger Agache, la découverte que l’homme a une origine évolutive), et d’autre part la guerre de 14-18. Côté anglais, les batailles de la Somme sont l’équivalent de Verdun pour les Français. Et donc : qu’est-ce qu’on fait avec ça , à la fois avec cette humanité qui est repoussée dans ses frontières de 6 à 7 millions d’années avant Jésus-Christ; et j’ai grandi porte du Bois, à Abbeville où on eu lieu les recherches et d’où on a extrait des silex qu’on a nommés Abbevilliens. Et qu’est-ce qu’on fait avec cette tuerie, ce massacre qui est censé s’inscrire dans une époque développée de l’humanité et qui se trouve beaucoup plus inhumaine que toutes les époques préhistoriques. Qu’est-ce qu’on fait avec ça? Cette Somme, des guerres et de l’archéologie, est un laboratoire extraordinaire de l’humanité pour la réflexion, pour la pensée. Ainsi, je n’ai pas eu besoin d’aller loin; et j’y reviens sans arrêt parce que je suis moi-même pétri de ces contradictions. Donc, la rivière étant une petite sagesse, une sagesse de l’eau, sagesse de la fluidité. Et puis, le terrien, le terrible terrien qui m’a fait écrire que dans le mot terre il y a le mot terreur. Et tout ce qui est lié à la terre, est lié à la mort, dans tous les sens du terme. Et ce vaste cimetière qu’a été la Somme en juillet 1916. Vous pensez bien : le 1er juillet 1916, à Villers-Bretonneux et à Thiepval, 20000 morts en une seule journée. Abbeville en une journée : vous imaginez? Une ville comme Abbeville rasée d’un seul coup. Plus un vivant là-dedans. Il faut penser à tout ça. La poésie ne l’a pas pensé tout cela; le roman l’a un peu pensé. (Je suis en train de lire la correspondance d’Aragon à Breton. Il repart au front en 1918. Il est enterré trois fois par les canons. Il bouscule les tranchées; il ne dit pas un mot de cela. Il ne dit mot sur son courage; c’est une pudeur des soldats au front. Mais en même temps on se dit mince, quoi?

Cendrars a écrit sur la Grande Guerre.

C’est un immense écrivain. Il souffrait dans sa chair car il n’avait plus de main. J’ai lu Bourlinguer, La main coupée; je suis un grand amoureux de Cendrars. Il a été le seul poète français tout en ayant souffert dans sa chair, ça ne l’a pas empêché de voyager, à cueillir le monde. Il a été le seul poète américain de la poésie française en Europe. Saint-John Perse, c’était la poésie diplomatique…

Vos gouaches qui illustrent votre livre sont magnifiques. Les autres volumes de ce long poème sont-ils également illustrés?

C’est culotté d’avoir présenté ces gouaches dans ce livre, surtout au sein de la communauté littéraire française qui est très attentive et sophistiquée. Et moi je débarque avec mes gouaches expressionnistes. C’est un pan de ma propre vie que je n’avais dévoilé jusqu’à présent. C’est aussi ma fascination pour la peinture que j’appelle flamande, hollandaise, allemande. Ca va de la peinture flamande du XVe siècle (Van Eck jusqu’à Cobra). Jusqu’au peintre allemand Noldey qu’on a mis sous le boisseau car il ne s’était suffisamment battu contre les nazis. (Il vient d’avoir son musée à Berlin.) Pour moi, ce qui compte, c’est la couleur. Les hommes du Nord sont les plus grands coloristes qui soient : regardez Matisse; Picasso est un dessinateur génial mais les couleurs passent au second plan chez Picasso. C’est un coloriste brun, gris… C’est austère Picasso. Dans mon travail poétique, j’ai été beaucoup plus marqué par les peintres que par les écrivains. Je me sens hollandais ce qui ne me rend pas toujours sympathique auprès des wallons qui me trouve trop flamand. La peinture flamande, vous avez vu ce que c’est? Cette force, cette puissance de la couleur. Donc, j’ai osé et j’ai fait dans ce livre deux versions symétriques de la rive anglaise et de la rive française. Avec au milieu une sorte d’explosion de couleurs correspondant à ce qui s’est produit – le grand tsunami – 6500 années avant Jésus-Christ et qui a créé la Manche; avant, la Manche, c’était de la terre. Les Anglais font la cartographie de la Manche mètre par mètre. Ils sont en train de montrer qu’il s’agissait d’une vallée crayeuse traversée par de grands fleuves qui, semble-t-il avait pour affluents la Seine, le Rhin et la Tamise. C’est donc une seule grande coulée fluviale. Tout a commencé quand des pêcheurs des pays Bas ont remonté dans leurs filets des pointes de flèches. Donc l’Angleterre et la France n’existaient pas en quelque sorte. J’aime le littoral dans son ensemble. J’adore aussi le cap Blanc Nez. J’ai une jubilation particulière à monter sur la Cap Blanc Nez. L’autre jour, j’ai failli y laisser la vie. J’y suis allé après mon problème cardiaque; il y avait un vent à déplanter les moulins. Je me suis planté. Je m’étais aventurer sur un côté de la falaise et je me suis retrouvé complètement scotché sur place. Et je me suis dit que j’allais y passer. Je me suis dit que c’était bien de mourir à cet endroit-là. J’ai failli y passer.. C’est un lieu magnifique; il faut aimer le vent. Il n’y a jamais une absence de vent à cet endroit-là; jamais. Les paysages sont magnifiques; quand on voit les falaises blanches qui resplendissent en face… Et les terres qui s’inclinent vers la mer, à gauche, c’est magnifique. Quand je me rends au Cap Blanc nez, je sens la présence de cette « terre sous l’eau » comme l’ont baptisée les Anglais. Je me dis que c’est étonnant, ces deux pays qui se sont fait la guerre si souvent, il y a 6000 ans, n’avaient pas de raisons conflictuelles. C’est une réflexion sur une coupure du temps, dans le temps. Qu’est-ce qui fait que le temps est coupé, la coupure du temps… Que sommes-nous, nous, de petits calculateurs qui vivons, au mieux, 80 ou 90 ans, qu’est-ce que c’est que sur l’arc des milliards d’années… cent milliards de galaxies… cent milliards de voies lactées.

Ecrire de la poésie en 2012, c’est un pari singulier. Un désintéressement total.

Ca l’a toujours été. Je lis dans la correspondance de Breton et Aragon que les tirages de la poésie étaient nuls. Lorsque Verlaine publie les Poètes maudits qui sont Rimbaud, Mallarmé et Tristan Corbière, les tirages sont 250 exemplaires. Victor Hugo s’il n’avait pas écrit Les Misérables, n’aurait pas été à ce point connu comme poète. Le seul poète que l’on connaît – hormis Prévert – c’est le poète anglais lord Byron. La poésie est un art de l’austérité. Il y a 500 éditeurs de poésie mais ils sont tous petits. Les grands – Flammarion et Gallimard – ne se portent pas si bien en poésie. Qui parle de poésie dans les journaux? Là, exception française, négative. Dans la presse anglaise, allemande, etc., on y parle de poésie toutes les semaines. Je pense que la tradition française est beaucoup plus intéressée par les idées, les essais, la politique, etc. C’est le besoin de tout mettre en lumière, tout comprendre, un besoin hérité de Voltaire peut-être. La lumière est au dessus de l’épaisseur du réel. Il y a un inconscient français vers la lumière. Dans d’autres pays comme l’Espagne ou l’Amérique latine, l’intelligence est plus humble Il y a également eu beaucoup de débats très stériles. Les oeuvres produites n’ont pas été à la hauteur des exigences théoriques. C’est l’une des retombée du moderne que certains critiques ont essayé de moduler. La modernité est essentiellement comme quelques chose de théorique. Elle s’est coupée du réel en tentant de préserver le mystère en disant tous les réels se valent. On n’a pas fait la synthèse de tout ça. Je parle de ma position à moi : c’est de voir ce qui peut être relié dans tout ça. Je ne conçois pas qu’une poésie puisse être exclusivement intelligente ou totalement émotionnelle. On ne peut pas se passer de l’émotionnel ni de l’intelligence.

Vous avez beaucoup traduit la poésie et littérature anglo-saxonne. Qu’est-ce que cela a représenté pour vous?

Le passage par l’anglais pour moi a été fabuleux. J’ai découvert un monde littéraire totalement différent dans un exil à Edimbourg, loin du monde, loin du centre parisien, loin du structuralisme. J’ai donc été, d’une certaine façon, protégé. Donc au contact du rugby, de la solitude la plus complète, des montagnes, du whisky, tout cela m’a fortifié. J’ai donc ue une édution à 20 ans, qui a été décisive; j’ai donc l’impression à chaque que je reviens en France qu’il faut que je réaborde. Je me considère comme un littoral, ni comme un Parisien ni comme un terrien. J’ai découvert que j’étais fait pour être un littoral, un maritime. C’est ce qui me permet d’être en accord avec le cosmique, l’astrophysique, la navigation.

Votre peinture, vous l’avez déjà exposée ?

Je ne l’ai jamais exposée; c’est un travail secret. J’ai dans la famille de mon père, un nommé Racine qui a eu le malheur de mourir à 20 ans; il se nommait Racine; c’était un Abbevillois. Il avait le Grand Prix de Rome. Mon père avait hérité de ce talent; c’était un excellent dessinateur. J’ai donc commencé par la peinture, puis je suis venu à la littérature. Je n’ai repris la peinture qu’en habitant Calais. C’était en 1988; j’habitais un appartement en front de mer. Vous voyez que pour moi l’Angleterre, ça a du sens. Je voyais passer les ferries. Les falaises anglaises en face; j’étais au quatrième étage. J’ai découvert une luminosité inouï; et là, très spontanément, la lumière m’a ramené à la peinture. Je me suis dit : « Je ne peux pas rendre compte de cet éclat phénoménal sans passer par la couleur. » Depuis, de façon ponctuelle, je pratique la gouache. J’adore la pâte de la gouache. Mes gouaches sont anglaises; je vais les chercher à Bruxelles car les gouaches anglaises n’entrent pas en France. Bruxelles est une plaque tournante de l’Europe. Je vais les chercher chez un magnifique chez un magnifique vendeur de couleurs. C’est un magasin unique en Europe. C’est un plaisir d’y aller; j’y passe une demi-journée à chaque fois que j’y vais. Ce sont des gouaches Oxford, et j’ai un plaisir fou à peindre au pinceaux de martre et à la brosse. Dans le tome VIII, il y aura un nouvel assaut de couleurs. La couleur s’est imposée dans Irruption de la Manche. J’aurais pu dire Irruption de la couleur, Irruption de la gouache. Elle a surgit.

Alors pourquoi ne pas exposer?

Par pudeur. J’ai un trop grand respect pour la peinture, et donc où bien ce sera après ma disparition, je laisserai mes héritiers s’occuper de ça. Peut-être avant, quand j’aurai accumulé d’autres choses. C’est vrai qu’il y a de la cohérence dans mon travail de gouacheur.

 

Propos recueillis par

Philippe LACOCHE

 

* « Irruption de la Manche », Jacques Darras. Editions Le Cri (Bruxelles), 243 pages.