Jean Rouaud ne sera pas le parrain de mon Canon

     

La délicieuse Marina Tomé pris à l’aide de mon téléphone portable Samsung, à la Comédie de Picardie, à Amiens.

J’étais pourtant tout heureux d’utiliser pour la première fois mon nouvel appareil photographique de dotation, un Canon Power Shot SX20 numéro 9033104150, muni d’un chargeur, d’une carte SD512 KO et d’un cordon USB. Cela faisait plusieurs semaines que je l’attendais, contraint que j’étais de réaliser mes photographies à l’aide de mon téléphone portable. Je plaçais donc le nouveau venu dans un sac en toile bleu nuit, couleur des yeux d’Isabelle Adjani, don promotionnel de l’éditeur de mon dernier roman, les éditions L’Archipel, et partait, tout guilleret, vers la Maison de la culture afin d’assister à la rencontre-discussion avec un écrivain que j’apprécie : Jean Rouaud (Prix Goncourt 1990 pour son très beau Les Champs d’honneur.) A Amiens, il venait évoquer son dernier livre Tout paradis n’est pas perdu (Grasset), recueil de ses chroniques parues dans L’Humanité, mon, journal préféré, en bon marxiste ternois que je suis. Il faisait doux; l’air était tiède comme une figue à l’ombre d’un vieux mur de pierres à Coimbra. Je me disais que c’était un belle façon de baptiser mon arme de service (l’appareil photographique est un peu le FAMAS du reporter, et, contrairement au Service militaire, on ne nous demande même pas de savoir le démonter) en photographiant un écrivain de cette qualité. Je m’avance donc devant le premier rang de spectateurs. Je tente de me faire tout petit. Je shoote quatre fois exactement l’écrivain. Deux fois sans flash; deux fois avec mon flash minuscule. Soudain, l’orateur s’arrête de parler, me fixe, et annonce, péremptoire, qu’il lui est impossible de parler dans ces conditions. En gros, ma présence le gave, l’agace, le paralyse. C’est gênant quand on est conférencier. On se doute bien qu’un pauvre type de mon acabit va venir prendre quelques photographies pour le journal local. Ou alors, on précise aux organisateurs : interdit aux journalistes, pas de photographies. Je me relève, mécontent, lui fait remarquer devant l’assistance médusée qu’il sera bien content d’avoir quelques lignes dans le journal. Se souvenant que, sous peu, à la Maison de la culture, était programmée une lecture autour des Liaisons dangereuses de Laclos (grand défenseur de la liberté d’expression), je lui lance que j’apprécie Choderlos. Et m’assieds. Une dame me dit que je suis grossier. Son portable, qu’elle n’a pas éteint, se met à sonner alors de l’écrivain a repris sa conférence. A la fin, je lui fais remarquer que ce détail-là est également grossier. Elle m’invective. Quel triste baptême pour mon pauvre petit Canon Power Shot. Rassure-toi, lectrice : je continue à penser que Jean Rouaud est un très grand écrivain. Tout comme Marina Tomé, que je suis allé voir (et photographier avec mon téléphone portable) interpréter son propre spectacle, La Lune en plein jour à la Comédie de Picardie, est une grande comédienne. Un spectacle de qualité axé autour de la question de l’identité qui, dit-elle, l’obsède. Elle a posé, douce, agréable. Quelle belle marraine elle eût pu être pour mon nouvel appareil photographique!

Dimanche 2 avril 2017.

 

 

Les éclats de la folie et de l’absurdité

 

Jean Rouaud, écrivain, Prix Goncourt en 1990.

Jean Rouaud, écrivain, Prix Goncourt en 1990.

Dans «Éclats de 14», Jean Rouaud, Prix Goncourt 1990 pour ses Champs d’honneur, revient sur la Grande Guerre pour en décrire l’horreur.

La Grande Guerre, Jean Rouaud, il connaît. Non pas qu’il l’ait faite, un peu trop jeune pour ça. En revanche, il a su très bien en parler notamment avec ses Champs d’honneur, couronné par le Prix Goncourt en 1990. Avec Éclats de 14 (joli titre!), il renoue avec l’époque. Et l’horreur. Car ce passionnant petit livre eût tout aussi bien pu s’appeler Champs d’horreur. L’éditeur a bien résumé le charnier géant en quatrième de couverture: «(…) cette folie par laquelle des vieillards qui ne combattront pas décident d’envoyer leurs fils à la mort, la stratégie suicidaire de l’état-major prônant l’offensive qui mène des centaines de milliers d’hommes à l’abattoir…»

Mourir aux éclats

Jean Rouaud n’y va pas avec le dos de la baïonnette. Lorsqu’il évoque le centre neurologique de Saint-Dizier, dans la Haute-Marne, il rappelle que pour les antibiotiques, «on attendra la prochaine guerre. Pour l’heure on ampute, on trépane, on répare les palais arrachés avec des plaques d’inox, et on envoie au centre neurologique de Saint-Dizier les hommes rendus fous par la folie de la guerre, les seuls véritablement raisonnables, que les grands spécialistes du cerveau soupçonnent de simuler pour ne pas repartir au front. Allons, comme si la guerre pouvait vous faire perdre la tête.» Les collines pilonnées, elles aussi perdent la tête. La terre est dévastée, gorgée de sang. Et puis, il y a la pluie «qui prend le pouvoir et impose son humeur de bourre noirâtre sur les champs d’une bataille immobile. On ne chante ni ne danse sous les pluies de la Marne et de la Somme. On y croupit.» La flotte; c’est terrible. Des blessés crient pour qu’on les porte hors des boyaux où ils se noient. La flotte mais aussi le vin absorbé en très grande quantité: «Un soldat a tendance à davantage faire fi du danger quand il a un coup dans le nez. Au moment de sortir du couvert de la tranchée au lieu du pistolet d’ordonnance brandissons un carafon. C’est ainsi que la dose journalière, à mesure que le moral des troupes baissait, augmentait, passant d’un quart à un demi, puis trois-quarts de litre de vin, et bien davantage pour certains, le vin brandi comme le nouvel étendard de la civilisation contre la bière barbare.» Parfaitement bien écrit, ce petit livre détient un ton qui ne fait qu’ajouter à l’horreur. Mourir aux éclats avec Jean Rouaud.

PHILIPPE LACOCHE

Éclats de 14, Jean Rouaud, éditions Dialogues, illustration Mathurin Méheut. 95 p.; 14 €.