L’horrible Jugan: une âme noire et un livre lumineux

Cet ignoble personnage hante le plus beau roman de Jérôme Leroy. Un texte inoubliable, puissant, propulsé par savoureuse écriture.

Il a fait fort, Jérôme Leroy! On savait qu’on pouvait compter sur lui, qu’il était l’un de nos meilleurs prosateurs français, et un poète inspiré. Il faut lire, sans plus tarder – si ce n’est pas déjà fait – Monnaie bleue (La Table ronde, 2009), Le Bloc (Gallimard, Série noire, 2011), Physiologie des lunettes noires (Mille et Une Nuits, 2010). Et tous les autres. Il faut lire Leroy comme il faut lire Fajardie, Simenon et Carver. Jérôme Leroy possède ce qu’on nomme un univers. Il mêle le réalisme le plus cru, le plus blafard (il sait se faire atmosphériste au même titre que Calet, Mac Orlan ou Éric Holder), aux intrigues les plus poussées, les plus folles, où l’écologie se dispute avec la politique. Comme tous les grands, il ne fait jamais la morale; on est en droit de l’en féliciter. Il constate plus qu’il ne dénonce, relate plus qu’il ne pointe du doigt. Ça fait encore plus mal. Ses romans, ses

Jérôme Leroy, écrivain, journaliste, poète.

Jérôme Leroy, écrivain, journaliste, poète.

nouvelles, ses poèmes ne sont rien d’autres que des charges violentes, frontales, teigneuses et efficaces contre l’indéfendable société ultralibérale et son presque jumeau le capitalisme. Leroy est un marxiste; il ne s’en cache pas dans une société où, de plus en plus, depuis l’avènement de la prétendue gauche sociale libérale, le mot communisme est devenu un gros mot. Avec Le Bloc, il dézinguait le Front national, tout en ne le jugeant pas. Et cela était bien plus percutant que les essais «bonne conscience» et bien-pensant des journalistes de la presse à bobos qui préfèrent injurier tous ceux qui appellent de leurs vœux un souverainisme social plutôt que de subir les vexations permanentes de nos bons amis d’Outre-Rhin. Oui, Jérôme Leroy n’est pas seulement un romancier de haute volée; c’est aussi un penseur intéressant qui chemine hors des sentiers battus du politiquement correct. Ça fait du bien. Mais revenons à son Jugan. Que nous raconte-t-il? Son narrateur est un enseignant en vacance à Paros, en Grèce; il se souvient de Noirbourg où, douze ans auparavant, il a commencé sa carrière de professeur au lycée Barbey-d’Aurevilly (joli clin à Barbey et à son personnage défiguré, comparable à Jugan!). C’est là, au cœur du Cotentin, qu’il voit un jour débouler Joël Jugan, ancien leader d’Action Rouge, leader charismatique d’un groupe d’extrême gauche. Il sort de taule où il a pris cher: dix-huit ans. Clothilde Mauduit, son ancienne complice, l’a fait recruter comme assistant pour l’aide aux devoirs des collégiens en grande difficulté. Le narrateur croise Jugan: c’est le choc. Celui-ci est défiguré. Son visage est d’une laideur repoussante, plein de bourrelets, de plaies toujours purulentes. Jugan croisera alors Assia, une adorable petite étudiante en comptabilité qui, ensorcelée par un Gitane, deviendra folle amoureuse de cette manière de monstre. Car, ce n’est pas son aspect physique qui fait de lui un monstre, mais bien son âme noire, sa cruauté, sa perversion. Ce sale type en fera voir de toutes les couleurs à la jolie Assia. Cette histoire, rondement menée, où, une fois encore, le fascisme de la marchandise est dénoncé en filigrane, n’est rien d’autre que l’un des plus grands romans de cette rentrée littéraire 2015.

PHILIPPE LACOCHE

Jugan, Jérôme Leroy, La Table Ronde, 214 p.; 17 €.

De la subjectivité comme art majeur

Tu me diras, lectrice adulée, que je suis subjectif. Tu n’as pas tort. Remettre une photographie de Jérôme Leroy (ici en compagnie de son épouse Dominique, à la Fête de l’Humanité) alors, qu’en page livres, je chronique déjà son roman Jugan (La Table ronde), relève de l’exagération. Je te rétorquerai que j’ai une bonne excuse : Jugan est très certainement l’un des meilleurs livres –voire le meilleur – de cette rentrée littéraire. Alors, pourquoi s’en priver ? Pourquoi n’enfoncerai-je pas le clou ? Quand un texte est excellent, notre devoir est d’être prosélyte. Lis ce livre, lectrice ; tu ne le regretteras. Subjectif, je le serai encore en te conseillant de te pencher sur l’article remarquable de précision et de concision que Firmin Lemire consacre à Madeleine Michelis en page 22 de Vivre ensemble, journal des paroisses catholique Amiens et environs. On ne rendra jamais assez hommage à cette enseignante, grande résistante, professeur de lettre au lycée de jeunes filles d’Amiens en 1942

Jérôme Leroy et son épouse, Dominique, à la Fête de l'Humanité, en septembre dernier.

Jérôme Leroy et son épouse, Dominique, à la Fête de l’Humanité, en septembre dernier.

– le lycée porte aujourd’hui son nom -, décédée en février 1944, torturée par nos bons amis d’Outre-Rhin. Comme le rappelle Firmin Lemire, « un hommage officiel lui sera rendu après-guerre : une rue de Neuilly prend son nom et de nombreuses décorations sont venues à titre posthume, reconnaître ses mérites : chevalier de la Légion d’honneur, médaillée de la Résistance, Croix de Guerre 1939-1945, médaillée de la Liberté et enfin juste par les Nations ». Arrivé à la moitié de l’écriture de ma chronique, je me demande, au fond, si je suis encore subjectif : y parler du marxiste Jérôme Leroy et citer un article du journal des paroisses catholiques pourraient prouver le contraire. Qu’importe, au fond. Ce qui compte, c’est de dire qu’on pense, d’être sincère. Le reste n’a guère d’importance. Georges Bernanos, catholique enflammé, bouillonnant, bretteur, pourfendeur des ors de l’Eglise, était la subjectivité incarnée. Ses romans et ses pamphlets n’ont pas pris une ride. Le tout aussi « habité » Léon Daudet, n’avait rien d’un tiède ; il se moquait comme d’une guigne de l’objectivité, des compromis, de la tiédeur. Entre deux duels, il écrivait. Et avec quel talent ! Et que dire de Léon Bloy, le plus allumé de tous ? Et de Céline, l’excessif, le fêlé ? Et de Kléber Haedens qui tirait à boulets rouge sur toute la littérature qui n’était pas à son goût ? Céline nous donna à lire le plus roman du XXe siècle, Voyage au bout de la nuit (et quelques livres odieux d’un antisémitisme puant) ; Haedens nous livra, au crépuscule de sa vie, juste après le décès de son épouse adorée, Caroline, un roman autobiographie superbe, émouvant et mélancolique, Adios, qu’il faut lire et relire, lectrice, ma fée. Mais là encore, je suis subjectif. Je ne suis que ça, au fond. Ca m’occupe.

Dimanche 27 septembre 2015

L’ombre de Vailland à la Fête de L’Humanité

 

Marie-Noël Rio, écrivain. Elle se bat pour faire redécouvrir Roger Vailland.

Marie-Noël Rio, écrivain. Elle se bat pour faire redécouvrir Roger Vailland.

Même sous la pluie et les pieds dans la boue, la Fête l’Humanité, c’est toujours un plaisir. J’aime descendre à la station du Fort d’Aubervilliers, monter dans la navette, patienter à cause d’une circulation infernale, passer sous le tunnel, contempler la multitude de tristes, banlieusards, dignes d’Emmanuel Bove. J’aime contempler ces paysages grisonnants comme mes cheveux qui défilent, mouillées par cette pluie tiède de presque automne. Je rêve comme rêverait un mauvais militant, loin de l’action, loin de tout, engoncé dans une mélancolie douillette, individuelle. Je me ressaisis, réveillé par les dialogues de mes voisins de bus. Ils parlent des salaires minables, du stress au boulot, des conditions de travail épouvantables. Les effets collatéraux du capitalisme dans toute son infecte splendeur. On se sent seul, devant la machine ultralibérale, empêtré dans ses problèmes de frics, constamment aux abois, traqués par son compte en banque. A la Fête de l’Humanité, on se sent un moins seul. Ca fait un bien fou. J’y ai retrouvé mes copines et copains écrivains, Valère Strasaselski (dont le très beau roman, Sur les toits d’Innsbruck, paru au Cherche-Midi, se retrouve sur plusieurs listes de prix ; il signait également son beau livre La Fête de l’Humanité, comme un air de liberté, paru chez le même éditeur), Michel Embareck (qui défendait son dernier roman : Personne ne court plus vite qu’une balle, publié aux éditions de L’Archipel), Didier Daeninckx et Jérôme Leroy (avec qui nous avons longuement parlé de son superbe dernier roman, Jugan, qui vient de paraître à La Table ronde et qui figure sur les premières listes des Prix Renaudot et Décembre). Avec ce dernier, je suis allé dîner, samedi soir, au stand de Bordeaux. Au menu : Grave et entrecôte bordelaise. Et surtout, longues discussions fraternelles et littéraires, où la littérature laissait place à la politique (au marxisme pour être précis). Le lendemain, je me suis rendu à la conférence que donnait la charmante Marie-Noël Rio – ayant droit de Roger Vailland -, journaliste, écrivain, auteur notamment de Pour Lili, aux Éditions du Sonneur (2005) dans lequel elle raconte les dernières heures d’Elizabeth Vailland, épouse du grand romancier résistant communiste. Marie-Noël Rio, qui a notamment procédé, avec conviction et compétence, à la réédition de textes de Vailland, œuvre avec passion pour que l’auteur des Mauvais coups soit lu ou relu, et, qu’enfin, il soit reconnu pour ce qu’il est : l’un des meilleurs stylistes de la langue française. J’en profite pour rappeler non sans tristesse, qu’aucune plaque n’orne la façade de sa maison natale à Acy-en-Multien, dans l’Oise (oui, Vailland est picard) ; il n’en existe pas non plus sur celle de l’avenue de Laon, à Reims, où il passa son enfance et son adolescence et où, en compagnie de Roger-Gilbert Lecomte et René Daumal, il fonda le mouvement poétique Le Grand Jeu. On est en droit de penser que cette absence de mémoire est regrettable.

                                                          Dimanche 20 septembre 2015