Le goût d’insouciance des fritures de l’enfance

     

Je pensais à Kléber Haedens, en ce dimanche d’avril, alors que je dégustais une friture.

«J’entrerais au Brown’s par Albermarle Street et j’en sortirais par Dover Street pour me retrouver aussitôt dans la lumière du Vendôme dorée comme une friture de la Tamise. Justement je n’allais pas manquer ces whitebaits qui dans le monde inégal des poissons frits restent pour moi préférables à tout.» Ainsi s’exprime Kléber Haedens à la page 93 de son chef-d’œuvre, Adios (Grasset, Cahiers rouges), roman empreint d’une mélancolie automnale. Je pensais à Kléber, en ce dimanche ensoleillé d’avril, alors que j’étais en train de déguster une friture chez Léon de Bruxelles, à Glisy, près d’Amiens. Il était 13 heures. Le soleil avait la couleur de la friture comme dans Adios. Je contemplais ces petits éperlans, saisis à jamais dans l’huile comme dans la lave du Vésuve. Je repensais aux fritures de mon enfance. Celles que nous préparait ma mère lorsque je revenais, joyeux, les soirs de printemps à la maison, et exhibais la vingtaine de goujons que j’avais pêchés dans le canal de Saint-Quentin, dont les eaux céladon coulaient juste après les dernières maisons de la Cité Roosevelt, à Tergnier. Je les capturais dans les pattes d’oie, ces manières de triangles en béton, en bordure, où venaient se réfugier les poissons lorsque passaient les péniches. Nous amorcions au fouillis, ces vers minuscules, grouillants et sanguins, et accrochions à nos hameçons de 18 un vers de vase. Les goujons foisonnaient dans les pattes d’oie en ces années soixante souriantes, gaulliennes, si françaises, bercées par les fraîches mélodies des Yé-yé que diffusaient les transistors tandis que nos grandes sœurs s’adonnaient au hula-hoop. On ne devrait jamais quitter le pays de son enfance. Il y fait doux et chaud comme dans les nuques des filles. Nos goujons étaient rondouillards, bleutés comme les paquets de gauloises. Parfois d’un bleu d’un bleu électrique. Puis venait le moment de la friture, les soirs d’été. La porte-fenêtre était entrouverte; des bouffées d’air tiède, cet air du soir qui sentait encore la fumée des locomotives à vapeur, toutes proches (la rue de la maison de mes parents se trouvait à quelques centaines de mètres de la gare). La chair craquante des goujons se brisait sous la pression de mes dents de lait. Je repensais aussi aux fritures que préparait ma grand-mère lorsque je passais mes vacances au château de Sept-Saulx (Marne) où mon grand-père était jardinier. Mon cousin Guy et moi, capturions des vairons dans la Vesle qui traversait la propriété. Le bruit de l’autorail Reims-Chalons-sur-Marne, le soir; la ligne de chemin de fer au bout de la pâture. Mon cousin Guy, le Pêcheur de nuages, vivait encore. Il lui restait une trentaine d’années à vivre. Le goût de la friture de vairons avait celui de l’insouciance. Celle de chez Léon, à Glisy, si bonne fût-elle, n’avait plus que le petit goût triste de la mélancolie. Le temps qui passe est impitoyable.

Dimanche 16 avril 2017.

 

L’herbe si peu rouge de Boris-Vian-Macron

Je cherchais depuis plusieurs mois à qui me faisait penser le physique – agréable, il faut le reconnaître – d’Emmanuel Macron. Je me triturais l’esprit, cherchais, cherchais. Je ne dirais pas que ça m’en empêchait de dormir, mais pas loin. À la faveur d’une visite chez une amie chère, alors que je parcourais les rayons fournis de sa bibliothèque, je tombais sur une vieille version poche de L’herbe rouge, le roman de Boris Vian. En couverture: la photo du célèbre écrivain trompinettiste. Là, le choc: «Bon Dieu, mais c’est bien sûr!» Emmanuel Macron est le sosie de Boris Vian. Regarde sur la photo, lectrice adulée, c’est flagrant, n’est-ce pas? J’étais heureux, mais heureux, d’avoir enfin trouvé. Mais tout de suite, mon mauvais esprit reprit le dessus. L’herbe rouge, pour Emmanuel. Là, je ne vois vraiment pas le rapport. La sienne, d’herbe, serait de quelle couleur? Certainement pas rouge, oh, que non! Rose éléphant, rose comme pourrait l’être le regard socialiste, sombre, beau et halluciné de Benoît Hamon (halluciné comme celui de Keith Richards sous LSD à la période du 45 tours «Jumpin’Jack Flash»)? Non. L’herbe d’Emmanuel Macron sera de couleur libérale. Mais la couleur libérale n’existe pas, me dis-tu, lectrice, vive comme les eaux de la Volga. Tu as raison. Peu

Regardez comme il ressemble à Boris Vian, Emmanuel.

importe, on dit bien que l’argent n’a pas d’odeur. Pourquoi l’herbe d’Emmanuel Macron aurait-elle une couleur? Elle n’en a pas. Pas plus, en tout cas, que l’argent des banques de la haute finance n’a d’odeur. Cette stupéfiante découverte ne m’a pas pour autant conduit à relire L’herbe rouge, et encore moins Révolution, d’Emmanuel Macron. Que l’éventuel futur président veuille bien me pardonner. Je suis grillé, moi qui, avant de mourir, aurais tant voulu devenir le conseiller littéraire d’un président de la République. Mais je ne suis pas assez moderne, pas assez «dans le coup». J’eusse pu peut-être convenir à ce poste au côté du regretté Georges Marchais (marxiste), de René Coty (l’arrière-grand-père de Benoît Duteurtre, l’un de mes romanciers préférés), ou de Georges Pompidou (j’ai toujours admiré le charme blond et un tantinet sévère de sa femme Claude qui, sous son allure stricte, avait l’air si délurée). Non, Emmanuel, je ne vous conseillerais pas de lire – ou de relire – Roger Vailland, sensuellement communiste, Kléber Haedens, délicieusement monarchiste, Georges Bernanos, follement catholique, Antoine Blondin, sacrément buveur et Jacques Perret, définitivement français. Ils ne sont pas modernes. Aucun ne serait, aujourd’hui, libéral ou bêtement moderne, ces termes que j’exècre. Ils aimaient la France, haïssaient le pognon, la finance et eussent tiré à boulets rouges sur l’économie de marché qui se fiche du peuple.

Dimanche 19 février 2017.

 

Michel Déon : l’élégance incarnée

Miche Déon n’est plus. C’est un très grand écrivain qui s’en va. Un immense romancier (Les Poneys sauvages, Je ne veux jamais l’oublier, Les Gens de la nuit, etc), mais aussi un nouvelliste délicat (Le Prix de l’amour), un chroniqueur inspiré et élégant (Mes arches de Noé). Elégance : c’est le terme qui pourrait le mieux le qualifier. Michel Déon, homme de droite, ancien secrétaire de rédaction à L’Action française, de Charles Maurras, était un homme de liberté et d’une grand attention à l’Autre. A la jeunesse.

Nous étions quelques jeunes écrivains balbutiants, fous de littérature, de rock parfois (c’était mon cas). Nos nouvelles et nos romans n’étaient rien d’autres que des cris pour faire savoir que nous étouffions dans cette société de consommation répugnante. Nous avions besoin d’air. Les écrivains bien pensants de la pensée unique, de la sociale démocratie molle, du conformisme bourgeois (qu’il fût issu de la droite libérale ou de la fausse gauche sournoise, « communicante », qui se prétendait avec une morgue imbécile, « moderne ») nous ennuyaient. Nous lisions les Hussards et Roger Vailland. Nous admirions Lacl

Michel Déon, lors d’une de nos rencontres, à Paris, en octobre 2009.

os, Stendhal; ils ne manquaient pas de panache.

On peut être carté à la CGT, issu de la classe ouvrière, admirer le communiste Ambroise Croizat, et tomber sous le charme de la prose de Kléber Haedens et de celle de Michel Déon. Du premier, je fus subjugué par la brièveté romanesque et éclairante, si française, de L’Eté finit sous les tilleuls, puis par l’audace désenchantée d’Adios. J’étais justement en vacance sur l’Ile d’Oléron, au milieu des années 1980, quand je dévorais ces deux ouvrages d’Haedens. Je les avais lus, en partie, sur la plage, en septembre, hors saison, bercé par le parfum des oeillets de sable.

Tout naturellement, je glissais vers les romans de Michel Déon, dévorais le sublime et inoubliable Les Poneys sauvages, puis Les Gens de la nuit, puis Je ne veux jamais l’oublier. J’étais ébloui par tant de grâce, de poésie sans afféterie. Je venais de rencontrer l’écrivain Michel Déon; je ne le quitterais plus. Quand j’écrivis mon premier roman, Rock d’Issy, je me payais le culot de le lui envoyer. A ma grande surprise, il me répondit par une longue lettre, pleine d’encouragements, confiant qu’il n’y connaissait strictement rien au rock mais « qu’il y avait là quelque chose« . Et qu’il fallait continuer. Ce que je fis.

Michel Déon était à l’écoute des plus jeunes. Il n’avait rien de ces universitaires méprisants, parfois pétris « de belles idées sociétales qui donnent des leçons« ; il savait être là quand il le fallait.  Nous restâmes en contact. J’eus le plaisir de le rencontrer quelques fois quand il quittait son cher Connemara et revenait à Paris. Instants inoubliables où passaient, frêles papillons, les fantômes de Blondin, d’Haedens et de quelques autres que nous vénérions.

Autour d’une bière, au Rouquet, nous parlions souvent de Déon en compagnie de mon regretté copain Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire qui, lui aussi, l’admirait. Il en était de même avec mes amis Christian Authier, Sébastien Lapaque et Jérôme Leroy lorsque nous collaborions à l’insolente revue Immédiatement, réchauffant nos âmes multiples et diverses (gaullistes, anarchistes de droite et de gauche, communistes à l’ancienne, monarchistes; tous détestant l’Europe des marchés et l’ultralibéralisme qui pointaient leurs museaux putrides de musaraignes cupides) autour du grand brasero de la littérature. Le talent de Michel Déon nous rassemblait; sa générosité bienveillante aussi. Nous ne voulons jamais l’oublier.

Philippe Lacoche,

jeudi 29 décembre 2016.

Vive l’économie de Marchais et la Sécurité sociale!

L’étang du Courrier picard. Un site magnifique!

Ce vendredi soir-là, je m’asseyais, lessivé de fatigue, sur un des fauteuils du cinéma Orson-Welles, à la Maison de la culture d’Amiens. (Nous devions être cinq dans la salle, dont l’excellent Jean-Pierre Bergeon.) Était projeté Voyage à travers le cinéma français, de Bertrand Tavernier. Durée: 3h11. Je me disais, défaitiste, que je n’y arriverai pas, que j’allais m’endormir comme le presque vieux cacochyme que je suis. Eh bien non! Non seulement j’ai tenu le coup, mais plus le film se déroulait, plus je me sentais vif, pimpant. L’effet de la passion Tavernier pour le cinéma, sans aucun doute. Ce film est un régal. On ne se lasse pas d’écouter ce grand réalisateur d’évoquer ses confrères, Jean-Pierre Melville, Claude Sautet, Jean Renoir, Jacques Prévert, Jean Aurenche, Marcel Carné, Jacques et Jean Becker, Jean Grémillon, Julien Duvivier, Henri-Georges Clouzot, etc. Pas une miette d’intellectualisme; pas un gramme de condescendance. L’homme aime; il fait partager. Un passeur. C’est sublime. On apprend tout en douceur. La même impression que lorsque j’ai lu Une histoire de la littérature française, de Kléber Haedens, et Ces amis qui enchantent la vie, de Jean-Marie Rouart. Jouissance de regarder, d’écouter; jouissance de lire. J’ai revu, grâce aux extraits, des scènes que je contemplais, enfant, sur le téléviseur Ribet-Desjardins en noir et blanc de mes parents, rue des Pavillons, à Tergnier. Les films de 17 heures. On est toujours orphelin de son enfance. L’enfance, encore, m’a démangé, le lendemain, lorsque je me suis rendu au ciné Saint-Leu pour assister à la projection de l’excellent documentaire La Sociale, de Gilles Perret – ce dernier était présent dans la salle pour présenter son film. Bien plus qu’une histoire de la Sécurité sociale, génial outil si français, si fraternel, c’est une démonstration de l’absolue nécessité de la conserver en l’état. Gilles Perret rend aussi hommage à son véritable créateur, Ambroise Croizat, homme remarquable, d’une fraternité et d’un humaniste incomparables. (Qu’ils sont émouvants, à ce propos, les témoignages de sa fille!) Croizat était un cégétiste et un communiste à l’ancienne. Il me revint qu’à Tergnier ou à Quessy, ville toute proche, rouge vif elle aussi, il existait une rue Ambroise-Croizat. (Il y existe aujourd’hui une résidence pour personnes âgées qui porte son nom.) Je ne sais pourquoi, mais cela m’émut. Après la projection, je suis allé boire un verre en compagnie de Gilles Perret et de François Ruffin. Quelques jours plus tard, j’exultais en écoutant ce dernier, sur France Inter, annoncer qu’il serait peut-être candidat aux législatives. Et comme il parlait bien, Ruffin, de la vraie gauche qu’il n’a pas peur d’appeler «la gauche populiste». J’aime ce terme. C’est celui de la gauche de Tergnier, de Quessy. Celle de mon enfance; celle de la pêche à ligne. Le dimanche, je suis allé à l’étang du comité d’entreprise du Courrier picard, à Argœuves. Il faisait froid; le soleil déclinait derrière les arbres. Je décrochais un brochet. Comme j’en décrochais, enfant, au cours des Trente glorieuses et des vraies gauches ouvrières et populistes. Celles de l’économie de Marchais et pas celles des marchés de la fausse gauche.

Dimanche 18 décembre 2016.

L’élégante écriture d’Eric Neuhoff

Avec « Deux ou trois leçons de snobisme », chroniques écrites pour le Figaro Magazine, Eric Neuhoff nous régale de son style étincelant.

Eric Neuhoff est, sans aucun doute, l’un des meilleurs stylistes français actuels. Il a retenu la leçon des plus grands – Colette, Jules Renard, Paul Morand, Bernard Frank, etc. – : refuser l’afféterie, l’emploi du mot juste, seulement le mot juste. Il ajoute à cela un sens aigu de la concision : phrases courtes, ponctuation uppercut. Avec sa belle prose, il nous fait sourire, voire rire, s’attardant sur l

Eric Neuhoff Photo : Laurent Monlaü.

Eric Neuhoff
Photo : Laurent Monlaü.

e « septembrisme » (l’art de prendre ses vacances en septembre), sur les plaisirs du champagne, constate, amusé, qu’Aragon est mort le même jour que Maurice Biraud, que les étudiant de Mai 68 manifestaient en cravate, que les éditions Fleuve noir, valent mille fois le catalogue des éditions de Minuit, et se souvient, un brin nostalgique, du charme des bars d’hôtels. Ce livre est un régal.

Toutes ces chroniques ont été écrites pour Le Figaro Magazine. A quelle période?

Eric Neuhoff : Depuis deux ou trois ans, à un rythme hebdomadaire. On doit y retrouver des échos de l’actualité. Le tout est de percer ce qui reste de l’esprit français. Enfin, c’était ça l’idée de départ.
Comment définiriez-vous ce genre littéraire si particulier qu’est la chronique?

C’est comme la nouvelle. Il faut faire court, trouver un angle, choisir la chute. Le tout est de saisir un peu d’air du temps. Cela sert de gymnastique.
Vous n’employez jamais le « je »; vous lui préférez le « nous ». Pourquoi?

Il faut laisser le je à l’autofiction. Le nous est plus musical. Son côté à la fois démodé et majestueux ne me déplaît pas. Il y a aussi un aspect générationnel. Je parle en gros pour les gens qui ont grandi dans les années 60-70. Le je doit plutôt être réservé au roman ou au journal intime. Dans un magazine, cela sonnerait bizarre. Ou alors il faudrait utiliser un faux je, comme Bernard Frank qui ne disait pourtant rien de lui-même.
Il y a un style Eric Neuhoff. Des phrases courtes, précises; peu de relatives. Pourrait-on parler de « ligne claire »? 

L’ennemi, c’est l’adverbe. Les subordonnées sont déconseillées. C’est l’avantage d’écrire à la main. Cela permet de raturer. Avec les machines, on a la flemme de corriger. On rajoute des choses. Cela alourdit. Ligne claire ? Je crois qu’il s’agit d’un terme de bande dessinée. J’aime bien le côté propre, l’absence de fils qui dépassent. Comme disait Jean Rhys : « Si vous avez un doute, coupez. »
Vos chroniques sont empreintes à la fois d’une manière de jubilation, de goût (très Haedens) pour le bonheur et les plaisirs, et en même temps d’une mélancolie. Dans la vie, vous sentez-vous plus joyeux que mélancolique?

La mélancolie, j’ai horreur de ça. Sinon, il faut rester chez soi. Si l’on sort, c’est pour s’amuser, voir des amis, s’attabler dans un restaurant, refaire le monde avec du champagne.
Il n’y a plus que vous pour vous souvenir de Maurice Biraud, des Saintes Chéries, de Belphégor, de Thierry La Fronde. Vous souvenez-vous de la marque du téléviseur en noir et blanc de vos parents? Quel enfant étiez-vous?

Je crois que la marque était Grandin. Si je ne me trompe pas, c’était le vrai nom du chanteur Frank Alamo. Je sais que je m’ennuyais beaucoup à l’école. C’est pour ça que j’étais bon élève : pour que ça soit fini plus vite. J’en fais encore des cauchemars. J’aimais les westerns et Bob Morane, les disques des Charlots et les albums de Lucky Luke. Rien de très original.
Votre portrait de Frédéric Berthet est superbe. Vous l’avez bien connu? Comment était-il dans la vie? Quel livre de lui conseilleriez-vous? 

J’ai connu Berthet en 1986 quand il a sorti Simple journée d’été. Il était conseiller culturel à New York et était venu à Paris pour le lancement de son livre. Nous avons pris un verre au bar du Pont-Royal et cela s’est terminé très tard dans la nuit. Il était très pince-sans-rire et désespéré. Dans Daimler s’en va  il avait raconté par avance la façon dont il est mort.
Quel sera votre prochain livre, et quand?

Un roman, Costa Brava, qui se passe sur plusieurs étés en Espagne. Ca doit paraître au début de l’année prochaine.

                                            Propos recueillis

                                            par PHILIPPE LACOCHE

 

Thomas Morales nous enchante

Subtil écrivain, il ressuscite cette France d’avant que nous regrettons si fort.

Comment ne pas tomber amoureux d’un livre qui se nomme Adios? Adios est aussi le titre du meilleur roman du regretté Kléber Haedens (avec, bien sûr, L’Été

La très belle couverture du livre de Thomas Morales.

La très belle couverture du livre de Thomas Morales.

Thomas Morales : un styliste de grand talent.

Thomas Morales : un styliste de grand talent.

finit sous les tilleuls). Thomas Morales fait ici un clin d‘œil à l’un de ses écrivains préférés. On est en droit de l’en remercier. Son succulent recueil de chroniques fleure bon la France d’avant, «La France qu’on aime», eût dit ce cher Kléber. La France qu’on eût pu croire éternelle tant elle était confortable, douce, presque duveteuse. La France des Trente glorieuses; celle des sixties, des seventies.

La France qui n’est plus, dévorée par cette fichue société ultralibérale et sa cousine délétère : la mondialisation. «Notre béguin pour les voitures fantasques, les actrices racées, les plants en, gelée, l’odeur saturée des chais, les romans amers des Hussards, les films d’Audiard, le profil d’une lycéenne aperçue dans un jardin public; toutes ces choses dérisoires et essentielles qui rendaient la vie si piquante disparaîtraient», écrit l’auteur en quatrième de couverture de ce recueil de chroniques. Et l’éditeur de faire remarquer: «Voyez ce que Thomas Morales fait de l’accent d’Arletty, des cavales de Jean-Paul Belmondo, du sexe chez Tinto Brass ou de cette satisfaction qui fait subitement ressembler l’académicien Maurice Druon à un homme de la Renaissance.» Difficile de mieux dire. Comment résister quand Morales dresse le portrait de l’appétissante Claudia Cardinale, ou quand il souligne combien le cinéma était, à cette époque-là, imbriqué dans la littérature, ou quand il regrette les voitures oubliées (Excalibur, Audi 50, Alfa Romeo Montreal) dans le film Folies bourgeoises, ou quand il fait référence à Sydne Rome dans le rôle de Creezy, d’après le sublime roman éponyme du regretté Félicien Marceau, ou quand il définit avec tant de justesse le cinéma italien des années 1950: «(…) à la fois juteux, croquant et légèrement citronné.»), ou quand il définit, les films français, cette fois, de la même époque («(…) un excellent baume au cœur, ils apaisent, ils cajolent et surtout, ils aèrent l’esprit.»), ou quand il dresse le portrait de Martine Carol et de Paul Meurisse, ou qu’il croque avec tant d’amour Arletty («Cette voix syncopée, traînante, célinienne à souhait, d’ascendance banlieusarde les faisait tous tomber.»), ou qu’il dessine avec justesse le couple cinématographique Annie Girardot et Philippe Noiret «(Ils avaient la quarantaine apaisée, le style désuet d’un grand pays.»), ou qu’il nous susurre que le petit matin du Pigalle de 1955 avait des couleurs de fusain, ou nous enchante quand il nous parle des géniaux écrivains que furent Frédéric Berthet, Geneviève Dormann, Maurice Druon, Jean-Pierre Enard («Un écrivain hors sol, improbable personnage sorti d’un conte de Marcel Aymé, un style inimitable, friable…»), Kléber Haedens bien sûr, Jacques Perret, fantastique Jacques Perret. Après cette phrase proustienne, longue comme un jour sans Picon-bière, on dira simplement qu’il n’y a rien à jeter dans ce recueil de chroniques de Morales. Il y fait doux comme dans le soutien-gorge de Sophia Loren.

PHILIPPE LACOCHE

Adios, Thomas Morales, éd. Pierre-Guillaume de Roux, 171 p.; 17 €.

 

 

À la recherche du Besson perdu…

     L’auteur d’«Ah?! Berlin», ne perd jamais son temps : qu’il pense ou qu’il sorte, toujours, il écrit. Et nous donne un petit livre éclairant.

Henry Miller : J’suis pas

Patrick Besson, écrivain, journaliste.

Patrick Besson, écrivain, journaliste.

plus con qu’un autre. Roger Vailland : Comment travaille Pierre Soulages. Paul Léautaud : Amours. Blaise Cendrars : J’ai tué. Kléber Haedens : La France que j’aime. Ce sont souvent les petits livres qui éclairent le mieux les grands écrivains. Bien sûr, on ne pourrait se passer de Nexus, de 325 000 francs, du Journal littéraire, de La main coupée et d’Adios. Mais tout de même. Quel bonheur de se plonger ou de se replonger des petits délices précités, de ces minuscules bouts de littérature exquise, lâchés comme une bulle de savon, légère, sans la lourdeur du «vouloir-faire-oeuvre». Oui, aimons, les petits livres dits mineurs pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils nous procurent : goûter, subrepticement, le bonheur d’être au monde. Ou en lecture. Ce qui revient à peu près à la même chose.

Pense-bête, suivi de Sorties, est de ceux-là : le petit livre d’un grand écrivain : Patrick Besson. Et, une fois encore, c’est éclairant. Même si, of course, on ne peut se passer de Ah?! Berlin, de Lettre à un ami perdu, et d’Accessible à certaine mélancolie, livres majeurs, essentiels, parmi la somme bessonienne. Là, il a partagé ces 130 pages en deux parties : une première, Pense-bête, composée de proses, d’aphorismes et de pensées diverses. Une seconde tissée de récits et de nouvelles, à propos des sorties qu’il a effectuées. «Je suis beaucoup sorti et j’ai peu pensé. Ou j’ai beaucoup pensé et je suis peu sorti», confie Patrick Besson dans le texte de quatrième de couverture. «Ce recueil en deux parties est le résultat de plusieurs années de sorties et de pensées, tentative de retrouver et de conserver le temps perdu à sortir et à penser» Quoi de plus mélancolique, proustienne, modianesque que cette explication-confession? Comme d’habitude, Besson nous divertit, nous fait sourire (page 60: « Les choses que je ne ferai jamais…»; ou, page 74, quand il raconte que Sarkozy aurait dit à Franz-Olivier Giesbert que dès qu’il ne serait plus président de la République, il lui casserait la gueule…). On adorera également quand il évoque la réception de Son Excellence Alexandre Orlov, au 79 de la rue de Grenelle, l’ancienne ambassade d’URSS (il ne faut jamais passer à côté de valeur sûres : « J’étais ému d’errer dans les couloirs de ce qui fut pendant soixante-dix ans l’épicentre de la révolution bolchevique mondiale, désormais vaincue». Et on regrettera qu’il eût raccroché les gants du critique littéraire puncher et de haut vol qu’il était. Exemple, à propos de l’excellente Virginie Despentes : « C’est une Albertine Sarrazin qui ne serait pas morte à 30 ans sur une table d’opération, une Françoise Sagan en parka, une Violette Leduc qui n’ait pas été laide, une Simone de Beauvoir sans agrégation de philosophie. Elle écrit un français rude qui reste classique ; c’est la belle langue de l’école de la rue. » Imparable : pour tout ça, merci Besson !

PHILIPPE LACOCHE

Pense-bête suivi de Sorties, Patrick Besson, Mille et une Nuits ; 129 p. ; 4,50 €.

Franz-Olivier Giesbert : «Je suis l’enfant des écrivains que j’ai aimés »

Franz-Olivier Giesbert était récemment à la librairie Martelle, à Amiens, où il a signé son excellent roman « L’arracheuse de dents ». Interview.

Il a le style sec et juste des Hussards, l’esprit documenté d’un Zola ou d’un Balzac, la verve retenue et fraîche d’un Giono. Franz-Olivier Giesbert n’est pas seulement un grand journaliste ; c’est un romancier remarquable. Son dernier roman, L’arracheuse de dents en est la preuve. Il nous promène dans les pas de Lucile Bradsock, qui se réfugie chez un dentiste au cœur de la Révolution françFranz-Olivier Giesbert.aise. Il lui apprend le métier. Elle croise Robespierre, part en Amérique, rencontre les grands de ce monde (Napoléon, La Fayette, Washington). Une aventureuse et une grande amoureuse. Bref : un portrait de femme comme on les aime.

 

Contrairement à ce qu’on pourrait croire au prime abord, ce roman est une pure fiction.

Franz-Olivier Giesbert : Le principe même du roman – ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est Aragon – , c’est le mentir vrai. Donc, dans ce roman, tout est vrai et tout est faux. Le personnage central, Lucile Bradsock, truculente, drôle, assez scandaleuse, n’a jamais existé. Mais les lieux, l’époque, les personnages qu’elle va rencontrer ont existé. Et derrière tout ça, il y a un gros travail d’enquête que je ne laisse pas transparaître car j’essaie d’écrire léger. Mais si on me dit qu’elle aurait pu très bien exister, je réponds oui : elle aurait très bien pu exister car tout ce cadre-là était bien présent ; j’ai beaucoup travaillé et je me suis inspiré de femmes qui, à l’époque, étaient déjà comme ça. Toute une vague de femmes qui arrivèrent à la fin du XIXe siècle et qui voulurent prendre le pouvoir ; mais les hommes les remirent à leur place en les envoyant à l’échafaud (comme ce fut le cas, avant, au cours de la Révolution française, et même ailleurs). C’est une période étrange dans l’histoire des femmes, période qui culmine avec George Sand, personnage absolument fascinant. L’une des femmes les plus fascinantes de l’histoire de l’humanité, bien plus que Cléopâtre. Elle connaissait tout le monde ; elle tirait toutes les ficelles…

Quelle est la part du travail de recherche pour un roman comme celui-ci ?

Pour moi, le personnage est vivant. Je le suis ; de temps en temps, il se rend dans des endroits qui n’étaient pas prévus. Donc, à ce moment-là, je m’arrête et j’enquête. C’est ce qui est en train d’arriver pour un autre roman. La Normandie, ce n’est pas prévu. Mais je n’ai pas eu besoin d’enquêter car c’est mon pays. Ce qui était prévu au départ, c’était les Indiens, et ça a dérivé sur la Révolution française. Ca tombe bien car je connais très bien cette période de l’Histoire ; comme par hasard, quand ça dérive, ça arrive toujours sur des sujets que je connais très bien. Donc, j’ai suivi mon personnage, Lucile, et elle va très vite par moments. Ce qui est amusant quand on écrit, car elle galope tellement vite qu’on a du mal à la suivre. On a l’impression d’être à la traîne.

Pourquoi lui avoir attribué cette profession de dentiste ? C’est singulier.

C’est venu comme ça…

Vous avez dû vous documenter, une fois de plus ?

Oui. Je me suis demandé ce qu’était la profession de dentiste à cette époque. Donc je me renseigne, je m’informe, j’achète des bouquins ; je tombe sur l’ouvrage de Pierre Fauchard, un personnage très important de la dentisterie à l’époque, et le truc part comme ça… Au fur et à mesure de l’écriture du livre, des périodes me paraissent plus faciles, et d’autres, moins ; elles me contraignent à m’arrêter, à me documenter. Je ne connaissais rien à la dentisterie ; je ne connaissais rien du personnage de Fauchard. Je n’ai pas de problème d’inspiration, mais de temps en temps je m’arrête. J’essaie de comprendre, d’apprendre.

Ne serait-ce pas le travail de journaliste qui reprendrait le dessus ?

Non, je crois que c’est celui de l’écrivain. C’est comme ça que j’aime travailler. Michel Tournier, par exemple, se documentait de manière dingue. On est là avec des livres qu’on a commandés, à prendre des notes, à vérifier, à faire des synthèses… On est toujours obligés de travailler sur tout ce qui se passe autour. Comment les gens vivaient ? S’ils regardaient l’heure tout le temps ? Ce sont les questions de base qu’on se pose en permanence pour être au plus près de l’histoire qu’on raconte.

Là, ne serait-ce pas votre côté balzacien qui ressort dans cette façon de procéder ?

Moi, j’adore ça ! Et quand on me dit ça, je considère ça comme un compliment. Balzac est un écrivain immense. Mais simplement, il écrivait à une époque où on pouvait traîner en longueur ; on avait le droit aux longueurs. Et même au début du XXe siècle, quand on regarde certains romans d’Aragon, c’est interminable. Maintenant, nous n’avons plus le droit à la longueur. Je fais partie de ceux qui pensent quand on écrit un roman, il faut aller vite. Les temps ont changé ; le roman est en concurrence avec plein d’autres choses. Il faut être réaliste ; on a un devoir de rapidité, d’accrocher. Hugo avait compris ça. Hugo écrit des bouquins trop longs mais il n’y a pas de longueurs. Ca va vite. Certains autres, comme Balzac, écrivaient très long, mais c’était génial.

Vous disiez, au cours de la conférence donnée à la librairie Martelle, que vous aimiez bien Stendhal mais que vous pouviez vous en passer. Cela m’a un peu étonné.

Il a écrit de très beaux textes sur l’amour évidemment. J’aime bien si… Mais pour moi, ce n’est pas Dostoïevski… Il y a une espèce de culture de Stendhal que je n’ai pas toujours bien comprise. Mais c’est un grand écrivain. On n’a pas l’impression qu’il approfondisse les sujets, ça passe comme ça… Je ne suis pas  bien emballé.

Vous devez lui préférer Zola ?

J’aime bien Zola ; c’est un très bon écrivain. Il enquête beaucoup. Parfois trop. Quand il écrit La Terre, on voit bien que c’est un homme de la ville et qu’il n’a pas travaillé assez le sujet ; c’en devient comique tellement c’est à côté de la plaque ! En même temps, il a réussi des livres qui sont extraordinaires.

Vous aimez beaucoup Steinbeck. Tortilla Flat notamment.

Tortilla Flat, c’est une fable. Steinbeck fait partie des gens qui ont été écartés pour des raisons politiques : il était communiste quand il ne le fallait pas et anti-communiste quand il ne le fallait pas. C’est-à-dire qu’il a toujours été à contre-courant ; c’est pour cela qu’il a disparu. Il a été très proche du Parti communiste pendant des années ; à un moment, il se retourne et il ne fallait pas car toute la culture dominante de l’époque était plus ou moins communiste. On a besoin de ces grands écrivains quand on écrit. Je revoyais Tom Wolfe il y a un an ou deux ; il me disait qu’il fallait relire un Zola par an. C’est ce que j’ai commencé à faire.

Vous êtes aussi passionné par les grands écrivains russes.

Il n’y a pas tant de pays qui soient parvenus à devenir de vrais creusets littéraires. Il y l’Angleterre, la France, la Russie et les Etats-Unis. Après, il y a quelques exceptions ici ou là… Je l’enlève pas à l’Allemagne la philosophie et la musique.

Il y a Zweig aussi, en Autriche.

Oui, mais, l’Autrice n’est pas l’Allemagne.

Exact.

La littérature russe est tellement profonde ; elle va au cœur des choses. C’est justement ce qu’on peut reprocher à Stendhal où on est toujours dans l’amour. Dostoïevski, c’est la folie humaine. Il écrit trop long, bien entendu. Ces personnages sont juste incroyables ! Il y a aussi Tolstoï ; j’adore Tolstoï ! Et ses nouvelles qui sont toujours aussi actuelles ; c’est un personnage extraordinaire.

Vous parliez tout à l’heure de Crime et châtiment ; vous aviez cette formule épatante et audacieuse : « C’est mal écrit mais c’est le plus grand livre de la littérature car les personnages sont vivants. » Tout est dit.

Dostoïevski : j’ai un souvenir très précis. Fin des années 80 ; j’étais à Saint-Pétersbourg, lors d’un dîner où les gens parlaient très bien le français ; il y avait là des Russes spécialistes de la littérature française. A un moment donné, la discussion part sur Dostoïevski. Je leur dis : « C’est dommage, en France, qu’il soit si mal traduit. » Je me rends compte que j’ai dit une connerie car les gens reprennent : « Ah, bon ? C’est mal traduit ? ». Jusqu’à ce que l’un des convives se marre et dise : « Mais non, c’est très mal écrit ! ». Les Russes le savent et le disent ; ça n’empêche pas qu’ils considèrent que c’est un très grand écrivain. En France, on devrait faire attention car on fait des romans emmerdants mais bien écrits. Dostoïevski, il y a plein de points d’exclamation, des points de suspension, des répétions, etc. mais ses livres vous prennent aux tripes et on voit les personnages. Ce sont des personnages vivants. Porphyre est vivant… ce sont comme des visions qu’on a… Dostoïevski est un écrivain majeur ; je ne sais pas si c’est le plus grand, on ne sait pas… Quand il y a Molière, Shakespeare, Hugo et Homère à côté, c’est difficile à dire… Il y a aussi Aragon ; en cela je suis comme Jean d’Ormesson. Aragon est mon poète préféré. Même ses trucs sur les communistes, on est un peu triste pour lui mais à la fin il n’y croit plus lui-même. Mais quelle beauté ! Il m’a dédicacé Les Poètes car je le connaissais ; je l’avais interviewé pour Paris Normandie. J’étais tout jeune ; j’avais 18 ans. Il y a un poème qui s’appelle « Second intermède » ; c’est sur l’amour. Ca m’arrive de temps en temps de le lire à haute voix ; ça me donne envie de pleurer pourtant ce n’est pas triste mais c’est tellement beau ; les mots sont tellement bien choisis. Je ne suis pas capable de le réciter ; j’ai une bonne mémoire mais je ne suis pas capable de réciter des poèmes.

Pour écrire un roman, il faut toujours un déclencheur.

Oui. Il faut par exemple un personnage. Je ne me dis pas : « Je vais écrire un livre pour raconter la Révolution française, ou sur la guerre de Sécession, ou sur la révolte indienne. » Non, dans mon dernier roman, j’avais une femme : justicière et violente ; c’était ça le concept ; la cuisinière d’Himmler (N.D.L.R. : il fait référence à son roman La cuisinière d’Himmler, Gallimard, 2013 ; Prix Epicure) où là j’ai une victime joyeuse. Là, ce n’est pas là même chose : c’est une justicière qui ne laisse rien passer. La cuisinière d’Himmler, elle, se vengeait un peu, mais elle laissait passer plein de trucs. De toute façon, elle en prend plein à la gueule. Elle voit toute sa famille mourir devant elle ; elle voit ses enfants mourir pendant la guerre. Elle essaie de faire ce qu’elle peut pour récupérer ses gosses, mais ça ne marche pas… Elle va d’échecs en échecs. Lucile, elle, n’échoue pas. Parfois, elle en prend plein à la gueule, elle aussi, mais elle rebondit et repart à l’attaque. C’est sa marque de fabrique. Et elle a ce côté vengeance, que moi je n’ai pas ; je considère que c’est une perte de temps la vengeance, la rancune. Il y a un grand chanteur qui m’a fait un procès horrible ; il avait tous les torts, du reste il a perdu… Je me souviens qu’il y a dix ans, je le vois ; je me précipite vers lui et il a fait comme si je voulais lui casser la gueule. Or, je l’ai salué car je n’en avais rien à foutre. C’est passé… Et j’avais gagné le procès.

Vous disiez que vous écriviez dans la joie et dans la jubilation.

Si c’était le contraire, je ne préférerais ne pas écrire. Je n’écrirais pas si je souffrais, si j’avais l’angoisse de la page blanche. Le problème, c’est que la page blanche se remplit trop vite. Après, il y a le travail derrière. Et moi, la page se remplit toujours dans la joie. Ce genre d’attitude (écrire dans la souffrance) pénalise beaucoup la littérature française. Dostoïevski, vous pensez qu’il n’écrivait pas dans la joie ? (Le souci c’est qu’un éditeur eût dû passer derrière avec une paire de ciseaux.) Il ne souffrait pas, même s’il racontait des histoires de souffrance, ça partait comme ça… Même si les histoires de Stefan Sweig sont tristes, je suis persuadé qu’il n’écrivait pas dans la souffrance lui non plus. Victor Hugo, il se marrait tout seul en relisant ses phrases ; et ça allait trop vite… La main n’arrivait pas à suivre. Il y a une sorte de jubilation ; après, il y a certes un travail à faire. Sinon, on est un génie ; je ne suis pas un génie, donc je suis obligé de retravailler derrière. Je préférerais ne pas trop travailler mais… Victor Hugo ne retravaillait pas tant que ça. Si, sur Les Misérables, il a passé beaucoup de temps.

Vous citiez tout à l’heure l’un de vos éditeurs chez Gallimard qui vous faisait beaucoup retravailler. Qui vous édite chez Gallimard ?

C’est toujours Richard Millet. Oui, j’ai besoin d’un regard dur pour me faire progresser.

C’est lui que vous évoquiez, qui vous faisait beaucoup retravailler ?

Oui, Richard Millet mais aussi Thomas Simonnet, que j’aime beaucoup également. J’ai besoin d’un regard différent. De toute façon quand j’ai terminé un livre, je sais qu’il n’est pas fini. Un livre n’est jamais fini ; le gros problème qu’on a c’est quand il est parti, on ne peut plus retoucher ; c’est pour ça qu’on ne l’aime plus. C’est comme ça pour tous les livres. Je ne veux pas relire mes livres après parution. J’admire énormément Michel Déon qui, dès années plus tard, a repris Les Poneys sauvages… car, comme il disait : « Il y a plein d’adverbes, d’adjectifs… On n’en peut plus… »

Le Poneys sauvages est un magnifique roman.

Oui, c’est une livre superbe. La première version était déjà superbe, la nouvelle version est encore mieux. Moi, je lutte toujours contre les adverbes et les adjectifs. Je n’ai pas trop de problèmes avec ça, sauf peut-être dans mes premiers livres. J’enlève, j’enlève… Je suis très dur là-dessus… Les livres qui restent, les livres qui restent ?… Regardez Maupassant, comme son écriture est moderne. C’est dingue ! Où est l’adjectif ? Il n’y en a pas. Ou un de temps en temps.

Oui, c’est juste et net.

Oui, c’est ça. Il faut écrire propre ; c’est ce qu’on doit au lecteur. J’essaie d’écrire les livres que j’aurais envie de lire. Des livres dans lesquels on s’amuse, on est libre. Ca y va. On donne des coups ; les pieds par ci-par-là ; à droite à gauche… J’adore ça.

Vous parliez de votre bonheur d’être sur terre, de votre joie de vivre. Vous me rappelez l’un de mes écrivains préférés, Kléber Haedens que vous avez peut-être lu… Vous partagez cela avec d’autres écrivains, notamment ceux des Hussards… Vous vous sentez proche des Hussards ?

Je n’ai pas l’impression de faire partie d’une école… mais les Hussards, c’est vrai que Michel Déon est un maître pour moi. Parfois, il se trouve que mes maîtres sont des amis. Ce n’est pas la même école mais je me sentais proche de Tournier, même si je ne travaillais pas comme lui, mais, comme moi, il enquêtait beaucoup. Pour moi, Le Roi des aulnes, c’est énorme ! C’est un chef-d’œuvre. Je suis, c’est vrai, passionné par les Hussards, mais en même temps, j’ai l’impression d’être l’enfant de Michel Tournier et de Jean Giono. Là, on est très loin des Hussards. C’est amusant car j’ai habité à Manosque ; je connais très bien Sylvie Giono, sa fille…

Vous connaissez également René Frégni, très certainement ?

Oui, bien sûr… Je me sens également très proche de l’école américaine ; j’ai très bien connu Norman Mailer qui était un ami… Julien Green m’a aussi énormément apporté. Et un écrivain que j’ai adoré sans l’avoir jamais rencontré, William Styron, a eu la gentillesse de faire la préface de l’un de mes livres dans sa version américaine… J’étais très fier… Etrangement, parmi les écrivains que je viens de vous citer, il n’y a pas de femmes mais je parle souvent de George Sand car c’est un personnage qui me fascine complètement. Je n’écrirais pas sa biographie car il y en a eu tellement qui sont excellentes (je les ai toutes lues)… Il y a aussi son autobiographie, Histoire de ma vie, qui est très bonne aussi… Elle, c’est un écrivain modeste, qui ne se la pète pas. J’adore ! Je suis l’enfant de tous les écrivains que j’ai aimés. Mais il y en avait des vivants. Julien Green, j’ai adoré certains de ses livres ; d’autres moins. Green m’a appris des choses incroyables. Même chose pour Tournier, pour Norman Mailer…

Pourriez-vous nous parlez de votre prochain roman dont vous avez déjà écrit la moitié ?

Je n’aime pas parler de mon livre à venir. Je peux dire que c’est encore un roman historique, en tout cas qui se passe dans l’Histoire. Mais j’ai du mal à parler de mes projets, même à mes proches. Il se passe quelque chose de bizarre quand on est en train d’écrire ; on est dans un processus qui est tellement jouissif ; il n’y a pas d’obstacles. On a toujours peur que ça s’arrête et ça peut s’arrêter. Je me souviens d’une panne monstrueuse pour un livre. Exemple : j’ai un livre de 600 pages que je n’ai jamais publié. C’est un livre que j’ai écrit il y a quinze ans. J’ai arrêté de l’écrire ; je me souviens d’une panne de ce genre-là. Je me souviens d’une autre panne à laquelle je m’étais confronté parce que j’avais lu justement Crime et Châtiment. C’était une erreur à ne pas faire parce que ça bloque tout ; on se dit : « Jamais, je n’arriverai à faire ça… Ce n’est pas la peine.» Les chefs-d’œuvre me cassent, me bloquent ; on a envie de les imiter, de retrouver cette énergie… On se trouve minable. On est très fragile quand on écrit. Là, je fais le malin ; là, en ce moment, tout me paraît facile mais on sait que demain, ça peut être tout autrement.

Mais là, ce n’est visiblement pas le cas. Votre écriture est portée par une manière de jubilation.

Oui, c’est vrai, mais il n’empêche qu’un de mes livres de 600 pages est resté comme ça, en plan… Et c’était un livre très ambitieux. Non, en fait, ce n’était pas Crime et Châtiment que j’avais lu… Je ne me souviens plus ce que j’avais lu et qui m’avait bloqué… Il faudrait que je retrouve.

Propos recueillis par

                                                    PHILIPPE LACOCHE

L’arracheuse de dents, Franz-Olivier Giesbert, Gallimard ; 435 p. ; 21 €.

Un polar qui sent la terrine de lapin et la France qu’on aime

Entre Simenon et Audiard, Thomas Morales nous livre un succulent deuxième volet des enquêtes de son détective Joss B. Gouleyant.

Joss Beaumont, dit Joss B., le singulier détective de Thomas Morales, est de retour. (L’écrivain avait publié, l’an passé, le premier opus intitulé Les Mémoires de Joss B., aux éditions du Rocher.) Pour notre plus grand plaisir. Morales nous donne ici toute l’ampleur de son talent, porté par un style direct, efficace, imagé et un ton digne de Michel Audiard. Cette fois, notre Joss B. enquête dans les milieux de la télévision. Ce n’est pas triste. Ou plutôt si, parfois. Une presque star du petit écran est assassinée dans des conditions atroces. Joss. B. se met à rechercher le coupable de ce crime odieux. Il fouille un peu partout, surtout dans cette France provinciale qu’adore l’auteur. «La France comme on l’aime», eût dit Kléber Haedens. Il hume l’air vicié, flaire, la truffe alerte dans les brumes improbables de campagnes reculées. Il fait souvent fausse route, se trompe, le reconnaît avec flegme et humour. Mais jamais n’abandonne. Thomas Morales s’adonne à de succulents portraits toujours justes, précis, pimentés de formules qui font mouche. Ainsi, lorsqu’il croque la starlette de la télévision: «Sa volonté de se faire un nom dans le milieu était inaltérable, presque enfantine, un caprice qui lui servait de ligne de vie. Rien ni personne ne pourrait l’arrêter! Elle était consciente que, pour accéder à ses rêves de petite fille, elle devrait se laisser tripoter, présenter la météo, puis un jeu débile, courir les castings et enfin décrocher ce rôle qui lui apporterait la gloire. Son plan de bataille avait fonctionné jusqu’à ce qu’un meurtrier mette fin à cette rapide ascension sociale.»

Thomas Morales.

Thomas Morales.

Et quel plaisir quand Thomas Morales se laisse aller à sa passion pour les automobiles anciennes qu’il connaît si bien: «En février dernier, j’avais revendu mon antique 404 qui commençait sérieusement à fatiguer. Cette Peugeot m’émouvait à en perdre la raison. Ses ailes pointues me rappelaient mon enfance, mon grand-père, le coq au vin, le pouilly-sur-Loire, le champagne De Venoge, les plaques émaillées, les siphons brillants et la terrine de lapin.» Souvent, le regard aigu et perçant du narrateur, conduit l’auteur à côtoyer les atmosphères littéraires du Simenon des grands jours, notamment quand, page 70, il décrit, à la fois impitoyable et tendre, un ancien commercial qui, argent aidant, s’est transformé en «lord anglais de la Samaritaine». Ce polar est savoureux d’un bout à l’autre.

PHILIPPE LACOCHE

Madame est servie! Thomas Morales; éd. du Rocher; 156 p.; 15,90 €.

Jean-Marie, Sabine et Johnny

Littérature et musiques. Beaucoup de plaisir dans ma besace de marquis des Dessous chics.  D’abord, quel bonheur d’aller accueillir Jean-Marie Rouart sur le quai de la gare SNCF d’Amiens, en compagnie d’Anne Martelle. Nous avons traversé le marché de Noël. Petite bruine d’hiver un peu grasse comme des gouttes nasales. Toit de guirlandes de neige. De loin, Anne montre à l’écrivain la cathédrale éclairée. Il nous parle de Ruskin, puis de sa joie de voyager seul, par le train. Il est sympathique, Jean-Marie Rouart. Nous fonçons vers la librairie où un public nombreux l’attend. Il y présente son remarquable livre Ces amis qui enchantent la vie (éd. Robert Laffont). Son ton est passionné. Gourmand ; gourmand de littérature, fasciné par l’écriture et les écrivains. Rien de trop dans ses propos. Qu’il nous parle de Romain Gary, ou du premier livre qu’il a lu, Le Rouge et le Noir, de Stendhal, tout sonne juste. « Je me suis identifié à Stendhal. Même timidité. Et je rêvais à l’amour. » Il dit de son dernier opus qu’il n’est pas rationnel, qu’il n’a rien d’universitaire. « C’est le livre d’un amoureux des livres. Je suis allé vers mes enchantements personnels. » Il reconnaît que le portrait est un art difficile : « Je suis issu d’une famille de peintres. J’ai tenté de faire en sorte que mes portraits ne soient pas académiques. Dire des choses justes mais dans une forme plaisante. » Il parle de Stendhal, encore, et de ses insuccès successifs auprès des dames. Tout le contraire des héros de ses romans : « La réalité est abolie et c’est une vie magique qui apparaît. » Et quel bonheur quand évoque le grand romancier Michel Déon qu’il connaît très bien. « Je l’ai rencontré en 1969, sur l’île de Spetsai, en Grèce. » La scène sur passe sur le port. Un homme l’aborde : « Il paraît que vous me cherchez ? » « Non, j’attends Michel Déon », répond Jean-Marie Rouart. « C’est moi. » Il s’attendait après lecture à voir arriver un demi-Dieu quasi inaccessible ; il se retrouve en face d’un homme modeste, affable, courtois. « Le Michel Déon comme on l’aime », eût pu dire Kléber Haedens comme il le disait à propos de la France. Musique maintenant ; autres plaisirs. Je me suis rendu au superbe Théâtre impérial de Compiègne pour assister au concert de Sabine Devieilhe et de l’ensemble Pygmalion. L’intitulé du concert ? Mozart, une académie pour les sœur Weber. Le fraternel compositeur fut amoureux d’

Jean-Marie Rouart interviewé par Anne Martelle.

Jean-Marie Rouart interviewé par Anne Martelle.

, épousa sa petite sœur, Konstanze ; pour l’aînée, Josepha, il écrivit le rôle de la Reine de la nuit dans La Flûte enchantée. Passions amoureuses de Mozart ; passions musicales. Le tout porté par l’étoile lyrique du chant lyrique français et un talentueux ensemble. Un régal. Enfin, je n’ai pas résisté à ma curiosité naturelle et suis allé au Zénith pour le concert de Johnny Hallyday. En première partie, Manu Lanvin que j’avais interviewé quelque temps plus tôt. Johnny : fabuleux showman ; musiciens exceptionnels et purs moments de bonheur quand ils s’adonnent sur le bord de la scène à un répertoire électro-acoustique constitué des grands standards du rockabilly, du rock’n’roll et du blues (Carl Perkins, Eddie Cochran, Chuck Berry, etc.) Et, surprise, il avait invité Paul Personne à faire le bœuf. Paul et moi, on se connaît depuis 1978. Revue Best. Suis allé le voir dans les loges. Chaleureuses retrouvailles. Emouvant.

Dimanche 20 décembre 2015.