Un dimanche à Franleu, dans le Vimeu

De gauche à droite : Lysiane, Eliane, la Marquise, Lysian, Hervé.

Nous étions invités, la Marquise et moi, chez Lysian, à Franleu, un dimanche midi. Lysian est le père de Lysiane, une amie de la Marquise. Hervé, le compagnon de Lysiane, était là aussi. Ainsi qu’Éliane. Le temps était incertain. Nuageux. Gris. La maison est magnifique. Une grande pelouse, qui donne sur l’arrière, devant la véranda, me fit penser à l’Irlande. L’Irlande. Je la contemplais, depuis la véranda, un verre de Pouilly-fuissé à la main. Soudain, une terrible averse. Une pluie douce, presque tiède, mais drue. Comme celles qui s’abattent sur le Connemara et sur le Kerry. Me revenaient des souvenirs. Ma mémoire s’embrumait; mes yeux aussi. La pluie certainement; pourtant j’étais au sec. Mais il y a des pluies de nostalgie qui traversent tout: les imperméables et les murs de verre d’une véranda. Ce sont des pluies intérieures. Ce sont à la fois les plus douces et les terribles. Je me souvenais de mon premier voyage dans le Connemara, au printemps 1976, en compagnie de mon copain d’école de journalisme, Jean-Luc Péchinot. En bons fils de cheminots, nous avions pris le train, puis le ferry. (Nos billets quasi gratuits nous y autorisaient; la SNCF, avec ses accords internationaux, était encore une société fraternelle; elle n’était pas encore enkystée, comme un mauvais cancer, dans les chairs putrides de l’Europe des marchés qui pourrit tout.) Arrivés en terre irlandaise, nous avions demandé à une jeune fille comment nous pouvions nous rendre en train dans le Connemara. Elle avait ri aux éclats: «Connemara by train? Ah! Ah! Ah!» Alors, nous avions fait du stop jusqu’à Galway. Autre souvenir d’Irlande: avec mon ex-femme, au milieu des années 1990. Un printemps encore. Encore amoureux aussi. L’amour donne des ailes. Nous avions fait le tour de l’île en une semaine en voiture. Un délice. Je regardais encore la drache tomber sur la pelouse de la maison de Lysian, à Franleu. Lysian, homme délicieux, cultivé et éclairé, me fit découvrir, un livre rare, L’esprit français, de Arts et lumière, illustré par Jacky Redon. Un tirage limité: 2039 exemplaires. Celui acquis par Lysian porte le numéro 395. Il s’agit d’un recueil de textes, de proses, de citations et de poèmes. Parmi ceux-ci, cette phrase émouvante du général de Gaulle: «Soissonnaises, Soissonnais, j’en donne l’ordre au ministre de la Culture: votre vase sera réparé.» Il y a tout l’esprit français dans cette phrase. Et cette citation de Georges Courteline: «Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est un délice de fin gourmet. » Et puis, Vimeu oblige, je repensais à Léo – ma petite amoureuse d’antan – dont les grands-parents résidaient à Franleu. Sa mère habitait Mons-Boubert, un ancien presbytère que j’ai appelé La Maison des girafes dans l’un de mes romans. C’était au temps de nos amours encore. C’est si loin, tout ça. Le père de Léo habitait Arrest. Nous appelions ces trois communes «le Triangle des Bermudes». Nous eussions pu nous y perdre dans un bonheur absolu. Mais, non. Le temps qui passe, capitalisme de l’âme des grands amoureux, brise tout. Je continuais de regarder la drache sur la pelouse irlandaise de Lysian. Je regardais aussi la Marquise qui riait aux éclats. Je me disais que c’était bon signe. «Ne me secouez pas, je suis plein de larmes», écrivait Henri Calet. Je me disais que j’étais plein de pluie. La pluie des amours délicates. De celles, acides, qui vous rongent le cœur et vous l’embrument de retours impossibles. Un jour, je prendrai un train qui part. Enfin, peut-être.

Dimanche 9 juillet 2017.

Blues d’automne et brumes tourangelles

J.J. Milteau (à gauche) et Eric Bibb.C’est étrange la vie; la mienne en tout cas. Il y a parfois de troublantes coïncidences. L’autre soir, je suis allé au concert d’Eric Bibb et J.J. Milteau, à la Maison de culture d’Amiens. Spectacle magnifique! Eric Bibb et J.J. Milteau (surtout ne l’appelez plus Jean-Jacques, il tient à son J.J. – prononcez «jay jay» – comme à son premier harmonica Marine Band!): pas de surprise; ils excellent dans leurs domaines. Égaux à eux-mêmes. Mais la rythmique, composée de Gilles Michel à la basse et de Larry Crockett à la batterie: un régal de précision, de souplesse, de sobriété, de modestie rassérénante. Il m’était difficile – moi qui, lors de mes amours avec Lou-Mary, officiais comme bassiste sur le manche de mon Höfner adorée – de quitter des yeux les doigts de Gilles Michel. Quant à Larry Crockett, il affichait une justesse, de ton et de timbre, exceptionnelle. Aucune afféterie, aucun effet. Ce type est la Colette des drums. Et, en me replongeant dans la biographie de Gilles Michel, je me suis rendu compte qu’il avait joué à maintes reprises aux côtés de l’ami Luc Bertin (notamment dans Bug, Brand New Cadillac et Ron Smith), pianiste laférois (donc presque ternois!), mon regret fut grand de ne pas être allé lui parler. En revanche, je suis allé dire deux mots (il était pressé de «plier les gaules», entendez: ranger le matériel) à J.J. Milteau. J’ai eu le temps de lui demander des nouvelles de Patrick Verbeke. Et de Benoît Blue Boy. C’est là que la vie devient étrange; tu ne me croiras pas lectrice admirée, convoitée, parfois fessée: quelques jours plus tard, grâce à Facebook, je reprends contact avec Benoît que j’avais perdu de vue depuis mes années de journaliste à la revue Best. Il était en Indes. Nous étions heureux de nous retrouver. Des souvenirs me remontaient à la tronche. Mon école de journalisme à Tours. C’est en effet dans cette ville que je le vis pour la première fois en concert. Je fus séduit par ses indéniables talents d’harmoniciste, mais aussi par le fait qu’il fut un des premiers à chanter du blues presque traditionnel en français. Ça devait être en 1976. Je me souviens encore des odeurs de bernache, vin bourru, dans les rues pleines de brouillard, l’automne. Des descentes qu’on faisait dans les caves de Vouvray, en compagnie de notre professeur de journalisme, Jean Chédaille, grand reporter à la Nouvelle République du Centre-Ouest, et écrivain. De mes copains de promotion Jean-Luc Péchinot, Evelyne Bellanger, Alain Bertrand, Michel Caillol, Armelle Moutongo-Black, Jean-Luc Pays, Loïc Gicquel, Jacques Benzakoun… En mai 1977, je proposais à Christian Lebrun, mon regretté rédacteur en chef de Best, d’interviewer Benoît afin qu’il me parlât de sa technique à l’harmonica; je débarquais chez lui, à Tours. Il me servit du bourbon, et je repartis, un peu ivre, vers la capitale où j’effectuais mon stage de fin d’études au 23 de la rue d’Antin, chez Best. Je revis ensuite Benoît à plusieurs reprises lors de concerts mémorables, évoquant aussi ses excellents albums dans les pages de Best et de L’Aisne Nouvelle. La roue tourne comme un blues de Jimmy Reed.

Dimanche 6 novembre 2016.

Le bistrot de la dame blonde des temps anciens

Ghislain Quétel et Rémi Mauger, journaliste à France 3 Basse-Normandie.

               Il y a peu, Rémi Mauger, journaliste à France 3 Basse-Normandie, m’appelait au journal. Il souhaitait que nous voyions car il devait suivre Ghislain Quélel, un retraité de Cherbourg, passionné d’histoire locale et de généalogie, qui, depuis, des années, enquête sur l’histoire de sa propre famille, et en particulier celle de son père André, résistant de Touques, près de Deauville. Ses recherches l’ont mené jusqu’à Odette Dagniaux, 88 ans, pensionnaire de l’EHPAD de Longueau, qui fut l’amour de jeunesse d’Emile Louvel, courageux résistant massacré par les Allemands sur la plage de Deauville. En 1943, il était passé par Amiens où il avait fait la connaissance d’Odette. Coup de foudre. Une belle histoire. Après divers appels lancés dans les journaux, Ghislain est parvenu à retrouver l’octogénaire, résistante elle aussi. Il a fait sa connaissance il y a quelques jours, à Longueau. Emotion intense. Une équipe de France 3 Basse Normandie filmait la rencontre, sous la conduite de Rémi Mauger. J’ai connu Rémi en école de journalisme, à Tours. Il était dans la promotion 1976-1977 ; j’étais dans celle de 1975-1976. Nous avions sympathisé. Et, quand le midi, nous avons déjeuné ensemble, les souvenirs fusaient. Des noms de copains surgissaient entre deux bouchées. C’est étrange la vie qui file. Des visages de filles. Le goût de la bernache (le jus vert du vin jeune et laiteux) à l’automne, dans les bistrots du vieux Tours avec mes copains Jean-Luc Péchinot, Alain Bertrand, Loïc Gicquel, Rémi Mauger et tant d’autres. Certains sont devenus journalistes ; d’autres pas. Disparus, éparpillés dans cette France giscardienne qui commençait à subir les premiers effets de la crise pétrolière. Sur l’écran de la télé, à la cafétéria, il y a avait Roger Gicquel ou Yves Mourousi. La Loire coulait, tranquille, sous le pont Wilson qui ne s’était pas encore écroulé. Je logeais dans une chambre minuscule, rue Losserand, près du Pont de Fil. L’hiver, il faisait un froid sibérien. Je me réchauffais les neurones en lisant J’suis pas plus con qu’un autre, d’Henry Miller. Dès le printemps, j’allais contempler les chevesnes qui luttaient contre le courant des eaux céladon de cette Loire si française. Et je m’en retournais boire des bières pression à la terrasse d’un café tenu par une dame blonde quinquagénaire qui plaisait bien à mes vingt ans gourds et hésitants. J’apprenais la vie bien plus qu’un métier, en espérant qu’au final ce dernier ne dévorât pas la première. Je regardais Rémi travailler dans les locaux de cette maison de retraite de Longueau. Il faisait doux dehors ; je me demandais quel temps il faisait à Tours et si le bistrot de la dame blonde des temps anciens existait encore.

                                               Dimanche 6 avril 2014