L’herbe si peu rouge de Boris-Vian-Macron

Je cherchais depuis plusieurs mois à qui me faisait penser le physique – agréable, il faut le reconnaître – d’Emmanuel Macron. Je me triturais l’esprit, cherchais, cherchais. Je ne dirais pas que ça m’en empêchait de dormir, mais pas loin. À la faveur d’une visite chez une amie chère, alors que je parcourais les rayons fournis de sa bibliothèque, je tombais sur une vieille version poche de L’herbe rouge, le roman de Boris Vian. En couverture: la photo du célèbre écrivain trompinettiste. Là, le choc: «Bon Dieu, mais c’est bien sûr!» Emmanuel Macron est le sosie de Boris Vian. Regarde sur la photo, lectrice adulée, c’est flagrant, n’est-ce pas? J’étais heureux, mais heureux, d’avoir enfin trouvé. Mais tout de suite, mon mauvais esprit reprit le dessus. L’herbe rouge, pour Emmanuel. Là, je ne vois vraiment pas le rapport. La sienne, d’herbe, serait de quelle couleur? Certainement pas rouge, oh, que non! Rose éléphant, rose comme pourrait l’être le regard socialiste, sombre, beau et halluciné de Benoît Hamon (halluciné comme celui de Keith Richards sous LSD à la période du 45 tours «Jumpin’Jack Flash»)? Non. L’herbe d’Emmanuel Macron sera de couleur libérale. Mais la couleur libérale n’existe pas, me dis-tu, lectrice, vive comme les eaux de la Volga. Tu as raison. Peu

Regardez comme il ressemble à Boris Vian, Emmanuel.

importe, on dit bien que l’argent n’a pas d’odeur. Pourquoi l’herbe d’Emmanuel Macron aurait-elle une couleur? Elle n’en a pas. Pas plus, en tout cas, que l’argent des banques de la haute finance n’a d’odeur. Cette stupéfiante découverte ne m’a pas pour autant conduit à relire L’herbe rouge, et encore moins Révolution, d’Emmanuel Macron. Que l’éventuel futur président veuille bien me pardonner. Je suis grillé, moi qui, avant de mourir, aurais tant voulu devenir le conseiller littéraire d’un président de la République. Mais je ne suis pas assez moderne, pas assez «dans le coup». J’eusse pu peut-être convenir à ce poste au côté du regretté Georges Marchais (marxiste), de René Coty (l’arrière-grand-père de Benoît Duteurtre, l’un de mes romanciers préférés), ou de Georges Pompidou (j’ai toujours admiré le charme blond et un tantinet sévère de sa femme Claude qui, sous son allure stricte, avait l’air si délurée). Non, Emmanuel, je ne vous conseillerais pas de lire – ou de relire – Roger Vailland, sensuellement communiste, Kléber Haedens, délicieusement monarchiste, Georges Bernanos, follement catholique, Antoine Blondin, sacrément buveur et Jacques Perret, définitivement français. Ils ne sont pas modernes. Aucun ne serait, aujourd’hui, libéral ou bêtement moderne, ces termes que j’exècre. Ils aimaient la France, haïssaient le pognon, la finance et eussent tiré à boulets rouges sur l’économie de marché qui se fiche du peuple.

Dimanche 19 février 2017.

 

Elle embrasse un lépreux et attrape la peste

 « Elle embrasse un lépreux et attrape la peste. » Cette phrase n’est pas de Woody Allen, mais de Gilbert Fillinger, directeur de la Maison de la culture d’Amiens, lors de la présentation de la saison 2015-2016. C’est excellent ! Il a prononcé ce scud fendard, digne de Picabia ou de Desnos, en résumant l’un des spectacles proposés : L’Annonce faite à Marie (les 8 et 9 mars, au grand théâtre), de Paul Claudel dans une mise en scène d’Yves Beaunesne. Je ne sais pas si Paul Claudel disposait de beaucoup d’humour ; si c’est le cas, il a dû bien rire. Je sais que Gilbert en a et qu’il me pardonnera cette dénonciation, non pas faite à Marie, mais à vous, mes délicieuses lectrices qui, depuis 2005, me lisez avec avidité et concupiscence. Gilbert Fillinger n’a pas seulement de l’humour ; il est aussi et surtout un remarquable programmateur. En témoigne ce qu’il donnera à voir, à entendre, à sentir, à rêver tout au long de la prochaine saiso

Gilbert Fillinger, après la présentation de la saison 2015-2016.

Gilbert Fillinger, après la présentation de la saison 2015-2016.

n et que ma consoeur Estelle Thiébault vous a révélé par le menu, lectrices vous aussi menues, le mardi 16 juin en page 13 de notre édition d’Amiens. Rien que des spectacles de haute qualité. Normal : la grande dame culturelle de la capitale picarde fête ses cinquante ans puisqu’elle a été ouverte en 1965 et inaugurée par André Malraux le 19 mars 1966. Et dans l’éditorial de la brochure de présentation, l’actuel directeur a bien raison de rendre hommage au tout premier, l’éclairé, passionné et passionnant Philippe Tiry (dont Gilbert nous donne à voir une très belle photographie noir et blanc où Tiry, cigare très Orson Welles, contemple la place de le Maison de la culture), un passeur fraternel, disparu il y a peu. Mes coups de cœur de cette programmation ? Dee Dee Bridgewater & Irvin Mayfield, Light Bird, de Luc Petton qui met en scène des grues de Mandchourie (ces divas sont actuellement en résidence au zoo d’Amiens et dorment, dit-on, dans un grand hôtel du centre-ville ; Gilbert Fillinger précisa que la scène serait équipée d’un filet car elles sont très affectueuses et auraient tendance à venir câliner le public ; il faudra également leur mettre des couches car, parfois, elles n’oublient pas que leurs textes. Ah ! ces artistes !), Trissotin ou Les Femmes Savantes, du grand Molière dans une mise en scène de Macha Makeïeff, la délicieuse Marianne Faithfull  (que je rêverais d’interviewer pour lui demander si ce que Keith Richards raconte dans son autobiographie, au sujet de la promenade qu’il fît dans l’intimité de sa poitrine, est exact), Akhenaton, rappeur d’une intelligence vive, le bouillonnant Cali, Casse-Noisette, du ballet de l’Opéra National Tchaïkovski de Perm (qui me rappelle l’Union soviétique et qui me fait regretter que, jamais de ma pauvre vie, je ne pourrai passer à l’Est), Arno, si belge, si rock’n’roll, Figaro divorce, d’Ödön von Horvath (quel titre sublime ! Après le mariage, Figaro divorce), et tant d’autres choses. Merci, Gilbert Fillinger et à toute l’équipe de la Maison de la culture.

Dimanche 21 juin 2015.

Bill Wyman : « Nous jouons par amour »

Le bassiste historique des Rolling Stones qui mène aujourd’hui une intéressante carrière solo, sera la tête d’affiche de l’Overdrive festival, à Chaulnes. Sa seule date français dans le cadre de sa tournée européenne.

 

Son flegme et sa discrétion légendaires ne doivent pas occulter le fait que Bill Wyman, membre historique des Rolling Stones de 1962 à janvier 1993, est l’un des meilleurs bassistes de la planète. Il mène aujourd’hui une carrière solo solide et efficace, sans frasques ni paillettes. Juste par amour de la musique. Il sera la tête d’affiche de l’Overdrive festival de Chaulnes, dans la Somme. Et ce sera la seule date française de sa tournée européenne. Il ne s’était pas produit dans notre pays depuis six ans. C’est dire que les fans ne manqueront pas ce rendez-vous-phrare. Il a bien voulu à nos questions.

Où en sont vos relations aujourd’hui avec les Stones (Mick, Keith, Ron)?

 

Bill Wyman:

Elles sont bonnes. On se parle quand on se voit, mais on ne se voit pas beaucoup.

Il est dit que ce serait Brian Jones qui vous aurait recruté à l’aide d’une annonce dans le «Melody Maker». Est-ce exact?

Ils m’ont demandé de venir. Ils avaient besoin d’un bassiste. Il y avait effectivement une petite annonce dans un magazine. Au début, ils n’appréciaient pas beaucoup ma façon de jouer. Ils aimaient surtout mes amplis…

Vous souvenez-vous des premiers instants de votre rencontre avec Brian? Où cela se passait-il? Comment était-il?

Oui. En fait, je les ai tous rencontrés dans un club et on a discuté.

Vous dites que vous vous êtes, très rapidement, rendu que les Stones ne vous appréciaient pas car vous étiez plus vieux qu’eux et que vos penchants pour la dope étaient modérés. Est-ce exact?

Non. En fait, mes points d’intérêts différents se sont révélés au fil du temps. Donc, je suis parti.

En revanche, on dit que vous vous entendiez bien avec Charlie et avec Brian. Est-ce exact? Et pourquoi?

Je parlai davantage avec Charlie et Brian.

Vous venez d’un milieu très prolétarien. Eux, finalement, étaient issus de la middle class. Est-ce que cela peut expliquer la distance qu’ils entretenaient à votre endroit (Mick et Keith)?

Je ne crois pas.

L’anecdote qui dit qu’ils vous auraient pris parce que vous aviez un amplificateur énorme sur lequel on pouvait brancher une autre guitare, est-ce que c’est vrai?

Oui, je possédais de bons amplis.

Vous êtes pourtant l’un des meilleurs bassistes de la planète. Efficace, sûr, inventif. Ils ne s’en rendaient pas compte, à l’époque?

Très peu de bassistes sont appréciés comme tel, uniquement par les membres de leur propre bande.

Est-il vrai que c’est vous qui avez trouvé le riff killer de «Jumpin’Jack Flash»? Pourquoi ne vous ont-ils pas associés aux droits de la chanson: Jagger-Richards-Wyman, «it’s a gas, gas, gas…»?

Oui, c’est vrai; pendant une répétition.

Vous avez ensuite mené, dès 1993, une carrière solo intensive, très créative. Comment la définiriez-vous?

On s’amuse toujours. Nous jouons par amour et pour le fun. Pas pour l’argent.

Comment définiriez-vous la musique de votre groupe Bill Wyman’s Rhythm Kings? Tournez-vous beaucoup et où?

C’est mon orchestre. je pars en tournée uniquement avec eux.

Le concert que vous donnerez, le 8 novembre prochain dans la ville de Chaulnes, en Picardie, sera, dit-on, la seule date française de cette tournée? Est-ce exact?

Oui, c’est exact.

Quel est votre morceau des Stones préféré? Et pourquoi?

Honky Tonk Women.

Vous avez la réputation d’être incapable de passer une nuit sans une fille dans votre lit. Est-ce une légende ou la vérité? Et est-ce toujours le cas maintenant?

J’aime être entouré par les femmes/

On dit que vous êtes l’inventeur de la basse fretless (notamment en jouant avec The Cliftons, en 1960). Est-ce vrai? Et pourquoi?

J’ai fabriqué une basse fretless en enlevant les vieux frets, et je ne les ai pas remplacés.

 

Vous êtes écrivain. La littérature et l’écriture vous passionnent.

Oui, j’ai écrit sept livres sur des thèmes divers. Pas uniquement sur la musique.

PROPOS RECUEILLIS PAR PHILIPPE LACOCHE (avec la complicité de Susan Christophe)

 

Des pointures autour de Bill Wyman

Bill Wyman ne se déplacera pas seul mais avec ses Rhythm Kings, une formation à géométrie variable qui inclura à Chaulnes le guitariste prodige Albert Lee ; Mary Wilson, connue pour avoir chanté avec Diana Ross au sein du groupe soul The Supremes (« Stop ! In the Name of Love », « Baby Love ») participera également à la prestation, tout comme, à la batterie, Graham Broad (batteur du Roger Waters, des Pink Floyd, et Tina Turner, des Beach Boys, de Bryan Adams et de Jeff Beck) ; Geraint Watkins, claviers (accompagnateurs des plus grandes stars du rock dont Paul McCartney et Mark Knopfler) ; Terry Taylor, guitare et choeurs (pointure dans son domaine) ; deux cuivres : Nick Payne (il a joué avec Cliff Richard) et Franck Mead (il joué avec Gary Moore et Paul McCartney) ; Beverley Skeete au chant (elle a enregistré avec Tina Turner, Jimmy Cliff et

Bill Wyman donnera un concert à Chaulnes, dans la Somme, ce samedi 8 novembre.

Bill Wyman donnera un concert à Chaulnes, dans la Somme, ce samedi 8 novembre.

Tom Jones).

 

Né le 24 octobre 1936, à Lewisham, près de Londres, d’un père maçon, il passa son enfance dans les rues. Pourtant dès l’âge de 8 ans, il apprit le piano en écoutant le meilleur du rhythm’n’blues et du blues : Jimmy Reed et Dave Brubeck. Après son service militaire effectué dans la Royal Air Force, en Allemagne, il fondera quelques groupes, avant d’être recruté par les Rolling Stones, dès 1962. Le début de la grande aventure… Malgré la sobriété de son style, il reste un excellent bassiste. Son jeu est axé sur le rôle rythmique de la batterie. Imparable.

 Ph.L.

 

Du rock sur les planches de Deauville

Gilles Leroy (à droite), Philippe Labro, Philippe Augier, maire de Deauville, Jérôme Garcin.

 Le salon Livres et Musiques de Deauville est l’un des événements les plus conviviaux de l’Hexagone. Je m’y suis rendu, une fois de plus, avec entrain et bonne humeur. J’ai enjambé le pont de Normandie, au-dessus du port du Havre. Un ciel incertain, digne de ceux que l’on contemple dans les toiles d’Eugène Boudin. Quelques gouttes de pluie, puis l’embellie , soudaine, apaisante. Deauville, c’est un peu une Biarritz normande. Des villas blanches, ou de pierre meulière. Des jardinets mouillés où s’ennuient des buis odorants et des lauriers plus mélancoliques que roses. Les plaques des voitures sont parisiennes. On se croirait à Paris en bord de mer. Patrick Modiano eût aimé. Je fonce à la remise du prix de la ville de Deauville, attribué à Gilles Leroy pour son livre Nina Simone, roman, paru au Mercure de France. Il s’agit d’une biographie romancée de la chanteuse, née en Caroline du Nord en 1933. Au cocktail, je salue Jérôme Garcin, président du jury, discute longuement avec le journaliste-écrivain François Bott, membre du jury. On parle de Roger Vailland, de Paul Morelle, critique littéraire et dramatique au Monde des livres que dirigea François pendant des années. Je papote aussi avec Michka Assayas, journaliste à Rock & Folk et à Libération, auteur du Nouveau dictionnaire du Rock. Le soir, coup de fil de Christian Laborde qui vient d’arriver dix heures de train pour effectuer le voyage de Pau à Deauville. Il est en compagnie du batteur Francis Lassus avec qui il donnera, le dimanche, son spectacle Nougaro par mont et par mots, une sorte de long monologue qui fait revivre, non sans émotion, les textes de Claude Nougaro, supportés par les frissons de batterie et les riffs de guitare de Francis Lassus. On rigole ; on cause. Il me parle de L’Idiot international, de Jean-Edern Hallier, mort à Deauville justement, d’une crise cardiaque. L’Idiot réunissait des plumes acerbes et talentueuses : Edward Limonov, Patrick Besson, Benoît Duteurtre, Michel Déon, Morgan Sportès, Frédéric Beigbeder, Arrabal, Marc-Edouard Nabe, etc. Je voulais interviewer Dominique Tarlé, pour son exposition Photographier les Rolling Stones  (photos réalisées en été 1971 dans le Sud de la France, dans la cave de la villa Nellcôte, de Keith Richards, à Villefranche-sur-Mer, lors de l’enregistrement d’Exile on Main Street. Impossible. Il ne cessait d’être accaparé par des fans de son travail, mais surtout par des fans de Stones. Je me contentais donc de contempler la beauté sensuelle et irradiante, si seventies, d’Anita Pallenberg, ex-compagne de Keith. Et d’écouter des anecdotes de Tarlé pendant la visite guidée. Je me demandais aussi si Brian Jones, l’ancien amant d’Anita, était venu à Deauville. En 1971, il était mort depuis deux ans.

                                                              Dimanche 27 avril 2014

Daniel Darc dans la lumière

Le livre d’entretiens menés par le journaliste Bertrand Dicale éclaire le regretté rocker d’un jour nouveau. « Son chemin vers la lumière… »

Qui était réellement Daniel Darc? Difficile à dire. Toujours difficile quand on se trouve en face d’un tel personnage. Longtemps, Daniel ne fut qu’excès de toutes sortes. Il incarna le rock’n’roll à lui tout seul, comme continue de l’incarner l’increvable Keith Richards ou comme l’incarna aussi le sulfureux Johnny Thunders. Les journalistes n’ont pas besoin d’humains; ils n’ont besoin que de légendes. Daniel Darc devint donc, comme Keith Richards, le miraculé. Celui qui a survécu à des doses d’héroïne, aux produits divers, à l’alcool, aux shootes les plus douteux

Daniel Darc photographié à la Comédie de Picardie, à Amiens, en 2011, avant un concert.

en une époque où les victimes du sida et de l’hépatite tombaient comme de pauvres petits soldats sous la mitraille de cette maladie fasciste et injuste. Daniel Darc était tout ça, certes; il ne s’en cachait pas. Était-il nécessaire d’en rajouter? Ses albums parlaient d’eux-mêmes. Ils étaient aussi beaux que lui. Aussi purs. Ils ne parlent que d’amour, de mort, de littérature. Daniel était fasciné par l’écriture. Il est certain qu’il eût préféré être romancier, poète, écrivain, que chanteur. Ses paroles sont des nouvelles, de petites histoires, de romans minuscules. Il se fichait de sa carrière comme d’une guigne.Il ne pensait qu’à la taille de son âme. Comme s’il eut voulu se racheter.

Bertrand Dicale eût pu faire un livre lugubre, mortifère. Il n’en est rien. Il est le fruit de longs et nombreux entretiens que le journaliste a menés. Daniel Darc y parle de ses passions, de ses souvenirs, de des amis, de rock. Beaucoup de rock. Mais aussi de sa démarche spirituelle. «Il y a deux raisons à ce que Daniel Darc ait accepté la proposition que je lui avais faite d’écrire un livre ensemble, selon ce qu’il m’en a dit et que m’ont rapporté ses proches», confie Bertrand Dicale dans la préface éclairante qu’il nous donne à lire. «Deux raisons qui lui avaient fait refuser plusieurs offres de collaboration. Premièrement, nous étions frères en Christ. Nous n’étions pas seulement deux protestants membres de l’église réformée de France. Nous partagions la ferme certitude – et même expérience – que la parole du Seigneur n’est pas une lampe destinée à éclairer en plein soleil, mais qu’elle apporte la lumière dans la nuit.» La deuxième raison: «(…) je n’ai jamais été particulièrement séduit par la mythologie du rock’n’roll et de ses excès.» D’où certainement, le ton singulier et très juste de ce livre.

PHILIPPE LACOCHE

«Tout est permis mais tout n’est pas utile», Daniel Darc, entretiens avec Bertrand Dicale. Fayard, 223 p.; 18 euros

A noter qu’un album posthume de Daniel Darc, intitulé «Chapelle Sixteen», est sorti le 30 septembre. Au moment de sa disparition, en février dernier, il travaillait à la conception d’un nouveau disque avec Laurent Marimbert (qui avait déjà œuvré sur l’album précédent, « La taille de mon âme»). Une bonne partie des voix avait été enregistrée; Laurent Marimbert a eu la tâche d’achever la composition et la réalisation du disque à partir de ces enregistrements. «Chapelle Sixteen» est sorti chez Jive Epic.

Jean-Louis Murat : « Si la modernité consiste à créer de la misère, arrêtons d’être modernes »

 

 

Jean-Louis Murat sur la pochette de son dernier album "Toboggan".

Il donnera un concert à la Maison de la culture d’Amiens, le jeudi 16 mai, à 20h30. Et il vient de sortir un excellent album « Toboggan ». Rencontre à Paris.

Il est dit que vous détestez vous répéter. Qu’avez-vous souhaité apporter de nouveau avec Toboggan, votre nouvel album?

Plus de chansons, plus d’ambiances méditatives. La formule rock coupe la méditation et l’herbe sous le pied de la rêverie. Le rock peut devenir un hachoir d’émotions. Il y avait longtemps que je n’avais pas enregistré un disque seul. Je n’ai pas procédé à une recherche bébête de l’énergie, ni de l’efficacité. Il faut tout penser post-rock. Après les machines, quelque chose comme une BO de la crise. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression d’entendre la musique des traders.

Cet album est doux et calme. Etait-ce la couleur que vous souhaitiez lui donner?

Avec l’âge, je ressens le triangle de la forme… La forme faisant usage de fond, si on veut changer le fond, il faut changer la forme… Moi, j’écris à la plume, avec de l’encre et un buvard. C’est très moderne de ne pas avoir de portable et d’écrire à la plume. Si la modernité consiste à créer de la misère, arrêtons d’être modernes.

J‘ai lu que vous aviez fait le choix entre une quarantaine de morceaux. Vous composez très vite et beaucoup. Dans quelles conditions ce disque a-t-il été écrit? Où? Avec qui?

C’est habituel chez moi. McCartney composait et apportait de très nombreux morceaux. Le studio, c’est trop cher; c’est un lieu d’enregistrement. Pas de composition. J’aime enregistrer en une prise.

On dit que vous êtes un homme de contrastes. Insaisissable. Qu’en pensez-vous? Et pourquoi?

Cela me paraît bien naturel. Je procède en musique comme je fais avec les couleurs en peinture. J’utilise les couleurs primaires. Pas de couleurs secondaires, ni de couleurs tertiaires. Ma terre, l’Auvergne, est celle des contrastes : dans les basiliques, le soleil jaune sur la pierre volcanique noire… Ca forge un caractère et une sensibilité. Il faut les deux. Je suis assez contradictoire au quotidien. Je n’ai jamais voulu privilégier une façon d’être. Je suis à la fois tendre et très violent depuis l’enfance. J’essaie de faire au mieux avec ça. Faire des disques, ça me discipline…

Comment s’est passé la rupture avec Universal? Et votre venue chez Pias, label belge à l’origine?

En fait, il n’y a pas eu de rupture à proprement parler, mais bien un accord. Pour mon anniversaire, j’ai reçu un cadeau du responsable de chez Polydor. Il me confiait qu’il était fan et m’a souhaité le meilleur pour l’avenir. C’était un peu un hasard si je m’étais retrouvé chez Universal; c’est parce qu’ils avaient racheté V2. Pias sont venus me voir en Auvergne. J’ai fait un disque un peu plus détendu. Travailler avec des labels indépendants, c’est dans ma nature; ça me va bien. Ca correspond à l’image que les gens voudraient que j’aie. Dans la loge, récemment; j’ai vu tous mes anciens patrons (ceux de V2, de Virgin, de Polydor, etc.) Ils se sont tous retrouvés dans la loge. (Rires.) Ma réputation de mauvais coucheur est un peu idiote.

On lit dans votre biographie que si vous n’étiez pas devenu artiste, vous seriez devenu malfaiteur. Auriez-vous des prédispositions ou un goût pour cette dernière activité ?

Avant de faire des disques, je n’avais pas de limites. C’est une réalité. Je n’avais pas envie de m’intégrer. J’étais incapable de penser que j’aurais pu devenir un jour salarié et avoir un patron. Très jeune, j’ai ressenti cela. Aujourd’hui, je suis grand-père… N’empêche : quand on voit Bob Dylan, Keith Richards, Verlaine… on comprend que ce qui est le plus proche de la fonction d’artiste, c’est celle de malfaiteur. Si les artistes ne peuvent pas exercer leur activité d’artistes, ce n’est pas bon. Il ne faut pas les contrarier. Regardez Mao, Hitler, Staline… ce sont tous des artistes ratés. Il ne faut pas couper l’herbe sous le pied des artistes; on ne transforme pas les loups en agneaux. Je refuse de tout penser comme un agneau. Un loup qui pense comme un agneau est mort.

Vous avez besoin du Massif central, de La Bourboule. Qu’est-ce que ces lieux vous apportent? Comment y vivez-vous? Qu’y faites-vous?

J’habite à cinq kilomètres de La Bourboule, dans une vieille ferme construite par un grand-oncle. J’ai refait le lien paysan. Je suis un pur produit de la paysannerie. Mes parents étaient devenus modernes; ils ont habité en ville. Le lien avait été rompu. Je voulais refaire le lien. Mon retour en Auvergne a été pour moi une façon de me refaire des racines. J’étais perdu; je ne savais plus où j’en étais. Il ne faut pas plaisanter avec ça. On ne peut pas avoir des individus hors sol.

Comment avez-vous écrit cette magnifique chanson qu’est « Mont sans-Soucis »?

Mon épouse s’en souvient encore. Et en descendant le col de la Ventouse, j’ai dit à ma femme : « Excuse-moi, il faut que je m’arrête. » J’ai pris un papier, un crayon. J’ai écrit le texte en un quart d’heure. Ca m’est venu en conduisant ma voiture.

Kevin Ayers, ex-Soft Machine, vient de décéder. Le connaissiez-vous? Parlez-moi de votre amitié avec un autre ex-Soft Machine : Robert Wyatt.

J’avais vu Kevin Ayers en concert à la fac de Clermont, dans les années soixante-dix. J’aime beaucoup cette époque. (NDLR : il cite Kevin Coyne, Procol Harum, etc.) Robert Wyatt écoute ce que je fais. Au cours d’une interview accordée à un magazine américain, il m’avait classé numéro un de ses préférences. Ce qui me touche chez lui, c’est ce côté ange paralysé. Sa voix est angélique. Il vit comme un pauvre; il me sert d’exemple. Et sa confiance me donne de la force

Vous aimez lire; quels sont vos auteurs de chevet?

J’ai lu tout Proust, tout Nietzsche, tout Camus; j’ai repris la lecture de La Recherche du temps perdu. En ce moment, je lis beaucoup sur la Grèce antique. (Dans mon cartable, j’ai un livre de Jean-Pierre Vernant. Lire toute l’oeuvre de Jean-Pierre Vernant, ça me paraît très intéressant.) Je suis en train de lire le dernier Philip Roth.

Et les écrivains d’Auvergne, vous les lisez?

Je vous recommande Marie-Hélène Lafon; c’est très très bien. Elle écrit sur le monde paysan; elle est professeur à la Sorbonne, mais elle est du Cantal. Je retrouve tout. J’ai lu tout Marie-Hélène Lafon; j’ai connu tout ça parfaitement. C’est comme si je l’avais écrit moi-même.

Et Vialatte, vous avez lu?

Bien sûr. Je l’ai lu grâce à mon grand-père. Les chroniques de Vialatte dans La Montagne. Je n’y comprenais rien, mais c’est le style qui me plaisait; je trouvais ça admirable.

Et Blondin qui vivait dans le Limousin?

Bien sûr; j’ai l’impression que j’ai toujours lu Blondin. Je le lisais dans L’Equipe.

Et Robert Giraud, un sacré écrivain, grand résistant qui combattit dans les maquis d’Auvergne au côté de Guingouin…

Oui, j’ai lu un livre de lui; je me demande s’il n’y avait pas des vaches Salers sur la couverture. Mon petit dernier s’appelle Gaspard; je l’ai appelé comme ça car c’était le nom des maquisards dans le Puy-de-Dôme. ( N.D.L.R : Émile Coulaudon, dit Colonel Gaspard, héros de la résistance en Auvergne.)

Vous jouerez le 16 mai prochain à la maison de la culture d’Amiens. Connaissez-vous déjà cette ville et la Picardie?

Quand j’y viens, je vais voir la cathédrale. La Picardie est le pays des cathédrales.

Avec quelle formation serez-vous sur scène?

Nous serons deux sur scène (dont un batteur-percussionniste et une installation avec des images; des choses que j’ai réalisées et qui seront diffusées sur trois écrans). Mon dernier disque sera la matrice de ce spectacle.

Propos recueillis

par Philippe Lacoche

Le joyau de Patrick Eudeline : le roman d’une rupture

Un romancier n’est jamais aussi bon que lorsque son coeur est brisé. Avec « Vénéneuse », le dandy du rock nous donne un texte de haute volée. Sincère et émouvant.

 

C’est certainement le plus rock’n’roll des écrivains français actuels. C’est aussi un dandy à Ray-Bans, à chemise à jabot, en costume anthracite qui, depuis des lustres, hante les soirées parisiennes de sa silhouette chaloupée. Patrick Eudeline a une démarche de loup. Ou de lion. Selon ses humeurs; selon le temps. Il a commencé à la revue de rock, Best, 23, rue d’Antin, Paris (IIe), sixième étage, s’arrêter au cinquième, puis monter l’escalier recouvert d’une moquette incarnat, si mes souvenirs sont bons. Nous pourrions être en mai1977.Le regretté Christian Lebrun, rédacteur en chef, dans son bureau demande à Eudeline quand il va rendre son papier. La ponctualité n’était, alors, pas la qualité cardinale du Patrick. Christian se retient d’élever le ton. Il sait bien qu’Eudeline est fort occupé par son groupe de rock, Asphalt Jungle; en bon rédacteur en chef, il sait déjà qu’avant d’être un rock-critic éclairé, un journaliste étonnant, l’Eudeline est un écrivain. Un type qui, lorsqu’il parle de Johnny Thunders, des Sex Pistols ou de Keith Richards est capable de citer Joris-Karl Huysmans ou Jules Barbey d’Aurevilly. Christian est mort, noyé accidentellement sur une plage de Granville, le 14juillet1989 (cet éminent républicain, homme de gauche authentique, méritait bien ce symbole-là). Patrick Eudeline a continué la critique rock, la musique; il a beaucoup chanté, et a écrit des paroles de chansons. Et, il fallait s’y attendre, il est devenu romancier, avec, notamment Ce siècle aura ta peau (Florent Massot, 1997; J’ai lu, 2002), Dansons sous les bombes (Grasset, 2002), et surtout, l’excellent Rue des Martyrs (Grasset, 2009). La fiction lui va bien au teint. On le sait, les écrivains ne sont jamais aussi bons que lorsqu’ils sont sincères, lâchent tout, s’abandonnent. Pour cela, il faut une rupture. Le narrateur de Vénéneuse, son dernier roman, vient d’en connaître une. Sévère; très sévère. La fille qu’il aimait, sa Bardot, sa blonde en trench, élégante panthère aux yeux clairs, l’a lâché sous la pression de sa famille, des notables d’une ville du Sud de la France.Descente aux enfers pour le narrateur, Antoine. Car «cette fille était le paradis. Et l’enfer.» Ce roman sent la coke, le rock’n’roll, l’alcool, le sexe, la jalousie, la fumée des cigarettes du Patrick. Mais c’est avant tout un vrai roman d’amour. Dur, désespéré, sincère, violent, hérissé de dialogues, d’atmosphères, imbibé de ce Paris qu’il aime tant. Peter, rival du narrateur, autre dandy sulfureux, bien qu’anglais ressemble comme deux gouttes de sang à un chanteur français talentueux et torturé. La part d’autobiographie et de vérité dans ce roman? Finalement peu importe. Eudeline, avec sa vie, sa dégaine, ses convictions, son cœur blessé nous donne à lire une littérature de haute volée, inclassable et singulière comme un millésime de vin noir. Ne le ratez pas; c’est un joyau.

PHILIPPE LACOCHE

«Vénéneuse», Patrick Eudeline, Flammarion, 240 p.; 19 euros.

Patrick Eudeline, chanteur, écrivain. Mars 2010. Ici, un dimanche matin frileux, devant la Lune des Pirates, à Amiens.

 

Musique au Point : le bon son de Patrick Besson

 Il y a un ton Besson, une sorte de rythme indicible dans son style. Avec ce recueil des chroniques données au Point, c’est le bretteur qu’on retrouve. Avec délice.

 Il y a une musique Besson, comme il y a une musique Modiano. Pas la même, bien sûr, bien que, dans certains de ses romans les plus intimes, les plus nostalgiques (Ah! Berlin, Lettre à un ami perdu, Accessible à certaine mélancolie, La Maison du jeune homme seul, etc.), il y développe une manière de mélancolie (d’où l’un de ses titres), toute en retenue et très pudique, qui pourrait l’apparenter au créateur de Villa triste. Comme les plus grands du siècle dernier (Roger Nimier, Kléber Haedens, Jacques Laurent, Roger Vailland, etc.), l’inspiration de Patrick Besson est double: celle du désenchantement et du détachement léger d’une part; et celle de la polémique du bretteur, mâtinée d’un humour inouï, rarement égalé et d’un sens aigu de l’autodérision d’autre part.(La force de Besson, c’est qu’il sait aussi se moquer de lui-même.) La première inspiration nous dévoile le romancier; la seconde, le chroniqueur, le journaliste percutant qui rythme sa prose de formules décapantes, sortes de beats irrésistibles. Besson est rock’n’roll. Style sec, souvent très marrant comme un riff de Keith Richards sur une adaptation de Leiber-Stoller. Et ça sonne. Il faut goûter à son dernier livre Au Point, Journal d’un Français sous l’empire de la pensée unique, recueil de ses chroniques données au célèbre journal. C’est un régal.

«Vicieux comme des vieilles filles»

Il y a deux façons de lire cet ouvrage: de la première à la dernière ligne (ce qui nécessite du temps car c’est un pavé de 953 pages!), pour percevoir l’Histoire qui s’insinue entre les lignes, la geste littéraire et les aventures bessonniennes plus personnelles; ou picorer comme dans un paquet de bonbons. Dans les deux cas, le plaisir sera au rendez-vous. Et on rigole. Quelques formules: Noël Mamère qui devient Noël Samère «car il a un nom trop lacanien. Ce n’est pas possible qu’un type pareil s’appelle ma mère. C’est une insulte à toutes les mères»; sur l’Irak, à l’endroit des Anglais et des Américains: «Quand on aime, on ne compte pas les morts»; sur la télévision et particulièrement sur Karl Zéro: «Sur les barricades de l’Audimat, ils ont conquis le droit de payer l’impôt sur la fortune»; sur les auteurs: «les écrivains, c’est vicieux comme des vieilles filles». On peut aussi apprécier la chronique qu’il nous donne à lire sur le magnifique album de Carla Bruni, Quelqu’un m’a dit (depuis qu’elle est devenue la première dame de France, plus personne n’ose dire que c’est un excellent disque), ses pages sur Limonov, si justes, si vraies. Et ce portrait touchant de Raffarin, si éclairant et, sous le rire, si sensible: «Ce qui me touche chez lui, c’est ce qui me touchait chez mon père: il invente ses gestes, force sa voix, improvise ses mouvements. On dirait qu’il cherche à vivre.» Qu’importe Raffarin; c’est la voix de Patrick Besson qui sourd ici. C’est drôle et triste comme du Bove ou du Calet.

PHILIPPE LACOCHE

 

«Au Point, Journal d’un Français sous l’empire de la pensée unique»,

Patrick Besson, Fayard, 953 pages, 26 euros.