Les coups de coeur du marquis…

Les vertus de Ray Davies

Comment ne pas aimer les Kinks? Comment ne pas aimer Ray Davies? Impossible. Sens aigu de la mélodie, harmonies acidulées, textes d’une justesse et d’une poésie incomparables. Les Kinks, fils de prolos, furent les parangons d’un rock british racé, aristocratique, manière de hussards rouges car Ray Davies n’a jamais eu la langue dans sa poche quand il s’agissait de décrire la dureté de la condition ouvrière, notamment au sortir de la guerre. Nos bons amis Fridolins et leurs bombes maudites n’avaient pas fait de cadeau à nos alliés britanniques. Ce disque est beau et bon comme tout ce que fait Ray Davies depuis des lustres. Certes, il sonne plus ricain que british; cela ne retire rien à son charme. Ph.L.

Americana, Ray Davies. Sony Music.

 

Fruité comme une chanson des Kinks

Éric Neuhoff nous entraîne dans une époque morte à tout jamais. Nostalgie acidulée. Un régal.

Page 41: «Dans le garage, c’était le même bon vieux désordre. Le youyou qui servait à rejoindre le bateau était appuyé contre le mur du fond. La grosse bouée orange gisait par terre avec sa chaîne dont les maillons étaient rouillés, couverts de coquillages minuscules. Des bouteilles de gaz vides alignées à droite. Des glacières attendaient en vain des pique-niques qui ne viendraient plus.» Page 103: «C’était une maison faite de crépi et de soleil.» Ces deux phrases montrent, s’il en était encore besoin, à quel écrivain, à quel romancier plutôt, on a affaire. Éric Neuhoff est l’un de nos meilleurs romanciers. Il ne cesse de nous le rappeler en égrenant, calmement, ses livres (Précautions d’usage, La Table ronde, 1982, Barbe à papa, Belfond, 1995, La Petite Française, 1997, Un bien fou, 2001, etc., et tant d’autres tout aussi délicats); nous les attendons avec impatience et les recevons avec un plaisir toujours renouvelé, comme nous attend(i)ons ceux de Patrick Modiano ou ceux du regretté Michel Déon à qui le romancier dédicace son ouvrage. Les romans de Neuhoff dégagent un charme indicible, un parfum rare; ceux d’une petite musique qui distille, phrase après phrase, chapitre après chapitre, une mélancolie pudique, une nostalgie acidulée mais jamais sombre. Est-ce le fait qu’il évoque ici une France – une Espagne, plutôt! – d’avant. Une époque en tout cas qui ne reviendra jamais plus. La mondialisation n’était pas encore là. Le capitalisme avait encore un visage humain. La consommation n’avait rien de ce monstre délétère qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres. On consommait, pourrait-on dire un peu bêtement, pour se faire plaisir. Pour reprendre à la vie une revanche, une grande goulée de bonheur dont la guerre, pas si lointaine, nous avait privés.

Hula hoop

Éric Neuhoff nous replonge d’abord au début des délicieuses Sixties, adorées Trente glorieuses. Le narrateur, comme chaque été, suit ses parents sur cette Costa Brava écrasée de soleil. Il y retrouve ses amis. Parfums d’ambre solaire, d’eau javellisée des piscines. Vins rosés capiteux, alcools forts dont on s’abreuve, le soir, pour se donner du courage avant d’embrasser les filles. Les parents sont là, rassurants dans leurs unions qu’on pourrait croire indestructibles, malgré la houle légère des petites tensions et les non-dits muets comme des carpes cuir. Le divorce est encore cette chose exceptionnelle. Les épouses font semblant d’être soumises, mais n’ont jamais été aussi libres car elles aiment follement les hommes et ont autre chose à faire que revendiquer des idéologies: elles préfèrent être belles et profiter, parfois, des plaisirs subreptices. L’amour a la forme d’un hula-hoop: il tourne en rond mais joyeusement dans le cœur de ces étés aux chaleurs interminables. Il fait tourner les têtes.

Le narrateur, devenu adulte, marié et peut-être au bord de la rupture, arrive sur son lieu de villégiatures adolescentes, en compagnie de ses deux adorables enfants. Il souhaite leur faire voir l’endroit où il a été tant heureux. Il retrouve quelques-uns de ses amis. Mais le cœur y est-il encore après toutes ces années? Les stroboscopes s’affolaient sur les pistes de danse. Ocaña gagnait le Tour de France. Neil Young, Jim Morrison ( «L.A. Woman»); les Stones («Their Satanic Majesty Request» et» Jumpin’Jack Flash») et les Beatles qui faisaient des bras de fer dans les têtes de leurs fans respectifs… Ce roman est aussi frais, pétillant et délicieux qu’une chanson des Kinks. Neuhof eût pu être l’arrangeur de «Plastic Man» ou de «King Kong». Il en a la sensibilité. Son Costa Brava es un régal.PHILIPPE LACOCHE

Costa Brava, Eric Neuhoff ; Albin Michel ;

Eric Neuhoff
Photo : Laurent Monlaü

 297 p. ; 19,50 €.

 

L’hiver humide est indéfendable

De gauche à droite : Thaïs, Jean-Pierre Ternisien et Fred Thorel.

       Noël et ses vacances étranges sont déjà si loin. Étranges, oui, avec son froid humide, glaçant qui transperçait mes deux pulls et mon duffle-coat de vieux soixante-huitard attardé. Que faisais-je? Je lisais, écrivais, sortais peu. Quand je sortais, je me rendais dans l’un de mes bars préférés, le BDM, en plein centre-ville. Je savais que Rico, Mamat, Louis ou Andy, derrière le comptoir, aurait toujours assez de cœur pour éteindre ma mélancolie chronique en diffusant les bonnes odeurs d’une mélodie des Kinks, de Procol Harum ou un vieux Stones époque Brian Jones. Alors, je levais le nez de mon demi de Cadette et regardais, las, les guirlandes sans joie qui pendaient au-dessus de la place Gambetta. Un soir, je m’égayais en compagnie de mes amis Thaïs, adorable chanteuse-pianiste qui libère souvent ses mélodies-Satie sur Youtube; Fred Thorel, homme de culture, et Jean-Pierre Ternisien, toujours fraternel comme un légionnaire aux avant-postes, mon ami de comptoir. Mon ami tout court. Nous parlions de la vie qui va, du temps qui passe, de cette saleté d’hiver qui nous met le vague à l’âme et la soif au cœur. Et de littérature, bien sûr. La littérature, il n’y a que ça de vrai. Une vraie consolation quand les amours versatiles se consument comme les mégots de gauloises dans les cendriers en aluminium du regretté Henri Calet. L’hiver humide est indéfendable; il mouille nos âmes de langueurs monotones, bien pires que celles des automnes de Verlaine. Je venais de terminer la rédaction de mon prochain roman; je ressortais un peu de ma tanière de maison de résistant du faubourg de Hem. Un soir, je suis allé au ciné Saint-Leu pour y voir Paterson, le dernier film de Jim Jarmusch. Je m’y suis ennuyé. Non pas que l’œuvre fût ratée ou mauvaise, non. Au contraire. Mais ces longueurs, ces longueurs mornes au cours desquelles on a la désagréable impression que Jarmusch se regarde filmer. Il y a une tristesse dans ce film; une grande poésie aussi. Cela est indéniable et c’est bien. Paterson, le personnage central, vit à Paterson, dans le New Jersey, ville des poètes William Carlos Williams et Allan Ginsberg. Chauffeur de bus à la vie bien réglée au côté de la délicieuse Laura, Paterson écrit des poèmes sur un petit carnet. Pauvre petit carnet qui finira très mal. Comme tous les poèmes, comme tous les romans, comme tous les mots que personne ne lit et dont tout le monde se fiche. Nous vivons dans un monde de brutes où rien ne dure. «Pas même la mort» disait, si mes vieux souvenirs sont bons, Jean-Paul Sartre. Je suis allé tenter de m’égayer en me rendant au Gaumont pour y voir, en direct, l’opéra Nabucco, en direct du Metropolitan Opera de New York. Giuseppe Verdi est l’un de mes compositeurs préférés. Le plus latin, le plus chantant. C’était délicieux. Quand je suis sorti de la salle, il faisait encore froid et humide. L’hiver est impitoyable. Je me suis mis à penser à Calet et à Bove qui se perdaient dans les eaux glacées et tristes de l’hiver.

Dimanche 15 janvier 2017.

 

  Pluie anglaise et silure communiste

      Un matin de début août. La pluie claque sur le toit de ma véranda. J’adore ce bruit à la fois doux et vif. Mon chat Wi-Fi regarde, mélancolique, par la fenêtre le jardin détrempé. Il n’y a pas plus dépressif qu’un chat quand il pleut. Il sait qu’il n’aura pas le droit de sortir, à moins de le chausser de petites bottes. (Après tout, Charles Perrault y avait pensé avant moi avec son Chat botté.) Je pense à mes courges jaunes et vertes – au fond de mon terrain – qui doivent être lavées, brillantes, comme la peau des ventres des lézards. France Inter diffuse «Waterloo Sunset», des Kinks. Une pluie molle, tiède et si britannique sur le toit de ma véranda; les Kinks à la radio. Je suis aux anges. Je me mets à songer au Dahu (va savoir pourquoi, lectrice mon amour? Tel est l’esprit du Ternois moyen: imprévisible, bondissant comme un kangourou), un dancing de Vendeuil (Aisne) des années soixante-dix qui me faisait rêver alors que j’étais adolescent. Patrick Gadroy, un copain de collège plus âgé de moi et qui m’apprenait la guitare, y allait le samedi soir. Trop jeune, je me contentais d’aller boire des bières chez Hubert, café de la rue Pierre-Semard, à Tergnier, et de faire danser les petites Ternoises sur la piste de l’arrière-salle transformée en club: Le Stéréo. Gadroy me racontait qu’au Dahu, la musique était excellente. «Rien que du rhythm’n’blues et du rock anglais!» s’enthousiasmait-il. Je l’enviais. Je croyais entendre la mélodie de «(Sittin’ On) The Dock Of The B

Pluie anglaise sur Amiens, un jour d'été.

Pluie anglaise sur Amiens, un jour d’été.

ay», d’Otis Redding, ou «Sunshine Of Your Love», des Cream. Ou «Waterloo Sunset», des Kinks. Les Kinks, on y revient. Il pleuvait souvent sur Tergnier, quand en ce mois d’août de 1970 ou 71, Gadroy venait me visiter, sa guitare coincée entre les cuisses, juché sur son cyclomoteur bleu, un Peugeot 103, de la même couleur que le paquet de gauloises qu’il ne cessait de sortir. Puis il m’apprenait la descente d’accords de «Lay Lady Lay», de Dylan. Vendeuil encore. Je me souviens d’une partie de pêche que j’avais faite avec Gérard Leduc au parcours à truites. Nous n’étions pas riches et la partie de pêche coûtait cher. Nous avions dissimulé chacun deux truites dans nos musettes. Le propriétaire des lieux devait nous avoir repérés à l’aide de jumelles. Il nous avait gaulés à la sortie. Il nous avait gentiment réprimandés, et laissé repartir. Avec nos truites. Nous étions honteux. Et il s’était mis à pleuvoir quand nous étions remontés sur nos bicyclettes en direction de Tergnier. La sévérité magnanime et douillette des Trente glorieuses. Aujourd’hui, on pêche le silure dans l’étang municipal de Vendeuil. Le silure, ce gros poisson venu de l’Est – donc certainement communiste – qui n’a pas attendu que le capitalisme fiche en l’air de mur de Berlin pour nous envahir. Le silure est donc l’avenir du pêcheur comme la femme l’est de l’homme. Ce n’est pas poète rouge à la crinière blanche qui eût dit le contraire.

                                             Dimanche 11 septembre 2016

C’était mon ami

Une petite ville, Tergnier, au début des années soixante. Il y a une cité (Roosevelt), dite provisoire, maisons fragiles, aux toits bitumés, aux murs de briques creuses ; l’eau courante, on la tire à des pompes qui se trouvent dans la rue. Il y a un transformateur avec un tas de sable sur lequel, nous traçons des routes qui sont censées symboliser celles du Tour de France. A l’aide de billes, nous y faisons avancer des petits coureurs ; ils ont pour noms Bahamontes, Anquetil, Poulidor, Van Looy, Mastrotto. Il y a une ruelle qui, lorsque les pluies molles du printemps la caressent, sent la poussière mouillée, l’ortie froissée et le sureau écorché. Il y a la rue des Pavillons, où se trouve, tout près de la cité, la maison de mes parents. Derrière, il y a la rue Marceau, celle du Casino, le cinéma local et d’une minuscule épicerie tenue par la mère de Raymond Défossé. Raymond et moi, nous nous sommes connus enfants dans cette ville cheminote et rouge comme le sang

Raymond Défossé était très proche de Groland. Il avait commencé, depuis peu, une carrière de comédien dans le films de son grand ami  Benoît Delépine.

Raymond Défossé était très proche de Groland. Il avait commencé, depuis peu, une carrière de comédien dans le films de son grand ami Benoît Delépine.

des FTP torturés par les griffes des Teutons. Nos chemins se séparèrent, quoi que. Raymond étudia à Saint-Quentin, au lycée Henri-Martin, où j’étudiais à mon tour un peu plus tard. Nous avions les mêmes références. Le rock’n’roll, bien sûr, apporté par les GI musiciens de la base US de Couvron, toute proche. En 1979, j’arrivais comme jeune journaliste à la locale de Saint-Quentin de L’Aisne Nouvelle. J’y retrouvais Raymond qui, alors, militait pour un syndicat de gauche, of course. Il était brun, costaud, fraternel, direct. Nous ne cessions de nous souvenir de notre ville de Tergnier. Raymond avait peaufiné ses connaissances du rock à la faveur de fréquents séjours en Angleterre. J’en avais fait de même en jouant dans des groupes de blues-rock. Nous vénérions les Kinks, les Stones de Brian Jones, les Them de Van Morrison, les Animals d’Eric Burdon. Notre ami commun Patrick Pain, chanteur de rock, grand connaisseur du genre, restait notre repère. Tous deux, nous avions joué avec lui sur des scènes improbables dans des boîtes enfumées qui sentaient la bière rance et la fraternité prolétarienne. Raymond mit en place les premiers tremplins rock de Picardie sous l’égide du Conseil régional et de notre regretté copain Jean-François Danquin. Je quittais Saint-Quentin pour Beauvais, puis pour Abbeville, et Raymond ne tarda pas à venir résider sur la côte picarde après avoir dirigé avec finesse et compétence la maison des Arts et Loisirs de Laon. Je me souviens des barbecues, chez lui, à Quend ou à Villers-sur-Authie où il avait élu domicile. De là, il manageait divers cinémas de la région. Le rosé coulait à flot ; avec notre copain Jacques Frantz, nous refaisions le monde avant d’aller nous perdre dans les vagues frileuses et céladon de la Manche picarde. Nous parlions de Roger Vailland que Raymond connaissait par cœur. Nous évoquions souvent Un jeune homme seul, ce roman sublime sur la résistance cheminote. Alors que je tape cette chronique, je me sens un peu plus un vieil homme seul. Raymond vient de mourir. C’était mon ami, mon frère. Mon cœur est gris comme un jour de Toussaint, comme le béton armé et usé de la passerelle de Tergnier.

                                                  Dimanche 1er novembre 2015

 Florida ou l’énergie sexy

    Que veux-tu, lectrice adulée, adorée, convoitée, sensuelle et sans suite, je suis comme ça : les premier rayons printaniers revenus, j’exulte et retourne vers mes premières amours : le rock’n’roll. Je me suis rendu, comme un seul marquis, à la Lune des Pirates, pour y voir Florida. A cause d’une charge de travail incompressible, j’arrivai essoufflé, et tout désolé quand j’appris avec effroi que je venais de manquer, à quelques minutes près, le concert d’Eleanor Shine

Florida en pleine action.

Florida en pleine action.

, qui se produisait en même temps que Florida dans ce Bruit de Lune. C’est affreux ! Il y a des mois que je veux voir Eleanor Shine en concert. Sous son masque de loup, se cache une adorable petite violoniste (Jeanne) que je rencontre souvent dans l’un des bars les plus rock d’Amiens : le Bar du Midi, dit le BDM. Raté. J’ai promis à Eleanor Shine que j’irais la voir à son prochain gig. En revanche, je suis arrivé pile poil pour la prestation de Florida dont j’ai rencontré, à maintes reprises, les musiciens au BDM mais aussi chez Pierre. Là, j’ai tenu ma promesse. J’ai vu. Et me suis régalé. Ce tout jeune groupe amiénois propulse un rock terriblement électrique et nerveux qui allie avec élégance garage et psyché. Tout de suite, j’ai pensé aux Stooges mais surtout aux MC5. Florida est composé de Charles (batterie), Benoît (guitare), Benjamin (guitare, chant) et Louis (basse). Ils sont issus de combos de la capitale picarde, et pas des moindres : Molly’s, John Makay, Harris Pilton & the Ultra Milkmaids. Ils tournent depuis un an ; le concert de La Lune des Pirates n’était que leur cinquième. Pourtant, ils développent déjà un professionnalisme et une énergie à toute épreuve. Quelques poulettes amies, présentes dans la salle, ont exigé que je précise dans mon article que les petits Florida étaient sexy. C’est chose faite. A leur répertoire : quatorze morceaux très exactement. Que des compositions. Les textes en anglais sont l’œuvre de Benjamin ; les musiques sont élaborées collectivement. Poulettes énamourées, sachez qu’ils répètent à Cité Carter, qu’il n’ont pas – pour l’instant – de CD, mais qu’ils comptent bien en enregistrer un, prochainement, en live. « Car notre musique s’y prête bien », précisent-ils. Ils donneront leurs prochains concerts les 29 et 30 mai à l’espace Picasso, à Longueau, et le 21 juin, sur la place Gambetta, sur la grande scène, près du BDM. BDM : le bar le plus rock d’Amiens. (Le boucle est bouclé ; j’adore écrire en boucle, comme eût pu le faire Raymond Roussel.) Rico et Matth sont les seuls patrons de bistrots capables de me faire plaisir en diffusant, tout au fond de la nuit, un vieux Kinks ou un Procol Harum rare. C’est dire.

                                                   Dimanche 3 mai 2015.

Le panache et le style de Thomas Morales

Ce styliste remarquable, très français, nous éblouit avec quelque quatre-vingts chroniques où il évoque les meilleurs de nos écrivains.

 D’où vient? Que fait-il? Où va-t-il? Il y a un mystère Thomas Morales comme il y eut, en d’autres temps, un mystère Remy de Gourmont ou un mystère Henri Calet. On sait, pourtant, qu’il a beaucoup écrit, comme critique, comme journaliste, des articles, dossiers de presse. Sur la mode, le cinéma, les livres, nous confie son éditeur, l’excellent et érudit Emmanuel Bluteau celui pour qui la belle écriture française, d’où qu’elle vienne, n’a pas de secret. Le mystère Morales s’éclaircit quand on le lit. Sans conteste, il est «De chez nous», comme eût pu le dire Christian Authier qui vient de se voir décerner, il y a peu, le Renaudot de l’Essai pour l’ouvrage du même nom paru chez Stock. Oui, il suffit de le lire pour comprendre que Thomas Morales n’a pas seulement du talent; il a du style, du panache, de l’élégance. L’écriture n’est pas chez lui un luxe; c’est un besoin. Sa prose sonne juste comme le riff lancinant des Kinks dans la

L'excellent Thomas Morales : du style et du panache. Il écrit juste, sincère et vrai. Lisez-le sans tarder!

L’excellent Thomas Morales : du style et du panache. Il écrit juste, sincère et vrai. Lisez-le sans tarder!

chanson «Lola». Il est aussi français que les Kinks sont british, so british. Morales est si français que, quand on le lit, on a envie de sentir l’été finir sous les tilleuls du côté de Nieulle-sur-Seudre en compagnie et Kléber Haedens et on a envie de partir à la chasse pour un mauvais coup, aux côtés de Roger Vailland. Avec Lectures vagabondes, Thomas Morales nous donne à lire quelque quatre-vingts chroniques du meilleur cru. Elle se déguste, se suçote comme autant de petites friandises acidulées et succulentes. On y croise François Nourissier, Patrick Besson, Roger Nimier, Bernard Frank, Antoine Blondin, Jean d’Ormesson, Maurice Ronet, Gabriel Matzneff, André Vers, Renaud Matignon, Hardellet, Denis Tillinac, François Bott, Jacques Francis Rolland et bien d’autres.

 

«L’amertume du monde»

 

Et que faire d’autre, pour qualifier son style son panache, que de le citer – quitte à en faire souffrir sa modestie – page 15, dans sa chronique «Portrait d’un styliste», qu’il commence en ces termes: «Un styliste est un écrivain qui choisit la face la plus abrupte de la littérature, qui ne se contente pas d’aligner des mots pour raconter une histoire mais un homme, un peu fou, animé par un délire de pureté, atrocement sensible et éperdument orgueilleux, qui se bagarre avec eux, les fait chavirer, leur extrait une pulpe sanguine. L’amertume du monde est sa boisson préférée.»

 

Dans sa très belle préface, Jérôme Leroy qualifie bien l’état d’esprit de Thomas: «Il faut vraiment vivre une époque où les assignations ont force de loi pour oublier qu’on devrait aimer les écrivains en fonction de leur appartenance idéologique.» Thomas Morales a compris depuis longtemps que la grande littérature est bien au-dessus des éthiques, des politiques et des idées. Elle est là tapie au cœur de nos âmes perdues dans un monde de bruine. Lisez Morales : il rafraîchit les cœurs les plus secs.

 

PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

Lectures vagabondes, articles buissonniers, Thomas Morales, éd. La Thébaïde, coll. Au marbre; 255 p.; 18 €.

Comme un parfum de vraie République…

    La France est souvent poujadiste ; on le sait. « Tous pourris ! »  Il suffit d’aller boire son demi au café du coin pour l’entendre, cette phrase. Les hommes politiques n’ont plus la cote. L’ont-ils mérité ? Certains ne l’ont pas volé. D’autres, non. Ils continuent à faire leur travail avec honnêteté, conscience, vertu, dévouement. « Tous pourris ! ». Quand ça s’en tient là, c’est la République qui est malmenée. La Gueuse en a vu d’autre. Quand ça se met à voter pour l’extrême droite et les blondasseries démagogiques, c’est plus grave. J’étais heureux l’autre soir, de me rendre à la salle polyvalente de Rainneville. Sénateur de la Somme, président du Conseil général, Christian Manable se faisait remettre les insignes de Chevalier dans l’Ordre national de la Légion d’honneur par Nicole Klein, préfète de la région Picardie, préfète de la Somme. Et que te dire d’autre, lectrice ma fée républicaine, ma Marianne, enfiévrée et généreuse comme Louise Michel, que de dire d’autre : c’était bien. J’étais bien ; nous étions bien. Tu me diras : « Christan Manable est un de tes amis de longue date. » C’est vrai. Il est de gauche ; c’est vrai, mais je te dirais qu’on n’est pas de la même, de gauche. Qu’importe : on s’entend bien. C’est un homme droit, généreux, qui a le sens du bien public et de la République. Et tout ça se ressentait très fort, en ce vendredi soir, dans la petite salle polyvalente de Rainneville. L’ambiance était joviale, fraternelle, humaniste. Le discours de Nicole Klein sonnait juste ; il rappelait des valeurs humaines, politiques qu’on a tendance à oublier dans ce monde du tout économique. Les mots de Christian Manable sentaient bon la littérature, l’histoire, Hugo et Michelet. Les gens dans la salle était des gens simples ; ils écoutaient, à la fois respectueux et admiratifs. La Légion d’honneur, ce n’est pas rien dans notre sacrée République. Et on savait tous que le récipiendaire la méritait. Et quelle belle leçon de tolérance quand il s’est retourné vers les autres élus qui se trouvaient à ses côtés sur l’estrade, certains légionnaires, comme lui, certains de son bord, d’autres pas du tout de son bord. Il les a salués avec force et vigueur. C’est ça la République. J’étais bien dans la salle polyvalente de Rainneville. Je pensais à Diderot, à Voltaire, à de Gaulle, à Jaurès. Je deviens grandiloquent, sûrement. Mais je me disais, qu’il eût été bon que ceux qui hurlent actuellement « Tous pourris ! » dans les bistrots fussent présents et qu’ils hument ce parfum d’espérance, de République. C’était une belle soirée.

    Autre belle soirée : le magnifique spectacle Où donc est tombée ma jeunesse, d’après l’ouvrage Les poètes de la Grande Guerre, de notre confrère Jacques Béal, mis en scène par Jean-Luc Revol, avec Tch

Christian Manable vient de se voir remettre la médaille de la Légion d'Honneur, à Rainneville, dans la Somme.

Christian Manable vient de se voir remettre la médaille de la Légion d’Honneur, à Rainneville, dans la Somme.

éky Karyo, à la Comédie de Picardie, à Amiens. Poèmes superbes ; bien mis en valeur. Décors admirables. L’after, au  bar, n’était pas mal non plus. On a dansé au son de Procol Harum, des Kinks. Nicolas Auvray n’était pas le dernier. C’était sympa comme tout.

                                           Dimanche 23 novembre 2014

Ciel gris de mai et trois Ray de lumière

Roger Wallet, écrivain, et Dorine Durbise, institutrice à Drucat-le-Plessiel, près d'Abbeville.

         Je tape cette chronique avec «Waterloo Sunset», des Kinks, dans la tête. Nous sommes en mai. Ciel d’étain. Cela me rappelle mars1973; j’étais à Londres. J’étais allé voir Chicken Shack au Marquee. Il faisait ce temps-là. Dans une interview accordée à notre confrère John Preston, dans  The Telegraph, l’excellent acteur britannique Terence Stamp raconte que son frère Chris, manager des Who, connaissait très bien Ray Davies. Ce dernier écrivit la  chanson «Waterloo Sunset» en pensant à Terence et à sa petite amie du moment,  Julie Christie.Et ça donne ça : «Terry meets Julie/Waterloo Station/Every Friday night…» En sortant du cinéma Gaumont, à Amiens, Lys me faisait remarquer cette étonnante correspondance: nous avions vu en début d’après-midi, Song for Marion, film émouvant, beau et limpide, où excelle Terence Stamp. L’Angleterre ouvrière que j’aime tant. En soirée, nous sommes allés voir Sous surveillance, puissant et passionnant long-métrage de Robert Redford (sur les militants radicaux auteurs d’attentats contre la guerre du Vietnam) avec Julie Christie. La boucle était bouclée. J’adore ces coïncidences. Pourquoi est-ce que j’aime les Kinks à ce point? Certainement parce que les frères Davies, fils de prolos, auraient pu être les héros d’un roman de Roger Vailland. Quand les bergers deviendront des princes… Le rêve communiste. Les Davies ont une élégance aristocratique à l’image des chansons sublimes qu’ils nous ont données. Roger Wallet aime-t-il les Kinks? Certainement. Je suis allé le saluer, l’autre soir, au carmel, à Abbeville où il procédait à une lecture à l’issue d’un atelier d’écriture qu’il a réalisé dans les écoles de Drucat-le-Plessiel et de Cambron. Sur la route du retour, mon autoradio m’apprenait la mort de Ray Manzarek, l’organiste des Doors. Sous le ciel de mai, de plus en plus gris, je pensais, cette fois, à «Light my fire» avec cette introduction lumineuse de Ray aux claviers. D’autres images dans ma tête. J’ai envie de faire demi-tour, d’aller revoir mon ancienne maison de la rue Pierre-Sauvage, à Abbeville, dans laquelle j’écoutais les deux Ray (Davies et Manzarek).Un autre Ray (Défossé) m’avait prêté sa maison pour qu’elle héberge mes amours naissantes avec une très jeune femme. C’était en mai 2002; il faisait un temps magnifique.
                                                              Dimanche 26 mai 2013

Jean-René Pouilly : producteur d’amitiés

Né à Vers-sur-Selle, dans la Somme, ancien Amiénois, fils d’instituteurs de gauche, ce producteur de spectacles a travaillé avec les plus grands, de Souchon à Sheller, en passant par Leprest et Guy Bedos.

 

Jean-René Pouilly, producteur de spectacles, Le Bouquet du Nord, Paris. 5 novembre 2012

Disons-le tout de go: il existe de tout dans le métier de producteurs de spectacles. Des horreurs, des goujats, des mercantiles avec des dollars à la place des pupilles, des escrocs. Et des types bien, qui travaillent à l’ancienne, pour l’amour de l’art, de la scène, de la musique, pour qui l’argent n’est qu’un outil. Pas l’essentiel. Jean-René Pouilly est de ceux-là. Né à Vers-sur-Selle, dans la Somme, le 25février1945, de parents instituteurs (son père s’occupe des grands, sa mère des petits), Jean-René participe à toutes les activités culturelles qu’ils génèrent. Car cela fait partie de leur conception de leur métier. Chaque Noël, ils créent un spectacle. Mme Pouilly écrit ses pastiches sur l’actualité du village au son des tubes du moment. «Des spectacles de chansonniers; ça faisait un carton», se remémore Jean-René. Ils montent aussi des chœurs, des saynètes, des pièces de théâtre. M. Pouilly est clarinettiste; il fait partie de la fanfare du village. Engagés à gauche, ils fondent une troupe de théâtre et un ciné-club dans le cadre de la Fédération des œuvres laïques (FOL).Jean-René garde des souvenirs merveilleux de son enfance, de la vie du village, du football qu’il pratique en tant que milieu de terrain. Une enfance rurale bercée par les Yéyés, puis par les Stones et les Beatles. Car la culture, la musique plus particulièrement, le passionne. Il suit ses parents qui sont nommés à l’école du faubourg de Hem, à Amiens. Hussard noir de la République, son père rêve que Jean-René devienne enseignant. Mais à 15 ans, il s’intéresse moins aux études, et plus aux boums, aux bistrots et aux filles. Il est plus assidu aux zincs de chez Froc et du Penalty, place de la Gare, qu’au cours de mathématiques. Il suit tout de même les cours à la cité scolaire, jusqu’en première. Il a 17 ans quand sa petite amie attend un enfant. Il se marie, travaille à la FOL, s’occupe du journal des Francs et franches camarades (les Francas), devient pion, commence à organiser des spectacles, puis œuvre pour la Maison de la culture d’Amiens. Il programme. Voit passer les plus grands du moment. Va chercher Ella Fitzgerald à la gare d’Amiens en Simca 1000, pige pour le Courrier picard comme critique de jazz. Philippe Avron, Georges Moustaki, Pierre Henry, Barbara, Nougaro… Jean-René n’a pas d’œillères; tout l’intéresse dès que la qualité est au rendez-vous. «Mais les relations avec les artistes ne duraient qu’une soirée. J’avais envie d’avoir des relations plus ancrées dans la durée.» Il reste sept ans à la Maison de la culture, puis part pour s’occuper des relations publiques de l’équipe de football de Saint-Étienne. Il faut dire qu’il avait fait partie du comité directeur de l’Amiens sporting club, et avait même mis en place les journées internationales du sport à la Maison de la culture. Après Saint-Étienne, il arrive à Lille comme secrétaire général du Théâtre populaire des Flandres (TPF), organise les 12heures du TPF avec chanteurs et pièces de théâtre.Ça dure pendant quatre ans. «Du jour au lendemain, je me suis retrouvé sans rien avec mes trois enfants.» Il crée donc sa société de management d’artistes d’abord régionaux (Marc Frimat, Claudine Régnier, Awatinas, etc.), travaille beaucoup avec les fêtes des fédérations du Parti communiste, et reprend contact avec Henri Tachan avec qui il a travaillé pendant vingt ans. Fan d’Alain Souchon, il lui écrit pour lui proposer d’organiser ses tournées. Le chanteur accepte.De1977 à1982, ils travailleront ensemble: «Un grand moment de bonheur; on s’entendait très bien. Avec Alain Leprest, c’est l’une des plus belles écritures de la chanson d’après-guerre.» Il œuvre également pour Louis Chédid, William Sheller, et fonde la société Karavane en1982, se recentre sur le jazz (Martial Solal, Christian Escoudé, Archie Shepp…), produit le Cirque Invisible de Victoria Chaplin et Jean-Baptiste Thierrée, «de vieux amis», réalise une tournée dans le monde.En 2011, il devient le producteur de Guy Bedos, «un monument de l’humour et de la culture française. Ça a tout de suite très bien fonctionné entre nous.» Le sport est également revenu dans sa vie grâce à Félix, son petit-fils qui a été sacré champion de France junior sur toute à La Chapelle-Caro, en Bretagne en août dernier. «Tu vas nous le ramener ce putain de paletot tricolore?» lui avait-il lancé avant le départ de la course. Une formule qui n’eût pas déplu à son copain Allain Leprest, «un grand mec, très sympa dans la vie».On sent bien que Jean-René Pouilly avant d’être un producteur de spectacles est un producteur d’amitiés.

PHILIPPE LACOCHE

 

BIO EXPRESS

* 25 février 1945: naissance de Jean-René Pouilly, à Vers-sur-Selle, dans la Somme.

* 1965: il crée une association d’organisation de concerts, Le Rideau rouge, à Amiens. Premier concert – avec Jean Ferrat – au cirque.

* 1966: engagé comme collaborateur de Philippe Tiry, l’un des premiers directeurs de la maison de la culture d’Amiens.

* 1974: directeur des relations publiques de l’AS Saint-Étienne.

* 1975: secrétaire général du Théâtre populaire des Flandres, à Lille.

*1977 : agent artistique à son compte en créant la société Variétés contemporaines.

* 1978 : Alain Souchon lui confie l’organisation de ses tournées.

 

DIMANCHE D’ENFANCE

Football, tir à la carabine, théâtre et travail à la ferme

Enfant, Jean-René Pouilly accompagnait son père au football. Celui-ci jouait comme arrière central au CA Saint-Pierre, d’Amiens. «On allait au bar des Sports, place de la gare. On mangeait des frites. J’avais 5 ou 6 ans. On y allait à bord de sa 4CV ou de son Aronde. C’était un bistrot chaleureux, peuplé de personnes que je voyais jouer sur le terrain.» Il participe aussi à toutes les activités que généraient ses instituteurs de parents: théâtre (voir photo ci-contre), tours de chant, saynètes, etc. Et il s’adonne même, avec brio, au tir à la carabine. «Mon père avait fondé un club de tir à la carabine. J’ai été champion de France minime dans cette discipline, à La Madeleine, dans le Nord; j’avais 12 ans.» Le travail à ferme le passionne; il s’y consacre avec enthousiasme pendant ses vacances. À une certaine époque, il devient même le porte carnier d’un agriculteur de Vers-sur-Selle, M. Guy Boydeldieu. «Je l’ai revu à l’enterrement de mon père, il y a peu de temps», explique-t-il. «Il chasse toujours. Il m’a raconté qu’il n’avait tiré que trois fois au cours de sa dernière partie de chasse. Il a précisé qu’il avait tué une perdrix, un lièvre et un faisan. Pas mal!» Il se souvient aussi de ses dimanches d’adolescent qu’il passait dans les boums; les rocks au son des Kinks, des Animals. «Les filles étaient toutes mignonnes.»