La Thiérache : théâtre de l’enfance et de l’adolescence de Philippe Tesson

Ecrivain, journaliste de presse écrite, chroniqueur de radio et de télévision, fondateur du journal Le Quotidien de Paris, Philippe Tesson est une figure incontournable de théâtre et du monde littéraire parisien. Peu de gens savent qu’il est picard, thiérachien plus exactement, puisque né à Wassigny. Il garde un souvenir ému de cette région, de ce pays plutôt ; il a préservé une place privilégiée tout au fond de son cœur. Celle-ci n’est pas étrangère à la fondation de ses passions artistiques. Nous l’avons rencontré dans son bureau de la rue des Saints-Pères, à Paris.

    Philippe Tesson, vous êtes né en 1928, à Wassigny, en Thiérache. Vous y avez passé votre enfance. Quels souvenirs en gardez-vous ?

La maison où je suis né se trouve à 500 mètres du Nord, c’est-à-dire du Cambrésis. C’est un secteur qui se trouve dans une corne ; ça m’a toujours troublé. Administrativement, Wassigny est en Picardie, encore que… si l’on remonte au Moyen-Age, c’est encore plus compliqué. C’est une marche ; c’est une corne. Dans les paysages de Wassigny, il n’y a pas de caractéristiques géographiques précises de la Thiérache. Ce n’est pas exactement la Thiérache. Le paysage est déjà indéterminé ; c’est comme un no man’s land. Ca fait penser à une frontière. Sur le plan biographie, mon enfance a été partagée entre deux tropismes. Exemple : pendant la guerre, j’ai fréquenté le collège du Cateau-Cambrésis. Sur le plan économique, les villageois regardent plus du côté du Cateau-Cambrésis que vers Guise, pourtant, c’est à équidistance. Certes, c’est un détail, mais il important parce qu’il peut faire douter de mon appartenance et de ma culture. Suis-je picard ? Suis cambrésien ?

Depuis peu, vous êtes donc originaire des Haut-de-France car, comme vous le savez, la Picardie et le Nord-Pas-de-Calais ont été réunis sous cette appellation.

Absolument. Mais, je me sens autant ceci que cela. Je parlerai donc de la Thiérache au titre de cette double appartenance. J’ai beaucoup la nostalgie de la Thiérache. J’ai donc passé toute mon enfance à Wassigny, à l’exception d’une année, juste avant la guerre, j’ai été pensionnaire une année à Paris. Mes parents avaient, tout à fait à tort, des ambitions pour moi. Comme dans le secteur, il n’y avait pas de collège à la mesure de leurs ambitions, ils m’ont envoyé comme pensionnaire à Paris. J’ai, du reste, beaucoup souffert ; j’avais 10 ans. Ca a duré une année ; la guerre a éclaté. On m’a rapatrié. C’est à cette époque que je suis allé au collège du Cateau. J’y ai passé trois ou quatre années ; j’y allais tous les jours à bicyclette. Ce sont des souvenirs à la fois merveilleux et tragiques. Cela m’a constitué. Pour moi la guerre est inséparable de mon souvenir et de mon image provinciale. C’est là que j’ai passé quatre années de ma vie avec quelqu’un qui est devenu mon ami intime : Pierre Mauroy. Nous avons vécu une amitié fraternelle. J’aimais beaucoup ce garçon ; nous étions pourtant différents à beaucoup d’égards. Il était aussi sérieux, serein, calme, que j’étais déjà très agité et un peu léger. Je garde un très souvenir de cette amitié ; nous étions quasiment du même village. Il était cambrésien, alors que j’étais à moitié picard. Wassigny : on peut difficilement concevoir village plus ingrat. Vous ne trouvez pas ?

C’est un village de l’Aisne qui, comme tant d’autre, a été meurtri par les guerres, les invasions.

Un charnier ! Bien sûr, cela est très fort dans mon souvenir. Indépendamment de cela, la nature n’a pas favorisé ce village. Il n’y a pas la grâce bocagère de la Thiérache. On est déjà un peu dans la plaine, bien qu’il y ait une forêt qui est également très présente dans mes souvenirs. C’est un village que j’adore mais que je trouve physiquement un peu ingrat. J’y ai des racines ; c’est pour moi très important. J’aime beaucoup la notion des nécessités des racines. J’y ai des souvenirs de bonheur. J’ai eu une enfance très heureuse. Mon père était huissier à Wassigny. Il était originaire de ce village. Dans les villages voisins, il y a encore des familles qui portent mon nom. Et je continue à les voir. A Wassigny, Oisy, Guise, Etreux, etc. Ce sont tous des agriculteurs. Une autre partie de ma famille est dans le Nord. Ma mère est originaire de Maretz, dans le Nord. Donc le bonheur familial, valeur qui m’est très chère et que j’ai reproduite dans ma vie car j’ai des enfants avec lesquels je vis, quasiment à la manière d’une tribu africaine, surtout depuis que ma femme est morte, il y aura bientôt trois ans. Je regroupe mes enfants ; nous vivons presque en communauté dans la région parisienne. Le bonheur, la famille, la terre, surtout quand je vers l’Est ; je me retrouve dans la terre bocagère et forestière de la Thiérache. Nouvion, La Capelle, Avesnes… J’aime beaucoup cette région. On s’y embourbe ; il y fait sombre. J’adore ! Le paysage est plus picard que cambraisien ; il est picard dans ce que la Picardie contient comme notion bocagère. On appelle la Thiérache la petite Suisse.

Il y a aussi un côté irlandais.

C’est très juste. Il lui manque la façade maritime. Je ne suis pas du tout maritime…

Et un côté bernanosien.

Exactement. Il manque un peu la grâce des pays de Fruges ; les ciels sont un peu plus bas. Il y a quelque chose de Bernanos. Malheureusement, la Thiérache est un pays qui n’a pas eu son Bernanos. Il y a Marc Blancpain…

A ce propos, que pensez-vous des écrivains picards ?

Je les connais mal. J’ai connu Blancpain. Quand je suis entré dans le monde la presse, il y soixante-dix ans ; je l’ai connu dans les années soixante. Il travaillait au Parisien ; je travaillais à Combat. Je l’ai connu pendant une dizaine d’années ; il faisait le billet du Parisien. Ce n’était pas mal du tout. Un de ses livres porte un nom qui définit un lieu qui existe ; il dépeint très bien. C’est le nom d’un carrefour près de Guise : le carrefour de la Désolation. Son livre se nomme Le Carrefour de la désolation. Il voulait parler non seulement des paysages mais de la trace de la guerre. Je trouve ce titre très beau. J’aimais bien Blancpain ; nous n’étions pas toujours en affinité totale. Il était moins baroque que moi. Lui était très rigoureux mais je m’entendais très bien avec lui. On ne lit plus ses livres mais je les ai gardés.

Propos recueillis par

                                                                PHILIPPE LACOCHE

Cet article a été publié dans la revue Eulalie, éditée par le Centre régional des lettres des Hauts-de-France.

Philippe Tesson dans son beau de la revue L’Avant-Scène, rue des Saint-Pères, à Paris. Photos : Sylvie Payet.

                   La fée verte, les écrivains et les équidés

Il y avait plusieurs années que je n’avais pas participé, en tant qu’écrivain, à la très belle opération Leitura Furiosa, organisée par le Cardan, association qui lutte en faveur des personnes fâchées avec la lecture et l’écriture. Il y a deux semaines, au comptoir du Bar du Midi (BDM), l’un mes bistrots préférés, un bon copain, Jean-Michel, membre actif du Cardan, me fit savoir qu’un auteur ne pouvait venir; il me demandait donc, de la part de Jean-Christophe Iriarte-Arriola, l’âme du Cardan, si je pouvais me libérer. Je répondis par l’affirmative, ravi. Le vendredi, je me rendis au CAPS (Culture, animation, prévention, sports), rue Edmond-Rostand, où m

Les membres du groupe CAPS et des encadrants de l’opération Leitura Furiosa, devant la Maison de la culture d’Amiens.

’attendaient les responsables du lieu et un groupe de six personnes (Sullivan, 13 ans, et sa mère, Marina, 41 ans; Antoine, 16 ans, et sa mère Marie-Annick, 48 ans; Maïva, 14 ans, et sa mère Sophie, 49 ans). But de jeu: se rencontrer et échanger pendant une journée. Et le soir, écriture d’un texte pour l’écrivain, texte illustré et imprimé en grand format, puis lu le dimanche sur la scène de la Maison de la culture. Tout se déroula fort bien. Le matin, nous restâmes au CAPS afin de faire connaissance; l’après-midi, ils me firent visiter le quartier Philéas-Lebesgue où je ne tardais pas à me rendre compte que presque toutes les rues portaient des noms d’écrivains (Blaise Pascal, Pierre Mac Orlan, Condorcet, Paul Verlaine, Edmond Rostand, Jacques Prévert, etc.) Il y a même un petit parc baptisé «Square des écrivains». Cela m’inspira un texte dans lequel j’imaginais une rencontre entre eux autour d’un apéro à l’absinthe, la fée verte. (Je devais avoir soif pour songer à ce pastis d’intellectuels qui en rendit fou plus d’un; je n’ai pas besoin de ça, c’est quasiment déjà fait). Un sansonnet en train – justement – de déguster des gâteaux à apéritif abandonnés dans un parterre à l’herbe maigrelette, m’inspira aussi. Le ciel était gris; il donnait mauvaise mine aux immeubles. On se serait cru dans un roman d’Emmanuel Bove. Le dimanche, il pleuvait. Je suis allé boire un café dans un PMU situé presque en face de la Maison de la culture. Je matais l’immense écran sur lequel déboulaient les chevaux d’une course de trot attelé. Je repensais à ma mère, parieuse invétérée qui jouait au tiercé tous les dimanches. Je revoyais la pince métallique en forme de tête de dauphin. Oscar RL, Ozo, Roquepine, Une de Mai… Freddy Head, Henri Levesque, Jean-René Gougeon, Robert Jallu… Le Tremblay, Enghien, Maison-Laffitte (que ma mère surnommait Maison-Lafuite car elle perdait toujours quand le tiercé se déroulait sur cet hippodrome). Tous ces noms de jockeys, de drivers, de chevaux, me remontaient à la tête, bulles de souvenirs. Soudain, je me rendis compte que la course que je contemplais se passait à La Capelle, en Thiérache où je m’étais rendu à deux reprises en peu de temps en compagnie d’une amie chère. Mon esprit, encore, vagabonda. Je revoyais les églises fortifiées, les bocages quasi irlandais. Le présent m’ennuie; il n’y a que le passé qui me distraie un peu de la mélancolie.

                                                         Dimanche 14 mai 2017.

Philippe Tesson et Thiérache

L’écrivain et journaliste de presse écrite, de radio et de télévision est né à Wassigny, dans l’Aisne.

Fondateur du journal Le Quotidien de Paris, chroniqueur de radio et de télévision, écrivain, journaliste de presse écrite, Philippe Tesson est une figure de l’univers littéraire parisien et du monde du théâtre de la capitale. On le sait peu, mais il est picard, thiérachien pour être plus précis puisque né en 1928 à Wassigny. Il garde un souvenir ému de ce pays plutôt; il le garde tout au fond de son cœur. Il a répondu à nos questions dans son bureau des éditions de L’Avant-Scène, la rue des Saints-Pères, à Paris.

«Une forme de chaleur intime»

Philippe Tesson, dans son bureau de la revue L’Avant-Scène, rue des Saint-Pères, à Paris : « C’est un pays qui souffre. L’appauvrissement. C’est un pays douloureux. » Photo : Sylvie Payet. 

La revue L’Avant-Scène.

Philippe Tesson, on dit de la Thiérache que c’est un pays dur, enclavé. Êtes-vous d’accord?

Incontestablement, car il subit les effets économiques d’une crise terrible, notamment dans le secteur herbager (avec l’Europe, la PAC). C’est un pays qui soufre. L’appauvrissement. C’est un pays douloureux. Les herbages, les haies; le rapatriement sur soi-même. L’isolement. Je trouve ça très intéressant, même si c’est un peu triste. Mais l’avers de cette médaille, c’est qu’il se dégage une forme de chaleur intime. J’aime beaucoup les cuisines dans lesquelles les gens se replient. La brique et l’ardoise s’ajoutent au reste. J’ai un attachement très très profond à cette région. On finit par en induire que le peuple de cette région-là a des vertus très particulières. Je n’irai pas jusque-là; j’en rajoute un peu dans un romantisme de la détresse humaine. Mais quand même il y a de ça. Il y a une tristesse générale; le ciel fait le reste. Je repense à cette route que j’ai faite à bicyclette pendant toute mon enfance, de Wassigny à La Capelle, c’est assez gracieux. C’est forestier, bocager. Mais le climat et l’habitat font que c’est un peu triste.

C’est un pays qui vous tient à cœur; c’est celui de votre enfance.

Absolument. C’est celui du bonheur, mais on y ajoute la tragédie. C’est pour moi un lien très fort sur le plan humain. La souffrance est tellement apparente. J’ai fait une série de films qui s’appelle Empreintes, dans laquelle on parle de soi pendant une heure. C’était il y a quatre ou cinq ans; l’équipe de télévision m’a emmené là-bas. Ils m’ont demandé de leur montrer ce qui m’avait imprégné. Spontanément, je suis allé vers les cimetières qui sont laids (sauf les cimetières militaires). Ils sont empreints d’une vérité. Ils sont dans leur vérité.

Est-ce que vous possédez toujours une résidence en Thiérache?

Non. J’essaie toujours de racheter la maison de mes grands-parents à Wassigny. Une maison adorable, toute petite maison de briques, repeinte à la chaux, dans le village. Elle est extrêmement modeste. Je suis d’origine très modeste. Mon père a gravi les échelons jusqu’au premier étage; l’ascenseur social à la faveur de la guerre. Il avait fait une guerre 14-18 glorieuse, comme beaucoup de paysans de cette région. À la fin de la guerre, il avait gagné ses galons. De saute-ruisseau, il a fini par acheter une étude d’huissier. Il est devenu un petit notable de village. Mes grands-parents, des gens très laborieux, habitaient cette petite maison. Je n’ai pas pu la racheter car elle a été intégrée dans un petit complexe industriel où il y a une toute petite fonderie. La maison de mes grands-parents a été intégrée dans cet ensemble industriel. Le directeur de ce complexe (que je connais très bien) ne peut pas la vendre car elle lui est utile. Je crois que je l’ai perdue à jamais; elle gracieuse et merveilleusement authentique et désuète. Mon père a voulu quitter Wassigny pour être un peu tranquille car il était devenu le sage du village. Il aidait les gens à faire leurs choses administratives. Il a eu des enfants, des petits-enfants; mes parents sont venus à Paris. Moi, j’habitais donc Paris. Mais je reviens très souvent en Thiérache. J’y ai encore un peu de famille. J’y ai finalement peu d’amis; beaucoup sont morts. J’ai renoué des liens avec des gens des villages voisins. Des cousins. À Tugigny. Ils sont agriculteurs prospères. L’un d’eux fait un peu de politique. Il vit dans un petit château. Il y a dans cette région des petits châteaux adorables. J’ai souvent eu envie d’acheter un petit château en brique, modeste… mais je n’ai pas assez de loisirs. Je ne veux pas passer mon ultime vieillesse loin de mes enfants; je suis très attaché à mes enfants. Ma tribu. J’ai deux filles et un fils. Mon fils est un grand voyageur. Lui est très attaché à ce pays. Mes filles, moins.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE