Comme un parfum de vraie République…

    La France est souvent poujadiste ; on le sait. « Tous pourris ! »  Il suffit d’aller boire son demi au café du coin pour l’entendre, cette phrase. Les hommes politiques n’ont plus la cote. L’ont-ils mérité ? Certains ne l’ont pas volé. D’autres, non. Ils continuent à faire leur travail avec honnêteté, conscience, vertu, dévouement. « Tous pourris ! ». Quand ça s’en tient là, c’est la République qui est malmenée. La Gueuse en a vu d’autre. Quand ça se met à voter pour l’extrême droite et les blondasseries démagogiques, c’est plus grave. J’étais heureux l’autre soir, de me rendre à la salle polyvalente de Rainneville. Sénateur de la Somme, président du Conseil général, Christian Manable se faisait remettre les insignes de Chevalier dans l’Ordre national de la Légion d’honneur par Nicole Klein, préfète de la région Picardie, préfète de la Somme. Et que te dire d’autre, lectrice ma fée républicaine, ma Marianne, enfiévrée et généreuse comme Louise Michel, que de dire d’autre : c’était bien. J’étais bien ; nous étions bien. Tu me diras : « Christan Manable est un de tes amis de longue date. » C’est vrai. Il est de gauche ; c’est vrai, mais je te dirais qu’on n’est pas de la même, de gauche. Qu’importe : on s’entend bien. C’est un homme droit, généreux, qui a le sens du bien public et de la République. Et tout ça se ressentait très fort, en ce vendredi soir, dans la petite salle polyvalente de Rainneville. L’ambiance était joviale, fraternelle, humaniste. Le discours de Nicole Klein sonnait juste ; il rappelait des valeurs humaines, politiques qu’on a tendance à oublier dans ce monde du tout économique. Les mots de Christian Manable sentaient bon la littérature, l’histoire, Hugo et Michelet. Les gens dans la salle était des gens simples ; ils écoutaient, à la fois respectueux et admiratifs. La Légion d’honneur, ce n’est pas rien dans notre sacrée République. Et on savait tous que le récipiendaire la méritait. Et quelle belle leçon de tolérance quand il s’est retourné vers les autres élus qui se trouvaient à ses côtés sur l’estrade, certains légionnaires, comme lui, certains de son bord, d’autres pas du tout de son bord. Il les a salués avec force et vigueur. C’est ça la République. J’étais bien dans la salle polyvalente de Rainneville. Je pensais à Diderot, à Voltaire, à de Gaulle, à Jaurès. Je deviens grandiloquent, sûrement. Mais je me disais, qu’il eût été bon que ceux qui hurlent actuellement « Tous pourris ! » dans les bistrots fussent présents et qu’ils hument ce parfum d’espérance, de République. C’était une belle soirée.

    Autre belle soirée : le magnifique spectacle Où donc est tombée ma jeunesse, d’après l’ouvrage Les poètes de la Grande Guerre, de notre confrère Jacques Béal, mis en scène par Jean-Luc Revol, avec Tch

Christian Manable vient de se voir remettre la médaille de la Légion d'Honneur, à Rainneville, dans la Somme.

Christian Manable vient de se voir remettre la médaille de la Légion d’Honneur, à Rainneville, dans la Somme.

éky Karyo, à la Comédie de Picardie, à Amiens. Poèmes superbes ; bien mis en valeur. Décors admirables. L’after, au  bar, n’était pas mal non plus. On a dansé au son de Procol Harum, des Kinks. Nicolas Auvray n’était pas le dernier. C’était sympa comme tout.

                                           Dimanche 23 novembre 2014

Les fils des humiliés

                                            

Stéphane Guibourgé construit une oeuvre forte.

Stéphane Guibourgé construit une oeuvre forte.

    Dans son dernier roman, magnifique de compassion et d’engagement, Stéphane Guibourgé suit le fils  – violent – d’un des humiliés, floué par la fausse gauche des eighties.

Ce roman est à la fois puissant par sa forme et par son analyse sociologique et politique, même si ces deux mots peuvent devenir gros (des gros mots) lorsqu’on parle de littérature. Mais qu’on se rassure, c’est bien de cette dernière qu’il s’agit car Stéphane Guibourgé sait écrire avec finesse, style et panache, tout en poursuivant de façon têtu, les mêmes thèmes, les mêmes destins, les mêmes gens : des déclassés, des insoumis, des révoltés, des amoureux perdus.

   Ici, nous sommes en 1982. La gauche mitterrandienne vient d’arriver au pouvoir. Se produit alors ce qui, à peu de choses près, se produit aujourd’hui. Le peuple de la vraie gauche, le prolétariat trinque ; il est déçu. On est en droit de le comprendre. La sociale démocratie, au final assez libérale, laisse faire. On licencie à fond dans les usines automobiles de la région parisienne. A Poissy notamment. Les conflits rongent les entreprises. Des conflits violents. On y pratique parfois ce qu’on appelle encore « des ratonnades ». Réponse du gouvernement dit de gauche : il envoie les CRS pour saquer les grévistes, les virer. La dite gauche appelle ça « les restructurations industrielles ». Jaurès, déjà, devait se retourner dans sa tombe. Et les vieux militants communistes qui avaient résisté contre la barbarie nazie, eux aussi. Les fils voient leurs pères désespérés, lutter, puis baisser les bras.

     C’est l’histoire d’un de ces fils (Falco), fils de rien, fils d’humilié, que nous raconte Stéphane Gibourgé dans son beau roman. Falco est un jeune type qui trouve refuge auprès des gens du voyage ; il se réchauffe autour des braséros après avoir dérobé une Merco ou du BMW. Puis, il se retrouve avec les skinheads radicaux qui pratiquent la violence extrême, les cœurs et les tripes barbouillées d’une haine grasse. Un suif délétère qui pue la mort, les coups, le racisme, l’antisémitisme. « Nous avons perdu en route nos racines ouvrières, la culture de nos origines (…). Cette flamme, ce foyer, nous aurions dû le préserver. La violence n’a rien à faire là. La nostalgie, l’amertume, oui. »

     Falco s’engage dans la meute : « Nous quadrillons les rues. Nous punissions, brisons, touchons, atteignons qui nous voulons. Nous dressons un camp. Une cellule. Nous ne ressentons pas la nécessité des mélanges. » Falco ira jusqu’au meurtre et purgera une lourde peine de prison. Lorsqu’il en sortira, il tentera de construire une maison pour y accueillir son jeune fils ; il tentera surtout de se reconstruire. Ce n’est simple quand on a été un fauve urbain en liberté, puis un fauve en cage. « Dans les mois qui suivent ma sortie de prison, je pense à ma supprimer. Je revois chaque jour l’homme que j’ai tué. Son visage est calme malgré la sueur, le sang qui coule des lèvres et des arcades. Il renonce d’un coup à la peur, il ne subit rien. Il ne se vengera pas, personne ne le vengera. Il ne se débat plus. Je lis seulement dans ses yeux une sorte de chagrin qui m’est adressé. Il me regarde avec douleur et attention, et il a honte pour moi. Alors je l’abats. Je revois chaque jour l’homme que j’ai tué. »

   L’auteur des magnifiques livres Citronnade (le Dilettante, 1991) et Saudade (La Table ronde, 1991), poursuit une œuvre singulière, émouvante et forte. Ce remarquable Les fils de rien, les princes, les humiliés (quel beau titre !) en est la preuve.

                                                                     PHILIPPE LACOCHE

Les fils de rien, les princes, les humiliés, Stéphane Gibourgé, Fayard, 201 p. ; 17 €.